L'IDIOT
A MADAME PAULINE DUCHAMBGE.
Avec l'aube toujours ta plainte me réveille, André! toujours ton nom tourmente mon oreille; Car, toujours sans pitié, persécuteurs enfants, Vous brisez son sommeil par vos cris triomphants.
Il dormait. De la nuit la fraîcheur salutaire Peut-être dans son sein versait un songe heureux : Quel autre bien attend l'orphelin solitaire?
Son réveil est si douloureux!
Dans le sommeil, du moins, l'oubli vient, le sort change; Là, couché sur la terre où le soleil a lui,
Qui sait s'il ne voit pas un ange
Sourire ou pleurer avec lui !
Pourquoi faire envoler son erreur décevante? Regardez, inhumains, cet être languissant, Comme un chevreuil blessé que la meute épouvante, Essayer, pour vous fuir, un effort impuissant.
Eh! que vous a-t-il fait? laissez passer sa vie
Sous le nuage triste où Dieu l'enveloppa;
Il n'a plus sa raison que le malheur frappa.
Mais votre voix est dure, et tout ce qu'il envie
C'est l'indulgent silence; il parle au malheureux,
Il assoupit l'éclat de vos rires affreux.
Quand vous l'avez blessé de vos cruelles armes,
André frappe son cœur où s'amassent ses larmes :
L'homme pour tous ses jours en apporte en naissant;
C'est le calice amer où son orgueil s'abreuve :
Bientôt, jeunes railleurs, vous en ferez l'épreuve,
Et le plus gai de vous s'en ira gémissant!
Vos teints de fleurs, vos jeux, votre éclatante joie,
Voire âge audacieux qui croit régner toujours,
Du temps qui raille aussi seront bientôt la proie :
Vous serez vieux dans quelques jours.
Des vieillards assis sur les places,
A l'ombre des ormeaux vivaces,
Qu'ils y plantèrent autrefois, Vous aurez la langueur et les débiles voix; La vie, à vos regards, retirera ses flammes, Vous croirez que l'oiseau vous refuse son chant; Quelque chose d'amer coulera dans vos âmes,
Car vous direz : « Je fus méchant! »
Dieu plaindra du roseau le naufrage rapide, Qui fait en tournoyant rire les matelots, t Qu'eût-il vu, disent-ils, dans son destin timide? Il eut bordé la rive et caressé les flots. »
Triste un jour comme André, je suivis sa détresse; Loin de la ville heureuse elle nous égara. L'église du coteau fit rêver sa tristesse ; Il salua l'église, et puis il soupira.
Chancelant et courbé sur son appui de frêne, Il s'arrêtait pensif, il cueillait une fleur ; Et du jeune idiot la mousse et le troène Couronnaient la pâleur.
Le vent qui passe et courbe la verdure Etonnait son oreille; il cherchait ce murmure,
Et comptait sur ses doigts le brisement égal De l'eau dans les cailloux épurant son cristal. Le jeu d'un papillon qui planait sur sa tête
Le fit rire et tourner longtemps; Il agitait ses mains avec un air de fête, Et puis il oublia l'envoyé du printemps : 11 dansa. Pauvre André! la lointaine musette Lui disait que la danse avait frappé ses yeux; La mémoire entendait, mais l'âme était muette;
Le danseur n'était point joyeux.
Sa faiblesse inclinée au bord de la fontaine
Y suspendit mes pas; Seul, à quelque ombre aimée il racontait sa peine,
Car il chantait tout bas.
« Peut-être, me disais-je, heureux sous sa couronne Plus légère à son front que le bandeau d'un roi, Il rend grâce à l'air libre et pur qui l'environne, A l'image d'un homme il sourit sans effroi. » Tout à coup de ses fleurs la parure éphémère D'un souvenir aigu sembla le déchirer; 11 étendit ses bras en s'écriant : « Ma mère! » Et plus faible et plus pâle il s'assit pour pleurer.
Dans le ruisseau longtemps je vis tomber ses larmes; A leur chute rapide André trouvait des charmes Et curieusement les regardait couler.
La pitié m'oppressait ; je ne pouvais parler.
• André! lui dis-je enfin, retourne vers la ville;
Ne crains-tu pas la nuit passée hors des remparts?
Vois-tu les habitants rentrer de toutes parts!
Va! pauvre agneau perdu, cherche au moins un asile. »
Alors, sans me répondre, il reprit son chemin,
Il était sous ma porte assis le lendemain.
D'un air doux et stupide il m'offrit une feuille
De la guirlande encor pendante sur son front.
Ah! le présent du pauvre est digne qu'on l'accueille :
Dieu veut qu'il soit sauvé d'un douloureux affront;
Et j'offris à mon tour l'espoir de l'infortune,
Ce métal où le riche attache le bonheur.
L'enfant mit la main sur son cœur, En détournant les yeux de l'offrande importune.
€ André, pardonne-moi! » lui dis-je. 11 me sourit. Que ce touchant effort renfermait d'amertume!
Quand de pleurer toujours nos yeux ont la coutume,
Dans leur sourire encor le malheur est écrit.
Et moi : « Veux-tu venir? veux-tu changer ta vie,
Enfant, veux-tu voyager avec nous?
Tu verras d'autres cieux : va! tous les cieux sont doux; Ils cachent tant d'espoir! Les fleurs te font envie : Viens; partout la rosée y répand sa fraîcheur. Tu ne dormiras plus sur une pierre humide; Et comme à des ramiers le passereau timide Se donne, tu suivras, notre essaim voyageur : Veux-tu? » Ses yeux erraient ; j'y vis paraître une âme : Tout son être mourant soudain se ralluma. Vous allez juger quelle flamme Dans ee cœur éteint s'alluma.
Un signe prompt m'attire sur sa trace; Il monte vers l'église, il a franchi l'enclos
Où d'humbles croix, d'humbles fleurs, tout retrace
D'objets aimés l'invisible repos.
Sur une tombe, à genoux, hors d'haleine,
André s'étend, l'enferme dans ses bras; Puis, avec un accent que l'on devine à peine, 11 se lève, en criant : « Ma mère! tu viendras! »
Mais, épuisé par cet élan ten'ible,
Cachant ses yeux dans l'herbe du tombeau, André s'endort comme un enfant paisible Qu'a réveillé quelque importun flambeau.
Vous que je ne hais plus, car vos yeux sont humides, Des pleurs d'un insensé vous voilà moins avides. Oui, croyez-moi, le cœur survit à la raison; C'est là que se retire un reste de lumière
Qui doit échapper à la terre.
Toujours d'un dard moqueur on y sent le poison!
0 mes jeunes amis, prenez bien sa défense! Nés sur le même sol, charmez sa longue enfance; Sous vos toits généreux qu'il entre quelquefois. Enfants, ne raillez plus ses naïves chimères, Eveillez sur son sort la pitié de vos mères; Et, quand je serai loin, rappelez-lui ma voix, Cette voix triste et douce à l'indigent timide : Le pauvre aime l'accent ému de sa douleur. Vous-mêmes, écoutez-la; souvent un humble guide Peut en nous éclairant nous conduire au bonheur.
Qui ne veut le bonheur? l'homme, dès qu'il respire, Le demande au breuvage à ses lèvres promis;
Plus tard il le demande à des songes amis ; Hélas 1 il le demande encor quand il expire
André l'attend aussi, comme un frêle arbrisseau Jeté sur un terrain aride, Sous Tardent soleil qui le ride, Attend la fraîcheur du ruisseau.
Sa jeunesse se fane et tombe Sans éclat, sans sève, sans fruit, Et, loin du monde et loin du bruit, André l'attend sur une tombe I