LA SUITE DU VIEUX CRIEUR DU RHONE
Ce n'était plus quand l'été se couronne De rayons d'or, de pampres et de fleurs; C'était au temps où l'hiver s'environne De longues nuits et de mornes couleurs. Ce n'était plus quand la voix lamentable Cria partout l'enfant sans l'obtenir; Mais aux mères toujours ce triste souvenir Apparaissait lugubre et redoutable.
Celle que l'on crut morte en ses cris superflus, Qu'on emporta le soir, de larmes épuisée, Elle vit; mais, semblable à sa plainte brisée, Sa mémoire au malheur ne se réveille plus; La moisson, le rivage et le Rhône rapide,
Dans ses esprits confus ne viennent plus s'offrir Ainsi se trouble une eau limpide, Dont la source va se tarir.
Ses yeux sans s'étonner ont revu sa demeure, Où la foule a suivi ses pas ; On l'entoure, on frémit, on pleuro :
Elle seule ne pleure pas. t
Dieu la bénit d'un long délire :
Son fils est là, dit-elle... il dortl Elle a rapporté son sourire A son fils que Ton cherche eneor.
Balançant un berceau, dans ses nuits rigoureuses, Seule, elle dit encor : « Les mères sont heureuses 1 » Seule, elle ne sait plus son malheur si récent; Calme, elle n'offre à Dieu qu'un cœur reconnaissant. À travers le rideau que sa main vient d'étendre, Elle entend respirer l'enfant dans son sommeil. Qui voudrait l'arracher à cette erreur si: tendre ? Elle écoute son souffle, elle attend son réveil. Ah! ne soulevez pas ce rideau qui l'enchante, Pareil au voile épais tombé sur sa raison,
L'enfant, s'il vit encore, est loin de sa maison; Et près d'un berceau vide elle prie... elle chante !
Dans sa vague tristesse, on la voit tout le jour, Et, sans nous reconnaître à peine, Contre son sein bercer une ombre vaine,
Et lui parler avec amour.
Durant la nuit, tranquille et demi-nue, Auprès des feux négligés et mourants, Elle charme sa veille, au berceau retenue, En regardant courir les nuages errants.
Un soir, la lune absente abandonne la terre
Au sombre autant qui règne avec fureur; Des éléments la lutte austère
Glace les sens d'une muette horreur.
On ne voit plus que de faibles lumières;
Les chiens hurlant menacent les chaumières;
L'eau dans sa chute entraîne l'arbrisseau.
De cette mère, immobile et charmée,
La faible main s'endort sur le berceau, Que semble suivre encor sa paupière fermée.
Pnixî elle dort pour la première fois Depuis le jour, éteint dans sa raison perdue, Qui la laissa sur la terre étendue, Sans souvenir, sans larmes et sans voix. Mais l'ouragan, dont gémit la nature, Semble jaloux de cette longue erreur; Dans son sommeil il souffle la terreur, Et de son sein réveillant la torture, Y jette un cri dès longtemps expiré :
t Rendez, rendez l'enfant dans la foule égaré! » Comme l'écho frappé d'une clameur terrible, Sa raisor qui renaît répond au cri d'effroi : « Rend*-, rendez l'enfant! rendez... * Réveil horrible I Ce berceau découvert, il est vide, il est froid I
Pale, muette, en ses larmes glacée,
Elle repousse et combat sa pensée;
Puis elle dit, en se cachant les yeux : <r Je reconnais la terre, et j'ai perdu les cieux! — Dieu des mères! mon Dieu! vous savez s'il respire a Rendez-le, guidez-moi... je ne sais où... j'expire'
« Il n'est plus là... je n'y peux plus rester. « Eh bien ! puisque la mort ne veut pas m'arrèter,
« J'irai, parles chemins, traîner, finir ma vie! » Et le jour, sur la neige, on reconnaît ses pas. Elle était douce cl faible ; on ne l'observait pas,
Et personne ne Va suivie.
Dans les sentiers déserts Dieu seul l'entend gémir; Mais l'aquilon a cessé de frémir.
Elle marche, elle dit : « Je veux voir la chapelle
« Qu'au temps de la moisson j'embellis une fois ;
« Où mon fils... jour trompeur qu'à présent tout rappelle!
« Sur ma voix, qui priait, voulait former sa voix.
« J'y porte son berceau, c'est mon dernier hommage,
« Douloureux pour sa mère, inutile pour lui ;
« Ce n'estplus qu'un tombeau que j'y vois aujou ''hui,
« Et dans mon âme en deuil j'offrirai son image.
« Des fleurs. ..jen'enaiplus... Ah! j'aitroppeude temps;
« On meurt jeune sans l'espérance :
« Mais, tant que je vivrai, fût-ce jusqu'au printemps, « J'y viendrai cacher ma souffrance ! »
Alors un vieux pasteur, triste de souvenir, Prend le berceau léger qu'il promet de bénir.
Une autre femme approche en sa misère criante,
DE L'ENKANCE 237
Sa voix n'a qu'un accent qui murmure : t Donnez ! x
Elle indique un enfant aux regards consternés,
Et cet objet voilé la rend plus déchirante.
« Femme ! dit l'autre mère, il faut vous secourir,
« Vous cachez un enfant, sa misère est affreuse !
« Ne souffrez pas pour lui, femme! soyez heureuse;
« Moi je n'ai plus d'enfant... moi je n'ai qu'à mourir! »
Un cri jeune et perçant rompt cette plainte amère,
Et le lambeau s'agite, et le cri dit : « Ma mère! »
Et la mère éperdue a saisi son enfant,
Et l'affreuse étrangère à peine le défend...
Elle fuit; elle roule au bas de la montagne,
Et, comme un noir corbeau, se perd clans la campagne.
La mère véritable écarte les lambeaux ;
Ses yeux longtemps éteints, pareils à deux flambeaux,
S'allument :« C'est mon fils!... qu'il est pâle!» Elle tombe:
Sous l'excès du bonheur la nature succombe,
Car on dirait que créés pour souffrir Nous ne pouvons qu'à peine être heureux sans mourir.
Mais l'enfant lu caresse ; il la rappelle, il pleure ; Il arrête son âmo aux lèvres qu'il effleure,
Et son corps délicat, par sa mère entouré. Palpite et tremble encor d'en être séparé. « Ne tremble plus; c'est moii vois-tu; je suis ta mère, « Oh! mon fils! C'est mon fils! regardez-le, mon père; « C'est mon fils ! ce n'est plus son fantôme tromi eur ; « C'est mon enfant qui m'aime et qui vit sur mon cœur I » Le prêtre pour le voir se courbe devant elle : 11 sent couler ses pleurs à son récit fidèle ;
Elle dit tout en paroles de feu.
De baisers, de sanglots son récit se compose ; En vain pour sa vengeance elle bégaye un vœu ; Sortira-t-il du cœur où son enfant repose? Sans doute il a souffert, l'enfant infortuné, Sans doute !•.. 11 vit encor : sa mère a pardonné!