LUI
Définition de Grâce
Tel a toujours ce mot grâce à la bouche Qui ne sçait pas la vertu de son dire : Grâce, disons, pour faveur ou approche De Dieu, du Roy, du prince ou d'un grand sire. Semblablement, on peult la grâce dire Pour maintien noble et digne contenance, Comme a Gylon ou le monde se mire.
Grâce, oultre plus, se dict, recongnoissance Des plaisirs faictz en ce qu'où les désire, Comme sont ceulx dont Gylon fuit l'advance '.
Subtille démonstration de la durette de Gylon
Gylon mena sa petite seur Luce Encore enfant couscher avecques elle ;
' Voir ci-dessous (LVII).
Estant au lict, il y eut maincte puce Qui leur estoit ennuyeuse et rebelle.
Lors Luce dist : Estaingnez la chandelle, Ma seur Gylon, que ces puces ycy Ne voyent ' plus. Vêla plus grand cautelle Qu'en Gylon n'a d'amoureuse mercy.
A quelqu'une
Qui veult du feu s'en vienne ycy, ycy, Touscher sa mesche au fusil de mon cueur ; La, trouvera des flammes sans mercy Et tout en moy une extresme chaleur.
Mes nerfs sont brase et ma poictrine ardeur; Mesmes on peult tyrer de ma pensée Ung feu subtil, non de moindre vigueur Que Gylon est belle et bien agencée.
A Monsieur de Rochefort, l'advocat
La Gigongne est ung oyseau moult piteux, Vostre Alciat * bien a cler le figure.
* Voy-ent a ici deux syllabes.
* L'alcyon, poétique oiseau qui a donné lieu à de merveilleuses légendes, comme celle à laquelle Colin Bûcher fait ici une délicate allusion.
Car ses faons luy sont tant précieux
Que de sa gorge il leur donne pasture,
En cest espoir que, quand il sera vieux,
Hz luy rendront pareille nourriture,
Et son espoir n'est point fallacieux.
Mais vous avez plus gentille nature
Car sans espoir ny d'aultant ny de myeulx,
Vous nous donnez : Dieu vous en face usure.
Grâce sans grâce
Grâce qui est tardive Ingrate elle est; car grâce, Tant plus elle est hâtive.
Porte plus d'efficace \
Malheur d'aymer, bonheur de jouyr
Heureux qui fuyt Amours et les dames.
Et qui n'est point serf en leur domicile ; Mais plus heureux beaucoup qui en ses flammes Trouve Venus agréable et facile.
1 Voir ci-dessus la définition de Grâce (LUI).
Excuse a Gylou
Si je ne t'ay visite tous ces jours,
Dame très honorée, C'est qu'empres toy esloient cent mille Amours
Qui ont ma mort jurée, Jurée a feu, et a sang-, et a plours.
Peine desmesuree !
Ne doibt on pas éviter les destours
D'Amom- tant coleree ?
Certes ! si fault, car peu vallent les cours
Ou grâce est martyree.
Despouille d'Amour, pour Gylou
L'autre nuytee, en dormant, je pensoye Qu'Amours avoit contre toy pris débat.
Dont grandement je me resjouyssoye, Bien asseure que s'il vient au combat Il y perdra ses aelles dont il bat ; Et gangneras son arc, flesches et trousse. Lors nous amans ferons feste et esbat Sus sa despouille, et tant riche destrousse ! Car ce cruel sans mercy nous abat.
Et lu nous es prodigallement doulce.
Estraines nulles sans amour. — A Gylon
Comment pourra celluy donner estraines Auquel Amours ne veult faire aulcuns biens ? Ou prendra il bagues, joyaulx, mitaines, Quand ingral sort luy oste les moyens?
Helas ! helas ! certes je n'en sçay riens. Si tu le sçais, ô fille très illustre ! Donne conseil au plus humble des tiens, Et cependant reçoy du pouvre rustre Ce vers dizain, par lequel je soustiens Qu'a belle estraine Amour baille le lustre.
Estraines au commandeur Loys de Tinteville
Bonjour, Monsieur, et bon an vous doint Dieu ! Bon heur ayez de cent ans pour estraine, Vivez joyeulx et gaillard en tout lieu. Fuyant soucy et tristesse mal saine !
Vêla de quoy, en ce jour, vous estraine. Si myeulx povoys, on en verroil l'effect, Mais je congnoys que pour grâce mondaine Rien ne vous fault, vous estes tout perfaict : Beau, saige, riche et de bonté certaine; Nature en vous s'esbayst de son faict.
A Gylon
Quand je ii'auray plus au corps sang n'y feu Et que la mort m'aura mys au trespas, Je te suyvray encore de lieu en lieu Tout ainsy mort et vif, en mes helas ! En te tirant après moy, peu a peu, Jusques au fons de l'enfer bas a bas.
De la, criray de toy veng-ence à Dieu, Qui m'as faict faire milion de pas Sans en avoir grâce, accueil, ny beau jeu : Et croy qu'enfin tu ne t'en riras pas \
A Monsieur de Sainct Aulbin ^
La gravite desgrade mainct plaisir, La suspecon à se celer s'empire
* Cf. avec le n" cxlv.
- Saint-Aubia était une célèbre et riche abbaye fondée à Angers par Ctiildebert, et dont l'abbé depuis 1241 prenait le premier i^ang entre les abbés aux synodes de la province de Tours. L'abbé de Saint-Aubin à qui sont dédiés ces vers, est Jean de Tinténiac, abbé de 1493 à 1522, démissionnaire à cette dernière date au profit de son neveu Hélye, et mort le 8 juillet 152a, au château de Molières (Beaucouzé), qu'il avait fait rebâtir. Colin a laissé l'épitaphe des deux de Tinténiac, et un rondeau au même abbé Jean.
Et font l'efîect d'un bon espoir moysir, Car le cuyder, qui en naist et respire, Faict perdre au gaing et lascher a saisir ; Le corps ainsy contre l'ame conspire.
Mais, si vous plaist ung- peu vous courtoysir Et avec nous venir jouer et rire, Vous trouverez commcres en désir De faire rage, et merveilles de dire.
Admonition a Gylon
Habites avecques toy Au moins, si tu veulx vivre, Car d'estre ailleurs croy moy On ne vit a délivre.
Celluy Gylon est vivant qui, pour soy, Sçait les beaulx jours de son âge poursuyvre.
Presens a Gylon
Ma Dame, recepvez en gre Les presens dont je vous salue.
Non advisant mon bas degré Nv d'iceulx la basse value.
La chose est tousjours bien voullue Dont peu se trouve de la sorte ; Regardez doncq l'amour esleue Et le bon cueur que je vous porte.
LXYII
A Gylon ung peu des goustee
Si j'ay este sans vous revisiter
Deux ou troys jours, cela n'est pas à dire
Que ne vueille * en Amours usiter;
Mais nulle amour se trouve sans redire.
En la mienne a a redire cecy :
Que j'ayme trop, et vous peu, sans suffire.
Or d'aymer trop, dueil vient grief et soucy
Et pour ung peu on n'a fiebvres ny pestes.
Je concluds donc, en cest endroit ycy.
Que je suys plus mailade que vous n'estes.
LXVUl
A la gloire de Gylon
Venus dormait dessoubz ung olivier, En son gyron son filz avecques elle.
Et la, bien près, sus le bord d'un vivier S'esbatoyoit Gylon la demoyselle.
' Ici, le poète n'a pas tenu compte de l'élision, il a compté veuille pour trois mesures. Au second vers qui suit, au contraire, la dernière syllabe de mienne s'élide.
Quand Ciipido l'apperçeut si 1res belle ;
Il voile après. Venus s'est es veillée
Et tout entour le recerche et appelle.
Point ne respond. Elle est esmerveillee ;
Mais les passans la voyant adeullee
Dirent ainsy : « L'Amour que tu demandes
Gylon l'a pris, et t'en a exillee ;
Il ne fault point qu'ailleurs te recommandes. »
A Gylon se mirant
Que advises tu ma Dame en ce myroir?... Veulx tu sçavoir tes grâces et beaulte ?. . . Tu ne pourrois myeulx entière apparoir Qu'en mon las cueur, car, par speciaulte, Amour prenant sur moy principaulte Dessus le vif, t'y a pourtraicte et paincte, Oncques myroir n'eust plus grand loyaulte : Mire toy la, tu y es toute empraincte.
A l'honneur de Gylon
Dedans Paris, sus le pont Notre-Dame,
Gylon perçeut une face en painture
Sy attrayant qu'il sembloit qu'elle eust ame,
Mais les yeulx clos, sans nulle couverture.
Au peintre enquist de qui est la figure.
Il luy respond : — Elle est tienne affermée ?
— Et pourquoy, fist la belle créature, Luy avez vous la veue ainsy fermée?
Le paintre alors : — 0 fille renommée Jusques au ciel ! pardon je te reclame, Croy, si la veue eu estoit deffermee, L'cuure seroit tout converty en flamme.
De la froidure de Gylon
J'alloys chantant dans un pre verdoyant
Ceinct d'une haye houssuc et verduree
Et d'ung ruissel à travers undoyant,
Eaue ' semblant céleste et asuree.
Ma chanson fut : « Doulce Aure zephiree
« Respire en moy ton doulx vent pour estaindre
« Le grand chaleur en mes nerfs aduree
« Qui nuict et jour me faict douloir et plaindre ».
L'Aure respond : Vertu n'ay pour restraindre
Tant corrosive et naturelle arsure ;
Que me veulx tu? je ny sçaurois altaindre,
Voy tu pas bien que mon flat et murmure
Est comme ung rien qui petitement dure?
Si Borreas ^ me donnoit sa puissance,
Et Nereus' ses undes de froidure,
Je ne sçauroys encor a ta plaisance
' Eau-e a, ici, deux syllabes.
' Borée, dieu des vents.
^ IS'érée, dieu marin, père des cinquante Néréides.
Atténuer ton ardeur et nuysance.
Ces motz finiz, je feis ung rude pleurs Sur les flammeaux de ma rude grevance Et dis a TAure : — 0 superbes douleurs Qui pourra doncq refroidir mes challeurs? Elle, prenant ung- antre cours et place, Et respirant ses allaines es fleurs Me soupira telz propos en la face :
— Je ne sçay point qui tiédisse ou efface Tes grands ardeurs, si Gylon ne le faict ; Car seurement elle est toute de glace, Si elle veult tu es homme refaict.
Qui t'a baillez tant de flammeaux et dards? — Dame Gylon de sa blanche poictrine Flammes me livre ; et en ses beaulx regards Je prends les traictz par subtille doctrine.
Des myracles de Gylon
Gylon filoit, et tournant son fuseau,
Ung feu subtil le consomme en pouldriere.
Dont vint ce feu et tant divers flammeau,
On n'eu scait rien. Mais, tantost la chambrière
Dist que c'esloit amoureuse lumière,
Car ne pouvant Amour son cueur esprendre,
Oui est plus froid que glace ny rivière,
Il a voulu, dist elle, la surprendre
En son fuseau par feu fort à comprendre.
Une aultre dist, estant de plus vieulx aag-e :
« C'est de la lampe une estincellc tendre,
(f Que l'on amys cy près pour son usage ; »
Puys, la flattant, luy dist : « C'est ung- présage
(( Que tu seras Royne très excellente
« Et te feront mers et terre hommage
« Ou tu auras, pour ta beaulte fulgente,
« Loz éternel. Vis, fille belle et gente,
« Vis en triomphe au gre de ton aug-ure... »
Ainsy parlans, entre elles se présente
x\mour arme, et telz motz leur figure :
« — Si ceste cy, de sa clere figure,
« Brusle de loing les hommes et les dieux,
« Peult elle pas aussy mectre en arsure
« Le boys de près? Certes ! si faict et myeulx. »
De Gylon
Jehan de Paris \ ce paintre singulier,
Pour passe temps peignoit le dieu d'Amours.
Amour luy dist : — Mon amy familier.
Tu me painds mal, je suys tout au rebours :
' Voir ci-dessus, note du n" XX.
Asles je n'ay, ny lortils do flours,
Flammes es mains, arc ny Iraict pour attaindre ;
Sans trousse suys, sans basion de secours ;
Donc, désormais, si a droit me veulx paindre,
Painds moy en homme angoisse de se plaindre ;
Mon œil ne soit soubzriant ny la bouche.
Le paintre alors : — Qu'esse que tu veulx faindre?
Que je paignisse Amour ainsy farousche,
Ce me seroit ung trop villain reprouche.
— Non, fist Amour, Amour je ne suys plus :
Gylon la belle, hommes, dieux et moy touche ;
Elle est Amours, je suys vain au surplus.
En contemplant Gylon
Si mon regard dessus toy trop le dure Sans dire mot, pardonne : Amour le veult. Mon œil profère et dit ce que j'endure : Crois seurement, ma langue ne le peult.
LXXYl
Les similitudes d'Amour et de Gylon
Gilon sommeille. Amours s'endort aussy.
Gylon espand lumière de ses yeulx.
Amour reluist et splendist tout ainsy.
Gylon bien chante. Amours chante el non myeulx.
Gyloii soubzrit, Amours commence a rire. Gylon s^esmoye, Amours est soucieux.
Gylon propose et narre mainct beau dire, Amours devise et faict rage de dire.
Gylon chemine en quelque gros affaire, Amours la suylt et ny veult contredire. Finablement, tout ce qu'elle veult faire, Amours le veult quand et quand contrefaire, Et n'y a point entre eulx de différence Fors qu'on la voit toute doulceur deffaire. Et Amours est de doulce conférence.
A mes petites seurs les Bourgeoises
Dea' ! mes seurs que vous ay je faict Le sçauroit on jamais sçavoir?... Quand j'estoys malade etdefTaict Vous me veniez assez veoir, Et quand je suys sain et reffaict Charrete et beufs ne vous faict mouvoir. Cela n'est qu'un plaisir imperfaict, Dont je ne peuz rien vous debvoir Synon ung amour contrefaict :
De tel pain souppc on doibt avoir.
* Forme ancienne de rinterjeclion Da! la première forme était diva, composée des deux impératifs dis et va d'où par contraction dea, puis da (Diez).
A maistre Christofle de Pince '
On dit que Françoyse est tant belle !
Mais je n'y voy rien de ce tant,
Fors une mine sensuelle
El une grâce promectant, Ce qu'on pense estre il n'est en elle. Bien est vray, qu'elle ha du comptant Et du bon point soubz la cotelle, Mais, qui l'Amour y va mectant S'il n'a vaincu toute cautelle,
Il servyra d'ung escoutant.
A quelqu'une
Oppinion de doubte prisonnière, Aftliction sus afflige espoir, Occasion allant devant derrière, M'ont empesche ces jours de t' aller veoir
* <( N. h. et sage M" Christophle de Pincé, en -son vivant seigneur du Bois et des Brosses, conseiller du roy et lieutenant général criminel au siège présidiald"Angers. » Xé en 1507, mort le 14 février 1560, eut son épitaphe gravée sur cuivre dans l'église Saint-?\Iaurice. (Angers, par Bruneau de Tarlifume, rass. 871, p. 3oo.)
Si hault vouloir en grand chose ha mémoire
Et y suffist, blasme n'en doy avoir.
Je suys ainsy qu'un amant en lictierre,
Dont le désir transcende le povoir.
Pour payer veulx les droiciz d'amour entière
Mais fayble sentz Tacquict de ce debvoir
Quand grâce n'ay, vertu, propos, matière,
Devant tes yeulx dignes de comparoir.
Si Peon ' fusse, ypocras ^ ou bruyère.
Qui les corps morts font parler et mouvoir,
Fiebvre jamais ne te donroit carrière ;
Mais je ne puys a moymesmes pourveoir,
Excuse doncq l'ignorance sommiere
Qui brise et rompt l'efTect de mon vailloir.
Et croy que l'œil est de moindre lumière
Que le penser, et ne peult tant valoir.
Ce qui nous est mille lieues arrière
Par le penser se peult cler apparoir,
Et l'œil ne void tors ce qui luy est riere :
Tant qu'il est jour ; le penser, jour, nuyct, soir.
Gylon m'en est jugesse droicturiere,
Et tu le peulx, par esprouve, sçavoir.
Dont plus rien dy, fors qu'a Dieu fais prière
Que garison brief puisses recepvoir.
* Peon, médecin qui guérit Pluton de la blessure qu'Hercule lui avait faite. Surnom d'Apollon.
* L'hypocras — ou l'iiippocras, comme l'écrit Ménage — fameux vin aromatisé qu'on vantait si fort au moyen âge, et passait pour très salutaire : les apothicaires l'envoyaient comme étvennes à leurs clients. Colin fait allusion aux médicaments réputés parmi les meilleurs en ce temps.
A Gylon
Si vostre voulente gelée
Qui n'estaignit jamais flamme d'amour, Est a rigueur tousjours sLilee
Et ne veult rendre a pitié son destour, Ma gloire sera grande et lee D'user ma vie en si cruel estour, Et la vostre, obscure et foulée, De retenir le salaire au labour Car, grâce aux mérites celée,
Faicl eschauffer sans pain cuire le four
A mon cousin, il est certain Et mon amy, si n'escry vain
EscouleZ; monsieur de Mathaull, L'euvre est de la fin coronnee :
Une busse de vin me fault Par promesse de l'aultre année.
Si vous en doubtez, ce deffault Ce n'est pas grâce avant journée, Car oultre que avez l'honneur hault Et que voycy bonne vinee.
Promesse en coff"re rien ne vault, Ny regret do chose dounee.
Oraison a Venus
Belle Venus ! estoille radieuse, De qui lo nom reJonde en mille ports, Si tu portas oncques Amour jaleuse Au belliqueux et furibont Mavors ', Levé de moy toute ignorance creuse Et donne esprit subtil en tous abors.
Art magistral, mémoire ingénieuse, Affin que puisse en rithmoyans accords Tendrir le cueur de Gylon l'impiteuse.
Signes pour congnoistre ung amoureux
Si pour gecter souvent soupirs et pleurs, Si pour veiller en cures et labeurs, Si pour souldain pallir de tainct et bouche, Si pour changer souvent de place et couche, Si pour marcher maintenant tout joyeulx Puys tout a coup devenir doloreux.
Si en ung temps espérer plaisant chose Ou craincte et pour ont deffience close. Si pour avoir tousjours les sens ravis, Si pour aller tost et lent sans advis. Si décliner ses propos et pensées Et scrupuler des choses non pensées,
' Mars.
Si pour fuir tourbes de gens et cours
Est uiig- signal que l'on est pris d'amours.
Croy que je suys amoureux a merveilles
Et que j'en sentz les flammes nompareilles,
Et si tu quers, de qui. Ilellas ! hellas !
C'est de Gylon, ceste noble Pallas,
Dont la blancheur de vermeil colorée
Mérite d'estre en ce monde adorée.
Furtivement elle ravist mon cueur
Qui la poursuyt en une craincte et peur,
Ymaginant jamais ne pouvoir vivre
S'il deffailloit en nolz lieux a la suyvre.
Et toutesfois je n'en approuve pas
Tant seulement la mesure ou compas
De son beau corps, ny les traictz de sa face
Qui chascune aultre embrunist et efface,
Mais quand et quand l'engin * et bonnes meurs
J'estime tant, que pour elle je meurs.
Certainement ceste déesse insigne
Est pour ung roy en toutes choses digne
Et d'imposer loix à tous nobles yeulx,
Car deux n'en a pareilles soubz les cyeulx.
Elle détient mes sens et les possède.
Et les tiendra jusqu'à tant que decede,
Tant qu'il y ait des estoilles au ciel.
Et qu'on verra les avettes sans miel.
Finablement, tant que sera la terre,
Je Faymeray, nul est vivant qui n'erre !
' L'esprit, ingenium. On ne Ifouve ce mot, en ce sens, que deux fois, dans les poésies de Clément Marot, et la première fois dans un sens équivoque, selon la remarque d'Auguis.
De la piqueure de Cupido et des avettes *
Quand Cupido, cest enfant impudique, Sus Hymetlus desroboit les avetles.
Les desrobant, l'une très fort le picque Et de douleur luy faict playes aigrettes, Tant qu'il espand puériles lermettes Et se complaint durement a sa mère.
— D'où vient, dist il, que telles bestelettes Ont Taguillon de picqueure si fiere ?
A quoy Venus en soubzriante chère Respond ainsy ; — Et toy mon enfant doulx Qui es petit, fais-tu pas playe amere Blessure a mort, et non sanables coups?
De Gylon et sa belle seur
J'avois mange d'une sallade Avecques deux petitz poussins
* Ronsard a traité le même sujet dans ses Odes (iv). C'est une imitation d'Anacréon (ode xl). V. les Poésies d'Anacréon et de Sapho... avec des remarques de 3/"'= Le Fèvre (M™^ Dacier), 1681, in-12, p. 209. « Celte ode est fort belle », dit M"'= Dacier. Théocrite l'a imitée aussi, et il semble que Colin se soit plutôt inspiré de la version de Tliéocrite (voir même ouvrage, p. 212).
Dont j'eus la fiebvre aspre et maussade Prest a porter sur les terrins :
Mais Gylon me feist une œillade Et Francoyse mille doulx seings Dont mon mal fist carte virade Et par leurs beaultez je revins.
Qui ne vouldroit estre malade Es mains de si bons médecins !
Pour jouyr on promect l'impossible
Si tu voulois maintenant me baiser Que les tesmoings sont absentz de nous deux Et puys après me souffrir doulx aiser De ce qui est plus doulx et savoureux. Je t'ay promis grandz cas et merveilleux, Lesquelz tu as nomme de peu d'avoir.
Pensant que soys faulx et malicieulx Et qu'en ma foy se cachast decepvoir ; Mais je te pry myeulx regarder et veoir. (Conseille toy de rechef et croy, Dame, Que ce que n'ay ny veu, ny peulx avoir, Je te donray, si tu estainds ma flamme.
Nul vent si froid que Gylon
Ung jour Gylon alloit dessus les champs
Par ung grand chault, si chault et plein d'encombre
Que les oyseauls en desusoieiit leurs chaiitz,
Et tout gregail en estoit mat et sombre.
En grosse alaine, elle souhaictc Tombre
Ou quelque vent du gracieux zephire
Pour rafreschir la chaleur qui l'encombre :
— Helas ! dit-elle, helas ! o très doulx sire,
Auras- tu poinct pitié de mon martyre ?
Il hiy respond : — Que veux-tu, noble dame ?
Phebus me brusle et ne veult que respire.
Je ne sçaurois faire plaisir a ame ;
Mesme Eolus ^ nostre prince se pasme
Et si ne peult souffler ny respirer.
Oyant cecy. ung remedde j'entame
Et dis au vent : — Prends mon gros souspirer
AUaine afflat, et puys les va spirer
Dessus Gylon, la belle créature.
Que son beau tainct ne se puisse empirer.
Car c'est le chef des œuvres de nature.
Zephire adonc, content de l'ouverture,
Print mes soupirs et les souffle sus elle.
Lors elle dist : — Voycy vent a mesure
Mais il est chault comme ardante eçtincelle !
Zephire encor luy dist : — Saches, très belle.
Que je l'ay pris es soupirs doloreux
D'ung amoureux de grâce solennelle.
Mais je suys moult esbahy ce maist dieux
Dont maintenant ung si frais vent tu veulx
Pour rafreschir ta précieuse face,
Veu que tu as de coustume, en tous lieux,
D'entretenir yvers, vents, neige et glaces.
' Eole, dieu des vents, ef. fils de Jupiter.