LA VALLEE DE LA SGARPE
Mon beau pays, mon frais berceau, Air pur de ma verte contrée, Lieux où mon enfance ignorée Coulait comme un humble ruisseau !
S'il me reste des jours, m'en irai-je attendrie Errer sur vos chemins qui jettent tant de fleurs, Replonger tous mes ans dans une rêverie, Où Târne n'entend plus que ce seul mot : << Patrie.
Et ne répond que par des pleurs?
Ciel!... un peu de ma vie ira-t-elle, paisible, Se perdre sur la Scarpe au cristal argenté ? Cette eau qui m'a portée, innocente et sensible, Frémira-t-elle un jour sous mon sort agité?
Entendrai-jeau rivage eucor cette harmonie, Ce bruit de l'univers, cette voix infinie Qui parlait sur ma tête et chantait à la fois Comme un peuple lointain répondant à ma voix?
Quand le dernier rayon d'un jour prêt à s'éteindre
Colore l'eau qui tremble et qui porte au sommeil,
0 mon premier miroir ! ô mon plus doux soleil!
Je vous vois... et jamais je ne peux vous atteindre!
Oh ! qui n'a souhaité redevenir enfant ?
Dans le fond de mon cœur que je le suis souventl
Mais comme un jeune oiseau, né sous un beau feuillage,
Fraîchement balancé dans l'arbre paternel,
Supposait à sa vie un printemps éternel
Et qui voit accourir l'hiver dans un orage,
J'ai vu tomber la feuille, au vert pur et joyeux,
D, nt le frémissement plaisait à mon oreille;
Du môme arbre aujourd'hui la fleur n'est plus pareille»
Le temps, déjà, le temps a-t-il touché mes yeux?
Ou moins, là-bas, dans l'ombre, où par lui tout arrive, Si mes pas chancelants tombent avant le soir, 11 est doux enfuyant Je regarder la rive
DE L'ENFANCE >r,l
Où naguère Ton vint jouer avec l'espoir.
Là, de la vague enfance un regret qui sommeille
Dans les fleurs du passé tout à coup se réveille ,
Il reparaît vivant à nos yeux d'aujourd'hui ;
On tend les bras, on pleure en passant devant lui !
Ce tendre abattement vous saisit-il, mon frère,
Le soir, quand vous passez près du seuil de mon pore?
Croyez-vous voir mon père assis, calme, rêveur ?
Dites-vous à quelqu'un : « Elle était là ma sœur! »
Eh bien ! racontez-moi ce qu'on fait dans nos plaines;
Peignez-moi vos plaisirs, vos jeux, surtout vos peines!
Dans l'église isolée... où tu m'as dit adieu,
Mon frère, donne encore à l'aveugle qui prie ;
Dis que c'est pour ta sœur; dis, pour ta sœur chérie ;
Dis que ta sœur est triste, et qu'il en parle à Dieu I
Et le vieux prisonnier de la haute tourelle
Respire-t-il encore à travers les barreaux ?
Partage-t-il toujours avec la tourterelle
Son pain qu'avaient déjà partagé ses bourreaux ?
Cette fille de l'air à la prison vouée,
Dont l'aile palpitante appelait le captif,
Était-ce une âme aimante au malheur envoyée?
Était-ce l'espérance au vol tendre et furtif ?
Oui! si les vents du nord chassaient l'oiseau débile,
L'œil perçant du captif le cherchait jusqu'au soir;
De l'espace désert voyageur immobile,
Il oubliait de vivre; il attendait l'espoir!
Car toujours, jusqu'au terme où nous devons atteindre,
Jusqu'au jour qui n'a plus pour nous de lendemain,
Le flambeau de l'espoir vacille sans s'éteindre,
Comme un rayon qui part d'une immortelle main!
Et lui, voit-il encor la froide sentinelle,
Attachée en silence au cercle de ses jours?
D'une faute expiée est-ce l'ombre éternelle?
Sur ses rêves troublés veille-t-elle toujours?
Regarde-t-il encor, sous sa demeure sombre,
Les fleurs?... Libre du moins, toi, tu les cueilleras.
Oh! que j'ai vu souvent ses yeux luire dans l'ombre.
Étonné qu'un enfant vînt lui tendre les bras!
11 me montrait ses mains Tune à l'autre enchaînées;
Je les voyais trembler, pâles et décharnées;
Au poids de tant de fer joignait-il an remords?
Est-il heureux enfin? est-il libre, est-il mort?
Que j'ai pleuré sa vie ! ô Liberté céleste l Sans toi, mon jeune cœur étouffait dans mon sein; Je t'implorais au pied de ce donjon funesto, Un jour... As-tu, mon frère, oublié ce dessein? + De la déesse, un jour, tu me montras l'image : O Dieu! qu'elle était belle! Arrivais-tu des cieux, Liberté, pour ouvrir et pour charmer les yeux? Dans nos temples d'alors on te rendait hommage, Partout l'encens, les fleurs, l'or mûri des moissons, Les danses du jeune âge et les jeunes chansons, Partout l'étonnement, le doux rire des grâces, Partout la foule émue à genoux sur tes traces !
Et je voulais courir, pour le vieux prisonnier Te chercher par le monde où J'on t'avait revue; Te demander pourquoi, dans nos champs revenue, A bénir ton retour il était le dernier; Doux crime d'un enfant! Clémence aventureuse! Je t'aime : un jour entier tu m'as rendue heureuse!
* Voir, dans le conte en prose des Petits Flamands, le chapitre intitulé : Juste et Agnès en voyage pour aller chercher là liberté. Contes et Scènes de la vie de famille, vol. II., p. 30S.)
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Toi dont le cœur naïf y prêta du secours,
Mon frère, dans mes vœux reconnais-moi toujours :
Qoe jamais sur la vie une grille inflexible
N'éteade son voile de fer' Sois libre, et que le sort content, s?il est possible, N'ajoute plus tes maux à ce que j'ai souffer
On m'arrêta fuyante; et craintive, à ma mère, Je fus. à jointes mains, conduite vers le soir. 0 m p heureuse encor de me revoir,
Sa tremblante leçon ne me fut point amère; Car, de mon front coupable en détachant les fleurs; Pour cacher son sourire, elle baisa mes pleurs.
J'oubliai mon voyage ; et jamais ta souffrance, Vieux captif! et jamais ton doux no Et jamais ton pardon de mon cœur :
Ma mère! et ton beau rêve envolé, belle France! Et la leçon : « Ma fille, où voulez-vous courir? « Votre idole n'est pas où vous pou , e.
« Un flambeau vous éclaire, et vous alliez l'éteindre' « Ce flambeau, c'est ma vie; et je n'ai qu'à mourir t Si vous m'abandonnez. Pour vous, chère ingénue,
DE L'ËlNFANCE 255
« Livrée à des regrets que vous ne savez pas;
« Trop tard vous seriez revenue :
« Vos yeux à peine ouverts égareront vos jours, « Enfant, si près de moi vous ne marchez toujours, t La Liberté, ma fille, est un ange qui vole; « Pour l'arrêter longtemps, la terre est trop frivole. » Hélas! où donc est-elle? En vain j'ouvre les yeux, En vain dit-on : « Voyez! » je ne te vois qu'aux cieux,