A LA MEMOIRE DE THOMAS CHATTERTON
Lecteur ne le juge pas : si tu es chrétien,
crois qu'il sera jugé par un pouvoir supérieur;
c'est à l'égard de ce pouvoir seul qu'il est responsable.
L'infortuné, lorsqu'il écrivait celte épitaphe, ay prié peut-être la veille au soir avec sa mère et sa SOB' il espérait encore, non-seulement la gloire profane, irn encore la gloire divine ; il est pénible de lire dans uïd ses lettres postérieures, datée de Londres, cette phr qui fait craindre qu'il ne se soit suicidé que pour ai cessé d'espérer l'une comme l'autre. A la date dUi» août ^ 770, quinze jours avant le jour lugubre, ilécrn à M. Catcott : « Que le ciel vous envoie les consolaUi du christianisme : je ne les réclame pas, car je ne l pas chrétien. »
M. Howitt a réfuté le parallèle qu'on a quelque essayé de faire entre Gilbert et Chatterton ; mais, par i singulière méprise, M. Howitt a confondu Gilbert
te avec un homonyme François-Hilaire Gilbert, dont lous dit, d'après un dictionnaire biographique trop îrement consulté : « Ce Gilbert était âgé dequarantes ans, et n'avait rien de commun avec Chatterton, te, ayant écrit sur l'art vétérinaire et'l'économie ruî; il ne se détruisit que parce que le gouvernement l'avait envoyé en Espagne négligea de lui faire passer fonds sur lesquels il comptait. »
Ju'est-ce que vaut notre gloire posthume ? peuvent dire là-haut les deux Gilbert français et l'Anglais itterton. Je hsais ce malin encore dans l'admirable e que vient de publier M. Villemain : « M. de Chaiibriand est-il assez sincère lorsque, affectant de socier aux dédains de son père pour les opinions en lit et la gloire des lettres, il ajoute : « Je ne sache is dans l'histoire une renommée qui me tente? allùt-il me baisser pour ramasser à mes pieds et à on profit la plus grande renommée du monde, je ne 'en donnerais pas la peine. »
, Villemain nous rappelle aussi qu'à l'âge de dixans, dans un accès de mélancolie plus analogue à î de Werther qu'à celle de Chatterton, l'auteur futur \ené avait projeté un suicide et avait même bourré de s balles un vieux fusil de chasse dont le chien usé [ait ordinairement trop vite et qui, heureusement, ne it pas cette fois, quoique le jeune rêveur eût frappé emment contre terre le bout de cette arme. Quarante es plus loin, nous suivons en Angleterre M. de Chaibriand émigré, et qui, sans autre ressource que sa tie, errait à travers les rues de Londres, « dans cette
» âpre métropole du gain, dans ces rues étroites el afl » rées, où, quelques années auparavant, des talents in » gènes erraient la nuit, faute d'asile, mouraient defa ! » ou s'empoisonnaient, faute de secours. » Amoun des contrastes et des oppositions dont sa propre vie remplie, M. de Chateaubriand, ambassadeur du roi
France en Angleterre, se plaisait, au milieu de ses spl deurs tardives, à raconter cette douloureuse épreuve sa jeunesse. Ceux qui eurent, comme nous, l'honn d'être reçus par lui dans son hôtel de Portland-Pla ont conservé une vive impression de la confidence ces jours d'angoisse, où le futur ambassadeur fut { malheureux que Chatterton, car le morceau de pain quel il se voyait réduit avait l'amertume du pain l'exil ^ C'était bien le moment où le suicide eût p excusable, si on pouvait jamais excuser le suicide. ]\ que M. Villemain nous permette d'ajouter à ce qu'il bien raconté lui-même ^, que justement on pourrait! que ce fut à Chatterton que M. de Chateaubriand l'obligation de n'être pas réduit à l'imiter, « étant ap]
1 M. Villemain, dans un style qui égale celui de M. de Chateaubri dit de cette ambassade : « C'était une expiation de la fortune qu' appartenait de peindre et dont il a senti peut-être avec une effi de passion naïve le côté favorable. La pompe officielle, les équipJii les livréess sont peu de chose, comparées aux premières joies d lent; et quand le jeune émigré, errant dans les campagnes voisin' Londres, en 1797, avec un ami qui lui prédisait la gloire, se re( les rêves éloquents de René, il avait dû sentir, au fond du cœui plaisir de création et d'espérances que n'égalerait pas un jour l'orl de ses succès diplomatiques et encore moins la satisfaction un frivole de son titre d'ambassadeur et de l'affluence à ses soirée réception. » P, 284.
2 La Tribune moderne : M. de Chateaubriand^ par M. Villen chapitre v.
ns le comté de Suffolk près d'une société d' antiaires qu'il devait seconder pour le déchiffrement de elques manuscrits anglo-français du douzième siè- !. » Or, qui avait mis à la mode cette littérature réjective, où les deux langues sont encore deux sœurs îlles ? Ce même Chatterton, qui ne se fût pas tué si société comme celle du comté de Suffolk avait eu ars à sa précoce érudition archéologique. ! service rendu à la gloire littéraire de la France, la personne du beau génie qui allait lui ouvrir tout Duveau monde de poésie, me ferait regretter d'avoir 'op sévère envers Chatterton. Mais je ne puis que er, au nom de la dignité des lettres, ce que j'ai dit ailleurs, en racontant mon pèlerinage à l'église e-Marie de Bristol*. Chatterton inspirerait une franche sympathie si nous pouvions oublier l'offre B de son talent à toutes les causes qui auraient i le payer, — si surtout, entre autres torts, il n'avait lui de manquer à la reconnaissance jusqu'à immosa satire ceux-là même qui, comme M. Beckford, nt été ses bienfaiteurs. Or , ce tort-là est grand et ^e la pire de toutes les démences, celle des mauvais s. Je ne voudrais pas faire le Philinte littéraire : si ime de lettres a le miel de l'abeille, il en a aussi Ulon. Heureux qui n'a pas sur la conscience quelcritiques et quelques innocentes épigrammes! mais us innocentes deviennent les plus odieuses, quand lit va blesser la main qui fut tendue à votre jeunesse.
Irlande et le paye de GalUt, t !•% p. 94.
11 n'est que trop, hélas! de ces natures chagrines d fiantes, envieuses, à qui une fausse fierté persuad (f le bienfait est une injure, une humiliation. Il n'estq trop de ces pauvres honteux de la littérature qui un état de leurs infortunes plus ou moins réelles; il,'< que trop de ces orgueils envieux qui acceptent tout service comme un dédommagement au-dessous de e supériorité méconnue, et règlent sournoisement o compte courant avec eux au moyen de quelque ptîi anonyme.
Ce n'est pas après avoir lu le livre où M. Ville a sévère quelquefois pour M. de Chateaubriand lui-nn défend si bien tous les principes d'honneur, qu'a sent disposé à les abandonner, même dans une é>q assez indulgente pour les lâchetés littéraires et 1 . chetés politiques.
'n l'année ^780, un jeune homnne, né à Possagno, s l'État de Venise, arrivait à Rome avec le projet d'y Jier les arts du dessin et de la gravure, chez un des (très alors en renom. Client de la riche famille des terij ce jeune homme obscur n'avait pas quitté ses Tîiers protecteurs sans apporter quelques lettres de )mmandation pour les illustrations et les puissances la capitale du monde chrétien. « Laquelle de ces res rcmettrai-jc, — la première? » se demandait-il )arcourant les adresses; « en voici une pour il signor pato, une pour M. Gavin Hamilton, une autre pour
Excellence monseigneur Zuliana, l'ambassadeur de '6 république... J'aurai toujours le temps de voir les itres étrangers et d'aller faire d'humbles courbettes 5 les grands seigneurs; voyons d'abord le maître t j'ambitionne de devenir l'élève. »
e jeune Vénitien se fît conduire chez Volpato.
iovanni Volpato, connu longtemps sous le nom déé de Jean Renard , était à la tête de cette brillante
école (le gravure d'où sont sortis tant d'élèves illustre Ce n'était pas un maître moins distingué dans tous !• autres arts du dessin. Ce burin si pur et si net, cette ii telligence si parfaite dans les tailles et la pointe sèche cette vigueur, cette précision, ce relief que vous admin dans les estampes signées Raphaël Morghen, c'est ai leçons de Volpato, son maître, et à l'imitation de !i| manière que vous les devez.
Lorsque le protégé des Falieri fut introduit dans l'at lier de Giovanni Volpato, celui-ci, qui dessinait d'apr le modèle, voyant entrer un jeune homme, se contenu de le prier, en quelques mots pleins de bienveillance, ( vouloir bien, à moins qu'il ne fût amené par une affaiii urgente, excuser sa préoccupation d'artiste, et lui pcit mettre de terminer l'ensemble de sa figure. Le jeui homme, plus discret, voulait se retirer, un peu contr, rié d'avoir mal choisi son heure : Non , non , monsiet< ^ reprit Volpato en lui faisant signe de demeurer; si vo,^ n'avez pas le temps d'attendre, la courtoisie m'oblige ( d'interrompre mon travail. u
Le jeune homme fut trop heureux de la permisse ^ et , debout à quelque distance du maître , il parcour, j d'abord l'atelier d'un regard religieux; mais un s^u objet ne tarda pas à fixer et à absorber toute son atte i;t lion.
Le modèle qui posait devant Volpato était une jeui i fille qui avait à peine dix-sept ans; il était impossil ^ d'imaginer une physionomie plus vive et plus piquant m des formes plus sveltes et plus gracieuses, une figUif, mieux en situation. Sa tunique grecque et le masqiin
l'elle tenait au-dessus de sou visage indiquaient l'elle voulait représenter Thalie ; mais l'intelligence et finesse de son sourire, la douce moquerie qui errait ir ses lèvres vermeilles, et je ne sais quelle atmosphère ileste répandue autour de sa personne, auraient pu ire croire, au temps de Rome païenne, que c'était la use comique elle-même descendue de l'Olympe. Le jeune homme ne pouvait, du moins, se persuader l'il fût donné à une simple mortelle de réaliser dans ses aits et dans ses poses un semblable idéal; immobile, quelques pas du chevalet, il était là en extase, croyant ire un rêve de poète. La jeune fille, comme si elle eût lîviné ce qui se passait dans son âme, semblait se faire i jeu de troubler plus encore ses pensées : chacun de s coups d'oeil lui est adressé directement, chacun de s gestes l'appelle, et cette physionomie mobile exprime 16 foule de sentiments qui le font tour à tour rougir et lir.
Cependant Volpato s'impatiente et s'interrompt avec
geste de dépit. Folle Dominical s'écrie-t-il , ne pou-
is-tu donc garder un moment de plus cette pose qui
lit si bien à mon idée... Allons, je vois que tu veux
faire comprendre que tu es lasse ce matin; assez
c pour aujourd'hui : viens m'embrasser, ma fille.
Sa fille 1. .. sa fille ! se dit le jeune homme; grâce au
, ce n'est pas d'un modèle que je suis amoureux. Et
tit couler de ses yeux des larmes de joie en voyant
folâtre mais naïve Dominica se jeter dans les bras de
père. — Pardon, monsieur, lui dit ensuite Vol-
; je vous ai fait attendre sans façon, avecla franche
liberté de l'atelier; maintenant, je suis à vous, tout à vous. Le jeune Vénitien tira de son sein la lettre de Falieri et la remit à Volpato ; celui-ci la lut à demi-voix, pendant que le jeune homme continuait à regarder Dominica, qui allait et venait dans l'atelier pour ranger les cartons, les burins, les crayons et les brosses ; mais sans bruit, de peur de troubler la lecture de son père :
« Le porteur, mon cher Volpato, est un jeune protégé que je recommande à vos leçons et à votre amitié; je me trompe fort si vous ne me remerciez pas un jour d'uD pareil élève. Comme vous, il est né artiste. Il s'appelle Antonio Canova; son père, Pietro €anova, tailleur de pierres dans notre petit village de Possagno, étant mort lorsqu'il n'avait que trois ans, sa mère se remaria, el laissa le pauvre enfant à la charité de son grand-père Pasimo, qui aurait bien voulu le voir lui succéder comme maçon héréditaire du pays; mais l'enfant était trop délicat pour un métier aussi pénible, et il ne se servait d( la truelle paternelle que pour pétrir l'argile dont il fai sait des figures de toute espèce, selon le caprice de soi j imagination. Un jour de gala , mon maître d'hôtel s'aperçut qu'il manquait, pour le plat du milieu au dessert un ornement en pâtisserie ; il consulta le vieux Pasimo, | qui, comme maçon, pouvait donner quelques conseil ç, d'artiste. Celui-ci étant embarrassé, son fils, alors âgéd' douze ans, s'empara de la pâte, et, en un instant, il exécut le modèle d'un lion, qui, servi quelques heures après ei brioche, excita tellement l'admiration des convives, qu , l'auteur fut appelé pour recueillir leurs applaudis8| ^ij ments. En amphitryon ami des arts, mon cher Volpato
je vis quelque chose de plus qu'un talent de pâtissier dans cette admirable brioche et je conduisis moi-même le petit Antonio à Venise, où je lui ai fait donner des leçons par nos meilleurs maîtres; mais j'ai compté sur vous pour fixer sa vocation. Soyez pour lui un maître et un père. »
— Jeune homme, dit Volpato après cette lecture, je dois trop à monseigueur Falieri pour avoir rien à lui refuser; dès ce jour, vous êtes au nombre de mes élèves. Quittez l'auberge où vous êtes descendu; j'ai une chambrette où il y a un ht vide pour vous. .. Dominica , appelez Raphaël.
Pendant qu'Antonio remerciait son nouveau maître et se disait naïvement le plus heureux des mortels, non sans avoir jeté un coup d'œil à Dominica, au moment m elle s'éloignait pour exécuter l'ordre de son père, un
eune homme, à la tête blonde et frisée, à l'œil vif , à la
émarche aisée, entra dans l'atelier.
— Raphaël Morghen, lui dit Volpato, voici un cama- •ade que je vous donne; je désire qu'il devienne pour ^ous un ami et un frère. Allez avec lui à l'auberge ihercher sa valise, et soyez de retour pour le souper, s'il 'ous prend envie de courir ensemble les rues de Rome.
Sous la direction d'un si habile maître, les deux jeunes ens furent bientôt rivaux de talent , et Volpato disait Ouvent qu'il serait embarrassé de donner la préférence l'un d'eux. Cette émulation ne troubla pas leur bonne atelligence; mais ils ne tardèrent pas à découvrir qu'il listait entre eux une autre rivalité que celle du talent.
Raphaël et Antonio aimaient tous deux Dominica.
Pour tous deux, elle était la muse de Tatelier. Elle lei inspirait leurs pensées les plus heureuses. C'était e\\ bien plus que son père qu'ils cherchaient à satisfaii par une assiduité constante, une docilité aveugle; lorsque Volpato s'applaudissait de son excellente m^ thode, lorsqu'il citait ses deux élèves comme l'honnei de son atelier et les héritiers de son talent, Dominic aurait pu revendiquer une bonne part des progrès qi rendaient son père si glorieux. Mais Dominica avait-el la même impartialité que Volpato ? Ne jugeait-elle 1^ deux artistes qu'au point de vue de l'art? soit politiqi soit coquetterie, soit ingénuité , peut-être par ces troî motifs réunis, Dominica s'étudiait à ne jamais faire peni cher longtemps la balance d'un côté plutôt que del'autre, Ce n'était pas une de ces froides précieuses qui aimenj à désespérer également tous leurs adorateurs; elle préfé-, rait entretenir leur espoir. Les sourires , les innocente^ familiarités, les naïves flatteries ou bouderies de sœui étaient mesurés avec un calcul d'autant plus adroit, qu'elle le déguisait mieux sous une ingénuité apparente. Jamais déclarations indirectes, mais claires, — timides, mais sincères , n'avaient été mieux repoussées par ce{ mots à double sens qui composent la moitié de la diplomatie d'une coquette.
Il fallut bien alors faire la démarche de rigueur au près du père. Antonio Canova demanda un entretiei, particulier à Volpato.
— Toi aussi, lui répondit Volpato; allons , je m'y at tendais; j'ai bien fait de ne rien promettre à Raphaë Morghen !
Antonio avait été devancé de vingt-quatre heures par Raphaël, et Volpato lui épargna de longs discours.
— Mon cher Antonio, lui dit-il , si tu avais reçu de ma Dominica quelques marques de préférence, je serais moins embarrassé pour te répondre; je n'ai qu'un regret, puisque mes deux élèves me sont également chers : pourquoi le ciel ne m'a-t-il donné qu'une fille ? Cependant, si je ne puis me prononcer entre vous deux comme père, je puis, comme artiste, vous proposer un moyen d'obtenir la main de Dominica : je la promets à celui qui dessinera son portrait le plus ressemblant.
L'épreuve fut acceptée, et Dominica n'y fit aucune obection. Or, il fut convenu que chacun des deux élèves aurait ses séances en tête-à-tête , pour faire en même :emps sa cour et son dessin. Au bout de trois semaines, es deux portraits devaient être exposés devant un cerain nombre de juges choisis parmi les connaisseurs de ilome, dont le suffrage ferait loi.
Dès le lendemain, Dominica consentit à poser. Anonio lui demanda naturellement si elle n'avait pas le ésir de se voir représenter sous un costume ^utôt que DUS un autre. C'était alors la mode des portraits mytho- )giques.
— Je lisais, l'autre jour , dit Dominica, une allégorie ui me revient à la mémoire : c'est l'histoire de Metra, Ue d'Érysichthon. Vous savez que ce malheureux prince e Thessalie, ayant encouru la colère de Cérès, pour voir porté la cognée sur un bois consacré à cette déesse, it affligé d'une faim que rien ne pouvait assouvir. ous ses domaines furent successivement dévorés par
lui. Devenu Feifroi de sa famille et de son pays par sa voracité, réduit à une vie errante et proscrit partout, i parce qu'il apportait partout, avec lui, la menace d'une li famine; réduit à toutes sortes de subterfuges pour vivre,»; il n'eut bientôt plus d'autres ressources que de vendre sa fille. Par bonheur, Metra avait reçu des dieux le don de se métamorphoser sous un nombre déterminé de formes. Érysichthon la vendit en esclave, et elle revint à lui en oiseau; il la vendit en oiseau, et elle revint en coursier, qu'il vendit encore, jusqu'à ce qu'enfin, ayantépuisé la série de ses transformations , elle lui apparut sous sa première forme... '
Canova se plaça devant son chevalet pour commencer le portrait de Metra; mais il s'aperçut que la malicieuse fille d'Érysichthon le traitait comme un acheteur et chan-i geait sans cesse, sinon de formes, du moins d'attitudes, désespérante mobilité, qui désolait à la fois l'amant et l'artiste. Comment oser se plaindre et obtenir um complaisance qu'il s'agissait de n'avoir pas l'air d'exiger? Plusieurs séances se passèrent ainsi, à entrevoir cen poses différentes , sans en pouvoir fixer une sur 1( carton; le jour approchait, Raphaël Morghen avait l'ai triomphant. Au lieu de se plaindre qu'on le trichait i Antonio fit un effort de génie, et, ne se fiant plus qu'à sj mémoire, il acheva, en deux fois vingt-quatre heures le dessin du concours.
Au matin convenu, les connaisseurs et les artiste > convoqués par Volpato se rangèrent devant un ridea qui, lorsqu'ils furent tous réunis, selevapourleur laisse voir les deux chefs-d'œuvre.
Dans le premier, une jeune fille souriait avec cet air ) confiance et de charmant abandon qui dit à un nant : « Il m'est doux de vous croire!... » C'était le îssin de Raphaël Morghen.
Dans l'autre, on reconnut Metra vendue par son père,
ir, à quelques accessoires inachevés , il était facile de
winer l'allégorie. C'était Metra qui, au dernier période
? ses subterfuges, comprenait qu'elle sacrifiait enfin
>ur jamais sa liberté; elle baissait sa tête trem-
ante, mais résignée; une larme mouillait le bord de sa
lupière, une larme qui trahissait à la fois le sentiment
5 sa pudeur déjeune fille et celui de sa tristesse. Cette
,'ure était ravissante; et soit que ce dessin surpassât
tellement l'autre en perfection, soit qu'il y ait, dans
)tre nature, une sympathie instinctive bien plus pro-
ncée pour la mélancolie que pour le bonheur, tous les
ges s'écrièrent d'une voix unanime : C'est Antonio
inova qui l'emporte sur Raphaël Morghen.
Volpato tourna les yeux du côté d'Antonio, et ses bras
idus vers lui semblaient l'inviter à se jeter sur le sein
m père. Antonio s'approcha du maître, mais non avec
mpressement d'un vainqueur ; il se contenta de serrer
main de \ olpato, et lui montrant Dominica dans un
in de l'atelier, Dominica qui, par son maintien et son
itude, reproduisait fidèlement l'expression de son por-
it :
— J'en demande pardon à nos juges, dit-il d'une voix at l'accent accusait l'effort que lui coûtaient ces paes, mais je proteste contre la décision qui devrait • rendre le plus heureux du monde; je me retire du
concours et j'abandonne la palme à Raphaël... Voye? maîtres, ajouta-t-il plus bas, voyez comme déjà ces p^ rôles ôtent à mon portrait une partie de sa ressen blance ; voyez Domicina relever la tête, voyez ses yeu se ranimer, et son naïf sourire me remercier ; c'e Raphaël qu'elle aime... Oui, continua Antonio, cornu pour répondre à la surprise manifestée par ses juge Chacun a la conscience de son talent ; je me sens si ii férieur à Raphaël, que je renonce au crayon et au burii S'il y a de la gloire pour moi, je la devrai un jour i ciseau du sculpteur.
— Dominica devint la femme de Raphaël Morghei Canova quitta la maison et l'atelier de Volpato, en en portant le portrait de celle qui lui avait préféré son riva mais sans cesser de cultiver l'amitié d'un maître dont aima toujours à recevoir les avis.
Le succès pouvait seul justifier Canova d'av( échangé le burin contre l'ébauchoir. Deux ans aprè en ^ 782, l'ambassadeur vénitien Zuliana avait invité dîner tout ce que Rome avait alors d'hôtes illustres d'artistes en renom. Après le dessert, on passa dansi salon où Zuliana dit qu'il voulait montrer à ses conviv un groupe en marbre nouvellement achevé par un i tiste dont il éluda de prononcer le nom. Ce groupe i présentait Thésée vainqueur du Minotaure. Il n'y e qu'une voix pour proclamer cette œuvre un des m( ceaux les plus parfaits que Rome eût vus depuis lor temps.
— Seigneurs, dit alors ZuUana avec une satisfactiun peu glorieuse, l'artiste est mon compatriote. D'apr
on désir, il a travaillé en secret à cette commandé. [Ions, maître Antonio Canova, venez recevoir les félitations de ces messieurs.
Au Minotaure succédèrent Adonis couronné par Véis, Psyché, Persée, Apollon et tout cet Olympe de arbre qui peuplent les palais des rois d'Europe et le usée du Vatican.
Quand on visitait à Rome l'atelier de Canova, il lui rivait quelquefois de raconter l'histoire de ses preières études et de remonter jusqu'à l'époque où il se oyait appelé par sa vocation à rivaliser avec Raphaël orghen. Puis il montrait le portrait de Dominica, deslé par lui. Ce souvenir, qui lui avait coûté jadis tant de upirs, n'excitait plus, au milieu de sa gloire^ qu'un er sourire; mais il n'oubliait pas de dire toute sa reanaissance pour son premier maître. On en trouve, lilleurs, la preuve sous le porche de l'église dès ints-Apôtres, oij un monument en marbre, érigé à
pato, représente le portrait en médaillon de cet iste couronné par l'amitié , sous les traits d'une jeune
affligée. Ce monument est de Canova.