‹ Les Poésies de Germain Colin Bucher, [poète] angevinChapitre 26 sur 31 · EPISTRE LXVI · texte numérisé non relu

EPISTRE LXVI

Seconde epistre envoyée par ledit Colin audit Bouchet et de la Cecille, qui est faicte en vers tiercez et rime Toscane et Florentine.

J'attendois bien certes telles usures

Et pour espitre inélégante et lourde

Ou nulles sont Miiseynes mesures,

Nulles doulceurs mais toute chose absourde

Avoir escript très-opulent et riche,

Et que ta main non pesante ny gourde,

Vers moy seroit plus prodigue que chiche.

J'attendois bien que tes courtoises meurs Et tes vertuz que ta nature alliche, M(j feroient plus d'honneurs et de faveurs Que je n'en suys digne, ne bien mery, Mais toutesfoys quand le filz des neuf seurs Leur grand mignon, fauteur et favory, Le juge ainsy, il fault que je l'endure, Et que j'en face un peu du renchery, Car si ton dire est de droicte censure, Le jugement d'un si grand personnage, Vault un arrest, qui en loz tousjours dure.

Et si d'amour j'ay ce bon avantage, Mieulx a mon gré que cinq cents d'héritage, Car quel maunoir, possession ou place, Peult advenir plus digne ou scure a l'homme. Plus honorable, ou qui plus le solace,

Que la faveur des sincères amys?

Il n'sn est point de plus heureux en somme.

Les ung-s en rente ont leur fortune mis, Autres en cens mesurent heur et joye, Autres en fruictz a la gresles soubzmis, Mais quant a moy il m'est advis que soye Plus que Craesus ', riche, heureux et puissant, D'aucuns amys que j'ay en mainte voye.

Dont la vertu par tout est plendissant.

Ceulx là tandis que Dieu les me préserve Je me diray de tous biens jouissant Plus que celuy qui grans trésors reserve. Et si au vieulx se joinct amy nouveau Tel comme toy protecteur de Minerve, Je pencheray ^ d'un precieulx joyau Avoir acreue ma fortune et mon bien, Et faicl ung gaing très-excellent et beau.

Jà de longtemps eu cest heureux moyen De praticquer l'erudite accointance D'un par sus tout grant rhetoricien C'est de Mace, le chroniqueur de France, Le sucesseur de Guillaume Crétin % Dont le françois est de telle prestance Qu'il resplendist autant que le latin Et d'avant luy j'avoie amour entière Avec Lochier d'honneur le vray scrutin Le propre Homère en subtile matière.

' Crésus, roi de Lydie, célèbre par ses richesses. * Sic, évidemment pour penserai.

' Voir ci-dessus, pages 21-22

Marot aussi passa en renommée Tous les destroictz de Gallicque frontière J'ay fréquente en grâce assez aimée. Muses, vertuz, honneurs et gentillesses Jectent sur moy leur rancune et fumée, Si je ne prends plus au cueur de lyesses De leur amour, acueiul, et privaulté Que si le Roy me donnoit les richesses Et le dessus d'une principaulté.

Voilà, Bouchot, ma simplette nature, Croy que je fais plus de speciaulté De toy amy, que d'une prelature.

Mais suspendons ung peu ce propos cy.

J'ay entreprins de te faire ouverture D'aulcuns succès de ces bandes icy.

Fortune c'est (grâce a Dieu) changée, Et si a prins les vertuz en soulcy Qui l'ont vaincue en bataille rengée, Sont cestes là du grant maistre de Rhodes, Sa Majesté en est ores vengée.

Et maintenant par exploictz bien commodes Elle s'encline a tous ses haulx désirs. Pour effacer Turcqs, Barbares et Brodes ', Si qu'orendroit après long desplaisirs, Après avoir couru toute l'Europe Pour obtenir des Roys aulcuns plaisirs, Sus quelques poinctz que secret enveloppe, Après avoir par prudente coudnicle Rompu les sorts de sincope a syncope

' Mulâtres Arabes.

Mis tout danger et mal-encontre en fuyte Fiiiablement ce hault prince et Grand Maistre ' A trouvé lieu et place propre et duicte Pour invader a dextre et a senestre Mores ^ et Turcqs, Barbares et Corsaires.

S'on veit jadis honneur en Rhodes estre, Et triompher contre ses adversaires, Croy que les lieux qu'au] ourd'huy il repare, Sont pour la Foy non de moins nécessaires, Et pour tenir en joug terre barbare.

Sont Malte ' et Goze * avecques Tripoly ^, Lesquelz jaçoit que la grâce y est rare, Et le pays tout triste et demoly, Ce nonobstant en peu de temps j'espère Que l'heur de guerre y sera tant poly, Si reluysant et pompeux en victoire Qu'on en verra louange reflorie, A tous rabais de mainte vieille hystoire. Car le Grand-Maistre et sa chevalerie Sont tant ornez de magnanitude

' Philippe de Villiers de l'Isle-Adam.

* Maures.

' Après le glorieux siège de Rhodes, les chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem se retirèrent à Malte, en lo30.

* Gozzo, l'antique Gaulos, identifiée à l'Ogygie d'Homère, petite île de la Méditerranée au nord-ouest de Malte, dont elle suivit toujours la destinée avec les Phéniciens, les Carthaginois, les Romains, etc.

^ Concédée aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem par Charles-Quint, en même temps que Malte, en io30, l'ancienne régence de Tripoli fut disputée pendant vingt et un ans aux chrétiens par les Turcs, qui l'enlevèrent en 15ol, sous le commandement de Sinan-Pacha.

Et d'appétit que la foy seigneurie Qu'il la mettront hors de calamité Et qu'ainsy soit, jà se veoit le présage, Et le signal de leur sublimité.

Ces jours passez en certain navigage Les chevaliers hardiz, francz et robustes Ont envesty de rame et de courage, Sans perdre un seul de leurs gens, quatre fustes, Et depuis trois, dont les deulx de ce nombre Aux chrestiens ont faict grieft tant injustes Que c'est horreur d'en raconter l'encombre,

Croy qu'il y a tant de fustes sur mer Qu'il semble veoir buyssons de mortel umbre Et aujourd'hui le Turcq a fait armer Comme l'on bruyt trois à quatre cents voyles Ou est le Roy qui le pourra gourmer ? (Si non celuy qui fiet sur les estoiles) Nul pour ce temps, car noz princes et roys Appetent mieulx chasser les cerfs es toile Que d'assembler leurs effors et arrois Pour recouvrer l'heureuse terre saincte Ou Jesus-Crist mourrut pour eulx en croix, Mais de cecy je me tais, car la plaincte Que je ferois en chose tant ardue Jà n'en seroit dedans leurs cueurs enpraincte Fors pour parolle esgarée et perdue.

Avec cela, si je m'en voulois plaindre Je laisserois la fin trop suspendue De ce que j'ay commencé à te paindre.

Revenant donc aux fustes d'avant dictes

Que l'on souloit en Cecille' tant craindre, Saches Bouchet qu'elles sont interdictes, Et hors de mer, exulantes sur terre A flat perdu, comme choses maudictes.

Riche butin on fist à les conquerre, Car sus avoit de chrétiens esclaulx Près de six cens, vogans en dure serre, Qui furent tous délivrez des travaulx Que sans pitié plusieurs ans ont souffers :

Ou sont présent les actes plus royaulx Que d'affranchir les chrestiens des fers? Ou est la foy du bon Roy Sainct Louys? Ou sont les faictz des preux et vaillans pers ? Certes Bouchet ils sont esvanouyz Au grand meschief des hommes catholiques. De quoy les Turcqs sont autant resjouys Comme il en sort sur nous hontes publicques.

Et si de brief Jésus n'y remédie Le Turc viendra es parcs apostolicques, L'espée au poing, sanguinaire et brandie, Qui honnira les sacrez ediffices Jusques en fin pollue et enlaidie, Car luy voians les haultains bénéfices Les quelz a gré fortune luy veult tendre. Et que noz Roys par subtilz artiffices. Que l'on ne peult concepvoir n'y entendre.

* Sicile. En Anjou, les paysans disent encore, en parlant de Jeanne de Laval, reine de Sicile, dont le souvenir est resté populaire dans la vallée de la Loire, « la reine Cécile ».

Ne veulent point leurs nobles vcrluz joindre Pour le frustrer de son hault entreprendre, A Lavellone il s'est venu conjoindre.

Avecques telle et si puissante armée, Que s'il fournist et achevé son poindre Place n'y a tant seure et bien fermée Qui tost ne soit ouverte et desmolie.

Romme jadis de vertuz tant gouvernée Si une foiz il entre en l'Italie Sentira pis que de souldars d'Espaigne.

Las mais pourquoy mon fol sens se deslie Sur telz propos que Roy ne prince daigne, Ho, s'est trop dit, tout sage s'en doit taire Car fol est cil qui de ses pleurs se baigne.

Je ne suis pas herault élémentaire Pour annoncer la volunté des dieux Quand ilz vouldront sort aurons salutaire. Mais ilz sont loings (ce croy-je) pour le mieulx. Vêla, vêla, une grant rastellée Des nouveaultez de ces estranges lieux Si ma façon est au lourd martellée Excuse moy, car pas n'ay bons outilz Ny bonne grâce en mes sens attellée Comme plusieurs bons ouvriers et subtilz.

Au demourant très honnoré Rouchet De qui les sens sont de tous biens fertils Je t'advertiz qu'Amours de son archet, Et traictz dorez de ta plume sacrée, Dont ta lettre est plaine comme un sachet, A tes plaisirs mon ame a consacrée,

Non quel soit de grâce en rien fulsi& Qui ton esprit aulcunement recrée Mais c'est affin qu'elle soit esclarcie Par ton sçavoir des nuaux d'ignorance Dont elle est toute encombrée et noircye.

Partant je prye ta letrée prestance Que doulcement la vueilles recevoir Si tu n'y sens jacture ou importance, Et ne quers plus cela que ton sçavoir Rend obligé tout noble cueur de faire, Honneur te doit tel tribut et devoir S'il veult jamais aux Muses satisfaire

Croy que je suys de tes vertuz esclaue Non paresseux mais prompt en tout affaire. Mesmes au grec de Museyn conclave, Car tel labeur me plaist sur tout service Quoique mon sens lourdement s'y enclave Impere moy comme maistre a novice.

Tu me verras a tes ventz reilechir En Ang-evin débonaire et sans vice Ne sachant point simuler ni gauchir.

Je suis d'Anjou, de gente clere et franche Qui n'a taché que d'honneur s'enrichir Dont m'a fallu appuyer d'auUre branche Pour soustenir ma vie en ce bas monde Qui sus les bords d'amaritude panche.

Mais quelz propos sont ceux cy que je fonde? Tu diras bien que je refve ou abus", Et que par trop en ta grâce me fonde De t'entamer ma fortune confuse.

A vray parler je fais fort du privé Mais si ce n'est par simplesse de Muse De bonheur soie a tout jamais privé.

Excuse donc mon epistre longuette Dont le gros sens est si très derrivé, Et si quelqu'un d'oui trageuse languette Sur ceste rime estoit immurmurant Jecte au devant la dorée targuette De tes espritz pour m'en estre garant, Si Sarrogoce empres celle Grethuse La où jadis Virgille feit mainct vers, Lorsque la source et argentine buse Jectoit eau doulce, et clere a ton envers, Mais elle est toute aujourduy salemastre Et les conduictz sucrez en sont coiivers : Dont si ma lettre appert epistollastre Ne blasme pas du tout mon gros cerveau Mais Arethuse * ou plus n'a de bonne eau Yela que c'est '

Cil qui a plus les Muses que l'or cher Ton serviteur, Germain Colin Bûcher.

* Fontaine de la Sicile, au pied de la ville Syracuse.

* Devise de l'auteur.

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