‹ Les Poésies de Germain Colin Bucher, [poète] angevinChapitre 25 sur 31 · EPISTRES A JEAN BOUCHET · texte numérisé non relu

EPISTRES A JEAN BOUCHET

Voici d'après les Epistres morales et familières du Traverseiir, publiées à Poictiers, chez Jacques Boucher, en 134S, in-folio, les deux lettres en vers écrites au poète et chroniqueur poitevin par Germain Colin Bûcher \

EPIS T RE LXIIII

Epistre poétique envoyée de Nyce audict Bouchet, par maistre Germain Colin, secrétaire de monsieur le grand maistre de l'ordre Saint-Jean de Jérusalem .

Pour Dieu mercy Muses faictes et vierges

Be toute grâce et science concierges

Pour Dieu mercy, pour Dieu pardonnez moy

Si mon sens rude ause entrer en l'esmoy

De dédier a Bouchet escripture,

Ce que j'en fais viens de bonne nature,

Non de prolerve ou fière eslation

Je congnois bien par la relation,

Qui de ses faietz toute France environne

Que digne il est de laurée couronne,

' Folios xLiv, XLV et xlvi. — L'orthographe et la ponclualion de ces deux pièces ont été suivies d'après l'original imprimé en 1545.

Je sçay cela, et congnois plus avant

Que grossier suis et non assez sçavant

Pour composer chose digne de lire,

Mesme ou tout homme aulcun gré puisse eslire

Car il mérite entre les mieulx mériz

Qui par vous sont alaictez et nourriz,

Et le mettroient en leurs sièges et tiltres

Les anciens orateurs et magistres

S'ilz vivoient or, Sainct Amour', Glopinel

L'avanturier ^, George tant solenneP,

Alain Chartier, guydon de cortoisie *

Le beau CasteP, culteur de poésie.

Et Meschinot^ duquel a mon advis

Il suyt la phrase et les moraulx divis.

' Saint-Amour, célèbre professeur de l'Université de Paris au xiiie siècle, adversaire de saint Tbomas d'Aquin et d'Albert le Grand, comme de tous les religieux mendiants.

* Clopinel était le surnom du trouvère Jean de Meung, né vers 1280, à Meung-sur-Loire, et mort à Paris, vers 1318, continuateur du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris. C'était, suivant un chroniqueur, un poète, « sachant tout ce qui a entendement humain est scible ». Colin l'appelle ici Il aventurier » dans le sens probablement d'auteur de roman.

^ Georges Chaslelain, poète et chroniqueur bourguignon, né en 1403, mort à Yalenciennes, le 20 mars 1475. Ses poésies furent louées avec excès par les contemporains.

* Alain Chartier, né vers 1385, à Bayeux, mort vers 1449, remplit au xv'= siècle le rôle de chef d'école, et ses poésies obtinrent la plus haute renommée. Saint-Gelais l'appelle :

« Doux en ses faicts et plein de rhétorique, « Clerc excellent, orateur magnifique... ».

* Voir son épitaphe ci-dessus, n" CCXLl.

* Jean Meschinot, né vers 1413, à Nantes, mort le 12 septembre 1491, composa un recueil de poésies, Les Lunettes des Princes (Nantes, 1493, petit in-4''), qui eut plus de vingt éditions, en cinquante ans.

Mais l'amilie de sa plume élégante

M'a faict brasser ceste espitre arrogante,

Et me contrainct service luy offrir

Tant qu'ung bon cueur en peult faire et souffrir

D'un commendeur non mettable en arrière

Son bon voisin d'une ville et pays.

Y a promeu mes sens tout esbahis,

C'est Guyvereau, qui hault cherist et prise

Ce que Bouchet faict soubz vostre entreprise.

C'est Guyvereau qui de vos sacres seurs '

Loue sur tout ses grâces et doulceurs.

Donc Caliopé * entre toutes esleue

Quoyque bien tard je t'ay qiiise et voulue,

Et que je soie arrivé gros et lourd

Depuis quatre ans seulement en ta court,

Voire cousu en publiques besongnes,

Je te requiers pourtant que ne m'esloingnes

De ta faveur, infonde en moy sçavoir

Tel que Bouchet me daigne recevoir

De ses servans par un plus digne hommage

Car mon esprit est si gros et ramage

Que sans ta grâce infuse en mon cerveau

Je ne ferois rien qui fust bon ne beau,

Je te quiers veine que pour luy plaire,

Non pour tirer son loz en exemplaire.

Car il fauldroit Maron * resusciter,

' Les Muses.

- Calliopé, muse de la poésie épique.

* Virgile.

Ou bien Budee ', ou Erasme * exciter

Pour le louer ainsi qu'il mérite,

Mes vers rendroient sa dig^ne gloire irrite,

Si je voulois en son loz me fourrer,

Et semblerois cil qui veult labourer

Sur dure roche, aspre, froide et ague

A soc de plomb, et mouche besague,

Plume n'ay pas essorante si hault.

Franc Colin suys, non sacre ne gerfault ^

Qui ne pourrois en si grave matière

Venir au poinct de conséquence entière,

Il me suffist, comme j'ay davant dit,

Le solacer en l'aer de ton crédit.

Et luy donner aucune recréance,

Plusieurs farceurs ont bien ceste créance

En leurs grossiers plebeyans arroys

D'aller jouer chez les princes et roys,

Et bien contents des seigneurs s'en reviennent

Ja que leurs jeulx aux vertuz disconviennent.

Qui faict cela? Certes c'est la faveur D'aulcun bon mot, yssu de ta faveur.

1 Guillaume Budé, érudit, né en 1467, à Paris, mort le 23 août 1540. A la date où Colin écrivait cette épître, Budé venait d'obtenir du roi François I^', avec l'appui de Jean du Bellay, l'érection de trois chaires libres d'hébreu, de grec et de haute latinité, qui furent les germes du Collège de France.

* Désiré Gerhard, dit Erasme, l'auteur de l'Éloge de la Folie, des Adages et des Colloques, né à Rotterdam, le 28 octobre 1467, mourut à Bâle, le 12 juillet 1536.

' Colin était un oiseau inoffensif; le sacre et le gerfault, des oiseaux de proie, de haut vol.

Aussi par toy, très éloquente muse ',

Je ne croy point que Bouchet ne s'amuse

Sus inpn escript, et ne le prenne en gré,

Combien quil soit d'un infiny degré.

Les grands seigneurs cerchans gloires prodigues

Reçoyvent bien dons de prunes et figues *

Par simples gens, chempestres et ruraulx,

Les dieux aussi clemens et libéraux

En leurs dorez et sacrez édifices

Des bas humains prennent les sacrifices,

Et si voit on aux grands jours voluntiers

De verds rameaulx tapisser les autiers.

Or a toy doncq Poète Acquitanique Docte Bouchet, ma plume mécanique, Qui toutesfois blasme oncques n'escrivit, De par celuy qui jamais ne te veit Mande salut et humble révérence, Le suppliant qu'en si froide apparence Que j'ay d'escrire a un mien incongneu, Je ne te sois de bonne grâce nu.

Castel ainsy et Georges Fescripvirent, Autres plusieurs qui jamais ne se veirent Se sont escript, pour l'honneur de leurs arts, Et favorez en dangiers et bazars.

Si je t'escris premier que te congnoistre Mesmes escript, ou ne se peult paroistre

' Calliopé.

' Lorsqu'un grand seigneur visitait une ville, un pays quelconque, il était dusage, et parfois de droit, qu'il eût des présents de fruits, de vin, etc.

Aucun bon traict de polie oraison,

Tu n'en dois point estre marry, raison,

Le Roy Xerces a heure fantastique

Eut présent d'eau d'un incongneu rustique,

Et touttesfois il la print, et en beut

Autant a gré que d'un royal tribut.

J'en pourrois bien ramener autre exemple

Mais ton esprit l'entend mieulx et contemple.

Doncq je me tais, mettant le résidu Au jugement de toy mieulx entendu, Et requérant tes essences courtoises Que de bon cueur mon esprit aprivoises, Faicte en murmure et guerroiant strepit, Ou Muses n'ont ny faveur ny respit.

Je suis en nau entre sept cents armures Ou il n'y a que vagues et murmures.

Et jà que sois de corps assez dispos L'esprit pourtant ne peult avoir repos Pour satisfaire aux choses honnorées Je ne congnois bouches si bien dorées Qui en ces flots ne perdissent le goust La mer parfois souffle si fort et boult Qu'il n'y a sens qui tout ne s'en farousche Ni si bon cueur qui de peur ne s'acouche. Pourtant Bouchet seigneur très honnoré De grands vertuz et grâces décoré, Si ma lettre est rude et mal ageancée Excuse moy en ton humble pensée.

Et la reçois comme un gage d'amour, Non jamais lasse a servir nuict et jour.

Vêla que c'est, de Nyce ce 7 juillet l'an 1529.

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