LE ROSSIGNOL AVEUGLE
A MADAME CAROLINE BRANCUU
Pauvre exilé de l'air ! S£:ns ailes, sans lumière,
Oh! comme on t'a fait malheureux !
Quelle ombre impénétrable inoncle ta paupière ! Quel deuil est étendu sur tes chants douloureux ! Innocent Bélisaire ! une empreinte brûlante Du jour sur ta prunelle a séché les couleurs, Et ta mémoire y roule incessamment des pleurs ; Et tu ne sais pourquoi Dieu fait la nuit si lente !
Et Dieu nous verse encor la nuit égale au jour ! \
Non ! ta nuit sans rayons n'est pas son triste ouvraca Tl ouvrit tout un ciel à ton vol plein d'amour ; Et ton vol mutilé l'outrage !
Par lui ton cœur éteint s'illumine d'espoir; Un éclair, qu'il allume à toi horizon noir, Te fait rêver de l'aube, ou des étoiles blanches, Ou d'un reflet de l'eau qui glisse entre les branches Des bois, que tu ne peux plus voir!
Et tu chantes les bois, puisque tu vis encore : Tu chantes : pour l'oiseau, respirer c'est chanter. Mais, quoi ! pour moduler l'ennui qui te dévore, Combien d'autres accents te faut-il inventer !
Un cœur d'oiseau sait-il tant de notes plaintives? Ah! quand la liberté soufflait dans tes chansons, Qu'avec ravissement tes ailes incaptives Dans l'azur sans barrière emportaient ses leçons !
Douce horloge du soir aux saules suspendue, Ton timbre jetait l'heure aux patres dispersés; Mais le timbre égaré dans ta clarté perdue Sonne toujours minuit sur tes chants oppressés! Tu ne sais plus quel astre éclaire tes instants ; Tu bois, sans les compter, tes heures de souffrance,
Car la veille sans espérance Ne sent pas la fuite du te:nps|
Et ton cœur contre ta cage
Se jette avec désespoir ;
Et Ton rit du vain courage
Qui heurte ton esclavage Sur un barreau sanglant que tu ne peux mouvoir. Du fond de ton sépulcre, un cri lent et sonore Dénonce tes malheurs autre part entendus ;
Ton œil vide s'ouvre encore,
Pour saluer une aurore,
Que rhomme n'éteindra plus !
Chante la liberté, prisonnier! Dieu t'écoute. Allons ! nous voici deux à chanter devant lui; J'ai su dire ma joie, et je sais aujourd'hui Ce qu'un son douloureux te coûte !
Chante pour tes bourreaux qui daignent te nourrir, Qui t'on' ravi des cieux la flamme épanouie ; Tes cris font des accords, ton deuil les désennuie; Si ta douleur s'enferme, Us te feront mourir !
Chante donc ta douleur profonde, Ton désert au milieu du monde, Ton veuvage, ton abandon ; Dis, dis quelle amertume affreusa Rend la liberté douloureuse, Pour qui n'en sait plus que le noml
Dis qu'il fait froid dans ta pensée, Comme quand une voix glacée Souffla sur le feu de mon cœur Pour éteindre aussi la lumière D'une espérance... la première Que je prenais pour le bonheur!
Laisse ton hymne désolée, Comme l'eau dans une vallée, S'épancher sur tes sombres jours; Et que l'espoir filtre toujours Au fond de ta joie écoulée !
DE L'ENFANCE 2tt