‹ Les poésies de l'enfanceChapitre 50 sur 78 · APRÈS L'AVOIR CONDUIT AU COLLÈGE · texte numérisé non relu

APRÈS L'AVOIR CONDUIT AU COLLÈGE

Dire qu'il faut ainsi se déchirer soi-même, Leur porter son enfant, seule vie où Ton s'aime, Seul miroir de ce temps où nos yeux sont pleins d'or, Où le ciel est en nous sans un nuage encor; Son enfant, dont la voix nouvelle et reconnue Nous dit : Je suis ta voix fraîchement revenue ; Son enfant! ce portrait, cette âme, cette voix Qui passe devant nous comme on fut une fois; Quand on pense qu'il faut s'en détacher vivante, Lui choisir une cage inconnue et savante, Le conduire à la porte et dire : Le voilà-1 Prenez; moi je m'en vais. C'est Dieu qui veut cela

Croyez-vous? Dieu veut donc que noyée en ma peine

16i LES POESIES

Comme cette Madone assise à la fontaine,

Cachée en un vieux saule aux longs cheveux mouillés,

Je pleure, et d'un sanglot croyant troubler le monde,

J'appelle mon enfant pour que Dieu me réponde ;

Mais la porte est déjà fermée à mon malheur

Et tout dit à la femme : Allez à la douleur.

J'y vais, je n'ai rien dit , j'ai salué le maî're ; De la grande maison j'ai compté les fenêtres, Parcouru le jardin, sans verdure, sans (leurs; Oui, c'est bien vrai, l'hiver est la saison des pleurs. Les miens n'ont pas coulé de mon cœur gros d'alarme : J'ai vu pâlir mon fils sans verser une larme. Il pâlissait, le pauvre, en me voyant partir ; Je souriais pourtant, j'essayais de mentir. Dieu l folle d'un chagrin que rien ne peut décrire, Pour endurcir son cœur, j'essayais de sourire ; Mais, aux frissons épars dans mes membres tremblants, J'ai senti que j'aurais bientôt des cheveux blancs. Va, je les aimerai. J'aimais ceux de ma mère. Jeune encore, ils disaient son lot tendre et sévère ; Ses longs cheveux cendrés que je baisais toujours, Sans savoir que ce fût le livre de ses jouis.

Tu baiseras les miens si l'amour me les donne, Si tu sais où j'ai pris cette grave couronne, Quand tu vivrais cent ans, tu t'en ressouviendras, Et par delà nos jours, toi, tu les béniras !

L'avait-il pressenti quand furtif, hors d'haleine, Gomme un agneau cherchant sa mère dans la plaine, Ayant franchi sans peur un vieux mur entrouvert Et bondi pour m'atteindre au sentier découvert, (Tandis que le collège, assoupi dans l'étude, L'avait laissé se battre avec la solitude), Quand ses bras étendus revolèrent vers moi, Et qu'il cria : « Je veux m'en aller avec toi. »

Mais, à peine arrivé jusqu'à l'eau du rivage, Qu'ils sont vite accourus l'ôter à mon courage ! Car ils ont dit : Courage ! en m'arrachant sa main, Et, sans savoir par où, j'ai repris mon chemin,

Quand on dira toujours que je suis trop heureuse Qu'il aura de l'esprit, que l'école est nombreuse, Que les enfants sont fiers d'y grandir loin de nous, Que je devrais bénir mon sort à deux genoux...

Mais j'y suis à genoux 1 car l'angoisse est divine, Et femme je murmure, et mère je m'incline. Hélas ! pour être mère on promet d'obéir, Et mère on n'obéit qu'au risque de mourir.

Vous qui voyez ici tout ce que j'ai dans l'àme, Vous en avez pitié puisque vous êtes femme ; Cet amour des amours qui m'isole en ce lieu, Ce fut le vôtre. Eh bien ! parlez-en donc à Dieu, Sans reproche, sans bruit, douce Reine des mères, Cachez dans vos pardons mes révoltes amères, Couvrez-moi de silence et relevez mon front Baissé sous le chagrin comme sous un affront.

Vous, du moins, Vierge blanche, immobile et soumise, Et seule au bord de l'eau pensivement assise, Les mains sur votre cœur et vos yeux sur mes yeux, Parlez-moi, Vierge mère, ohl parlez-moi des cieux '

Voilà ce qui s'est fait par un jour de décembre, Mois sans soleil ; voilà ce que dans cette chambre, Où je n'entends gronder et gémir que mon cœur, Devant l'heure qui vient et passe avec lenteur

Je retrace de lai, pour m'aider à l'attendre, Jusqu'au jour, jour de vie, où je pourrai l'entendre; Devant mon jeune maître alors je me tairai, Il parlera... mais moi, je le regarderai.

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