‹ Les Poésies de Germain Colin Bucher, [poète] angevinChapitre 6 sur 31 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Myeulx mourir que donner ce qu'on a de sa dame

Tu me requers certes petites choses, Que je te donne une part de mes fleurs ; Très voluntiers, et gyrofles et roses Je t'envoyrois, et trop plus grands faveurs ; Mais elles ont racines et odeurs Dedans mon cueur si très enracinées Qu'on ne sçauroit les partir si ne meurs, Car puys troys jours Gylon les m'a données. Mais si tu quers de mes tendres années L'abrègement, commende et je feray Qu'elles seront briefvement terminées Et de bon cueur, pour te plaire, mourray.

Gylon refusant les dieux d'Amour

Les dieux au ciel contemplant ta beaulte Telle qu'au monde il n'en est de pareille L'ung- d'eulx te dist, dig'ue de royaulte ; L'autre, plus hault te spécule et merveille Et dist aussy que Jupiter ne veigle Sus tante grâce et n'en est amoureux, Qui est celluy que l'Amour desconseille, Pourquoy jadis fut il tant chaleureux

D'Europe et Lede *, et ores si frileux.

Geste cy vainctq d'honneur, beaulte et grâce

Lede et Europe. 0 le dieu bien heureux

S'il jouissoit de si plaisante face !

Sur ce propos, Amours faillit en place

Et respondit : — Il est vray, mais jadis

Vierges estoient amoureuses de race

Et nulz amours en estoient escondis ;

Mais ceste cy en ses sens erudis

Est si très fiere, aspre, cruelle et dure

Qu'elle diroit au dieu de paradis :

« Fuyez vous en ! car d'aymer je n'ay cure. »

XG Nul soing ny cure en ce monde que servir Gylon

Que me chault il du Turcq et de tous roys, Que me chault il des guerres des humains, Que me chault il des superbes arroys De l'Empereur ny des gloutons germains, Que me chault il de l'orgueil des romains Mys en dechef et subjecle ruyne?

Que me chault il qui perde pieds ou mains. Que me chault si le ciel se bruyne, Que me chault il de peste ou de famine, Que me chault il de Paris, Biais ^ ou Tours, Que me chault il si tout le monde fine, Ne si les droictz se observent a rebours?...

* Europe et Léda.

' Blois.

Il ne me chault que de vivre en Amours. Tout mon soucy en une se repose.

C'est toy, Gylon, ou je prends mes beaulx jours Quand les vertus je rithmoye et compose : C'est toy, déesse, ou tout mon bien s'expose. Tu es mon soing, ma cure et mon esmoy ; En te servant Amour je présuppose Ung jour prendra par toy pitié de moy.

En heur suyvy, en malheur asservy

Quand je tenois des biens a grand foyson : Prez, boys et champs, vignobles et préaux, Rentes et sens \ et pompeuse maison Toute d'azur et d'or jusqu'aux carreaux, Perles, saphirs, dyamans et rubis, J'avoye alors des amys a monceaulx, Prestz a me plaire en tout, fust blanc ou bis. Lorsque j'estoys découpant le velours.

Faisant sus mule un Rominagrobis Tout parfume de musc en mes atours.

De binjouyn et de larme de myrrhe, Chascun venoit me donner des bons jours, Se ofTrans a moy plus qu'on ne sçauroit dire. Tous les matins on veoit à ma porte

' Sic pour cens.

Tourbe de gens assez pour ung grand sire ; Seul me louoient, seul me honoroient, en sorte Que seul sembloys digne de Renommée.

Mais quand malheur a use de main forte Et que ma table a este affamée Chascun me fuyt et me monstre du doy.

Quand la chevance est du tout consommée L'amour se pert et n'y a plus de foy.

A ung bon et maulvais escripvain

Sy Damien

De peu ou rien

Attend grand bien, Nécessaire est que sa pleume naive Travaille ung peu et que l'art elle ensuyve

Dont l'entretien

Est le moyen

D'avoir soubstien De toutes gens que les vertus honorent, Car travaillant les pauvres gens se dorent.

Au père de Gylon

Tu te donnas premièrement aux Muses Qui a Pallas te sacrèrent après.

Pallas depuys, par sciences infuses, Ta faict amy de Juno si depres, Que tu en as louanges et bons heurs De plus grand prix que baulme ny cipres. Mais, a Juno n'en donne les honneurs, Tiltres, mercis, ny palmes glorieuses Pour ne irriter Pallas et les Neuf Seurs Qui seulles font les richesses heureuses.

Amour et saigesse différent

Pour Dieu ! Gylon, le cas me soit remys Si quelque foys peu discret je te semble. Car, a grand peine, il est a Dieu permis D'estre amoureux et saige tout ensemble.

A maistre Anthoine Le Devin, seigneur du Tronchay

J'ay eu souvent la pensée doubteuse Pourquoy tousjours ung amanl est instable, Veu qu'amour est chose tant précieuse Et bien souvent tant requise et sortable ; Car sans amour le monde prendroit fin.

Qui en sçauroit la cause ? elle est notable. Je te supply, dy la : tu es devin.

Responce a luy-mesmes

Jadis, des le commencement Que Dieu feist l'homme à sa figure, Il maria ensemblement Le Ciel avecques ' dame Nature, Qui eurent de leur geniture Amour filz, si bien le recorde, Et deux filles de bonté pure, C'est assavoir Paix et Concorde, Lesquelles, par miséricorde, Dieu nous transmist ça-bas en terre.

Mais, par nos picques et discorde, Par le heurt de civile guerre.

Par nostre envie et cueur tricherre Nous ne les peusmes comporter.

Dont place ailleurs allèrent querre Et Amour aux cieulx habiter.

Vêla la cause, sans doubter.

Qu'un homme amoureux devenu Ne se peust au bien arrester Ny en son sens estre tenu, Car il est tant circonvenu Cerchant cesle amoureux essence.

Qu'il n'a povoir grand ny menu Et ne sçait qu'il dist, faict ou pense. Pourtant que ceste influence Le régit, gouverne et domine.

Sic.

Dont je conclu, en conséquence, Que l'homme a grand tort s'extermine Sur sa seur, sa femme ou cousine, Que leur climat force d'aymer ; Car ce que le Ciel détermine Ne se doibt jamais reprimer.

A ce Devin pour deviner encore

Entre les bouts de mon premier sommeille

Ceste nuyct je m'esveille, Et voy descendre entre nue et soleil

Homme qui m'esmerveille.

Acompaigne d'ung train le nompareil ;

Escoute la merveille.

Premièrement, venoit fraulde celée, Maincts ris fainctz et couvers.

Regards coupez, querans air et volée Et signaulx à l'envers;

Plaincte a confort semblant estre colee Et jeunesse en travers.

Apres, passoit douleur emmyellée, Aguetz blancs, bruns et vers,

Sus espérance encore ensorcelée.

Désirs tous entrouvers.

Licence vague, a tous vents arolee, Plaisir rendu couvers.

0 toy qui as de tout bon sens recueil

Dont chascun se conseille, Dy quel seigneur peult estre et quel accueil

Fault que luy appareille Si plus me vient donner ung tel refveil,

Quand mallade sommeille ?

XGYIII

En ung amoureux désir la peine se prend a plaisir

Avec ung ris je trespasse et deffine

Qui en tel feu ma fine Et prends la peine a plaisir et a jeu,

Venant d'ung si hault lieu .

Jamais desdaing ny manière cruelle.

Que je congnoisse en elle Ne troubleront, ny de nui et, ny de jour.

Si beau désir d'amour.

Et si, premier, moy mesme je n'oublie

Le penser qui me lie, Ne changera mes doulceltes pensées

Tant grief soient offensées ; Mais dureront, car telle servitute

A grand humeur repute El grâce rends a Amour que de telle

Mon cueur il estincelle ; Prenant a gre ma mort comme doulx basme.

Car pour si belle Dame Jamais amant sans honneur ne mourra

Si grâce en amour a.

A la paresse de l'escripvaiu

Or, dictes, maistre Françoys, Me layrez vous en ung si beau chemin,

A l'appétit d'ung surcroys Que l'abbesse a mys sus le parchemin

De cinq ou de six tournoys?

Ne voulez vous plus estre mon cousin

Et m'ayder en ces destroys ?

Beau sire ! allons tout droict, voyez la fin ;

Vous aurez a vostre chois Grand feu, draps blancs, belle hostesse et bon vin.

A quelqu'une

Si j'ay menty quelque journée Excuse moy je te supplye.

Et soit Toffence pardonnee Car qui diffère, pas n'oublye.

A ung quidem, nouveau secrétaire

Sueurs, peines, travaulx Et veigles assidues

Te donront monts et vaulx

Et grâces prétendues.

Mais personnes tendues A leur plaisir et vivans mollement

Se voirront confondues Et n'auront pas des biens facillement.

CTI

A Gylon

Ce que hier au soir erreur mist en obly A ce matin Amour la souvenu.

Celluy n'est pas un^' petit annobly Qui est vers toy a tard le bien venu.

cm

A ung amy desguise

Si vostre sens peult dominer aux astres Vous gaignerez a perdre grandement, Et monterez peult estre es Iiaultz théâtres Dont la descence a grand accroissement.

Mais j'ay grand peur que vostre entendement Congnoisse trop ce qui nuist a congnoislre, Et que cherches fin au commencement En lieu ou nul des deux peult apparoistre.

S'ainsy povez parvenir et accroislre, Très aise suys de vostre changement, Ja que le cueiir se complaist en son cloistre D'avoir aymc si malheureusement.

Bon prou vous face et vaille longuement !

Et plus beaucoup que digne n'est l'eschange,

Je porteray le tout paciemment

Tant que vous mesmes appettez qu'on m'en venge.

A Cupido

Qui es tu, dy, qui m'enflammes? — Amour. Qui te produyt en moy ? — Plaisant figure. Qui te nourrist? — C'est espérance et paour. De quel appast? — De cueur vain et sans cure.

— Que portes tu pour deifence et armeure ?

— Feu tout grillant. — Et qui te meine ? — Erreur. Qui te poursuyt? — Tout sexe de nature.

Que leur promectz? — Toute pure doulceur.

— Et qu en ont ilz ? — Pénitence et douleur.

— Doncques es tu fallacieux et faulx?

— En doubtes tu? regarde a ma couleur, Je suys faulx Dieu abusant les loyaulx.

— Est il ainsy, cause tu tant de mauix ?. Or aille a toy qui y prendra fiance

Je ne veux point suyvir si grands debaulx, Sorts de mon cueur, prends ailleurs alliance.

— Non feray pas. Je te hay a oultraiice Et soustiendray Gylon en ses rigueurs.

— Ha ! Gupido ! que te vault ma souffrance Puisque tu perds la gloire en mes langueurs ?

Pasiphe ' a Cupido

Pusque tu as mon cueur voulu soubslraire En l'amour d'ung thaureau,

Change ma Voix pour blandir et l'attraire En ung mugir esgau.

Dicton

Qui deux fois se marie Vient a blasmer aultant que cestuy la Qui se remect au gouffre de Scilla

Quand la mer est marrie.

' Pasiphaé, fille du Soleil et femme de Minos. Vénus irritée contre le Soleil de ce qu'il l'avait fait surprendre avec Mars, inspira à sa fille de la passion pour un taureau. Pasiphaé mit au monde le Minotaure,

A quelque personnaige en crédit

Ou bien ou mal j'en vouldroys estre hors, Car d'espérer si longtemps une chose C'est martirer le cueur, l'ame et le corps D'une langueur qui jamais ne repose.

C'est vendre cher largesses a remors, C'est renfermer la grâce bien desclose Qui n'apetisse au Seigneur ses trésors Et agrandist cil sus qui il la pose.

Je vous supply, acomblez vos effors A ce coup cy, car quoy qu'on en dispose, Plaisir du faict n'a pas tant de ressors Que du failly le dueil tost ne dépose.

Lay a Venus

Persévérant je seray sans changer Car ma fin est preste et délibère :

Souffrir le ducil de sa peine endurée Pour le grand bien de son mal chalenger.

En celle veulx tout mon voulloir renger Car trop myeulx m'est la mort avanluree,

Que ne seroit vie désespérée

Bien que je doy pour souffrir Talonger.

Car le tourment n'en seroit que leiger, Considérée place tant honorée Ou ma pensée est si bien emmurée Que par raison ne s'en peult desloger.

Si le cueur veult a cela s'obliger

Et la chose a confermee et jurée

Pour n'avoir force au contraire asseuree

Que reste plus, fors complaire au dang-er?

Ha ! hy ! Venus, fay ma mort abréger Du mandement et grâce intemeree De ceste la que j'ay tant désirée, Se aultre guerdon ne me peult soulag'er !

Car lors pourray en mort triste plonger La liberté plaisant et bienheuree Que vivant cerche en peine immodérée, Non que ce soit pour d'elle me venger.

Ung dueil sans plus me feroit oultrager Que la louange acquise et comparée Pour me donner vie tant procurée En la me oustant se vint a ladenger.

Tout le point doncq qu'il fault a mitiger La grand langueur aspre et desmesuree Que sa beaulte dans mes os a fourrée C'est que pitio la luy face ronger.

Et qu'elle viieille appeuser et songer Ce que mérite une amour tant pleuree, En saine foy non jamais ulcérée :

Vêla le poinct que j'actens a juger.

A Gylon

L'autre matin, Cupido se leva Devant le jour, laissant Psires ' au lict, Ses armes prys et puys chez toy s'en va, Pour te cuyder renger a son delict.

Mais, par saint Jean ! le follet y faillit, Car te voyant il fut si fort surpris De ta beaulte, qu'il trembla et pallit, Et Youllant prendre il fut luy mesme pris. 0 quel butin ! Trésor de royal pris ! Fille jamais n'eust si belle advanture.

Mais pour garder qu'il ne te soit repris Fay de son arc a tes sourcilz senture Et de sa corde une belle ceincture.

Des traicts dorez, quenolles et fuseaulx, ^Et ceulx de plomb mectz les tous en rompture, Et les envoyé es abysmes des eaux.

De son carcas, feras deux estuiz beaulx Pour conserver tes perfuns et senteurs.

De son brader, chesnettes et aneaulx, Et du chapel, tissu de toutes fleurs,

* Psyché.

Tu en feras aux festes tes honneurs,

Dont tu auras mainct regard et parolle ;

De son bendeau, qui couvre ses rigueurs,

Fay en doubler aulcune baverolle

Et sus tout rien, de peur qu'il ne s'en voile,

Despece luy ses leigers aslerons

Et de leur ploume orne ta couche molle.

Et puy je croy qu'eu paix nous demourrons.

ex

A Maistre Anthoine Le Devin, esleu d'Angiers

La peine que vous avez prise En me cuydant tenir promesse, Myenne est devenue et acquise Par privilège de noblesse.

Et maintenant cela vous doy Qu'en ne payant poinct je suis quicte : Amour a ceste force et loy Qu'en debvant la dette Taquicte.

A Françoyse Bourgeois

Vos beaulx présents sont venuz si a point Que je ne sçay a qui plus suys tenu.

Ou plus a vous, ou plus a la bonne heure; Le tout pense et veu de point en point.

Mon conseil est si perplexe détenu, Qu'a droit juger le meilleur sens demeure ; Mais pour n'en veoir trop la raison transie L'heure je loue et vous en remercie.

A ceste Bourgeoise

Je desirois du fruict,

Vous mandez fueilles et fleurs.

Pour cela il s'ensuyt

Que je perds mes labeurs

Et toutesfoys je dy à tous Qu'on gangne a perdre avecques vous,

Car le seul bien produit

De voz gentilles meurs

A hault faictz nous induyl

Et amende nos cueurs.

Mais qui pourroit vous veoir chez nous Amour vaincroit en peu de coups.

De Gylon

Voulant Gylon estouffer, une puce Qui menoit guerre a son bel estomac Et ne pensant qu'on la vist a la muce, Son sain descouvre et mect la puce a sac ;

Puys, regardant quelque g-ens entour elle Qui la guygnoient a faire tel eschac, Elle rougit d'une couleur si belle Que j'en devins amoureux tout à trac Et ne fut pas ma peine sinon telle Que d'Acteon voyant Dyane au lac.

0 Cupido ! que tu as de cautelle Pour faire entrer les humains en ton lac !

A Gy Ion

Veulx tu sçavoir ou sera mon tombeau Apres ma mort? non point en terre doulce, Non point en l'air, encores moins en l'eau ; Mais je feray en tes membres ma fosse.

Au seignexir de Vieilleville

Je savoys bien que vous m'oubliriez, Mais je n'osay le vous dire, doublant Que contre moy vous vous marririez.

Si je chargeois vostre promesse tant.

Ne laissez pas a l'accomplir pourtant Vous en aurez tout le miel et la cire,

Que cil qui doibt reçoit en s'aquictant ; Et si cela ne vous povoit suffire, Je me soubzmectz de vous en rendre autant En grands merciz, si je les sçay bien dire.

A l'esleu Le Devin, de la petite Bourgeoise

Or est bien une peine perdue De faire tant pour ceste la Que jamais a moi ne parla Synon de grâce trop vendue.

Pour Dieu ! remonstrez lui cela Que beaulte qui n'est despendue Et mise en broche en saison deue Tard se repend et tost dueil a.

Et si nonne estre veult rendue, Je vous supply n'empeschez la, Car son Amour est ung Scyla Ou maincte pensée est fondue

— Jadis, Amour en desgela '

Plus belle, riche et entendue ; Mais ceste cy s'est morfondue Contre nature et Dieu. Vêla ! '

* Voilà !... Premier mol de la devise de Colin Bûcher : Vêla

que c'est 1

De Gy lo n

Du beau printemps l'honneur en est la fleur,

Et le printemps toute la terre honore ;

Estoilles sont du ciel la resplendeur ;

Et Gylon est qui tout cela décore.

Doncq maintenant si quasy je l'adore

Et mes sens ont en ses os sépulture,

Vivant l'amour qui ses grâces adore

Trop myeulx sentans que vigne en fioriture,

Dictes, Devin, selon votre science

Y ay-je point charge de conscience?

A Gylon

Si c'est trop hault a moy voullu prétendre. Vengez-vous en par ma peine et soucy.

L'amour que porte est liede, douice et tendre Et vostre cueur froid, fier et endurcy. Vous poise au moins de n'y vouloir entendre Et je prendray le refi"us pour mercy ; Car qui ne peult de son bien bien attendre Grand bien luy est de mériter ainsy.

Trêves d'Amours ne vallent rien

Trêves d'aymer cela ne se peull faire,

Car et comment seroit cecy possible

Que le penser se peult du cueur distraire

Sans engendrer une guerre terrible ?

Je vouldroys bien, en ces jours, m'en retraire

Que vostre grâce est tant inaccessible,

Mais le désir qui conduist mon affaire

Croit que plus tost l'eau tiendroit en ung- crible,

Qu'on peult jamais d'ung tel bien se deffaire.

Veu que l'amour est alors plus sensible

Que l'on se cuyde envers luy contrefaire.

Vray que tousjours le pourchas est pénible.

Mais le plaisir que l'on en peult extraire

Ne se pourroit escrire en une bible,

Parquoy je dy que la trêve est contraire

Et qu'elle rend le vincible invincible,

Car de laisser telle emprinse a parfaire

C'est à soy-mesme estre dur et nuysible.

Pour aultruy. A une Dame plus fermée de rains que de cueur

Esse desdaing, nature, double ou ruse Par qui changez si souvent de voulloir?

Si c'est desdaing-, je me trompe et abuse Et me convient de bien faire douloir ; Nature ung peu se supporte et excuse ; Le double doibt se descouvrir et veoir ; La ruse est sotte, et les plus fins encuse. Si vous mectez l'amour a nonchalloir De cestuy la qui de par vous en use Et vous rusez le naturel espoir, Le doubte est cler que deviendrez confuse Et n'en pourrez synon de pis volloir.

Ne faictes doncq pas tant de la recluse Et congnoissez vostre faulte et devoir.

Faict pour aultruy

Trêves d'Amour, ce faulx archer, Qui tyre a ton et a travers, Ou qu'il me rende a celle cher Qui a les yeulx si beaulx et vers.

Car d'aymer, sans mercy toucher, C'est a faire a quelque convers Et myeulx vauldroit aller bêcher Que d'endurer si chaulx y vers.

A la petite Bourgeoise

Vous vous riez, madame la Bourgeoise, De quoy ma plume en vostre amour labeure

— lo4 —

Geste faczon n'est belle ny courtoise Veu qu'en avez gloire et grâce a toute heure. Mais je n'en veulx a vous débat ny noyse Car près du ris les pleurs font leur demeure.

L'acteur a par soy

Quand je pense au martyre

Des traictz qu'Amour me tyre, Je cours soubdain pour la mort convenir, Ainsy cuydant mes dommaiges finir.

Mais quand je suys au pas

Qui est le port, hellas !

Du plus grand mal que l'on sache en ce monde, Si grand plaisir alors en moy habonde,

Que mon ame s'efforce

Contre amoureux escorce, Et me convient demourer au passaige Pour espérer mercy d'un cueur saulvaige.

La vie ainsy me tue

Et mort me restitue.

0 grand misère et dangereux affaire Que vie aporte et mort ne peult deffaire.

A l'esleu Devin

Vous demandez a sçavoir ou je suys :

Je n'en sçai rien, sus ma foy, sans mentir,

Car tous les jours je me cerche et poursuys

Et ne me peulx aborder ny sentir.

Mais enquerez le a Françoyse, la belle,

Qui de rigueur ne se veult repentir ;

Elle en dira trop mieulx que moy nouvelle

Car pour ung- peu du faict vous advertir

El ma emble a moy, ceste cruelle.

Et ne suys plus que la peau d'ung martir.

Mon corps est vuyde et sans cause actuelle

Fors de soupirs qu'on n'en peult divertir

La suys entre, non de moy mais par elle,

Tant loin de moy que de son consentir.

Esse pas bien euvre desnaturelle

Que par ou entre on ne sçauroit sortir?

A son compaignon

De vous a moy, il n'y a pas si loing Que souvenir par le chemin s'esgare.

J'en suys bien seur, mais Testât du besoing Tremblant espoir vouloir qui se bigare Font orendroit que la plume je pare Pour vous prier que de ce vous souviengne, De quoy l'oubly, honte et perte prépare ; Cela j'atens et que tout bien vous viengne.

A son amy

Le temps se doibt prendre ainsy comme il vient. Face son cours tant que vouldra Fortune, Tousjours le Ciel en ung poinct ne se tient : Aulcune foys il monstre sa rancune El se marrist contre qui n'appartient ; L'exemple en est a mainctes genlz commune Mesmes lautoier ' de quoy dueil me retient Au bon d'aller il vous en bailla d'une. Que veult cela? c'est que pas ne convient Juger du jour, avant que veoir la lune.

De Gylon et Cupido

Quand Cupido veit les yeulx de Gylon,

— Jamais, dist il, ne vy femme plus belle ! Quand il sentil son cueur dur et félon,

— Jamais, dist il, n'en vy de plus cruelle I

' Sic. Lautrehier (?) l'autre hier, l'autre jour passé.

Deulx deux encores

Le grand yver Gylon estoit fourrée, Et Cupido luy dist : — Ma belle dame, Je vous supply donnez moy quelque orée Eu vostre faim, car de froict je me pasme ; Voyez comment tremblant et nud je suys. Gylon adoncq, qui craignoit d'avoir blasme Luy respondit : — Franchement je ne puys Si tu ne mets premier tes armes bas.

Lors, Cupido, qu'encores je poursuys, Se desarma et mist jus son carcas ; Puys, en son sein, il se serre et enchâsse Disant : — Voycy pour ce temps ung bon pas Que pleust a Dieu que jamais n'en bougeasse ! Mais, peu après, il la trouva si froide Que sans fouir il y fust mort tout roidde.

A la nourrice

Suspicion se vire Tousjours du couste pire.

Les œufs de Pasques. [A] deux saurs

Tenez, mes seurs, vêla voz œufs de Pasques ; Hz ne sont pas de nos poulies communes, Jamais n'en vint que dix en vingt caraques, Qui sans casser ont passe grands fortunes : Ce sont des œufs ponnuz ' entre deux lunes Dont le moyeul est de telle efficace Qu'Amour s'en paist et en casse les jeusnes. Si, de par luy, ilz sont en vostre grâce, Je demourray, de par vous, en la sienne ; Et vous et luy je diray ceste audace Aurez de rien beaucoup d'estre en la mienne.

A Fraucoyse Bourgeois

Et bien doncq, ma petite seur.

Il ne vous souvient plus de moy?

C'est tout ung, ung oublieux cueur Ne tyre pas grand grâce a soy ; Et s'il en tyre, je suys seur Que la myne est de gros aloy.

* Les paysans angevins disent encore ponnu pour pondu.

Las ! comment peult, en sainte ardeur, Refroidir ung- bouillant esmoy ?

C'est Amour en vostre faveur Qui me trompe a la bonne foy.

A Gylon

Ton grand oubly ne peult estre sans change, Ny mon ardant souvenir sans amour, Changer et perdre est une chose estrange : Aymer en vain sont ténèbres en jour.

Froydeur de foy ainsy te desarrenge, Chaleur d'espoir t'excuse du faulx tour Et touteffois dueil crie qu'on le venge ; Las ! mais tu es jugesse en sa clamour.

C'est jeu bride, la, fault que je me renge ! Assis debout entre asseurance et paoure ; Mais gaing n'auras qui a la perte avange A retenir le fruict de mon labour.

A son compaignon

Qui se pourroit abstenir d'y penser

Le grief seroit bien facile a contraindre,

Mais ne sçay quoy vient le cueur tant estaindre

Que l'on ne peult ce qu'on veult délaisser.

Cru génial plus prest de s'offenser Que le sommet de son bon temps attaindre Et qui languist pour veoir en secret paindre La faincte amour dont il se peult passer.

A son compaiguou

Entre deux eaux voyez mon cueur ardoir, Entre le sang- et le gue de mon pleur Et se noyer es flammes sans plouvoir De mon désir et d'une grand rigueur

0 cas estrange ! a mal de faulx espoir Duquel la Mort a frayeur et horreur, Et qu'elle n'ose ouyr, penser ny veoir Et si guerist par ung mot de douleeur !

Par ung seul mot, on y pourroit pourvoir Et faire miel le fade de mon cueur !

Mais ceste la dont fault remède avoir Tient le voulloir de son povoir en peur.

Pour aultruy. Adieu a sa Dame

Puys que c'est force et qu'il n'y a prudence Qui sçeust a point nostre eslongne arrester, Il vault trop myeulx complaire a pénitence Que d'en mouiller ses yeulx de regretter.

Car le regret Chault et agret Ne fouriiist pas a iiostre soubzhaicter.

Pourtant, amye, attendant mon retour, Esbastez vous a dancer et chanter :

C'est le premier sacrifice d'amour Et qu'on doibt plus exercer et hanter,

Car devisant

A jeu plaisant A tous ennuytz on peult bien résister.

Ainsy, jouant en vostre beau séjour, Le temps a peu tant requis adviendra Que mènerons desduyt a nostre tour Dont après mort encore nous souviendra

Lassus aux cieulx.

Voulez vous mieulx ?

Jamais plaisir plus hauU ne parviendra.

Responce plaintive

Le pis qui soit c'est perdre l'Espérance De veoir jamais ce que plus on désire ; Il n'y a dueil de plus mortelle ouUrance Ny qui plus face ung Amour desconfire.

Or, l'ay-je perdue.

Dont je suys fondue En ung profond abisnie de martyre.

Helas ! ahy ! ou prendrai-je conseil?

Qui me donra des fontaines de pleur Pour arrouser, en mourent, mon cercueil Si ards et sec que les vers en ont peur?

Ordre je n'y voy

Fors tout desarroy Contrariant aux désirs de mon cueur.

Bien voy, bien voy des yeulx de pensement Cil es qui gist l'exploict de mon affaire, Mais je ne peulx le toucher aultrement Ne luy aussy sou pareil gre perfaire.

0 grief pis que mort,

Langueur sans ressort, Dieux de pitié vueillez y satisffaire !

Chanson de l'acteur

Ouvre tes yeulx fortune

Et voy ma grand misère,

Apaise ta rancune

Et mes griefs considère :

J'ay tout perdu, terres, prez et bruyère, Tu as tout pris, tu as tout dissipe ; Je n'ay plus rien qu'uu espérant manière, Encor en suys-jc abuse et trompe.

Si tristesse importune Soubz pacience entière

Te peult faire oportune

Et jQechir a prière, Ne me soys plus tant rigoreuse et fiere, Fay que bon lieur soit pour moy occupe, Heur suffisant et de moyenne chère Qui trop ne soit a joye émancipe.

Ja, sept vingtz foiz la lune

A pris neufve lumière,

Sans que liesse auicune

M'ait este personniere.

Tu tiens ma joye a grand tort prisonnière Je suys au bas de la roc entrape ; Las ! tourne la plus avant ou arrière Que de malheur je puisse estre eschappe.

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