UN ÉMULE DE CLÉMENT MAROT
GEEMAIN COM BUCHER
L'œuvre que nous venons de retrouver est digne de figurer au rang des meilleures. Pour s'en convaincre, il suffirait des témoignages autorisés d'érudits comme Lacroix du Maine, Claude Ménard, l'abbé Goujet, Jean Bouchet, Pocquet de Livonnière et La Monnoye ; il suffira surtout de lire les poésies que nous publions aujourd'hui pour la première fois, en les dédiant aux vrais amis do la bonne et belle littérature.
Il faut bien l'avouer, c'est à peine si quelques curieux connaissent aujourd'hui le poète Germain Colin Bûcher.
Je n'ai même pas pu découvrir plus de deux ou trois biographes qui aient prononcé son nom dans son pays d'origine.
Là, cependant, on professe hautement le culte des ancêtres et le respect de la littérature ancienne. On y a gardé pieusement le souvenir des Rondeaux du roi René, des Mjjstères de Jean Michel, des Regrets de Joachim du Bellay, des poésies de Lazare de Baïf, de Jean Le Masle et de Charles de Bourdigné. On n'a pas oublié les vers de René Tardif, de Pierre de Tredehan, de l'évêque Jean Olivier, de Jean Avril, de Pierre Le Loyer, de Paschal Robin du Fault, de Jean Maugin le Petit Angevin, de Charles de Sainte-Marthe et de bien d'autres encore, pour ne parler que des contemporains ou des prédécesseurs des poètes de la Pléiade.
On n'a rien dit de Germain Colin Bûcher.
Ce silence de l'histoire littéraire est une véritable injustice, on s'en convaincra par les vers que nous avons la bonne fortune de publier. Peut-être faut-il expliquer cet oubli des historiens, par ce fait qu'en dehors de deux épîtres à Jean Bouchet et de deux petites pièces légères, — qui ne sont pas tant s'en faut ses meilleures, — toutes les œuvres de Colin ont été perdues depuis trois siècles et demi.
Le premier écrivain qui ait nommé ce poète, est Lacroix du Maine. Dans sa Bibliothèque françoise \ publiée en 1584, il signale, en deux mots, « Germain Colin, natif d'Angers, poète du temps de
' Bibliothèque française, tome I*"", p. 267 de l'édition donnée par La Monnoye.
MaroL )). Sans s'apercevoir qu'il parle du môme personnage, il inscrit immédiatement après, trois autres lignes au nom de « Germain Colin Bûcher, » présenté comme « grand orateur et secrétaire de Messire (( Philippe [de Villers] de TIsle-Adam, grand-maître « de Malte, etc. ». Le bibliographe manceau termine en disant que « Jean Bouchet fait mention de lui aux Annales d'Aquitaine ».
Lacroix du Maine veut sans doute parler ici, non pas de la Chronique poitevine, les Annales d'Aquitaine, mais bien des Epistres morales et familières du même auteur, publiées à Poitiers, en 154.5, et oii se lisent en effet deux lettres de Colin à Jean Bouchet, l'une datée de Nice, 1529, l'autre écrite plus tard de Syracuse \
Ces deux épîtres sont les seules pièces de Germain Colin Bûcher qui aient été, jusqu'à ce jour, publiées avec le nom du poète ; ce furent les seules citées, les seules connues vraisemblablement par Lacroix du Maine, selon la remarque de l'abbé Goujet ■.
Lenglet du Fresnoy, lorsqu'il mit au jour en 1731, sa grande édition de Marot, n'hésita pas cependant, sur des données que je n'ai pu contrôler, à réimprimer sous le nom de Germain Colin, deux petits contes empruntés à un recueil très rare intitulé : Traductions du latin en françois , imitations et inventions
' Epistres morales et familières du Travcrseur. Poitiers, Jacques Bouchet, 1545, in-folio, li". 44 à 46, épltres lxiv et lxvi.
- Goujet : Bibliothèque françoise, tome XI, pp. 348-3a0 (publié en 1747). — Voir aussi article de Weiss, dans la Biographie Michaud, nouvelle éilition, I8i)4, tome VI, p. 94.
nouvelles, tant de Clément Marot que des plus excellens poètes de ce temps '.
Un hasard heureux nous a mis entre les mains, au cours d'autres travaux, tout un précieux recueil inédit des œuvres de Germain Colin Bûcher, classé sous le numéro 24,319 du fonds français, à la Bibliothèque nationale, à Paris ^
Le volume petit in-folio, relié en veau, doré sur tranches, est composé de cent-sept feuilles de peau de vélin, écrites avec le plus grand soin en bâtarde ornée, aux initiales, de cinabre et d'azur. On distingue deux ex libris : l'un, du xvi^ siècle, ne permet de lire que ces mots, Ludovicus... possidet ; l'autre nous apprend que ce manuscrit a fait partie de la bibliothèque des Oratoriens , au xvn'' siècle (Oratorii Parisiensis catalogo inscriptus). En 1793 ou 1797, le recueil est venu, avec bien d'autres, pêle-mêle, à la bibliothèque de la rue Richelieu. Il se termine par la devise de l'auteur : « Vêla que c'est. » L'examen que j'en ai fait avec la plus grande attention me porte à lui donner la date de 1333 environ ^: Je ne
* Petit in-8° non chiffré, de 134 pages. Paris, Estienne GrouUeau, loo4. La Bibliothèque nationale ne l'a pas. L'Arsenal possède le seul exemplaire que nous ayons pu rencontrer. — Les (Euvres de Clément 3/rtro(,Jpubliéespar P. R. Auguis, en 1823, in-18, tome V, reproduisent les mêmes pièces aux pages 262-203.
* Le catalogue a commis la même faute que Lacroix du Maine ; il n'indique pas le vrai nom de famille du poète.
' La plus récente épitaphe, avec date connue, dans le manuscrit, est celle de l'abbé de Saint-Aubin, Elle de Tinténiac, mort le 26 avril lo35.
L'épilaphe de Guillaume Cadiot parle ensuite de l'évêque poète Jean Olivier, mort en 1540, sans indiquer que celui-ci
sais si c'est ce même livre que possédait un curieux de l'histoire angevine, Jacques Bruneau , sieur de Tartifume (lo74-i636), l'auteur de PhilandinopoUs : mais Cl.-Gab. Pocquet de Livonnière , dans le mss. 1067. de la Bibliothèque d'Angers, p. 380, mentionne le nom de « Germain Colin », en ajoutant : « Bruneau avait ses ouvrages manuscrits. »
Il est probable d'ailleurs que des poésies d'une si grande valeur furent recueillies au xvi' siècle par plus d'un copiste.
Avec les quelques lignes citées de Lacroix du Maine, deux courtes notes de l'abbé Goujet et de la Monnoye, une citation d'ailleurs erronée du Mena- (jiana et dix lignes de J.-F. Bodin \ ce sont ces poésies qui seules nous permettent de retrouver quelques particularités de l'existence, du caractère et du talent du poète angevin ^ en dehors de deux notes
soit défunt, et la traduction de l'épitaphe du prélat ne figure pas dans le manuscrit, bien que la pièce originale, en vers latiiis, ait été composée par Jean Olivier, lui-môme.
' Recherches historiques sur la ville d'Angers, ses monuments et ceux du Bas- Anjou. Édition de Saumur, 1846, p. o72. — La Biographie de l'Anjou, par lîerthe, 1846, mss. ■1069 de la Bibliothèque d'Angers, p. 1 1, se borne à répéter cette note de Bodin.
* 11 est curieux de noter que le compatriote et le contemporain de Germain Colin Bûcher, Charles de Bourdigné, qui « florissait à Angers en 1531 », selon l'expression de Lacroix du Maine, et qui fît paraître en 1526 la Légende de maistre Pierre Faifeu, ne dit pas un mot de notre poète. Il nomme dans sa « ballade aux lysans » Jehan de Meun , Villon, Ovide même et Virgile, et aussi Pierre Bourreau, Hardouyn Bruhier, Crétin, Jehan Le Maire, Alain Chartier, « feu Jehan Marot -> Meschinot « avecques ses lunettes », Georges Tesmoing, Du Moulinet, —mais il tait le nom de Colin Bûcher, comme aussi, pour tout dire, le nom de Clément Marot.
manuscrites du xvu" siècle écrites par do savants angevins, Glande Ménard et Claude-Gabriel Pocquet de Livonnière. Glande Ménard dans la partie conservée de son grand ouvrage sur l'histoire d'Anjou, le Rerum andegavensium pandectœ, nous dit que Germain Golin, issu d'une ancienne famille angevine, n'eut guère d'autre occupation que de cultiver les Muses, « totum seotio dédit et 3fusis » et qu'avec Marot et Sagon, dont il fut l'ami, il contribua si heureusement à la renaissance de la poésie française qu'il aurait pu voir son nom associé à celui de ces deux poètes s'il n'eût vécu trop modestement de son petit bien « suo hillo victitans » et s'il se fût montré plus soucieux de sa gloire '.
Glaude-Gabriel Pocquet de Livonnière , le savant professeur de l'Université d'Angers, qui fut le collaborateur de tous les érudits de son temps, des Sainte- Marthe, des Bollandistes, desNiceron,Gouje(, Rivetet Garpentier, traduisit, comme il put, la note de Glande Ménard, écrivant dans le livre manuscrit consacré par lui à ÏHistoire des illustres d'Anjou de l'tm et l'autre sexe et de tous les États : « Il y a eu un Germain Gollin, « d'une illustre famille dans la robbe, dit Ménard, « qui estoit amy de Marot, et contribua avec luy à « rétablir la poésie, mais peu curieux de faire sarépu- « tation il laissa ensevelir la gloire qu'il méritoit, en « laissant périr ses ouvrages. » Le texte de Ménard,
* Claude Menant, Fepbis, Rennn Andegavensium Pandectœ, iriss. de la Bibliollièque nationale, et mss. 87S de la Bibliothèque d'Angers, tome II, p. 222.
rendu presque illisible par un copiste ignorant, dit textuellement « tlneis evidentibtis perdiderit ingenii quam merebatur gratiam ' ».
Dans trois autres notes de Pocquet de Livonnière, le nom de « Germain Collin , poète » est mentionné, comme en une table ou mémento ^
Curieux des antiquités angevines, je me proposai d'abord de faire une analyse sommaire du manuscrit de Germain Colin. Mais aux premières pages du recueil je dus me demander s'il fallait jouir en égoïste de celte découverte, ou s'il ne vaudrait pas mieux porter îi la connaissance du public lettré, l'œuvre entière d'un poète français de premier ordre à peine connu de nom, à vrai dire même inconnu jusqu'à ce jour. A mesure que j'avançai dans ma lecture, mes hésitations cessèrent. Sans doute on peut objecter que la mode n'est pas tant aux écrivains de la Renaissance qu'aux conteurs du xviii" siècle, ou aux romantiques. Mais on n'est pas rigoureusement tenu de suivre la mode. On me dira : Sainte-Beuve et Villemain ne sont plus. Hélas ! personne ne sent mieux que moi combien le poète Colin gagnerait à être présenté par un Villemain ou par un Sainte-Beuve.
Mais je me persuade que les poésies de Germain
' Bibliothèque d'Angers, n" 1067, in-4» de 402 ff., p. 88, et 1068, in-folio de 381 p., copie de Bancelin, tome II, p. 22.
* Page 377. A la page 383, on trouve cette mention : « Germain Colin, poète, p. 121 », sans que nous ayons pu savoir à quel ouvrage, probablement perdu, cette indication de page se rapporte, mais c'est très vraisemblablement au recueil d'Eloges que Pocquet de Livonnière composait pour la vieille Académie des sciences d'Angers.
Colin ont assez de valeur pour se présenter ellesmêmes. Et je suis convaincu que les hommes capables d'apprécier les écrivains originaux de notre langue ne manquent pas en ce temps-ci. De récentes tentatives faites pour augmenter la richesse de notre vocabulaire prouvent qu'on n'a pas encore renoncé à l'étude approfondie de cette langue si jeune, mais si pleine de sève, si riche déjà, si pittoresque, si colorée du temps de François I". Un jour peut-être prochain, Ton recueillera pieusement ces vieux mots français qu'on aurait peut-être eu le droit d'oublier, si des expressions meilleures les avaient absolument remplacés, mais qu'onauraitdû conserver, et qu'il faudra reprendre s'ils n'ont plus d'équivalents dans notre langue.
Pour enrichir le trésor de notre dictionnaire, il vaut certes mieux emprunter aux poètes, aux chroniqueurs de nos vieilles provinces, ces mots, ces tournures originales du xvi® siècle qui s'y sont souvent perpétués jusqu'à nos jours. Cela est préférable à la manie de surcharger notre conversation do tout un jargon étranger, ridicule étalage d'un vain savoir trop encouragé par le journalisme et les usages mondains.
On nous saura peut-être gré d'avoir cédé à ces considérations, en publiant les poésies de Germain Colin Bûcher , et en essayant de faire connaître l'homme et son œuvre.
D'abord il est bien établi que Germain Colin Bûcher sont les deux prénoms et le nom d'un même personnage. On avait manifestement la coutume de
l'appeler par son prénom de Colin, diminutif de Nicolas, et c'est ainsi que Colin devint, par l'usage, le nom patronymique de la famille, comme il arrive encore de nos jours, et comme il arrivait plus fréquemment encore au xvi* siècle, oii les actes de naissances étaient encore fort irrégulièrement tenus, où les actes de décès étaient remplacés le plus ordinairement par la liste incomplète des convois funèbres. Le poète assure, en jouant sur les mots, qu'il était fort timide, et n'avait pas le haut vol des oiseaux de proie :
« Franc Colin suis, ni sacre, ni gerfaut... »
Il recommande de ne l'appeler que « Germain ou Colin » ou bien du nom de la maîtresse de ses pensées (cl). Et, quoique Bûcher ait signé les épîtres qu'il lui adressait, de son nom et de ses deux prénoms, l'éditeur des Epistres familières, visiblementpour se conformer à l'usage, n'inscrit au titre de ces deux pièces de vers que les noms de Colin et de Germain Colin. Sagon ne l'appelle pas non plus autrement que Colin ' .
Tout ce que l'on sait do son origine nous est appris par ces vers qu'il adresse au Traverseur :
Impere moy comme maistre a novice Tu me verras a tes ventz réfléchir, En Angevyn debonaire et sans vice.
Ne sachant point sommeiller ni gauchir.
Je suis d'Anjou, de gente clere et franche Qui n'a tache que d'honneur s'enrichir, Dont m'a fallu appuyer d'aultre branche
' Epistres familières, folio lxxiii de l'édition de lo4o.
Pour poustenir ma vie en ce bas monde Qui sus les bords d'amaritude panche '.
Quelle était la famille du poète ?
Une note du savant Claude Ménard dit que c'était une ancienne et illustre famille de robe, « vetusta claraque in togis nostraVthns famiUa ' » .
La collection de notes sur les familles de l'Anjou recueillies vers la fin du xvni'' siècle par ïhorode (manuscrit 1004, à la Bibliothèque d'Angers), nous fournit quelques détails plus précis.
Le plus ancien des personnages cités dans ce recueil, est Thibault Colin, qui fut conseiller de l'hôtel de ville d'x\ngers, « dès la création première , » en 1474. A la même date un bourgeois d'Angers. Guillaume Oudin, dans son JournaP, nomme un Germain Colin comme ayant du quitter la ville d'Angers pour avoir protesté contre la création de la mairie par Guillaume de Cerisay, agent de Louis XI, qui visait l'héritage du roi René d'Anjou.
M. Célestin Port, en son savant Dictionnaire de Maine-et-Loire (1874), se demande si le poète dont il cite le nom n'est pas un fils de ce Germain Colin. 11 n'y a pas d'hésitation possible. Le père du poète s'appelait René *. Or, la collection généalogique de
* Épiatres familières, folio xlvi.
- Peplus, 2« partie au Reriim Andegavensiumpandectœ, manuscrit conservé à la lîibliollièque nationale, et à la Bibliothèque d'Angers, sous le n° 875, tome II, p. 222.
' Publié dans la Revue de V Anjou, iSoT, p. 11.
* Son épitaphe, p. 96 du manuscrit de la Bibliothèque nationale, est publiée ci-dessous, n° cclh.
Thorodc, mentionne René Colin comme ayant eu à recueillir avec sa belle-sœur, Marie Dubrcil, épouse de Pierre Le Roi *, et son beau-frère, M^ Jean Dubreil, la terre de Dangé, par le fait de sa femme, Jeanne Dubreil, le 1" décembre 1502, en héritage de M" Jean Dubreil.
Cette terre de Dangé, alors sur la paroisse d'Étriché, aujourd'hui commune de Daumeray, comprenait plusieurs moulins , et relevait en partie de Saint-Germain et de Chartres. Elle appartint plus lard pour un tiers à Hardouin Colin, fils de René Colin et de Jeanne Dubreil, remariée à M' Louis Bodin, et pour deux autres tiers, à Vincent Dubreil, greffier de la Mairie d'Angers ^
Hardouin Colin prend le titre de licencié ès-lois le 1" octobre 1530, à la naissance de sa fille Jeanne; plus tard, vers 1540, il exerce la profession d'avocat. Le généalogiste Audouys ' le fait mourir le 22 janvier 1557, et l'inscrit au nombre des membres de la famille Colin de la Noue qui donna plus tard * des conseillers au Parlement de Bretagne.
* Mss. 1004, au nom Colin. (Titres de la terre de Dangé, domaine, folio 10.)
* Hardouin Colin donne à bail un des moulins de Dangé, le 18 février 1526, à M'= Jean Dubreil (mss. 1004). — Céleslin Port, Lictio7inaire de Maine-et-Loire, tome II, p. 7.
^ Recherches généalogiques sur les familles de l'Anjou, mss. lOO.ï de la Bibliothèque d'Angers, 18 vol. in-fol., xviiF siècle, tome V, p. 6o.
* François Collin, sieur de la Noue, né à Saumur, de François Collin, conseiller à la Prévôté d'Angers, conseiller de Bretagne, du 8 février lo89, sénéchal de Saumur (lo97), mourut en 1608. François, son fils, devint conseiller au Parlement de
On voit aussi ce Hardouin Colin reçu le 10 mai 1532
au nombre des membres de la confrérie des bourgeois d'Angers, desservie en l'église Sainl-Laud, onze ans après M' Germain Colin, son frère, notre poète sans nul doute , qui fut reçu dès le 9 mai 1521. Un membre de la même famille, Charles Colin, paraît à l'arrière ban d'Anjou en 1542. On trouve plus tard M" Jean Colin, avocat à Angers, sieur de l'une des métairies de Dangé (30 décembre 1562), un Pierre Colin, sieur de Dangé (31 mai 1582), M" Pierre Colin, praticien, reçu dans la confrérie des bourgeois d'Angers le 9 mai 1557, comme le fut ensuite, le 9 mai 1571, « honorable homme iVP Raymond Collin, sieur de la Colletterie, » puis encore, noble homme Jean Colin, sieur de Champrenais (1600), Jean Colin, sieur de Chanvanays (20 septembre 1603), Pierre Colin, sieur des Ruettes, échevin d'Angers, le 1" mai 1637, et a noble homme Pierre Colin, échevin d'Angers, le 24 avril 1638 ». J'ignore s'il faut mentionner ici Jean Colin, bailli du comté de Beau-
Bretagne le 16 février 1619, et mourut à Angers le ornai 16î)4; c'était un littérateur dont les œuvres sont perdues. Son fils, François, sieur de la Noue, aussi conseiller de Bretagne, avait épousé Renée Dagoust, dont il eut Marie, épouse de Charles- François d'Andigné , seigneur d'Angrie (16 Janvier 1680). Mss. 875 de la Bibliothèque d'Angers, fol. 187 ; rnss. 1067, p. 87. — Archives de Maine-et-Loire, série E, 3013. — Thorode, mss. 1004, tome V, p. 83.
Les armes de cette famille sont : De gueules à deux pommes de pin d'or la tige en haut, et une tnolette d'éperon ou une étoile d'or posée en pointe, d'après Audouys, armoriai mss. 994, p. 49, et les manuscrits 993 et 703 de la Bibliothèque d'Angers. (Joseph Denais. Armoriai général de l'Anjou, tome II, p. 406.)
fort au xvi" siècle, qui figure dans tous les anciens recueils angevins et dans tous les grands répertoires biographiques comme auteur de la première traduction française àe ï Histoire d'Hérodien {Paris, lo41) et des traductions de V Éducation et la nourriture des enfants, de Plutarque (in-8°), de la Tranquillité de l'esprit, du même auteur, du livre de l'Amitié, de Cicéron, etc. Mais il serait plus aisé sans doute de trouver un lien de parenté entre Germain et Jean Colin, qu'avec Jacques Colin d'Auxerre, poète, bel esprit qui fut lecteur et secrétaire de François I"" et mourut en 1547.
Quoi qu'il en soit, nous en savons assez pour contrôler l'assertion des manuscrits d'Angers.
Voilà bien la famille de notre poète « gente clere et franche » telle qu'il nous la désigne lui-même, la famille « ancienne et illustre dans la robe », dont nous parle le Peplus de Ménard ' .
Le poète nous parle aussi de son père et de sa sœur Catherine, morte avant lui, et dont il célébra la bonté (cclxx:s:iv) , d'un neveu « plus scavant que son âge » (cclhi), et d'un cousin, « M. de Mathaut » (lxxxi) -.
L'attitude de « maistre Germain Colin » qui, subit l'exil pour sa fidélité àl'infortuné duc d'Anjou, prouve que le poète ne se vantait pas, en rappelant qu'il était de race à rechercher plus l'honneur que les
' L'érudit Claude Ménard naquit en 1574 et mourut en 1632. * Léger Buscher fut maire d'Angers, en 1483-1498 ; mais si rien ne dément sa parenté avec le poète, rien ne l'indique.
profits '. Fidèle à cette tradition, Colin cultiva plus amoureusement les Muses que la Fortune, comme on le verra par la suite, et comme il le reconnaissait eu signant sa seconde épîtrc à Jean Bouchet :
Cil qui plus a les Muses que l'or cher, Ton serviteur, Germain Colin Bûcher.
Pourtant, s'il faut l'en croire, sa jeunesse ne fut point trop malheureuse; il regrettera — peut-être avec trop d'imagination poétique, il est vrai, — sa beauté, sa richesse (xlix), ses nombreux amis, lorsque le malheur l'aura visité, « En heur suivy ; en malheur asservy», titre qu'il donne au récit de ses doléances :
Quand je tenoys des biens a grand foyson, Prez. boys et champs, vignobles et préaux. Rentes et cens, et pompeuse maison Toute d'azur et d'or jusqu'aux carreaux. Perles, saphirs, dyamans et rubis, J'avoye alors des amys à monceaulx, Prestz a me plaire en tout, fust blanc ou bis. Lorsque j'estoys découpant le velours Faisant sus mule uns Raminasrobis
* Dans son invitation .t à M. de Mandon, chanoine d'Angiers »,
on lit :
Mais si pour voslre esbaltenient
Daigniez abaisser vos tiltres
Et venir en l'hébergement
De pauvres rustres et ministres.
Combien qu'ayons pouldreux pupiltres
Et que vivions dietteimnt
Nous vous ferons chères, sans citres. (cr.sxiu.)
Tout parfume de musc en mes atours, De binjouyn et de larme de myrrhe, Ghascun venoit me donner des bons jours, Se ofïrans a moy plus qu'on ne scauroit dire. Tous les matins on véoit a ma porte Tourbe de gens assez pour ung grand sire ; Seul me louoient, seul me honoroient, en sorte Que seul sembloys digne de Renommée.
Mais quand Malheur a use de main forte Et que ma table a este affamée Chascun me fuyt, et me monstre du doy. Quand la chevance est du tout consommée, L'amour se pert et n'y a plus de foy. (xci.)
Devenu vieux, g-outteux (ccxxvi), triste et pauvre (xLix), Coliu attribuait tous ses malheurs au petit dieu malin :
« Amour m'a mis ainsy... » dit-ii.
« Amours maling, tout seul mes maulx conspire. » (xvi.)
Dans son prologue, il raconte comment, séduit par une lecture de Virgile, il voulut d'abord goûter à la poésie. Mais rebuté, dès les premières difficultés, il eut le malheur de trop écouter Vénus qui lui offrit, sous les apparences d'un délicieux nectar, un breuvage fort amer :
Mais las Phœbus a la barbe dorée
Voyant d'en hault que son eau voulois prendre
Pour en gouster, sans plus m'alla defîendre
Et prohiber le goust de la boyture,
Dont honte et dueil me vindrent tant surprendre
Que longtemps quis au centre sépulture.
Mais puys Venus, d'amoureuse nature,
Prenant pitié de mes griefs et labeurs
Me dist : — Colin, va prendre nourriture
En ma fontaine et boy de ses liqueurs.
Ce que je feis, mais, Dieu f quelles doulceurs I
Elles estoient, pour vous le dire en brief,
Pleines de fiel, de venin et d'aigreurs,
Dont a présent je chante mon meschef
Et suys contrainct, qui m'est un très grand grief.
De racompter mes faultes et mes hontes,
Comme on voirra cy-apres chef à chef.
Amours ainsy me tient dedans ses comptes, (i.)
Vénus, pour Germain Coliu, se présenta sous les traits d'une dame aussi sage que belle, qu'il ne cessa de poursuivre de ses prières ou de ses menaces, lesquelles restèrent, paraît-il, également vaines. Il l'appelle Gylon, et nous a laissé d'elle un portrait très flatteur :
... Qui vouldra paindre amour droictement
Paigne Gylon, car soubz le firmament
Il n'y a point de patron plus insigne :
En face, en corps, en beau contenement.
En faictz, en dicts, c'est Amour en tout signe, (xxvii. )
Dans son enthousiasme. Colin raconte que Cupidon, qui doit s'y conuaitre, ne vit point de femme comparable à Gylon. Il échange avec lui ce gracieux dialogue :
A Cupido
Pourquoy fuis tu le ciel pour terre moins fertile? Le ciel est ton pays. — Il est vray, mais aux cieulx
Déesse n'y a poinct si belle ny gentille Gomme dame Gylon, ny que j'aymasse mieulx
Mais la belle résistait à Colin comme à Capidon :
Quand Cupide veit les yeulx de Gylon :
— Jamais, dit-il, ne vy femme plus belle. Quand il sentit son cueur dur et et félon :
— Jamais, dit-il, n'en vy de plus cruelle, i^cxxvn.)
Faut-il croire à de telles rigueurs, ou se rappeler le mot de Julie, dans la Comtesse d'Escar baguas : « C'est une licence que prennent Messieurs les poètes, de mentir de gaieté de cœur, et de donner à leurs maîtresses des cruautés qu'elles n'ont pas , pour s'accommoder aux pensées qui peuvent leur venir? » Je n'oserais me prononcer. Mais à chaque page de Colin, nous voyons le poète se lamenter sur l'indifférence de sa belle.
Sa passion laisse échapper parfois des lamentations amères contre l'insensible Gylon :
La voyez-vous enflée et glorieuse De sa beaulte par sus toutes esleue !
La voyez- vous superbe et dédaigneuse, Pour ce qu'on dit qu'elle a grâce et value ! Quand je l'honore, en passant, ou salue, Et le bon-jour humblement je luy donne, En son desdain elle est si résolue Qu'un tout seul mot ne me respond ou sonne. Bien me perçoit, mais elle m'est tant bonne Qu'elle s'en mocque. 0 Dieux plains de pitié, Je vous supply que beaulte l'iiabandonne Qui l'endurcist à toute inimitié.
Accélérez ses ans sus la moytie ;
Brouillez son tainct; soit sa face ridée;
Courbez son corps, refusant amytie,
Affin que gloire en soit toute vuydee, (xxxvii.)
Colin n'était pas absolument véridique en son dépit, lorsqu'il assurait ne pouvoir tirer de Gylon « un tout seul mot ». La dame ne se faisait pas faute, de reprocher au poète amoureux d'énerver son talent à de si pauvres futilités. Mais la passion, chez lui, était plus forte que la raison et lui-même est contraint de l'avouer dans ce devis :
Propos de l'acteur et Gylon
Jusques au fons d'amour je contemploye.
En contemplant lors Gylon me vint dire :
« Cerche aultre part desduyt qui pour toy ploie;
Ton fol penser n'engendre que martyre.
Croy que mon cueur a ton voulloir ne tyre.
Tu semblés cil qui l'eau et vent veult prendre
De crible et rehtz, et nul des deux attire.
Tu ne fais rien : myeulx te seroit aprendre,
Lorsque tu as jeunesse doulce et tendre,
Grec et latin et la langue hébraïque :
Tu as assez d'esprit pour y entendre.
Délaisse doncq ces flammeaux, et t'aplique
A recepvoir doctrine evangelique.
Fay reflorir par estudes Thalie
Et laisse-la ton langaige gallique.
Fuy le project d'amoureuse folie
Et désormais ta veine se ralye
A faire escriptz de plus digne mémoire.
Fay que toy vieulx tu n'ays melencolie
Pour doulx repos, et deshonneur pour gloire. Pense au futur. Si tu veulx Gylon croire, Ce que tu fais maintenant sent son feu. Plus que ne faict une gregoyse hystoire. » Lors je lui dis : « 0 Dame de grand preu Tu me dis vray. Mais je voue ung seul Dieu Que ta beaulte me contrainct a t'aymer Et tes vertus illustres en tout lieu.
Si ainsy n'est je puisse à mort pasmer. » (xxi.)
11 serait intéressant de savoir quelle femme chanta Colin, sous ce nom de Gylon. Tout ce qu'on apprend, par les vers de notre Angevin, c'est que la Laure de ce nouveau Pétrarque était « damoyselle » par conséquent de bonne condition, qu'elle était riche (xxxii et xLvi), qu'elle avait une petite sœur qui s'appelait Luce, une belle-sœur nommée Françoise, et que son père s'était adonné aux Muses, puis à Pallas, déesse des arts, qui « par sciences infuses », le fit ami de Junon, reine des royaumes (xciii), ce qui, sous ces allégories mythologiques assez confuses, semble démontrer du moins, que la riche et belle Gylon était fille et peut-être femme d'un grand seigneur.
Malgré le peu d'encouragement qu'il reçoit de sa dame, malgré les conseils raisonnables qui lui sont donnés, le pauvre Colin ne peut se décider à rompre avec sa folle chimère.
Toutes douleurs humaines sont guéries Par medicine et son noble artifice ; Mais amour seul, en ses chauldes furies. Hait medicins et blasme leur office, (xxxix.)
Celte vie le tue, dit-il. (cxxni.)
La passion s'exalte même, chez lui, au point qu'il s'écrie :
Il ne me chault que de vivre en amours, (xc.)
Mais son inconstance ne parait pas avoir eu tout l'avantage qu'il s'en promettait, témoin le joli rondeau 011 une autre Angevine lui donne une assez fi ère leçon.
Colin lui avait écrit :
... Vostre jeunesse et beaulte très exquise Ne doibt pas estre au mary tant soubzmise Qu'amy n'ayez, qui a tout supployra Au gre d'amour...
Car dame n'est, princesse ni marquise,
Qui quelquefois sa grâce ne divise... (ccxiv.)
La dame répond :
Au gre d'amour telle qu'avez emprise Je ne cherray pour nul homme en reprise, Ny mon marry point on n'en mocquera, Jamais son lict d'honneur ne vacquera : En cela suys résolue et aprise.
Si la Nature en moy beaulte a sise Pas moins n'en suys chaste, je vous advise. Pour tant cerchez ailleurs qu'il vous plaira Au gre d'amour.
Car puisque Dieu, sa loy, et son Eglize De noz deux corps en ung la chair ont mise, Homme vivant ne la divisera ; Et quand la Mort le devis en fera Encore après luy seray-je soubzmise Au gre d'amour, (ccxv.)
lie dialogue continua, mais sans que Colin put arriver à son but. La « belle rebelle » finit par une « responce de non plus y retourner. » (ccxvii.) Et le poète pour se consoler, dut mettre en vers ce prosaïque dénoûment!
Nous avons vu que Germain Colin fut reçu le 9 mai lo2I, membre de la noble confrérie Saint- Nicolas des bourgeois d'Angers, desservie en l'église Saint-Laud *. On prétendait que cette confrérie avait été fondée par le comte d'Anjou Foulques Nerra, dès le xi" siècle ; les associés formaient l'élite des prêtres, gens de robe et gens d'épée de la ville.
C'est plus tard, en 1529, que nous le voyons à Malte, en qualité de secrétaire du grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, Philippe de Villiers de l'Isle-Adam, le glorieux vaincu de Rhodes, qu'il suivit un peu partout, à Malte, à Nice, à Chambéry, en Sicile, à Saragosse '.
Dès cette époque, il avait été en commerce littéraire avec plusieurs hommes distingués, avec Jacques Locher, mort en lo28, à Ingoistadt, auteur d'une Historia de rege frentie citm noimullis aliis versibus et elegiis, datée de Fribourg-en-Brisgau' ; avec Macé, le chroniqueur qui succéda à l'ami de François P%
' Thorode, mss. 1004, tome V.
' Êpitres familières de Jean Bouchet, 1S45, f"* 73 et 76, et La Croix du Maine, édition de La Monnoye, tome I'^'", p. 267.
' Brunet indique cette pièce in^" goth. de 27 ff. (musique) comme fort rare, avec la date de 1485 ; mais il doit y avoir erreur; Locher étant né à Ehigen-cn-Souabe, en 1470 seulement, n'aurait eu que quinze ans.
Guillaume du Bois, dit Crétin*, mort en 1525; et enfin avec Clément Marot, comme il l'écrit à Jean Bouchet :
Jà de longtemps eu ccst honneur moien De praticquer l'erudite accointance D'un par sus tout grant rhetoricien C'est de Macé, le chroniqueur de France Le successeur de Guillaume Crétin...
Et d'avant luy j'avoie amour entière Avec Lochier d'honneur le vray scrutin, Le propre Homère en subtile matière.
Marot aussi passa en renommée Tous les destroitz de Gallicque frontière J'ay fréquenté en grâces assez aimée... -.
Il dut commencer de bonne heure à faire des vers : Gylon lui reproche de négliger, pour la poésie, les études sérieuses, à l'âge de la « jeunesse doulce et tendre » (xxi).
Dans un de ses rondeaux il demande à Hardouin Brehier, son « compaignon de tout », le moyen de sortir des filets de l'Amour.
• Guillaume Crétin, chargé par François I" d'écrire l'histoire de France, fit des chroniques en vers, en douze livres. Ses poésies, puhliées par l'Angevin J. Charbonnier, vicomte d'Arqués, son fils adoptif, sont obscures, incompréhensibles souvent, remplies de jeux de mots et de puériles allitérations. Mais on le louait fort de son temps. Rabelais seul, qui en fit le Rominagrobis de son Pantagruel, se permit de le traiter avec les égards dûs à ce ridicule que le roi « protecteur des lettres » avait pris pour du talent.
2 Épistres familières. — Épistre lxvi : « Seconde épistre envoyée par ledit Colin audit Bouchet et de la Cecille, qui est faicte en vers tiercez et rime Toscane et Florentine. »
A Hardoyn Brehiei\ mon compaignon de tout.
Conseillez-moy comme jy doy entendre.
Amours, qui scait les cueurs des gens surprendre A pris le myen. Certes ! il est perdu. Mon corps en est si mat et confondu Qu'il est quasi prest de s'en aller pendre ! Possible est-il de le povoir reprendre Sans vers Amours trop grandement mesprendre, Veu qu'il est ja son prisonnier rendu?
Conseillez-moy. (ce.)
Or, Hardouin Brehier mourut le 30 janvier 1505 (1506, N. S *). C'est donc dès avant 1506 — et peutêtre beaucoup plus tôt, — que fut écrite cette petite pièce. La nature de la question, cette sorte de cas de conscience exposé par Colin, amoureux malgré lui, ne permet pas de doutes sur l'identité du personnage auquel s'adresse le poète : c'est bien là l'official, le grand pénitencier de Saint-Maurice (depuis 1488), celui qui brûla ses manuscrits sous l'influence du
* Le testament qu'il fit le 28 juillet loOl, le codicille du 28 janvier laOo, où il parle de sa sœur Anne, qui « a pris, dit-il, de « grande peine environ moy, pendant ma maladie », sont conservés à la Bibliothèque d'Angers (mss. 633, n° tO), avec l'inventaire dressé après son décès, le 2 janvier lo06. Voir aussi sur Hardouin Brehier, C. Port, Dictionnaire de Maine-et-Loire, p. 481 du tome !<=''. — Bruneau de Tartifume, Angers, mss. 871 de la Bibliothèque d'Angers, f° 70, donne son épitaphe à la cathédrale d'Angers. — Hardouin Brehier élait fils d'un argentier de Jeanne de Laval, reine de Sicile ; il fut pourvu d'abord d'une prébende à Saint-Laud d'Angers (1471), puis devint officiai de la cathédrale, doyen de la faculté des Arts à l'Université, pénitencier de Saint-Maurice d'Angers, en 1488.
prêtre qui l'administrait, le régent appelé en 1S26, par Charles de Bourdigné, en son Pierre Faifeii :
Ung esprit angelicque...
Que j'ay connu, c'est Hardouyn Brahier...
Vostre deffunct... •
Des neuf Muses, Colin Bûcher semble avoir surtout cultivé dans sa jeunesse la muse Erato. Il essaya de faire sa cour à Calliope, mais bien plus tard, en 152o seulement, comme il le dit en son épître à l'honneur de Jean Bouchet, datée de 1529 :
Quoique bien tard je t'ay quise et voulue Et que je soie arrivé gros et lourd Depuis quatre ans seulement en ta court... -.
Il est à croire qu'il réussit mal en ce genre. En dehors de ses épitaphes, de ses poésies amoureuses et badines, nous ne connaissons de lui que ses deux épîtres à Jean Bouchet qui puissent, — et tout au plus, — être comprises dans le genre héroïque.
Sa correspondance avec le chroniqueur et poète poitevin, qui jouissait alors d'une grande réputation.
' La Légende de maistre Pierre Faifeu, mise en vers par Charles Bourdigné. — Paris, Coustelier, 1723, in-8°, p. 3.
^ Épislrcs familières du Traverseitr. Poictiers, 1345, in-fol. « Épistre (lxiiii) poétique envoyée de Nyce audict Bouchet, par maîstre Germain Colin, secrétaire de Monsieur le grand niaîstre de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. » (V" plus loin à l'Appendice ccxcxvni.)
fut commencée à la prière d'un membre de l'ordre de Saint-Jean, Guyvreau :
Un commendeur non mettable en arrière Son bon voysin d'une ville et pays...
Malgré l'enthousiasme avec lequel il célèbre les hauts faits du grand maître de Rhodes, en Sicile, oii Philippe de Villiers arracha aux Turcs plus de six cents esclaves chrétiens, Colin préférait la plume à l'épée, le repos du foyer aux héroïques aventures. Malte lui déplaisait, (clx.) Il nous le dira plus tard. En attendant, pour s'arracher aux désagréments de cette vie agitée, pour tromper le temps, le poète écrit ses épîtres à Jean Bouchet \
En ce temps-là, — comme eu d'autres, — les princes montraient trop de tiédeur, au gré de leurs partisans. Ils voyaient peut-être des difficultés que les poètes ne pouvaient prévoir ? Colin gémit de leur apathie ; sa plume peut à peine se contenir :
Et aujourd'hui le Turcq a fait armer, ■ Comme l'on bruyt, trois ou quatre cents voiles. Où est le Roy qui le pourra gourmer ? (Si non celuy qui fiet sur les estoilles,) Nul pour ce temps, car nos princes et roys Appetent mieulx chasser les cerfs es toiles Que d'assembler leurs efîors et arrois Pour recouvrer l'heureuse Terre Saincte Où Jésus-Crist mourut pour eulx en croix.
' Épistres familières — ÉpisLre envoyée de Nice le 7 juillet lb29. (V° plus loin ÏAppendice.)
Mais de cecy je me tais, car la plaincte Que je fcrois en chose tant ardue Jà n'en seroit dedans leurs cueurs empraincte Fors pour parolle esgarée et perdue... *.
Il est visible que notre Angevin n'avait ni les goûts, ni l'ambition d'un courtisan. Aussi les conseils qu'il donne sur la manière de mener une existence heureuse, ne sont point ceux d'un ami des grandeurs :
Veux tu apprendre a joyeusement vivre
Et a passer tes jours en grand repos?
Laisse les cours des grands seigneurs à suyvre
Ou il n'y a que faincts et vains propos :
Retyre toy en quelque petit lieu,
Gras et fertile, et tourne a dueil le dos.
Ne prends espouse, ains fuy-la comme feu,
Ou bien prends la telle, je te conseille,
Qu'elle ne soit trop belle ny trop peu,
Glergesse moins. A banqueter ne veigle
Et ne t'adonne a trop boire et manger
Qui l'homme en vice et en crime assommeille.
Debatz d'aultruy ne vueilles chalenger.
N'aye la main prodigue ny serrée.
Tien ung estât moyen, sans le changer.
Durant l'yver, prends ta robbe fourrée.
Et sus Teste vestz toy légèrement.
Fuy toute envye et rancune altérée.
Ainsy vivras cent ans heureusement. (cxLvn.)
Il n'est pas sans intérêt de voir Jean Bouchet juger
• Épistres familières, fol. 43, verso.
la valeur littéraire de notre Germain Colin. Il le compare à Georges Chastelain. Certes le juge est manifestement bienveillant mais sa louange est appuyée sur une critique sérieuse ; il répond à la lettre que nous avons citée tout à l'heure :
La tienne epistre estoit très bien sortable... Et quand j'eu vu ton éloquente epistre Je la jugé faicte d'ung grant magistre Et me sembla qu'homme n'estoit vivant Et que c'estoit l'esprit de maistre George ' Ou œuvre faict de ses marteaulx de forge, Veu le langage et style melliflu Ou n'y a rien perdu ne superflu, Plaisant à lire et orné d'élégance.
Net de tout vice, entre aultre d'arrogance, Brief, copieux, en termes florissant Et des lecteurs l'esprit resjouyssant...
Bouchet termine sa lettre en exprimant le désir de correspondre fréquemment avec lui :
J'escris rondeaulx, epistres et homelyes C'est le plus doux de tous nos passetemps, Jaçoit, seigneur, que bien peu j'y entends. Et te supply, puisque les mers séparent Nos mortelz corps, que nos esprits se parent Eulx visiter par espistres souvent... 2.
Il n'est pas exact, comme l'avance l'abbé Goujet', qu'alors du moins, Jean Bouchet connût personnelle-
' Georges Chaslelain.
' Épisires familières, fol. xliv et xlv.
' Goujet, Bibliothèque française, tome XI, pp. 348-330.
ment Colin, Il déclare, dans une lettre à François Sagon, que s'il était en correspondance avec lui, c'était par sympathie, par affinité de goûts, par admiration pour son talent, mais qu'il ne l'avait jamais vu, que c'était pour lui, comme il le dit, « un mien incongneu. »
Nous avons entendu Colin dire à Bouchet qu'il avait aussi fréquenté « en grâce assez aimée » le poète alors le plus fameux de France, Clément Marot.
Notre Angevin affichait une grande modestie dans sa « Responce à ung quidam qui mectoit l'acteur au nombre de plusieurs grands rhetoriciens » :
Entre mil escus de bon poys Ung léger voulentiers se passe.
Aussy ceulx qui m'ont mys en choys Font sur moy leur grâce sans grâce; Car rien ne suys... (cxcvi.)
Mais il ne faut se fier qu'à demi à la modestie des poètes. Et je ne voudrais pas avancer que Colin n'envia jamais la réputation de son illustre contemporain. Il fut un jour très mortifié de n'avoir point reçu de Marot une réponse qu'il croyait pouvoir attendre de lui, et manifesta son dépit par ce rondeau :
A ce r/rand Marot, despit sans garrot ' ;
Encontre toy, Marot, je veulx entendre Et demonstrer que j'ay meilleur entendre Que tu n'as pas en l'art de rhetoricque, Plus digne esprit, plus nette théorique,
* Colère sans fouet.
Plus d'argutie, et myeulx de quoy m'estendre. Et prends le bien. Car tu peulx bien entendre Que Muses n'ont arc ny flèches pour tendre. Aussy en rien ne suys-je colérique Encontre toy.
Mais l'appétit de plus avant apprendre Et le record de toy, qui dueil m'engendre Quand tu ne feiz response ny réplique A mes escriptz, ma patience implique Et si me faict en fureur pleume prendre Encontre toy. (ccxxi.)
Une autre fois, Colin s'éleva contre les dizains de Jamet et de Clément Marot. (clxxv.)
Colin Bûcher, — • et c'est ici que la jalousie montre un bout de sou aile noire, — va jusqu'à contester toute valeur aux écrits de son illustre rival; il attribue exclusivement la faveur qu'ils obtiennent à la protection avérée du roi et de la reine de France.
Néanmoins Colin dut oublier généreusement les griefs de sa susceptibilité, car il prit parti pour l'ami de Marguerite de Valois dans sa querelle violente avec François Sagon, curé de Beauvais.
On a pu constituer de véritables dossiers avec les plaidoyers pour et contre chacun des adversaires. El il faut avoir lu les brochures imprimées sur cette fameuse dispute littéraire, pour se faire une idée de la passion soulevée des deux côtés adverses, à une époque où les journaux n'avaient point encore introduit l'habitude de certaines polémiques,
Sagon, par un mauvais calembour, en était arrivé à traiter son adversaire de Maraud : l'autre lui repli-
quait, par un jeu de mots plus détestable encore, et prétendait que Sagon devait s'écrire Sagouin !...
On en était là. Et chacun faisait appel à ses amis. Le curé de Beauvais crut pouvoir demander aide à Colin, en môme temps qu'à son ami Bouchet :
Viens I contre ce Marot malin, Boucher, et toy, Germain Colin, D'Angers et Poictiers la défense.
Mais Sagon « eut bientôt lieu de se désabuser, remarque la Monnoye ', lorsqu'il sut que Colin était auteur de Tépître où, feignant de vouloir pacifier le différend de Marot et de Sagon, il donnait manifestement tout le tort au dernier. » Il en écrivit à Jean Bouchet.
Après s'être plaint de ces hommes qui flattent leurs semblables, et ne sont que de faux amis, l'adversaire de Clément Marot dit au Traverseur :
Je dy cecy pour cause (amy Bouchet) Que je te vueil pour vray amy attraire, Au lieu d'un faulx qui se nommoit mon frère, Ayant dedans le cueur fainct et maling, J'ai dueil qu'il fault nommer Germain Colin, Duquel j'ay eu en amytié la basque; Car ne portant ung visage de masque Doulx au parler, en présence de moy Me promettoit, par lettre, amour et foy; Et au contraire avoit en la pensée, Inimitié contre moy pourpencée.
* Remarques de La iMonnoye, dans la Bibliothèque françoise, de Lacroix du Maine, tome I", p. 267.
Ce que diras son epistre voyant, Qu'à son Marot et moy fut envoyant Soubz ung désir qu'il faignoit par trafficque De nous induyre à l'amour pacifieque ; Mais lui de nous supporte d'or et oingt, Et l'autre à tort blasonne, picque et poingt, Qui est le poinct pour veoir la flaterie, Et Tamy fainct user de menterie.
Or est ainsi que mon page avoit mis Gestuy Colin au rang de mes amis, Ayant congneu que par fréquente lettre Tel envers moy se donnoit à congnoistre. Encor il mist (dont j'ay grand dueil) le nom Auprès du tien, Bouchet
Sagon insistait ensuite près de Bouchet pour que celui-ci rompît avec Germain Colin, et réservât toute son amitié au seul curé de Beauvais :
Ediffiant par bon entendement >• Amour parfaict sur un vieil fondement, Ou mon Germain estimoit que je feisse De fainct amour bastir un ediffice, Comme il a faict de sa part envers moy, Veu que sans droict, sans raison et sans loy Il m'a blasmé, et a prins la défence De son Marot, qui Dieu et monde offense. Ce qui luy est accordé et permis Par tiltre et droict des simulez amis.
Desquels rentrée est saincte et amoureuse Et la sortie unique et malheureuse.
En laissant donc ce vieil adulateur *...
* Épistres morales et familières du Traverseur. — ÉpîLre cix,
p. LXXUI.
Cette citation de Sagon n'a pas seulement un intérêt biographique ; elle permet d'en faire la comparaison avecles vers de Colin Bûcher, et de montrer l'évidente supériorité de notre poète angevin sur celui-là même que l'on posait publiquement en rival de Clément Marot.
Jean Bouchet répondit avec beaucoup de politesse au curé de Beauvais, mais en refusant d'entrer personnellement dans cette querelle littéraire :
Quant au par sus de ton epistre ou lettre Il me desplaist veoir fortune telle estre Que deux amys si très grans orateurs.
Et de vertuz et lettres amateurs, Qui si longtemps ont amytié tenue, Soient en discord pour chose mal congneue Dont dangereux est d'escrire et parler, Et dont ne peult enfin que mal aller.
De l'orateur Germain Colin l'épistre Je n'ay tenu ne veu substance ou tiltre, Et m'est fort dur qu'homme de tel esprit Ayt contre toy, comme tu diz, escript, Et entreprins toy et Marot conjoindre Par amitié', pour l'un et l'autre poindre. Je ne l'ai veu, ne toy, mais je congnois Par ses escriptz que nagucres tenois.
Que si sa plume est à son cueur unie 11 ne vouldroit tomber en villenie.
Il m'a escript de Maltbe par deux foiz. Et moy à luy, bien au long, toutesfoys Non en tel art que sceut faire sa Muse, Car mon estât m'empesche que j'y muse, Et ay congneu par ce qu'il m'escripvoit Qu'amour à moy de sa grâce il avoit :
Ce qui me fait (seigneur) trouver estrange
Que si subit l'amour de vous deux change
Et qu'il laissast toy son antique amy
Pour de Marot faire son ennemy,
Parlant des deux en mauvaise partie.
Quant est de moy j'en quitte la partie :
Je suys amy de tous en charité.
J'entends de ceulx qui suyvent vérité.
Il me desplaist de veoir vous trois en picque...
Chascun de vous par art et par nature
Mérite loz de sa propre escripture
Diversement ; mais en dire et en faict
De tous humains il ny a rien parfaict "...
Cette défense de Marot par Germain Colin, dont se plaint amèrement Sagon, et que dit ne pas connaître Jean Bouchot, ne m'est point tombée sous les yeux. J'ai vainement feuilleté à la Bibliothèque nationale les petites pièces détachées ou les recueils concernant cette polémique mémorable ; je n'ai rien trouvé, ni là, ni ailleurs, sous la signature de Colin Bûcher. Mais il se pourrait que le Différend de Clément Marot et de François Sagon, qui figure dans plusieurs éditions de Marot, parmi les poésies attribuées à celui-ci, fût la pièce dont se plaint Sagon à Bouchot.
Il est peu vraisemblable que cette pièce où l'adversaire si fort en colère du curé de Bcauvais est en somme assez maltraité, soit de Clément Marot luimême. L'auteur essaye bien de faire, en cette querelle, la part des torts respectifs ; il veut être juge impartial,
' Épistres morales et familières du Traoerseur, — Poictiers, 1323, p. LXHi et suiv.
« arranger le différend », comme le dit Sagon. La facture de cette poésie rappelle tout à fait le genre de notre poète angevin. Je ne puis ici, d'ailleurs, en l'absence de preuves, qu'émettre une simple hypothèse '.
L'existence de Germain Colin paraît s'être achevée dans une sombre mélancolie, un véritable dégoût de tout, même des plaisirs que donne l'étude. Ecoutez le poète :
Pleurant je vins sus terre, et en pleurs je deffine. Tout mon vivre est ennuy, soing, soucy, peine et pleurs. Et tout ainsy que l'or par le long temps s'affine, En vieillissant aussy s'accroissent mes douleurs, (vu.)
Et encore :
Doulx et plaisant jadis me fust l'estude
Mais pouvrete dure et espouventable
Me faict trouver l'escolle austère et rude, (clxi.)
En même temps que la vieillesse et la pauvreté, la goutte, les maladies, s'abattent sur lui. Ses amis
* Les biographes de Clément Marot indiquent comme ayant guidé ses premiers essais poétiques Lemaire de Belges et Jacques Colin, abbé de Saint-Ambroise, du diocèse de Bourges. (Voir notamment la Pi'éface de M. Philibert Soupe aux Œuvres de Marot, publiées à Lyon en 1869, tome I"^"", p. VII.) La Gallia Christiana, tome II, ne dit rien de l'origine de Jacques Colin. En l'absence de renseignements suffisants sur ce Jacques Colin, il serait téméraire d'avancer qu'il y eut peut-être dans sa parenté un prétexte à la « fréquentation » de Marot et de Germain Colin Bûcher. Je devais néanmoins noter cette similitude de noms.
rabandoniient. On le prend pour un original; on le déteste ; on l'insulte ; un tas de « gens, barbiers, foulons, frippiers », l'appellent « beste et sot » ; les nobles , dit-il,
Vilain me font et me reputent beste,
Me regardant de tort et de travers
Gomme si j'eusse une corne en la teste.
Ghascun me hait, chascun me dampne et fuyt,
Gar aujûurd'huy on ne faict cas ny feste
D'homme vivant, tant soit-il clerc instruit,
S'il n'est puissant d'heritaige ou pecune. (cxxx.)
11 se plaint de sa grande misère : il a tout perdu, tout dissipé, comme il le dit en la
Chanson de l'Acteur
Ouvre tes yeulx, Fortune,
Et voy ma grand misère,
Apaise ta rancune
Et mes griefs considère.
J'ay tout perdu, terres, prez et bruyère, Tu as tout pris, tu as tout dissipe; Je n'ay plus rien qu'un espérant manière; Encor en suys-je abuse et trompe... (cLxxxvn.)
Ja, sept vingtz fois la Lune A pris neufve lumière Sans que liesse aulcune M'ait este personniere...
Les femmes, la table, le jeu sont les coupables (i, X, xLix, xci, etc.). Gylon, la sage Gylon, le lui avait bien prédit I
Mais comment convertir à la sag^esse un poète amoureux ? Colin savait que cela est impossible.
Amour et saigesse différent :
Pour Dieu ! Gylon, le cas me soit remys
Si quelquefoys peu discret je te semble,
Car a grand peine il est a Dieu permis
D'estre amoureux et saige tout ensemble, (xciv.)
Colin finit par prendre le monde en pitié et en dégoût : sa mélancolie gémit sur son temps, comme toute mélancolie gémira sur tous les temps. Un Angevin d'esprit, Gilles Ménage, a déjà remarqué « que la plus ancienne de toutes les plaintes, est celle des poètes sur le malheur du temps et sur l'ingratitude de leur siècle '. »
Douleur du piteux temps d'aujourd'hui/
Pleure la vie, Heraclite, des hommes Plus que jamais et par force de cris, Sèche tes yeulx tant que tu les consommes. Derate toy, Democrite, en ton ris.
Car seurement en ce temps ou nous sommes Les humains sont si meschantz et verris ^ Que puys que Dieu est Dieu on n'a veu chose Qui plus a rire et plorer nous impose, (cxlvui.)
Cette misanthropie s'attaque à tous, non seulement aux (f sots, riches », en remarquant, avec raison, que
' Menagiana, 2" éd., 1694, p. 259.
^ Verris, se dit encore en Anjou, pour moisis.
(( les beaux noms ne font pas gens de bien » (clxxix), mais à ses compagnons, les amis de la table et de la bouteille (ccxLvni et ccLxxxn), aux avares (cclxvhi), aux paresseux (cclxxxi), en même temps qu'aux dissipateurs (cclxxxix), aux joueurs, aux libertins (cclxxx) et aux aventuriers (ccxlix). C'est surtout à l'Amour et à ses méfaits qu'elle en veut davantage. Colin nous l'a déclaré déjà dans son Prologue. Il nous le rappelle à chaque instant.
Je suis faulx Dieu abusant les loyaulx,
lui fait-il dire (cm).
Dans plusieurs passages, c'est à Vénus et à Cupidon qu'il s'en prend de ses mécomptes ; ainsi, dans ce « dicton » :
Trop se déçoit, qui cuide Amour ung dieu.
Les dieux sont bons, Amour faulx en tout lieu, (xiv.)
Colin finit dans un tel découragement, qu'il écrit :
Soing, peine, amour, patience et besoing, Sollicitez a présent autres âmes; Car la myenne est de terre sy tres-loing Qu'elle ne peult plus sentir humains blasmes. Quand est du corps, j'en laisse aux vers le soin* Jusques au jour que tout yra en flammes, (ccliv.)
11 est trop visible, au reste, que sa misère est réelle. C'est bien le poète u suo hillo victitans », dont nous a parlé Ménard. Nous ne nous trouvons pas ici seule-
ment en face d'une sorte d'hypocondriaque dont rimaginalion s'obstine à voir tout au pire. C'est un malheureux en proie à un complet dénûment. Non seulement, comme il nous le dit, « sa table devient affamée » (xci), mais sa « grand misère » l'oblige à des démarches humiliantes. Lui, qui nous a conté, peut-être en l'exagérant , sa splendeur ; lui , le secrétaire du grand maître de Malte , se voit réduit à se plaindre au sénéchal de Rhodes d'être « d'habits tout descouvert » (clvi). A Saragosse , il souffre du froid , et réclame des vêtements au neveu du grand maître Aurigny (clviii) ; puis, de nouveau encore, au commandeur de Rivaux, rappelant l'ordre qu'a donné, à Nice, Philippe de Yilliers, de lui envoyer une « vesture » (cLvn). A M. de Granville, il demande du bois pour se chauffer (cLxxxvii), en homme qui sait d'ailleurs fort bien rédiger sa requête :
Or. dites. Monsieur de Granville, Ne donrez vous un peu de boys '?
Si promesse honneste et civile Nous oblige autant que les loix, L'acquit en sera plus facile Que le reffus de deux charrois.
Et si jamais je suys habile En chose pour vous de bon pois, Je soys de tous membres débile Si je m'en fais prier deux fois.
Le pauvi'e poète en arrive à implorer d'un « argen-
lier de cour », un petit écu qui manque dans son escarcelle :
Ung pouvre escu est a vous peu de chose Qui me fera grandement seigneurir... (ccxvm.)
Il demande en même temps de ne point faire le voyage d'Angers à Paris pour l'aller chercher :
D'aller a pied quatre vingtz lieux courir
Sans qu'on en puisse aulcun bien acquérir
C'est mal sus mal. myeulx vault que cy je pose...
Et puis, Colin ne devait point savoir refuser de l'aide à ses amis. On le voit bien à la façon dont il se plaint de certains « ingrats », et surtout quand il fait ses réclamations « à ung quidam » :
L'argent que doy me contrainct de cercher Ce qui m'est deu, afin de ne fascher Mes créanciers... (ccxxxvni.)
Dans ses voyages outre-mer, Colin eut en outre plus d'une mésaventure. A Malte, il ne put même pas se faire payer. Le frère Jean Boniface retient ses gages. Il s'en vengera en chrétien, — mais aussi en Français, — par une prière... et par une épigramme :
Cy gist frère Jean Boniface
Villain de faict, sang, corps et face,
Myeulx ressemblant une tonaçe
Que le Roy n'est noble de race.
Prions Dieu que pardon luy face
Car il est dampne sans sa grâce. (ccLxxni.)
Son dégoût pour les expéditions lointaines et le séjour sur les vaisseaux parait en plus d'un passage de ses écrits. « Sus la grosse nau de Rhodes » il s'amuse à traiter son mal en un rondeau fort pittoresque :
Ne mort ne vif, entre le ciel et l'eau, Pose que l'air soit assez cler et beau Je me desgouste, estant si loing de terre. Mon cueur bondist et l'cstomach me serre ; . Le sang me glace, et froidit sous la peau. Gela me vient du bransle de la nau Qui m'estourdist tant l'ame et le cerveau Que je ne scay si je suys homme ou pierre Ny mort ne vif.
Je ne scaurois avaller ung morceau Qui tost ne soit revomy du boyau Sans digérer. 0 Dieu qui jamais n'erre !
Je suys transy en ceste nau de guerre
Comme ung amant refïuse du joyau Ne mort ne vif. (ccxxx.) *
Les Angevins comme les Bretons ont la nostalgie de leur pays. Colin Bûcher pensait sans doute ainsi que Joachim du Bellay en son fameux sonnet :
Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine... Et plus que Fair marin la doulceur angevine.
' Cf. avec l'épître LXIIII à Jean Bouchet, m fine (ccxcviii).
Il revint évidemment à Angers, pour y achever sa vie.
A quel âge et en quelle année mourut notre poète? Ici nous sommes réduits aux conjectures.
La dernière pièce avec date, que nous ayons relevée de lui, est l'épitaphe de Clément Marot, mort en 1544.
Dans son manuscrit, certainement de 1535 à à 1336, il se plaint déjà d'être vieux. Il n'est guère vraisemblable que le poète se soit à plaisir vieilli. D'ailleurs, Sagon , qui eut sa querelle avec Marot en 1537, l'appelle un « vieil adulateur ». Selon l'opinion commune, la vieillesse, — s'il faut prendre cette expression à la lettre, commence à soixante ans '. Lorsqu'il se déclare « vieux », lorsqu'il ne cesse de gémir sur sa « viellesse », dans ses vers antérieurs à 1535, Colin Bûcher lutte contre la perte de son ardeur première ; il peut bien être de ceux que signale La Bruyère comme voulant cacher leurs faiblesses ou en diminuer l'opinion par l'aveu libre qu'ils en font : « Un homme dit, je suis vieux, il passe soixante ans '. » S'il a réellement plus de soixante ans, dès 1533, nous devrions reporter la date de sa naissance à 1473 au plus tard, et les vers de jeunesse adressés à Ilardouiu Brehier, mort en 1506, auraient pu être écrits par notre Angevin dès l'âge de vingt-cinq ans, à la date de 1500 environ, ce qui n'a rien d'invraisemblable.
' Voir enlr'aulrcs Lillré et Robin : Dictionnaire de médecine et de thérapeutique.
* Caractères, ch. XI.
Quant à l'année do sa mort un manuscrit de la Bibliothèque nationale (17005, fonds français, p. 68) inscrit le nom de « Germain Colin, poète français » à la date de 154S, entre Jean de Bourdigné et Lazare de Baïf. Or, le plus grand nombre des cinq cents indications qui y sont contenues, porte la date de décès du personnage nommé. Il est donc supposable au moins que Germain Colin Bûcher mourut vers 1545, à l'âge de soixante-dix ans environ.
En cette introduction nous nous sommes attaché surtout àciterJes vers qui ont un intérêt biographique, historique, sans nous occuper beaucoup ici de leur valeur littéraire.
Nombre de poésies de Germain Colin Bûcher, ont un caractère tout angevin. Nous retrouvons là plusieurs de ses connaissances : M. de Juigné, chanoine d'Angers, qui lui donne une pipe de vin (lu) ; maistre Baudouyn du Fay, sieur du Jau (xxxiv) ; Jacques de Mandon, un autre chanoine de Saint-Maurice, connu déjà par sa bienfaisance, et qui rimait aussi * ; le juge de la prévôté Le Bret, à qui il demande s'il est nécessaire de lui adresser des vers de sa façon, pour obtenir quelque faveur :
Faut-il rythmer pour si petit de chose
Dont le butin prophane la conqueste... (clxxxiv.)
* Voir plus bas note de la pièce clxxxii.
Puis, le libraire, Philippe Bourgoygnon, « à qui il voudrait rendre tous les plaisirs qu'il lui a faits depuis un ou deux ans » :
Je vous supply, ne vous fasche d'attendre Encore ung peu, que le de tourne mieulx, Ou autrement il vous conviendra prendre Ce que je veulx pour ce que ne peulx... (clxxxvui.)
Nous lisons encore des vers de Colin, à « M. le baron de Pincé, la Jaile » (cxcix) ; à « Christophle de Pincé », sieur des Brosses et de Saint-Melaine, lieutenant du sénéchal d'Anjou, devenu échevin en lo3o, maire d'Angers en 1538, mort en 1560 (Lxxvm) ; — à « M. de Rochefort, l'advocat » (lvi) ; — au « seigneur de Vieilleville, » comte deDurtal, celui sans doute qui devint maréchal de France en 1552 (cxv) ; — à « maistre Antoine Le Devyn, seigneur du Tronchay » (xix), à qui il pose cette question captieuse :
J'ay eu souvent la pensée doubteuse Pourquoi tousjours ung amant est instable, Veu qu'amour est chose tant pretieuse.
Et, bien souvent, tant requise et sortable, Car sans amour !e monde prendroit fin.
Qui en scauroit la cause, elle est notable. Je te supply, dy la, tu es Devin, (xcv.)
Cet Antoine Le Devin, « l'élu d'Angiers, » était fils de Jean, enquêteur d'Anjou et de Jeanne de Courbefosse : on savait qu'il avait composé plusieurs tragé-
dics françaises restées inédites, et probablement perdues, Judith, Esther, Suzanne, ainsi qu'une traduction de Salluste. Une pièce de notre Colin Bûcher nous apprend qu'il traduisit aussi des discours de Cicéron : il mourut en 1370, ayant eu cinq enfants de sa première femme, Renée Moysant ; c'est très probablement d'elle que parle Colin dans ses vers « d'un papegault de ma damoysolle du Tronchay ». Sa parenté, en môme temps qu'une affinité de goûts littéraires, dut èlre un solide lien d'amitié entre notre poète et l'élu Le Devin, car nous rencontrons souvent ce dernier nom dans les poésies de Colin \ (xix, xcv, ex, cxvi, cLxxvi, cxci, cxcii, etc.)
• C'est probablement un de ses fils, Jean, qui devint professeur de droit à l'Université d'Angers, en 1597, et mourut en 1616 (Revue d'Anjou, 1878, tome II, p. 321). Gilles Ménage, dans sa Vita Pelri JErodii (édition de 1673, in-4°, p. 321), cite une Marie Le Devin, fille de René Le Devin, sieur de Villettes, enquêteur d'Anjou (né en 1520), comme femme de Pierre Chotard, fils de Pierre Chotard, sieur de la Hardière, dont la femme, Perrine Le Mal, était fille de Guillaume Le Mal et de Perrine Colin. — Le rare opuscule de l'angevin François Grandiu, Bcsiruclion de l'orgueil mondain, publié en Jo58 (in-12, Claude Frémy), cite, d'autre part, en la dédicace, une Elisabeth Colin, épouse de n. h. Guill. Lasnier, seigneur de Sainte-Jame et de l'Effrétière. C'est sans doute la même que Gilles Ménage {Vita Pétri Mrodii, p. 461) cite sous le nom de Isabeau Colin, femme de Guy Lasnier, maire d'Angers (en 1560), « de la famille de M. de la Noë Colin, conseiller au Parlement de Bretagne, échevin d'Angers en 1305 », par conséquent, comme on l'a vu ci-dessus, de la famille de notre poète '.
1 Voir ci-dessus, p. M.
Le rondeau qu'il adresse « pour sou may ' » à l'abbé de Saint-Aubin d'Ang-ers, Jean de Tinténiac, dénote une familiarité qui ne s'arrête môme pas aux vulgaires convenances (ccxxxii). Son invitation à dîner « à quatre chanoines d'Angiers, » MM, deMancy, Breront, Lofficial et de Juigné est dans le môme goût, (cxun.)
A la mort de l'abbé de Saint-Aubin qui s'était démis en 1522, et mourut le 8 juillet 1525, Colin n'en écrit pas moins une fort élogieuse épitaphe de Jean de Tinténiac. (cclxh.)
Sa tristesse éclate encore avec plus d'éloquence à la mort du neveu de cet abbé, le dernier des abbés réguliers, décédé le 26 avril 1535 :
Regret de feu Heli/e, abbe de S. Atibin
Il n'y a point de remède, il est mort !
Conformons nous au bon vouloir de Dieu...
Et de luy seul attendons reconfort.
Si contre mort regretz avoient adveu
Assez n'avons de pleurs pour ung tel sort.
Mais il suffist qu'il eut grâce en tout lieu
Et que de luy ny a plaincte ny tort,
Car qui bien vit, la mort luy vient a jeu. (ccLXXvn.)
Ce qu'on ne s'explique guère, c'est que dans le grand nombre d'épitaphes qu'il nous a laissées, Colin
* Dans une autre pièce de vers, Colin invite l'abbé de Saint- Aubin à dépouiller un peu de gravité pour « venir jouer et rire » avec lui et les commères (lxiv).
Bûcher n'ait pas célébré le souvenir du héros dont il fut le secrétaire, Philippe de Villiers de l'Isle-Adam, grand maître de Rhodes. Le poète se serait-il séparé de lui en mauvais termes ? Le grand maître mourut en 1534, à Malte ; on trouve dans les épitaphes de notre poète, une pièce à l'honneur d'un maire d'Angers, mort aussi en 1S34 ; le recueil des poésies que nous publions, semble s'arrêter après 133o. On pourrait difficilement admettre quelanouvelledelamort de l'Isle-Adam, ne fut pas encore apportée en Anjou lors de la confection de ce manuscrit.
Autrefois les fêtes étaient nombreuses : en Anjou non seulement on avait coutume d'envoyer des fleurs à ses omis pour « le may, » comme on vient de le voir dans le rondeau à Jean de Tinteniac (cxxx) ; ou offrait des œufs de Pâques à ses parents et amis ; on célébrait gaiement, le verre en main, le Sacre et la Saint-Martin. On ne lira pas sans plaisir la jolie pièce bachiqued'uncaractèrebienfrançais,bienangevin,que le poète a composée sur cette dernière fête, qui n'est pas encore tout à fait abolie aujourd'hui, (clxxxvi.)
Gentilz pions amys de la bouteille
Qui vous levez pour mieulx boire matin...
Les épitaphes de Colin, en nous ramenant dans la société angevine du commencement du xvi'' siècle, nous reportent à des idées élevées, présentées souvent avec autant de charme que de grandeur.
Il est regrettable de ne pouvoir mettre un nom sur ce
Regret d'une bonne Angevine
En paradis Jesus-Christ preigne l'ame
De ceste cy qui gist soubz ceste lame.
Gente de corps fut, et de beau visaige
Tant qu'au penser le cueur triste à vizai je
Aussy a bien tel qui si fort ne l'aime. Sainctes et saincts ! envers Dieu vous reclame Que facez tant pour celle que je clame Que de voz biens elle ait part et usaige En Paradis.
Vivante, fust sans reproche et sans blasme, Tant qu'après mort ung chascun la proclame Perle d'honneur, patron de femme saige.
0 Gabriel ! qui portas le messaige Pour nous saulver, fay place a telle dame En Paradis, (ccxm.)
Notons, en passant, les épiiaphes de René de Piédouault, protonotaire apostolique, d'une très ancienne famille de Jallais, fondue au xvi" siècle dans la maison de la Grandière (cclxxvi), de « feu noble Jacques de Bernay, chanoine d'Angiers, » peut-être de la famille de Fabbé de Saint-Serge, au xv° siècle, le moine de Berné et de Jean de Berné, régent en droit civil de l'Université, en 1422 (cclxxiv) ; du lieutenant Pierre Loriot, seigneur de la Galonnière, maire d'Angers en 1520, mort le 1" novembre 1534 (cclxxxv) ; de Jacques de Maillé de la Tour-Landry, protonotaire (ccLxxxvii) , de « feu mademoyselle Guillemine Godefer » (ccLxxi) ; « du sieur de Vaudoré et de sa fille unicque »
(Jean du Pin, et sa iille Renée) (cclxx) ; « du feu
seigneur de Yauberger » (ccLxvn) ; du « feu bonhomme
procureur Lemaczon » (cclviii) ; du docteur Michel
. Passin ou Passim, régent en l'Université d'Angers
(CCLXXXVIIl).
A côté de l'épitapho d'un « bon banquier » italien, établi à Angers, Perceval do Bardi (cclx), voici l'épitaphe d'un artiste \ agrémentée d'un jeu de mots :
D'un maistre de psahtte d'Angiers
Arrestez vous, passans, voyez miracle :
Jean Foliot ycy ses oz assemble
Qui fut tenu, en tout bon habitacle,
Chantre picard et discref^ tout ensemble, (cglix.)
, A rapprocher, l'épitaphe (cclxxix) d'un poète musicien dont le nom même me paraît être resté inconnu jusqu'ici de nos historiens : Guillaume Gadiot, « exceU lent joueur de viole, et bon poète, serviteur de l'ecesque d'Angiers, Jean Olivier. »
Colin paraît avoir été en rapports intimes avec une famille de robe de la Flèche et de Baugé, la famille Richeome : trois de ses épitaphes lui sont consacrées
* Je ne sais s'il faut ajouter à la liste des peintres, enlumineurs ou orfèvres angevins le nom que nous fournit la pièce de Colin « à ung quidam » :
L'ymage d'or que Michel a pourlraicte
Est sur ton vif assez proprement faicte... (P. 66 du mss.)
* Picard, bavard, dit le proverbe. Or on appelait alors les prêtres « vénérable et discret ».
(ccLxiii , ccLxxxvi et ccxc) ; j'en citerai une , aussi remarquable par la simplicité de l'expression que par la délicatesse de la pensée :
D'iing noble marchant.
Jean du Gault est aile a Dieu,
Il n'est point de meilleur voyage.
Puis qu'il fault accomplir le vœu
Que nature a mys en usaige.
Et si la distance du lieu
Rend ung peu doubteux le passaige,
Pensons y bien, et pour ce peu
Mort nous sera grand avantaige (cclxxxvi).
On voyait autrefois à Saint-Maurice le tombeau d'un prêtre chapelain , docteur régent en médecine en rUniversité d'Angers, Jean Champion « la gloire de l'école angevine » comme le disait la pierre de son sépulcre. Il ne faisait payer ses soins qu'aux riches et visitait gratuitement les malades pauvres \ Sa mort arrivée le 14 septembre 1o29, inspire encore à Colin une belle poésie :
De feu messire... Champion^ medicin excellent
Cy dessoubz gist l'ennemy de la Mort,
Qui par son art et infuse sophie
En tant de lieux a rompu son essort
Que son renom quasi s'en deyfie.
Mort a vaincu son vainqueur droit ou tort
Et maintenant elle s'en glorifie,
' Célestin Port, Diciiûnnuire de Mahie-el-Loire .
Criant partout ce piteux desconfort :
A. l'arme, à l'arme ! humains, je vous deffie !
Le Champion qui gardoit vostre fort
Est rue jus. Terre le putrifie.
C'est faict de vous, plus n'avez de renfort ;
Pensez y bien, car je vous certifie
Qu'en Dieu sans plus on doibt querre confort
Et que fol est aux hommes qui se fie. (ccxlvi.)
Ce n'est poiut là le style ni les pensées d'un rimeur vulgaire. Sous la plume de Germain Colin ces louanges funèbres deviennent souvent de mordantes épig-rammes , mais presque toujours une pensée sérieuse jette la note grave au milieu des saillies de son esprit.
Ainsi, l'épitaphe du fou Polithe, qu'il fait parler du fond de son tombeau :
Priez pour vous, et vous serez que saige, Pour moy ne veulx que l'on face prière Car je ne feis oncque maulvais ouvraige :
Nature mist mon esprit en derrière, Et m'en feist pouvre. Ainsy, comme a dict Dieu, Je suys heureux ; sa parolle est entière '. Mon ame au Ciel s'esjouist au millieu D'autres espris plus luysans que verrière. Bien peu de gens auront plus digne lieu, Posay qu'au monde ils ont saige manière, (ccxlv.)
Les contemporains de Colin ont-ils jamais manié plus spirituellement l'ironie?
' Allusion à la maxime de l'Évangile : Beali paiiperes spiritu, quoniam ipsonim est regnum cœlorum. (Mathieu, c. v, v. 3 ; Luc, c. VI, V. 20).
Et ce portrait de l'ivrogne n'est-il pas du meilleur comique :
Gy dessoubz gist, or escoutez merveilles,
Le grand meurtrier et tirant de bouteilles,
L'anti-Bacus, le cruel vinicide
Qui ne souffrit verre oncques plein ny vuide :
Je tais son nom, car il put trop au vin.
Mais il avoit en ce l'esprit divin
Qu'en le voyant il alteroit les hommes,
Et haissoit laict, cerises et pommes,
Figues, raisins, et tout aultre fruytaige,
Synon les noix, chastaignes et fromaige.
Il y doloit tant fort le gobelet
Qu'il ne mangeoit viande que au salet,
Et ne prioit Dieu, les saints ny les anges,
Fors pour avoir glorieuses vendanges.
Par ce moyen, humains, vous pouvez croire
Qu'il n'estoit ne pour vivre, mais pour boyre.
Ainsy ne vient a regretter sa vie
Puis qu'elle estoit au seul vin asservye.
Mais vous ferez à Baccus oraisons
Qu'il le colloque en ses sainctes maisons,
Tout au plus bas de la cave ou cellier
Car oncq ne fut de meilleur bouteillier. (cgxlvui.)
Citons encore quelques épitaphes de divers genres : K Du roy de la febve qui mourut avant son couronnement. » (ccxLiii.) « D'un pouvre téméraire avanturier. » (ccxlix.) Du chanoine Le Gay « un riche mort sans regrets. » (cclxvih.)
Au temps ou Colin versifiait, tout le monde croyait
à la culpabilité de Jacques de Beaulne, baron de Samblançay, fils d'un bourgeois de Tours, parvenu au poste de surintendant des finances quand il fut accusé d'avoir détourné l'argent destiné aux armées d'Italie, et d'avoir ainsi causé la perte du Milanais et de Gènes. Samblançay fut pendu le 12 août 1S27 ; Colin dédia ce quatrain à sa potence \
De Samblançay
Jacques de Beaulne eut ce haut monument Par ung respons d'Apollo moult subtil : — Fortune tant t'esievera, dit-il, Que tu vivras et mourras haultement. (cclxiv.)
Toute autre est l'épitaphe du Chevalier sans peur et sans reproche, mort en 1523 :
Du capitaine Bayard
Que cerchez vous, passans, ycy entour ?
Le chevalier Bayard n'y est plus,
La Renommée en faict triumphe et jour
Que du cercueil l'a levé et seclus.
Retyrez vous, satisfaictz au parsus,
Et ne pensez jamais Bayard en terre
Si par vertu le Ciel se peult conquerre. (cclxix).
Enfin, quoi de plus touchant que le discours prêté
• Clément Marot use du même jeu de mois, lorsque dans son élégie Du riche infortuné Jacques de Baune (1527) il prête à Samblançay un discours sur ses enfants, lesquels Haults eslevez en honneur et pouvoir Hault eslevé au gibet m'ont peu voir...
par Colin à un bon Angevin, qui tient à consoler ceux qu'il laisse après lui ?
De feu notable personnaige maistre Barthélémy du Fay '.
Je suis aile devant, pour vous attendre.
Laissant mémoire a vous et tous les miens
Que le regret que jectez sur ma cendre
Me griefve aultant comme il ne vous vault riens.
Car si j'avoys le congé de descendre.
Ainsy que j'eu de monter les moyens,
Je ne vouldrois, certes, jamais le prendre.
Mais vous encore, abusez terriens,
Qui ne scavez que vains plaisirs comprendre,
Dictes la Mort ruyne de tous biens.
Ce qui est faulx, ains elle est doulce et tendre
Et fin de peine à tous bons chrestiens. (ccli.)
Clément Marot avait écrit une épitaphe de « Tabbé de Beaulieu la Marche qui osa tenir contre le Roy * » ; Colin exerce aussi son indignation sur ce même personnage, assiégé par le comte de Guise ; il n'épargne même pas au cadavre des accusations qu'il serait malséant de reproduire ici. (ccxliv.)
En plus d'un passage de ses œuvres, notre poète passe malheureusement des grâces anacréontiques à une licence grossière.
' Barthélémy du Fay, licencié és-lois , avait fondé une chapellenie en 1508 dans l'église de Saint-Laurent d'Angers. (Péan de la Tuillerie, Description de la ville d'Angers, note de M. Cél. Port, p. bl2.)
* Œuvres de Marot. Lyon, 1869 ; tome II, p. 29.
Il ne faut pas séparer les hommes que Ton étudie du milieu où ils ont été appelés à se trouver. Or tout le monde sait que les mœurs de ce temps-là laissaient passer presque inaperçus les plus grands écarts de plume. C'était le siècle de Rabelais, de Mathurin Régnier, de l'Arétin, de Rrantôme, des contes de la reine de Navarre, de la Légende de Pierre Faifeu, etc., le siècle où, comme on l'a pu dire, la chanson erotique et licencieuse courait les rues, et se faisait entendre même sur les lèvres des plus belles dames de la cour '. Y avait-il plus de corruption? il y avait certainement moins de pudeur. On peut le rappeler aux pessimistes, aux détracteurs systématiques de notre temps. L'époque où nous vivons n'est assurément guère à l'abri des reproches, mais au point de vue de la décence publique, elle ne parait pas inférieure au temps de François I" *.
Il est absolument nécessaire de se rappeler l'état des mœurs au commencement du xvi^ siècle pour expliquer la crudité de certaines expressions employées par notre poète angevin. Sans cela il serait impossible de comprendre que le même homme put exprimer si délicatement les pensées les plus élevées , et s'abaisser à des gros.sièretés de langage
' Voyez Weckerlin, Bulletin de la Sociélc des compositeurs de musique, tome l'""', p. 223.
2 J'ai cru devoir appiiyei celle remarque dans le Bulletin du Bibliophile et du Bibliothi^caire de Techener (in-S°, maijuin 1889, p. 267-268), au cours d'un petit travail sur le musicien angevin Jehan Chardavoine, de Beaufort, en Anjou, auteur du premier recueil de chansons imprimé (1576).
— So —
qu'on ne saurait admettre en aucune société respectable '.
C'est pourtant bien le même poète qui écrit la prière à la Sainte Face :
Beau linceul ou Dieu voulut pourctraire
Sa passion et la mectre en paincture... (clxxvui.)
à la demande d'un de ses amis , de ses protecteurs sans doute, le commandeur de Malle, Louis de Tinteville « beau, saig6 , riche et de bonté certaine, » parent du grand maître de Rhodes ^ Il se recommandait ainsi à lui :
Avant qu'aller au beau pays de France Ayez pour Dieu de Colin souvenance, Je vous en pry, car pour vostre plaisir
' Sainte-Beuve, à vingt-quatre ans, n'était point un critique trop pudibond : « J'ai le malheur de croire, disait-il alors, que la pruderie est une chose funeste en littérature », et cependant il ajoutait que « jusqu'à l'obscénité exclusivement l'art consacre et purifie tout ce qu'il louche », Tableau historique et critigue de la poésie française et du thf'âtre français au xvi'= siècle (préface). Paris, 1828, in-8°. Lorsqu'à l'exemple de Mellin de Saint-Gelais, de Marot, de Villon et de presque tous ses contemporains, Germain Colin Bûcher s'est laissé aller jusqu'à composer des épigranimes obscènes, je me suis rappelé le mot de Sainte-Beuve, et j'ai cru que l'art ne perdrait pas plus que le bon goût, à la suppression dans ses œuvres poétiques de trois ou quatre passages d'ailleurs peu importants. Je n'ai supprimé que les idées absolument obscènes : en d'autres passages, pour garder autant que possible l'œuvre entière, je me suis contenté de remplacer certains mots par des points.
* L'abbé de Vertot, Histoire de l'Ordre de Malte, 1726, tome II, p. 434.
II a rompu son désire désir
Pour demeurer esclau des plaisance, (ccxxxi.)
C'est sur ce Loys de Tinteville qu'il fera plus tard une épitaphe où, après avoir célébré les vertus du défunt, il s'interrompt par un mouvement vraiment éloquent :
Voyez comment la fatalle rancune...
A pris en furt Loys de Tinteville !... Mais, quoy ! si Mort use de loy commune L'oraison soit plus que le plaindre utile. fccxLu.)
Ainsi notre poète, dans ses vers, touche parfois aux plus profondes pensées sur les fins dernières, et tombe parfois aussi dans une licence vraiment indigne de l'art. C'est assez pour nous montrer , chez Colin, un de ces écrivains dont l'imagination vit, comme à plaisir, de contrastes, allant par sauts, et avec la même ardeur, aux deux extrémités opposées : dieux tombés qui se souviennent des cieux, mais qui ne s'en souviennent pas toujours, et se rappellent mieux leur chute. N'a-t-on pas vu ce phénomène, à toutes les époques, sous des formes à peine différentes, avec Villon, le prédécesseur de Colin, avec Clément Marot, son contemporain, avec La Fontaine, comme avec Voltaire ?
Victor Hugo, dans une nouvelle édition de ses Œuvres, se glorifie de ces contradictions. Trois siècles avant lui, Marot disait :
Mais volontiers qui l'esprit exercite Ores le blanc, ores le noir récite...
Et ailleurs :
Et est le painctre indigne de louange
Qui ne scait paindre aussi bien diable qu'ange.
Je ne puis m'empêcher de faire ici un rapprochement entre Clément Marot et Colin Bûcher.
Comme ce dernier, Marot nous a laissé nombre de poésies erotiques et même licencieuses, à côté des psaumes, — peintures d'anges et de diables !
Le galant ami de la reine de Navarre a voulu, dit-il un jour, conserver ses souvenirs comme une leçon, pour préserver la jeunesse des erreurs qu'il avait commises.
Colin nous a, de même que Marot, raconté ses folies, et, comme lui, c'est pour recommander de ne pas l'imiter. Ecoutez son iivis
A ses conipaignons :
En moy prenez exemple et garde, Qui maintenant la chambre garde, Pour avoir faict ce que vous faictes.
J'ay tel este comme vous estes, Ruant, saillant de pied sus barde.
Chascun de vous se contregarde, Voyant la goutte qui me darde, Et voz désirs souvent refaictes En moy.
Si vous trouvez quelque bragarde Dont le flammeau d'Amour vous arde Pour ses mignottes façonnettes, N'y allez point sans allumettes.
Bon conseil a qui y regarde En moy. (ccxxvi.)
Au reste, nos deux poètes avaient entre eux cette ressemblance d'être inconstants surtout dans leurs amours. Marot célèbre à genoux, ou voue aux divinités infernales , selon l'humeur du moment , sa Diane, sa Luna, son Isabeau. Colin ne cesse de soupirer après sa Gylon que lorsqu'il prend le temps de l'exécrer et de la maudire.
Nous ne saurions le regretter, au reste, car la Muse de notre poète a parfois l'indignation superbe. Est-il possible d'être plus éloquent, plus vraiment poète que Colin Bûcher, dans ces vers ?
Despitz contre Gylon
Apres ma mort je te feray la guerre.
Et quand mon corps ^ra remis en terre, J'en soufîleray la cendre sur tes yeulx. Et si mon ame est répétée aux cieulx, Croy seurement, dame trop rigoreuse, Je t'envoyray flamme si chaleureuse De traictz a feu flamboyantz si très fort Que tant vauldroit sentir armes de mort. Et si je n'ay les droicts de bonne vie Bien accomplis, je courray a l'envye, Sans distinguer le temps ny la saison Comme un garou entour de ta maison.
Toutes les nuictz, en ton lit avallee, De moy lutin seras en peur souUee.
Et greveray incessamment ton corps.
Je te feray ainsy misericords Comme tu es a Tamoureuse essence.
Et si je fais en l'air ma pénitence, Leiger yray te nuyre et laidenger.
Si suys en l'eau, je t'y ferai plonger.
Et si je suys cache entre les nues, Glaces alors ne seront retenues ; Gresles, escler, ny tonnerres aussy.
Je t'en battray, sans grâce ny mercy.
Finablement quelque chose que soye, Je te feray la guerre en toute voye.
Si rien deviens, de rien te combattray, Et sur tout rien a te veoir m'esbatray. Moyen prendray d'issir de Phlegetonte Et des paluz infernaulx d'Ascheronte, Pour te grever comme je l'ay songe.
Et si je n'ay des Parques ce congé, Ma bonne amour que tu as offensée Rompra l'enfer comme toute incensee Et s'en ira tes plaisirs estranger.
Car quand vivant je ne me peulx venger Ne rendre aussy les angoisses semblables Que tu me fais par rigueurs exécrables, Mort, te feray tant de griefs recepvoir Que ce sera grand pitié de te veoir. (cxlv.)
Notre Angevin n'eut pas seulement le défaut d'inconstance commun avec son contemporain Marot, il eut aussi comme un air de parenté avec leur prédécesseur François Villon'.
On sait que Villon n'était pas sans attaches avec le pays natal de Colin Bûcher : dans son Franc archier de Bagnolet, où il parle en homme qui connaît le pays
' La première édition de Villon est datée de 1489. — Voir notamment , la curieuse Notice sur Frcmçois Villon publiée par M. Auguste Vitu eu 1873, à la librairie des Bibliophiles (in-8°, tirée à 3oO exemplaires).
d'Aiicenis, de Chantocé et du Lion d'Angers, Villon nous dit :
Si vous voulez scavoir mon estre :
Ma mère fut née d'Anjou,
Et mon père je ne scay d'où...
Puis, quand il est menacé de la corde et se dispose à fuir, où va-t-il? Son testament nous l'apprend : à Angers \ C'est d'ailleurs tout ce que Villon nous dit de son voyage.
Mais je veux rappeler ici leur seule parenté littéraire.
Comme Villon, c'est sa propre histoire que conte Marot dans ses vers. C'est aussi son histoire, celle de ses amours, de ses mécomptes et de ses remords que retracent les vers de Colin Bûcher.
« Pauvre et malheureux », Villon, le prédécesseur de Marot et de Colin, parut « tantôt poète délicat et gracieux : qui le croirait, avec une telle vie ? tantôt satirique et moqueur, prenant parfois un ton de mélancolie qu'il interrompt tout à coup par une saillie ironique ou houffonne; ici, plaignant sa jeunesse passée à mal vivre, là, décrivant avec une sorte de trivialité énergique les ordures de sa vie, comme s'il s'en indignait par un secret instinct de gloire ; puis
* Pour obvier à ses dangiers,
Mon mieulx est, ce croy de partir.
.\dieu ! Je m'en voys à Angicrs...
fVetil Testament, huitain vi.) Villon était le nom du jn-otecteur du poète : celui-ci s'appelait en réalité Des Loges, mais on iîrnore le nom de sa mère.
retombant bientôt dans son insouciance moqueuse. Tel est Villon », d'après le jugement autorisé de Saint-Marc Girardin*.
On pourrait dire : tel est Colin Bûcher, avec des péchés moins gros, sans doute, et qui ne lui méritèrent pas la corde; souvent avec autant d'originalité, même avec plus de grâce aussi et plus de saine philosophie.
Villon, lorsqu'il rédigeait sa fameuse ballade à la potence, « priant ses frères humains qui vivent après lui » de demanderàDieu v qu'il le veuille absoudre », s'excusait de leur donner ce nom de « frères », lui qui allait être « occis par la justice ».
Tous les hommes « n'ont pas bon sens assis », ditil, et Villon a eu seulement une petite part de bon sens que « Dieu lui a prêté ». Puis il ajoute avec sa malice incorrigible qu'il n'a pu, — et pour cause, — en emprunter à ses contemporains.
Colin ne croit pas avoir davantage le « sens rassis ». Jusque dans ses amours, il souffre de son peu d'équilibre :
Quand je suys près de Gylon, la pucelle, Je deviens froid plus que marbre ny naige ; Quand je suys loing, ung tel feu m'estincelie Que je transis, perdant force et couraige. Certes ! la chose est mirable et saulvaige : Auprès du feu geler de grand froidure Et loing du feu brusler par grand oultraige ! Cil n'est pas sain qui telle peine endure, (xxn.)
' Essais de littérature et de morale, p. 49.
Avant de mourir, Villon a soin de faire ses legs ; il donne son corps « à notre grand mère la terre, » plaignant les vers qui n'y trouveront pas « grande graisse » tant la faim « lui a fait dure guerre ». Colin, qui se plaint de la misère et des privations, écrit que lorsqu'il sera remis à la terre :
Quand est du corps j'en laisse aux vers le seing (ccliv).
Son cercueil sera :
Si ards et sec que les vers en ont peur !... (cxxxvi.)
« Avec toute cette gaieté moqueuse, Villon aime pourtant à s'entretenir de la mort et de la fragilité humaine, et même, chose singulière, une fois livré à ces idées, ce poète satirique et libertin semble ne pouvoir s'en écarter ' ». Nous avons vu combien Colin s'attache à parler de la mort, avec respect, avec religion, dans ses épitaphes, surtout dans celle de Barthélémy du Fay. Pour lui, la mort n'est pas la fin, c'est le commencement d'une vie meilleure.
Car si la mort fmist toute souffrance
Elle commence adonq joye et plaisance, (ccxxxni.)
Il y faut constamment penser, pour se tenir prêt, car nul ne sait l'heure où la mort viendra comme un voleur, où elle prendra « en furt » (ccxlii) ; mais on sait qu'elle doit venir. C'est la pensée évangélique
' Saittl-Marc Girardin, p. 49.
que nos ancêtres exprimaient toujours, en commençant leur testament : « scachant que rien n'est plus certain que la mort, et rien de plus incertain que l'heure d'icelle ».
A René Colin, son père, notre poète fait dire :
Cet epitaphe ont non pour moi empris Mais pour mourir un chascun a son deu, Et qu'on ne soit invigilant surpris, Car toujours a la mort son arc tendu, (ccui.)
Et ailleurs :
Quand mourir fault a jour non révèle... (cclxxix.) Pensons d'aller après luy lost ou tard.
Ou bien :
Qui bien y pense il en craint moins le mau. (gclxxv.)
Pensons y bien, et pour ce peu
Mort nous sera grand avantaige. (cclxxxvi.)
Ou encore :
Que Dieu sans plus on doit querre confort
Et que fol est aux hommes qui se fie... (ggxlvi.)
Car qui bien vit, la mort lui vient a jeu. (cglxxvh.)
C'est là le langage d'une philosophie chrétienne. Aussi Colin, de sentiments très religieux au fond, s'attache-t-il à montrer qu'il ne faut pas répandre sur
nos morts des larmes stériles : le seul moyen de leur témoigner l'affection ou la gratitude, c'est de prier pour eux.
L'oraison soit plus que le plaindre utile, /
dit-il en essuyant ses pleurs, dans l'épitaphe de sou protecteur, le commandeur Louis de Tinteville (ccxLii).
Mais, quoi, la plainte et les larmes foncières Rien ne me sont, et beaucoup les prières, (cclxv.)
fait-il dire au protonotaire Nicolas de Chateaubriand.
L'épitaphe de l'abbé de Saint-Aubin, Jean de Tinteniac, se termine par une prière :
Jamais Dieu ne lui faille, (gclxh.)
Celle de l'avocat Richeome, de même :
Prions Dieu qu'il l'ait en sa grâce, (cclxhi.)
Et celle de Catherine Colin, sa sœur :
Jésus lui soit tant piteux et begnin
Gomme sans luy noz œuvres ne sont rien, (cclxxxiv.)
Celle de Loriot :
Dieu luy doint grâce et si bon lot Qu'il soit en paradis enclos, (cglxxxv.)
Même envers ceux qu'il semblait avoir quelque raison de détester davantage et qu'il poursuivait de ses épigrammes , Colin se montre oublieux des injures, et termine ses reproches par une oraison. Nous l'avons vu : le frère Jean Boniface lui a pris ses gag-es à Malte, il a peine à le lui pardonner, mais malgré le peu de confiance qu'il ait en son salut, il arrête la malédiction sur ses lèvres , et il s'écrie, non peut-être sans quelque ironie :
Prions Dieu que pardon lui fasse.... (ucLxxin.)
Il nous a peint sous les couleurs les plus noires un mauvais chanoine de Saint - Pierre. Comment termine-t-il son épitaphe? Par une recommandation qui paraphrase les plus pieuses pensées du Dies irœ :
N'en jugeons point ; mais Dieu qui jamais n'erre Hors de son yre en face jugement, (cglxxxix.)
Ainsi, lorsque Villon, le libertin, décrit le charnier des Innocents, finit-il en bon chrétien sa tirade philosophique : « Plaise au doux Jésus les absoudre ! »
Je ne sais s'il est téméraire de penser des hommes d'imagination, des poètes notamment, ce qu'il nous
faut penser des pécheresses, d'après l'Évangile, mais j'espère qu'il leur sera beaucoup pardonné, surtout à ceux qui, comme notre Colin, mettent en pratique le divin précepte : « Ne jugez pas, vous ne serez pas jugé. »
Et puis ! si Villon se plaint de n'être pas de « sens rassis », et Colin de n'être pas «sain», Platon n'avaitil pas remarqué avant eux « que le poète est chose légère », — légère et mobile, certes, bien souvent! Le poète Horace se comparait à l'abeille, dont il avait les qualités et les défauts, le vol rapide et capricieux, le miel, — et l'aiguillon !... La nature humaine est mystérieuse. La nature de Fhomme dimaginalion, de l'artiste, du poète, est un abîme de mystère. Leur étude psychologique sera toujours d'une extrême difficulté, et souvent avec les documents les plus circonstanciés, le jugement risquera d'être tout à fait erroné. Nous ne jugerons donc point Germain Colin Bûcher.
Et nous nous rappellerons les réflexions du vieux Montaigne, qui, frappé des contradictions trop fréquentes de la vie de l'homme, s'écrie : « Tout est si ])lein de tels exemples, voire chascun en peut tant fournira soy-mesmes, que je trouve estrange de voir quelquefois des gens d'entendement se mettre en peine d'assortir ces pièces , veu que l'irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature...
« Non seulement, dit Michel de Montaigne, le vent des accidens me remue selon son inclination, mais en outre je me remue et trouble moy-mesme, par l'insta-
bilité de ma posture ; et qui y regarde primement ne se trouve guère deux fois en même estât. Je donne à mon âme tantosl un visage, tantost un autre, selon le costé où je la couche. Toutes les contriirietez s'y trouvent selon quelque tour et en quelque façon. Honteux, insolent ; bavard, taciturne; laborieux, délicat; ingénieux, hébété; chagrin, débonaire ; menteur, véritable : tout cela je le vois en moy aucunement, selon que je me vire, et quiconque s'estudie bien attentivement trouve en soy, voire et en son jugement mesme, cette volubilité et discordance *. »
C'est ce que la philosophie catholique explique de son côté. Saint François-de-Sales disait : « Ce sont deux hommes ou deux femmes que vous avez en vous. N'ayez point honte de tout ceci... » Et saint Paul lui-même confessait qu'il y avait deux individus en lui, dont l'un était rebelle à Dieu et l'autre parfaitement soumis.
Ne nous chargeons donc point d'expliquer les contradictions morales que nous relevons dans les œuvres de notre poète. Ne nous occupons que de leur mérite littéraire.
Germain Colin Bûcher, est un écrivain qui no méritait point le profond oubli où il est tombé. Bien plus ! au risque d'être accusé de me passionner trop pour ses écrits, j'oserai poser cette question : son
' Montaigne, Essais, livre II»^, chapitre l^r.
contemporain Clément Marot est-il vraiment supérieur à Colin Bûcher ? et ne lui a-t-il pas été supérieur en renommée uniquement par sa situation à la Cour, par cette « grâce » dont notre Angevin nous a déjà parlé :
Grâce ! (bon Dieu !) grâce de Reine et Sire, (glxxv.)
En lisant les vers de Bûcher, il ne faut pas perdre de vue ceci : notre Colin écrivait en même temps que Marot, sans doute même avant lui \ n'ayant pour précurseurs dans la poésie moderne que Villon et Georges Chastelain. Pourrait-on se refuser à lui faire partager cet éloge que Saint-Marc Girardin accorde exclusivement à son émule : « Jl y avait avant lui de la naïveté, mais une naïveté simple et ignorante qui semblait tenir surtout à l'enfance de la langue. Dans Marot, — nous ajouterons : et dans Colin, — la naïveté devient de la grâce, c'est-à-dire qu'elle ne s'ignore plus elle-même et que, par une sorte de coquetterie permise, elle n"a plus seulement le don de plaire : elle en a l'intention... Tout naïf et tout gracieux qu'il est, son ton s'élève parfois *. »
Ne l'a-t-on pas remarqué dans les vers que nous avons cités, notamment dans les vers à Gylon d'un naturel et d'un charme si séduisants, où l'esprit vif,
' Clément Marot naquit en 149o seulement, et sa première poésie date de 1312 ; VAdolescence clémentine fut imprimée en 1532. Colin nous dit avoir été eu relations avec lui, dès avant lo29.
* Saint-Marc Girardin, p. 60.
alerte, pétillant de saillies, s'élève par moment à im rare degré d'énergie et d'autorité ?
Ainsi, quand il adresse ce compliment « A la plus belle de mes yeulx, Gylon :
Si pour ung temps j'estois vous, et vous moy
Je suis certain que ma grand loyaulte
Feroit cesser vostre rigueur tout coy.
Mais je n'ay pas tant d'heur et privaulte
Avec le Ciel et vos grâces, par quoy
Souffrir me fault de vostre cruaulte.
Mais nonobstant le deuil que j'en reçoys
Je porteray, par especiaulte.
Toujours ces mots en guerde de ma foy :
Le plus grand mal pour la plus grand beaulte. (i.)
Je prends encore au hasard ce petit conte : « Des cruaultez de Gylon. » N'est-il pas pour plaire, dans sa gracieuse naïveté :
Quand Narcissus se rend a la fontaine,
Ou il mourut par sort adventureux,
Il fut mue en florette certaine
Dont il a loz éternel et heureux,
Car bien souvent les bergiers amoureux
La vont cueillir es-florissants préaux.
Et quand et quand bergieres deux a deux
En font boucquets, ceinctures et chappeaulx
Qu'ils prisent plus que roynes leurs aneaulx.
Hyacinthus ce bel enfant aussy
Soubz accable de pierres a monceaulx
Fut transforme par Phœbus en soucy.
Et Adonis de beauté tant fulcy,
Qui de A^'enus aymoit tant l'embrasseure,
D'ung fier sangler fut a la mort transy Et converty en rouge fioriture.
Mais toy ! Pourtant que ta fiere nature Au gre d'amour ne veult faire partie Et que tu es fiere et rebelle et dure, Dure seras en dur roc convertie, (xi.)
Comme cette interjection « Mais toy! » succédant à ce joli tableau, produit un effet puissant ! Comme le ton change et arrive de la grâce du récit mythologique, par un art véritable, aux « duretés » delà fin que le poète réservait à son insensible Gylon !
N'est-il pas charmant aussi dans sa simplicité ce distique « du petit barbet de Gylon, mort en son gyron » :
Mort m'est si doulce en ce lieu-cy
Que vivre ailleurs mest ung soucy. (ccLxxxni.)
Et quelle passion dans le cri de Colin- qui voudrait avoir cent yeux pour mieux admirer sa belle :
A mon vouloir que Dieu le Tout-Puissant Lorsque tu as aux estoilles les yeulx Me transmuast en ciel resplendissant A ceste fin que je te veisse mieulx. (xli.)
Je demande encore quel poète, précurseur oumême contemporain de Colin Bûcher — sans en excepter Marot, — mit plus d'agrément, de force et de simplicité à la fois dans ses poésies?
Ronsard, qui vint bien après lui, n'a pas traité avec
plus de charme naïf la fable do la piqiieure de Cupidon et des Avettes, imitée d'Anacréon ' :
Quand Gupido, cet enfant impudique, Sus Hymethus desroboit les avettes, Les dérobant, l'une très fort le picque Et de douleur luy faict playes aigrettes Tant qu'il espand puériles lerraettes.
Et se complaint durement a sa mère :
— D'où vient, dit-il, que telles bestelettes Ont l'aguillon de picqueure si fiere?... A quoy Venus, en soubzriante chère, Respond ainsy : — Et toy, mon enfant doulx. Qui es petit, fais-tu pas playe amere Blessure a mort, et non sanables coups?
Mais il faudrait tout citer, et ce n'est pas possible ici. Lorsqu'on aura lu l'œuvre entière de notre Angevin, on conviendra, comme nous, que les poésies de Germain Colin Bûcher ont un mérite plus rare qu'on ne croit : elles sont écrites comme elles ont été senties, quelquefois comme elles ont été vécues. Nous n'avons point là, devant nous, un rimeur à gages qui cherche à amuser ou à flatter de grands seig-neurs, en échange de beaux deniers comptants. Hors la cour d'amour, Colin a horreur des cours et des fadeurs qui s"y disent en vers et en prose. Le ton de ses compositions est naturel, également éloigné des duretés et des obscurités choquantes de l'ancienne versification et des pastorales de princes, loin des chansons
' Le musée d'Angers, n° 794, possède un beau tableau de Bonboulogne, legs de M. H, Goury, où ce même sujet est traité, sous le titre l'Amour piqué.
qu'accompagnait plus tôt, sur un luth d'or, aux armes royales, Charles d'Orléans, loin encore des mignardises de son coniemporain Mellin de Saint-Gelais.
Sa langue est une langue originale, personnelle, qui ne craint pas de s'affranchir des lois trop sévères et des conventions trop étroites.
S'il eût vécu de nos jours, à Paris, il eût certainement pu prendre place dans ce milieu que Georges Sand et Murger ont appelé « la Bohême. » — « Vêla que c'est ! » Telle est la devise qu'il a choisie, et qui peint toute l'indépendance de son caractère affranchi des préjugés et des servitudes, insouciant même de la gloire, comme l'ont remarqué Ménard et Pocquet de Livonnière.
Il occupe une place à part entre Villon, le poète de la rue, et Clément Marot, le poète de la Cour.
Lorsqu'on Ht ses compositions on sent qu'il y a chez lui une verve franche, et qu'il écrit quand lui vient l'inspiration. Il n'est point de ceux qui s'essoufflent à chercher des mots et des rimes destinés par leur cadence à donner l'ilkision de pensées absentes.
D'une simplicité qui n'est point exempte de grandeur ni de délicatesse. Colin Bûcher sait être vif, spirituel, mordant, sans méchanceté; sa vigueur est parfois de la colère, ce n'est jamais de la haine ; ses traits sont souvent singulièrement acérés, jamais ils ne sont empoisonnés. Si la passion se montre en ses vers, et si môme la jalousie du succès d'illustres rivaux perce un jour chez lui, la générosité de son tempérament impressionnable arrête ces mauvais
sentiments le jour où le rival heureux se voit injustement attaqué.
Tour à tour émue et railleuse, vive e* délicate, spirituelle et gracieuse, la langue du poète angevin paraît plus avancée que la langue de la majorité des écrivains de son temps. Elle est plus claire aussi. Colin ne dit que ce qu'il veut dire :
Jean Bouchet a raison de vanter son
...style melliflu Ou n'y a rien perdu ne superflu.
Golin évite presque toujours les répétitions de mots, les accumulations d'épithèles , l'abus de l'allitération , si fort à la mode au commencement du xvi" siècle ; il parle avec l'élégance et la netteté que permettait alors le degré de formation du français.
Avec les moyens dont il pouvait disposer, en son temps, Colin Bûcher a su montrer dans l'élégie beaucoup d'esprit et beaucoup de goùl, une gentillesse aimable, un sentiment des nuances qu'on ne trouverait peut-être au même degré chez aucun de ses contemporains, sans en excepter Clément Marot.
Dans l'épître, son badinage n'est presque jamais trivial — à de rares exceptions près ; — et quel enjouement, quelle ingénuité, quelle couleur, et que de sel gaulois dans cette naïve langue angevine à laquelle Rabelais fit de si pittoresques emprunts ' ! On peut appliquer à Colin le mot de Boileau sur Homère :
Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles.
' François Rabelais demeura quelque temps à la Baumette, aux portes d'Angers.
Ce n'est pas à dire que la poésie de Colin Bûcher soit sans défauts. On le verra, quelques-unes des pièces que nous reproduisons ne méritent pas les mêmes éloges. Mais il importe de ne point prendre pour des fautes ce qui était licite au commencement du xvf siècle: ainsi l'hiatus, l'ignorance de l'élision, ce que Marot appelait « la coupe féminine » — contre laquelle son maître, Jean Le Maire de Belges, s'élevait déjà en vue du perfectionnement du rythme, mais qui ne sont des fautes que par le sentiment d'une plus parfaite harmonie '. Ainsi encore de l'enjambement permis au XVI* siècle, interdit depuis, et aujourd'hui remis à la mode, jusqu'aux pires abus.
Comme les vieux auteurs, Jean de Meung et Martin Franc, par exemple, Colin Bûcher ne se gène pas pour estropier les mots selon les besoins de la rime ou de la mesure ; il fait ainsi rimer homs (pour hommes] avec bons (cclxii), flamme avec son composé enflamme ; , il use de la i"ime normande cher avec lascher (v) , \ soleil avec œil (xxni). Marot ne se gêne pas plus que lui, d'ailleurs. Et à une époque où l'orthographe n'était pas fixée définitivement, cette licence était explicable.
Quant à la mesure, il faut aussi tenir lieu des différences de temps et de règles *. Tel mot, au com- mencement du xvi^ siècle, comme eaue (lxxi), comptait au besoin deux syllabes, de même veoir et veoit (xci), veid (xxx), même vait (xl) que l'on prononçait
' Dans le n° XX on trouve l'exemple d'une voyelle éiidée «• ymagée et empraincte », en même temps que deux hiatus où les deux ée sont comptés pour deux syllabes « estimé-e ».
' La pièce XXIII entr'autres a deux vers correspondants d'une mesure inégale, l'un de dix pieds, l'autre de douze.
vraisemblablement vé-ait ; au contraire, tel autre nxol écrit en deux syllabes, grief, brief, dans les vers de Colin Bûcher, riment avec chef et meschef, ce qui prouve indubitablement que, si Ton prononçait déjà, comme on l'écrit aujourd'hui ferp/'pour brief, on prononçait aussi gref pour grief, resté dans l'orthographe actuelle '.
Comme Marot, Colin Bûcher n'employa point les rimes masculines et féminines alternées. Il ne faut pas l'oublier, ce n'était alors qu'une hardiesse poétique, et Joachim du Bellay s'en plaignait quelques années plus tard dans son Illustration de la langue françoise (1549), comme d'une nouveauté que l'on tentait d'introduire dans la poésie.
Presque toutes les petites pièces de Bûcher roulent, comme les rondeaux, sur deux rimes uniformes, parfois sur des rimes toutes féminines.
La critique littéraire et la philologie pourront faire d'autres remarques. Nous devons nous arrêter ici.
La perte définitive des poésies de Germain Colin Bûcher eut été fâcheuse. Combien d'autres pièces.
' Jean Palsgrave, dans l'Esdaircissement de la langue francoyse, publiée en lo31 (cl réimprimé en 1852 dans les Bocummts inédits de l'histoire de France, p. 10), prétend qu'on fait entendre Vi et Vf de brief. Mais c'est une preuve de plus qu'il ne faut pas toujours s'en rapporter à ce grammairien, d'origine anglaise. L'ancienne langue, comme le remarque Littré, et comme le prouvent les poésies de Marot et de Colin Bûcher, faisait de brief un monosyllabe.
publiées et réimprimées déjà leur sont de beaucoup inférieures ?
En faisant connaître aujourd'hui ces œuvres oubliées depuis trois siècles et demi, j'espère ajouter quelques pages à la chronique de l'Anjou ; j'espère aussi apporter un précieux document à l'histoire des origines et des développements de notre langue nationale '.
Joseph Denais.
* Nous avons cru devoir respecter scrupuleusement, même dans l'absence d'accentuation, l'orthographe du manuscrit de la Bibliothèque nationale, suivant les exemples et les conseils de la critique la plus autorisée. Nous ne nous sommes écarté de cette règle que pour la ponctuation et pour les tirets. Le manuscrit de Germain Colin n'a presque aucun signe de ponctuation : les phrases sont à peine coupées par une lettre ornée, par un trait rouge, plus rarement par un point, ou un point et virgule. La lecture des poésies de Colin eut été par trop pénible dans ce livre si nous n'avions pas mis de signes de ponctuation. Ainsi, M. Jannet, dans sa Bibliothèque elzévirienne (t. I, p. vin, éd. de 1867) reconnaissait-il que la ponctuation «était à refaire entièrement [dans Rabelais], comme dans tous les vieux auteurs ». C'est la même raison qui nous a déterminé à indiquer par des tirets les changements d'interlocuteurs, quoique ce signe fut inconnu du xxi^ siècle et même du xvn", puisque c'est dans les Contes moraux de Marmontel qu'on les a pour la première fois employés.
Nous avons joint à cette publication un glossaire qui permet de se reporter au texte même du poète, facilite l'intelligence de ses œuvres, et fournit d'utiles indications aux lexicographes.