PROLOGUE
Lisant ung- jour es hautz faictz de Virgile
Et ruminant son stile impérial,
Désir surprint ma pensée fragile
D'aller cercher et a mont et a val
Le sacre fons faict d'ung pied de cheval \
Ou Helicon *, la fontaine azurée,
Pour m'y laver de grâce especial ;
Car qui se lave en eau si espuree
Science aquert divine et honorée,
Comme Virgile, et peult les cieulx comprendre.
Mais las ! Phoebus a la barbe dorée
Voyant d'enhault que son eau voulois prendre
Pour en gouster, sans plus m'alla deffendre
Et prohiber le goust de la boyture ;
Dont honte et dueil me vindrent tant surprendre
Que longtemps quis au centre sépulture.
Mais puys Venus, d'amoureuse nature,
' La fontaine d'Hippocrène qui Jaillit sous les pieds de Pégase.
* Montagne de Béotie, séjour des Muses, et domaine du Soleil.
Prenant pitié de mes griefs ' et labeurs,
Me dist : — Colin, va prendre nourriture
En ma fontaine et boy de ses liqueurs.
Ce que je feis, mais Dieu quelles doulceurs !
Elles estoient, pour vous le dire en brief,
Pleine de fiel, de venin et d'aigreurs,
Dont a présent je chante mon meschef
Et suys oontrainct, qiii mest ung- très grand grief,
De racompter mes faultes et mes hontes
Comme on voirra cy-apres chef a chef.
Amours ainsy me tient dedans ses comptes
A la plus belle de mes yeulx, Gylon
Devant les dieux de clémence et concorde Et devant toy, fille non comparable, De qui mon ame attend miséricorde , Je fais ung vœu solennel et durable.
Que la grand grâce en ton corps admirable Ne me fait point poursuyvir ta mercy, Non ta beaulte sus Hélène exemplable, Non ta maison, non ta richesse aussy; Mais tes vertus sans plus me font transy Et telle amour en mon cueur ont esprise Que je n'ay rien, fors toy seule, en soucy ; Seulle tu es que j'honore, ayme et prise.
' Grief n'avait comme brief qu'une seule syllabe. Dans le manuscrit, meschef et chef a chef sonl bien écrits comme nouîs les imprimons ici.
Aymé moy doncq : point n'en seras reprise. Car mon amour vient de bon jugement Qui condiiyra l'amoureuse entreprise Par les secretz de doulx allégement.
A Gylon
Si pour ung temps j'estoys vous, et vous moy,
Je suys certain que ma grand loyaulte
Feroit cesser vostre rigueur tout coy;
Mais je n'ay pas tant d'heur et privaulte
Avec le Ciel et voz grâces, par quoy
Souffrir me fault de vostre cruaulte.
Mais, nonobstant le dueil que jen reçoy,
Je porleray par especiaulte
Tous jours ce mot en guerdon de ma foy :
Le plus grand mal pour la plus grand beaulte.
A quelqu'une
Je m'esbahis comme Amour vaincq les cieulx Et qu'il ne peult vaincre ceste pucelle ! Mais plus encore est cecy merveilleux Qu'en descochant ses flèches dessus elle,
Le coup respoiid sur mon corps en cent lieux ; Je croy que c'est mon cueur qui se ruelle En sa poytrine, offense de mes yeulx.
Et quand Amour sur le sien se rebelle La fine alors mect le mien entre deux Et contre luy en faict targe et rondelle.
Pour quelqu'une. A ung quidam
.Trêves d'amour ! vrayment je les vous jure
Et vous promect jamais ne les enfraiudre,
Joyeuse plus du dueil que j'en endure
Que plus daignez si faulx amant contraindre ;
Yray, si fussez pénitent de l'injure,
Comme j'ay bien grand raison de me plaindre,
Je poursuyuroys vers vous mon adventure
Digne de vous et de plus hault attaindre.
Mais quoy ! mon cueur vous congnoist si parjure
Que plus vous doy amy que ennemy craindre.
A Gylon difficile a entamer
VouUant scavoir combien tu m'avoys cher Et quelle foy a ta grâce estoit joincte,
Six mois y a, j'allay mon cueur lascher
Par devers toy, pucelle gente et coiiicte ;
Mais du depuys, je croy quil desapoincte,
Son propre corps vers moy n'est revenu
0 doulx lioustel que le tien qu'il acoincte
Quand du retour ne luy est souvenu.
Je pensay lors qu'il estoit bien venu
D'eslre si long, mais l'amoureux désir
Qui est de soy souvent circonvenu
Pour ne povoir sus ferme espoir gésir
Ne sceut au vray s'il a dueil ou plaisir.
Par quoy, estant en doubte incessamment,
Je te transmys après en dcsplaisir
Ung doloreux et dur gémissement,
Lequel tu as surpris pareillement
Jaçoit qu'il soit plusieurs foys retourne
Cerchant tousjours du cueur l'hébergement,
Mais il ne sçait ou tu l'as destourne.
Dont mon corps est a tel poinct atourne
Que peu s'en fault que tes grâces n'en blasme
De l'avoir tant sans me veoir séjourne.
Souvent luy quers : que faict Gylon ma dame?
Que faict mon cueur ? Rien ne respond ; je pasme.
Or maintenant je transmectz et envoyé
Par devers toy et luy ma dolente ame ;
Que si ta grâce au loing tant la desvoye
Qu'en gay retour jamais l'on ne la voye
Soudain mourray, je suys desja transy.
0 malheureux celluy qu'Amour fourvoyé
En la beaulte de femme sans mercy !
A Gylon
Tu le sçays bien que tu es rigoreuse, Mais de quant plus tes attraictz sont rebelles, Tant plus je voy ta grâce plantureuse Attraire a soy choses bonnes et belles.
L'acteur de luy
Pleurant je vins sur terre, et en pleurs je deffine ; Tout mon vivre est ennuy , soing, soucy, peine et pleurs ; Et tout ainsy que Tor par le long temps s'affine, En vieillissant aussy s'accroissent mes douleurs.
Gylon, larrounesse d'Amour
Amours dormant soubz ung palme flory, One luy roba son arc, traictz et phersstre. A son réveil il est triste et marry ; Il pleure et crie et ne scet qui peult estre
Qui l'a deçeu, ou céleste ou terrestre.
Venus adonc luy dit : Cesse tes larmes,
Le pleur ne siet aux yeulx d'un si grand maistre.
Resjouys-loi, Gylon a pris tes armes,
Tu les rauras, car bien scet faire alarmes
Sans le secour de tes flèches quérir ;
Point ne luy fault flammeaux, dartz ou guisarmes
Pour les amans g-angner et conquérir,
Car des yeulx peult les brusler et ferir
De voix, de main, d'estomach, fronc, alleure •
Ailleurs n'en veulx qu'a toy men enquérir
Qui es tout sec et mat de sa brusleure.
A Gylon
Jadis vivoys, mais maintenant je meurs,
L'ame, voulant estre en mon corps naisve,
M'a délaisse et prend son siège ailleurs.
Si désormais tu veulx qu'en terre vive.
Tourne la moy, la dolente et chelive,
Ou, en son lieu, la tienne pour eschange.
Que me sera trop plus consolative.
En ce faisant, o belle comme ung ange !
Tu me rendras a moy, toy a toy : change
Que nous soyons joincts d'une amour semblable.
Si tu remains impiteuse et estrange
Et tu ne veulx jamais estre amyable.
Tous deux nous perds, moy, car d'amour feable
J'ayme trop fort, toy, car tu n'aymes point. El de quant plus amour est estimable Que haine n'est; si amour l'amant poinct, Par ton defFault, jusques au mortel poinct, Tant plus tu es à blasmer et reprendre. Helas ! je suys pour t'aymer mal en poinct, Dont ne t'en chault : ainsy t'en puisse prendre.
A Cupido
Tu es ung Dieu, si de pareilles flèches Gylon et moy sentons une blessure.
Tu n'es pas Dieu, car en cela tu pèches Que je suys seul malade de larsure.
Des cruaultez de Gylon
Quand Narcissus se veid en la fontaine.
Ou il mourut par sort adventureux,
11 fut mue en florette certaine
Dont il a loz éternel et heureux.
Car bien souvent les bergiers amoureux
La vont cueillir es florissans préaux.
Et quand et quand bergieres deux a deux
En font bouquetz, ceinctures et chappeaulx
Qu'ilz prisent plus que roynes les aneaulx. riyacinthus \ ce bel enfant aussy, Soubz accable de pierres a monceaulx, Fut transforme par Phoebus en soucy.
Et Adonis, de beaulte tant fulcy ^, Qui de Venus aymoit tant l'embrasseure, Dung fier sangler fut a la mort transy Et converty en rouge fioriture *.
Mais toy ! Pourtant que ta fiere nature Au gre d'amour ne veult faire partie, Et que tu es fiere, rebelle et dure, Dure, seras en dur roc convertie.
A Gylon
Tout mon esprit s'esgare par mes yeulx Quand je te voy. Et lors je fais prière D'estre un Argus, pour te regarder myeulx; Mais je deviens aveugle et sans lumière.
' Hyacinthe transformé en fleur de souci.
2 Adonis «de beauté si pourvu », qui fut changé en sanglier.
' Allusion à la petite fleur rouge pourpre , fort commune dans les blés, et que, d'après la Fable, Adonis, blessé, aurait teinte de son sano-.
La Comparaison [de] Grylon
Jadis Paris veid troys déesses nues
Belles assez pour esblouir Amours :
Et j'ay aussy troys déesses congneues
Dont la splendeur peult les nuictz faire jours.
Mais, plus grand, cas, les troys que je recole
Sont en ung corps. Gylon en tous ses tours
Semble a Juno. Et en digne parolle
Pallas n'a point de quoy myeulx faire escolle.
Quand elle rid, c'est Venus toute belle,
Et plus de gens de son ris elle affolle
Qu'Amour ne faict de sa darde rebelle.
Dicton
Trop se déçoit qui cuyde Amour ung dieu : Les dieux sont bons. Amour faulx en tous lieu.
A la dureté [de] Gylon
Le feu mollistle fer et l'eau la roche cave, [tendre '. L'aymant aussy devient, par sang doulx, simple et
' C'était une croyance commune en ce temps que l'alchimie obtenait l'amollissement des pierres d'aimant par le sang.
Mais ceste dame-cy est plus dure et plus grave Quefer, aymantniroc, carpourveoirflammeesprendre, Pour larmes ny pour pleurs, dont ma face je lave, Ny pour mon sang coulant, doulce ne se veult rendre.
Dialogue plus pour que contre Gylon
Mon compagnon pourquoy ards tu ainsy ?
— Quand je fus ne. Venus estoit marrie Que ses flammeaux m'alayna sans mercy, Dont maintenant dessoubs sa seigneurie Mon ame est serve et toute alengorie : Voila pourquoy. — Mais dy qui est ta mère ?
— Larme en douleur distillée et tarie.
— Ton père quel? — Ardeur aspre et severe.
— Quelle nourrice? — Amaritude amere.
— Et de quel laict as tu pris nourriture?
— De vent d'escorce et d'espoir improspere.
— Qui t'appris a parler en ornature ?
— Fureur d'amour m'en a faict ouverture.
— De quel habit recouvres tu ton corps ?
— De pacience, autre n'ay couverture.
— Que cerches tu ores en ces abors ?
— Que mort me mecte au nombre de ses mors.
— Quel est ton chant ? — Des passions mortelles.
— Comment vis-tu? — Misérable en tous sors.
— Seront tousjours tes douleurs si cruelles?
— Je croy que sy. — Qui cause peines telles?
— Amours maling tout seul mes maulx conspire.
— Et qui diroit a Gylon ces nouvelles ?
— Bien les entend, mais elle m'en est pire.
De deux damoy selles de ma dame d'Avaugour, nommées Avoir et Do '
Avoir est une bonne chose Et pour Avoir chascun s'employe.
En Do grand g-race se repose Et par Do rigueur besse et ployé.
Avoir a cueur et grands cas ose.
Do cerche honneur et s'en esmoye.
Et qui Avoir ayme sans Do
* La baronnie d'Avaugour (Breta^'ne), après avoir été possédée par les maisons de Bretagne, de Châtillon et de Brosse, fut donnée par François II, duc de Bretagne, à son fils naturel François, mort en 1494. Mais il s'agit plus probablement ici de Françoise Renier, dame du fief et seigneurie d'Avaugour falias la Grise) , en Anjou, qui s'étendait sur la paroisse de Louresse-Rocbeniénier, et tenait son nom du chevalier Jean d'Avaugour, au xv^ siècle. (V. Cél. Port, Dictionnaire de Maineet-Loire, tome II, p. 313.) -
Le ftef d'Avoir appartenait au temps de Colin Bûcher à la famille de Montbron. Il était situé paroisse de Longue (Maineet-Loire).
A la maison d'O (Normandie) appartint le sous-intendant des finances, François, marquis d'O, né à Paris, en lo35, mort en lo94.
Il trouvera en toute voye Dur adversaire Cupido.
Aultre
Avoir et Do différent en leur grâce Car Do ne peult triumpher sans Avoir.
Do prie Amour ; Avoir le prend d'audace. Mais Avaugour, dame a ramentevoir Les mect d'accord, et en ung les enlace, Car les vertuz qu'on peult en elle veoir C'est ung Avoir de suprême efficace.
L'exemple après qu'elle en donne pour voir C'est un grand Do, c'est d'honneur la préface. Dieu la conserve et la vueille pourvoir!
Sur troys oraisons de Cicero, translatées en françoys. A l'esleu d'Angiers le Devin ^
Monsieur l'esleu, j'ay veu les oraisons Que me donnez pour mon lart pennatau ^ Et pour en dire, il y a des raisons Pour esmouvoir le ciel, l'air, terre et l'eau.
* Sur Antoine Le Devin , élu d'Angers, voir l'Introduction , p. 43-44.
« Sic.
Mais la ligaire excellente faisons
Plus que tout l'or du monde en ung monceau,
Car ses couleurs vivent toutes saisons
Et le subject nous semble le plus beau, '
Tant que vers nous vostre obly excusons ;
Mais qu'on vous voye au moins, ce renouveau.
De Gylon
Jehan de Paris ' voullant paindre ung- naif
Cerchoit a veoir ton précieux corsaige,
Lors je luy dis. — Yeux-tu le paindre au vif?
Paings ung dragon dévorant par oultraige
Ung humain corps ; paings un lyon en raige ;
Tire serpens gectans poison mortelle ;
Pourtray la mer en turbulent oraige ;
Paings ung escler, fouldre. tonnerre et gresle :
Gylon est telle encores plus cruelle.
— Cela ne quers, dist-il, mais sa figure
Qui est au monde estimée tant belle ?
Sur ce, luy dis : — Pour la mectre en paincture
Tu as en moy trouve bonne adventure,
Car en mon cueur elle est vivement paincte
Et qu'ainsy soit, fais en une ouverture
La la voirras ymagee et empraincte.
• Jean Perreal, dit Jean de Paris, peintre de Louis XII et de François P"", né à Lyon vers 1463, mort après 1522.
Propos de l'Acteur et Gylon
Jusques au fons d'Amour je contemploys,
En contemplant lors Gylon me vint dire :
— Cerche aultre part desduyt qui pour toy ployé,
Ton fol penser n'engendre que martyre !
Croy que mon cueur a ton voulloir ne tyre :
Tu semblés cil qui l'eau et veut veult prendre
De crible et rehtz, et nul des deux attire.
Tu ne fais rien ; myeulx te seroit aprendre,
Lorsque tu as jeunesse doulce et tendre,
Grec et latin et la langue hébraïque ;
Tu as assez d'esprit pour y entendre.
Délaisse doncq ces tlammeaux, et t'aplique
A recepvoir doctrine evangelique.
Fay reflorir par estudes Thalie
Et laisse la ton langaige gallique ;
Fuy le project d'amoureuse folie
Et désormais ta veine se ralye
A faire escriptz de plus digne mémoire.
Fay que toy vieulx tu n'ays melencolie
Pour doulx repos, et deshonneur pour gloire.
Pense au futur ! Si tu veulx Gylon croire,
Ce que tu fais maintenant sent son feu
Plus que ne faict une gregoyse hystoire. »
Lors je lui dis : — 0 Dame de grand preu
Tu me dis vray, mais je voue un seul dieu Que ta beaulte me contraint à t'aymer Et tes vertus illustres, en tout lieu.
Si ainsy n'est, je puisse a mort pasmer.
De Gylon
Quand je suys près de Gylon la pucelle. Je deviens froid plus que marbre ny naige ; Quand je suys loing, un tel feu m'estincelle Que je transis perdant force et couraige. Certes ! la chose est mirable et saulvaige, Auprès du feu geler de grand froidure.
Et loing du feu brusler par grand oultraige ! Cil n'est pas sain qui telle peine endure.
De la clarté de ceste Gylon
Quand Gylon vient chez moy, fust-il nuict noire, Toute chose y reluist comme le beau soleil ; Et quand elle s'en va, fit-il cler comme yvoire. Tout y devient obscur et ténébreux à l'œil.
De Gylon. — Louenge a ung painctre
Que paings- tu la, quelle forme d'oyseau?
— Voy tu pas bien, c'est Amour, dieu des dieux.
— Tu te deçoys, ouste luy ce flammeau, Ses aslerons, et descouvre ses yeulx, Tu ne fais rien qui ne soit monstrueux :
Il n'a point d'arc, de trousses, ny de traictz.
Il ne va point ainsy, ni en tous lyeux ;
Sur luy ne porte impudicques actraitz
Et n'est enfant. — Dy moy donc les pourtraictz
Comment fault-il le dieu d'Amour pourtraire?
— Va chez Gylon, et remire ses traictz ; Puys, toute nue, ycy la viens extraire.
Contre Drusac et son livre *
Drusac dit bien des femmes, et bien mal ; Le bien qu'il dit est pris en bonne escolle Dont il n'est pas l'inventeur principal, Et le bien mal vient de sa teste folle. Apres bon vin, comme on dit, bon cheval, Despit d'Amour le mist en ceste colle:
* Il s'agit ici des Controverses des sexes masculin et féminin (par G.atian du Pont, seigneur de Drusac), livre qui fit beaucoup" de bruit en son temps. L'édition de lo39 se fait l'écho de ces polémiques dans la « Requeste du sexe masculin : contre le sexe féminin. A cause de celles et ceux qui médisent de l'aulheur du Livre... baillée à dame Raison, ensemble le plaidoyer des parties et arrest sur ce intervenu. » In-16, fîg. sur bois. (Un exemplaire de cette plaquette rare a été vendu 16o fr. en 1867, à la vente N. Yemeniz.)
Pardonnez luy, de grâce especial, Car pénitent et triste il s'en désole, Congnoissant bien son livre bestial Dont l'ancre put, papier, plume et parolle
A Gylon
Desrobez-vous quelque quart d'heure Et si vous plaist venez nous veoir.
Vous sçavez, qui attend labeure Et dueil, sent de plaisir avoir.
Troys jours y a que Je demeure Pour vostre grâce re cep voir ; Mais aultre bien je n'en saveure Synon mes ennuytz decepvoir.
0 cueur mys en pouvre demeure Qui pert a faire son debvoir!
A l'honneur de Gylon
Cil qui premier mist Amour en paincture N'avoit la main bonne ny l'esprit saige : Celluy n'est point ung enfant de stature Qui le dieu Pan surmonte en tout passaigc,
A qui les cieulx, terre et mer font hommaige. Je ne croy point cestuy la sans lumière Qui de l'arc use à son franc arbitraige. Possible est il qu'ung homme a son gre fîere Sans ung regard plus luysant que voirriere? Mais direz vous que cil par les airs voile, Qui de mon corps faict toujours sa littiere ? Entre mon cueur et ma pensée molle.
Nud ne sera qui despouille et affolle Hommes et dieux ; le pouvre seullement Pour le deffault de robbes se désole.
Mais qui vouldra paindre Amour droictement Paigne Gylon, car soubz le firmament Il n'y a point de patron plus insigne : En face, en corps, en beau contenement. En faictz, en dictz, c'est Amour en tout signe.
De Gylon, petit myracle
Amours alloit ; arme a l'avantaige D'arc et de trousse, et dardant estincelle, En fourrageant mainte ville et villaige, Il rencontra Gylon, la damoyselle.
Ha! dist-il lors, voicy ung beau pillaige Ou nous aurons une peine nouvelle.
L'arc il entoise, et par force sommiere En approchant cuyda navrer la belle.
Mais des yeulx d'elle yssit une lumière Qui embrassa ce dieu de telle sorte Qu'il en perdit sa puissance première Et confessa Gylon estre plus forte.
A Cupido
Pourquoy fuis-tu le ciel pour terre moins fertile ? Le ciel est ton pays. — Il est vray, mais aux cieulx Déesse n'y a poinct si belle ny gentille Comme dame Gylon, ny que j'aymasse mieulx.
De Cupido, Jupiter et Gylon
Quand Jupiter Gylon veid ainsy conjoincte, Il ayma tant que tout son sceptre enflamme. Lors Cupido il appelle et acoincte Lui eujoiugnant que de pareille flamme H embrasast le cueur de ceste dame.
Tant qu'il en eust briefvement jouyssance. Amour respond : — Pardonne moy, je l'ame ; Tu n'auras point secours de ma puissance, Cerche aultre part ton desduict et plaisance, Car premier suys pourchassant sa mercy : Les creux rochers t'en feront résonance Qui ont congneu mes pleurs et mou soucy ;
La terre et lune en sont tesmoings aussy.
— Quand Jupiter ces choses entendit
De jalousie il devint tout noircy
Et par courroux l'enfant apprehendit.
Mais Cupido si bien se deffendit
Qu'il eschappa de ses mains, et tant erre
Que droictement ches Gylon se rendit ;
Et luy, craignant la fouldre et le tonnerre,
En sa poictrine il se cache et enserre,
Et en ses yeulx il mict ses traicts en garde,
Disant : Voycy bon rampart pour ma guerre,
Ou je seray en seure sauvegarde.
A Gylon. Exhortation
Ne te fie aux humains, ma gentille Gylon, Toute chose crée au monde n'est que son.
A Gylon. — Reproche
Pallas, pour ses vertus, est déesse honorée. Juno, pour ses grands biens, a une éternité. Venus, pour sa beaulte, en Cipre*, est adorée. Et Diana aussy, pour sa virginité,
* Chypre.
A temples et honneurs de chaste immunité. Or toy, dont la vertu est au monde myrable, Qui es et riche et belle en toute infinité, Et de pudicite a Diane es semblable, Que n'as tu sacrifice et autel vénérable ? La cause est bien, la sçay ; et dire je la veulx : Tu es dure et cruelle, et toute impiteable. Vêla pourquoy tu n'as temples, cierges, ny veux.
A Gylon. — Remonstrance
Mais pourquoy penses tu estre femme immortelle ? Ouste premièrement l'impitie de ton cueur, Car pour estre impiteuse et pleine de rigueur Et fusse tu des cieulx, on te dira mortelle.
A Monsieur du Jau, Maistre Baudoyn du Fay *
Si vous m'oubliez, de par dieu, Il vault myeulx que par le diable ; Mais vous ne yrez jamais en lieu Ou l'oubly ne soit reprochable, Car une promesse de peu Ne doibt point estre repentable,
' Voir la note de rintroduclion, p. o3 ci-dessus.
Et fault qu'amour tue son feu Quand le bon sang n'est secourable.
Mais j'ay tort, une faulte, en jeu, A deux bons coups est réparable.
De Gylon et de moy
Gylon se veid si au vif ymagee Qu'il ne restoit rien plus que le languaige. Lors, de couleur rougissant et changée, Elle demande ou le painctre tant saige Peult avoir veu descouvert son corsaige. Je luy reponds : 0 très pudique Dame ! Oncq il ne veit ton corps ny ton visaige; Mais il a pris le patron dedans l'ame D'ung vray amant, qui en ton amour pasme Et a conçeu ta forme en sa pensée.
Cest los au painctre, a moy dolente flamme, Grant joye a toy, de toy mal compensée.
De Gylon
Combien qu'Amours pesantement sommeille Nuliy pourtant touscher ses armes ose, Car quoy Gylon en prend garde et le veille, Qui fiertpour luy, alors qu'il se repose.
b\buothe:ca
Plaincte contre Gylon
La voyez vous enflée et glorieuse De sa beaulte par sus toutes esleue !
La voyez vous superbe et dédaigneuse Pour ce qu'on dit quelle a grâce et value ! Quand je l'honore, en passant ou salue, Et le bon jour humblement je luy donne, En son desdain elle est si résolue Qu'un tout seul mot ne me respond ou sonne, Bien me perçoit, mais elle m'est tant bonne Quelle s'en mocque. 0 Dieux plains de pitié. Je vous supply que beaulte Thabandonne Qui l'andurcist a tante inimitié.
Accélérez ses ans sus la moytie ; Brouillez son tainct ; soit sa face ridée ; Courbez son corps, refusant amytie Affin que gloire en soit toute vuydee.
Justes interrogations. — A Cupido
Si contre nous tes dards sont si puissants Qu'ilz nous font tous tremblans et fremissantz. Si toute chose a ta vertu s'encline, Si Jupiter soubz ta force recline,
Et Apollo est vaincu par tes dards,
Si ton pouvoir faict trembler le dieu Mars,
Dynous pourquoy tu uses de cautelle ?
Sont tes traictz, jeux? Et ta manière telle
Qu'armer te veulx pour vaincre les gens nuds ?
Tous hommes sont par toy circonvenus
Gault ou non caultz? Arme, aux gens sans armes,
Tu faictz assaulx et si chaudes alarmes.
Qu'homme n'y a qui n'en sente douleur :
Fais tu cela pour monstrer ta valeur?
Assez croyons que d'art et de puissance
Il n'est vivant qui te face nuysance.
Dy pourquoy doncq tu portes latz et rethz ?
A duc, arme de lances et de trectz,
Liens ne sont propres n'y convenables ;
C'est aux venneurs que les rethz sont sortables:
Mavors ' s'en mocque, et Apollo aussy,
En te voyant traîner liens ainsy.
Si, par les cieulx, sus la mer et en terre,
Aux dieux tu veulx et aux hommes, la guerre.
Pour apparoir hardy, preux et vaillant,
D'aultruy baston ne sois point bataillant ;
Laisse les rethz a gens de vennerie.
Car duictz ne sont pour la chevallerie.
A cil qui a le cueur sis en bon lieu,
Il ne fault point faire emprunct d'autre espieu ;
Sa vertu propre assez force luy livre
Sans decepvoir le bien que l'on doibt suyvre.
* Mavors, c'est le même que le dieu Mars.
Douleur d'Amour despite les medicins
Toutes douleurs humaines sont guéries Par medicine et son noble artifice ; Mais Amour seul, en ses chauldes furies. Hait medicins et blasme leur office.
Comparaison de Gylon
Sept Signes sont parmi les oieulx errans, Lesquelz aussy sont ou corps d'une dame Tous ymagez et au vif apparans.
Comme Phebus reluist en doulce flamme Pareillement ceste gentille femme ; Telle splendeur gecte de son beau vis Que tous voyans elle esbloye et enflamme Et si les rend en son amour ravis.
Mercurius, pour eloquentz devis Est décore. Et ceste est tant courtoise En son parier instruict, de bon advis Que toute rien difficile elle acoise.
Venus, au ciel soir et main s'aprivoise, Et belle appert par grand speciaulte.
Mais ceste cy, qui bien la mire et poise Est en tous temps de plus digne beaulte.
Mars amoureux se lieue en cruaulte.
Elle est aussy en amour indomptée
Et n'en hait ^ l'accueil et privaulte,
Se disent ceulx qui pour ce l'ont hantée.
La Lune aussy de couleur arg-entec
Se monstre a nous trop plus froyde que glace.
Et ceste dame a la poictrine entée
D'un cueur si froid qu'Amours en fuyt la place.
Puis, Jupiter, de sa divine face,
Avec le ciel mect la terre en liesse.
Et ceste cy, de son œil plein de grâce,
Serene l'air et le beau temps y dresse.
Satm'ne, après d'une triste vieillesse,
Est tout courbe. Et ceste nymphe aussy
Viele de sens, de meurs et de noblesse.
Toute amour courbe et n'a en soy soucy,
Fors de vertu. Qui vouldra parainsy
Congnoistre a plain Gylon, la nompareille,
Regarde au ciel quand il est esclarcy,
La la voyra, si bien contemple et veigle.
De Gylon
Belle, belle oultre humaine beaulte Belle en my racle, ung monde esbaïssant, Belle de tout, sinon de privaulte Dont tu ne veulx avoir conjouissant.
' Ha-it a deux syllabes ici.
A mon vouloir, que Dieu le Tout Puissant, Lorsque tu as aux estoilles les yeulx, Me transmuast en ciel resplendissant, A cesle fin que je te veisse myeulx.
Au Lecteur
Si je compose epistres de loysirs, Rondeaux, chansons, et ballades frivoUes, Merveille n'est. Tu prends bien tes plaisirs A lyre aussi choses vaines et molles !
Trop de Gylon et peu pour la vaincre
Ou est Scopas le paintre de nature ', Pigmalion, Praxiteles aussy?
La mort les a tous mis en sépulture ; Ilcllas ! quelle perte ! o quel dueil et soucy ! Qui pourtraira sus blanc marbre esclarcy De ceste nymphe et tant belle déesse L'excellent corps et visage fulcy?...
Il convenoit, pour sa vertu expresse.
' Célèbre statuaire et architecte grec, né à Paros en 358, avant notre ère, mort en 42*. « Artiste de la vérité » selon Callistrate.
— lOS —
Luy ériger ung temple de noblesse
Et sa statue eslever en haut lieu ,
Ou l'on lui feist ' veux, offrandes et messe.
Pour mitiguer Cupido et son feu.
Le baiser de Gylon vaindicatif
Cupido veit ung jour Gylon en court, Et lors, pensant que fust Venus sa mère, Leigerement devers elle il acourt Et la baisa par amoureuse chère.
0 quel baiser ! il fust de telle enchère Et si très chault qu'Amour tout esbahy Pensa que fust une saiette fiere De son carcas qu'il eu'st ainsy trahy.
Toutes les vires, et crie : Ahy ! ahy ! Dont vient ce feu tant aspre et cruciable ? Mais nul des traicts l'avoit en riens hahy. Et n'en trouva pas ung qui fust coupable, Parquoy plorant, larme assez pitoiable, A Gylon dist : C'est vous mère très-belle Qui par le goust de ce baiser grevable Vengez tous ceulx que ma darde estincellc.
' Fe-ist a deux syllabes dans ce vers.
Gracieuse métamorphose d'Amour et des pusses
Toutes les nuictz la pusse me guerroyé, Dormir n'en peulx; sans fin je me remue : De la chasser certes je ne sçauroye, Je croys qu'Amour en pusse se transmue.
Consultation sur les rigueurs de Gylon
Conseille moy, experte, viele et saige, Ce que doy faire en mes aspres amours : Celle que j'aymc est ingratte et sauvaige Et en tous cas plus cruelle' qu'un ours
— Fais luy prière et te blandis tousjours.
— Je fais cela, mais de moy ne luy chault.
— Montre toy doulx, gectant souspirs et plours ; Souvent Amour, ce dieu puissant et haut,
Se resjouit quand d'angoisse on tressault.
— Sans fin gémis, mes yeulx fondent en larmes.
— Touche la lire et soys plaisant et bault; Danse, voltige, et cherche los aux armes.
— 0 dieux puissantz, daaces, harpes, alarmes. Ne my fout rien, je ne fais aultre chose.
— Fais des rondeaux, epistres, laiz et carmes Ou ta douleur luy soit paincte et desclose.
— Tous jours et nuictz je rymoie et compose, Amour luy painds, et mort par mes rondeaulx ; Mais de son cueur Pitié en est forclose.
— Donne carcans, moniles et aneaulx, Besaus tout d'or, sumptueux et nouveaulx.
— Pouvre je suys, et n'ay que luy envoyé Dont elle feist compte de troys pruneaulx. Le pouvre aussy par argent se forvoye Geste cy a les richesses de Troye.
— Jeusner te fault — La faim Amour refuse Et du jeusnant telle Amour se desvoye
De jeusner point. — Le temps par le temps se use. Si tout cela en ton Amour confuse Ne peult valloir, au gibet va te pendre. Que tardes tu? Quand bon espoir te ruse Tu ne sçaurois aultre remède attendre.
De la ingratitude de Gylon
Gylon lisant les flammes cy escriptes : — Cest escripvain, dit-elle, est mensonger; Challeur ne sent en ses vers si irrites, Ne belle suys, tant qu'il veult rédiger; Son livre est vain, fabuleux et léger.
Le livre alors ouvert en plusieurs lieux
Luy respondit : Le ciel Ta faict renger En ton amour par le traict de tes yeulx ; Et, pour monstrer qu'il en est curieux, Que jour et nuict jalousie l'en touche, Quand il n'a peu le te déclarer myeulx Ny révéler aulcunement de bouche, Il en a faict une pleumaire cousche, Ou l'on peult veoir tes grâces et valeurs. Es tu doncq pas trop cruelle et farousche De meclre au vent ses soupirs et douleurs ?