DEUXIEME PARTIE
Por certo i bei vostri occhi, donna mia, Esser non puo clic non sian lo mio sole. MiLTON, Sonnets italiens.
— « Ancor non m'abbandona. »
Dante.
Rien n'est moins rare dans l'histoire que de voir les nations renverser les idoles qu'elles ont adorées, exalter de nouveau les noms qu'elles ont couverts d'opprohre. Les Sluarts venaient de remonter sur leur trône; les acclamations de l'allégresse publique éclataient de toutes parts; ils pouvaient bien oublier dans ce retour* triomphal vingt années de discordes civiles, de combats et
1 Primùm de reformandà Ecclesiâanglioanâ duos nd amicani queindam conscripsi... cùiii petiti omnium lelis episcopi tandem cecidissenl otiumque ab illis essot, verli alio cogilaliones, si quà in lo posscm libcrlatis vera? ac solidœ rationcm promovere; quie non foris,sed intus qua^renda, non pugnando, sed vilam reclè insliluendo leclèque adminislrando, adipiscenda polissimum est... Très libertatis esse specics, quœ nisi adsint, vita ulla transigi commode vix possit, ccclesiasticam, (lomcsticam seu privatam, atque civilcm... inslitutionem deindè liberoruni uno opuscule breviùs quidem tractabam... Postremô do typograpliià liborandà, ne vori et falsi arbilrium, quid edendum (juid premendum, penès paucos esset, cuscpic fore indoclos, cl vid;^aris ju-
d'usurpation, où l'on avait vu d'un côté le roi et sa noblesse avec tous les vieux souvenirs de la féodalité normande; de l'autre, le peuple rebelle avec le fanatisme de la religion et l'audace de la démocratie : guerre parricide commencée sur le champ de bataille, terminée sur les planches d'un échafaud; époque de grands crimes, mais aussi de grandes vertus ; drame incomplet après toutes ses diverses péripéties de terreur et de gloire, si la restauration de l'ancienne dynastie en fût restée le dénoùment contradictoire.
Cependant cette conclusion inattendue semblait au moins condamner désormais au silence toutes les factions hostiles à la royauté héréditaire. Parmi le petit nombre d'esprits indomptés qui pleuraient en secret la j ruine des libertés publiques, nul ne pouvait être assez clairvoyant pour deviner que l'un des deux fds de Charles I" irait un jour reporter dans un éternel exil la couronne sanglante de son père. Pour les peuples et les rois de l'Europe, la révolution anglaise n'avait été qu'une tragédie sans moralité ! Peuples et rois ne pouvaient comprendre que leurs destinées fussent en cause dans
ilicii homines, librorum inspeclioni prfcpositos, per quos ncmini fnrè fjuicquam quod suprà vulgus sapiat, in luccm cmittere, aut licef aut jubel, ad justaî oralionis modum Areopagiticam scripsi. Civilem, quae postreina species restabat , non alligeram ; quam , magistratui satis ciiniî esse cernebam. Neque de jure rcgio quicquam à me scriplum est, doncc re\ hostis à senatii judicatus, belloque viclus, causam captivus
apud judices diceret, capitisque damnalus est liber islc non nisi
posl mortcin rogis prodiit, al componendos poliùs hominum animos faclus, quam ad sfatuendum de Carolo quicquam quod non meà, sed magistratuuni inlererat, et peraclnm jam tùm orat, etc.
Defensio secunda pro populo anglicano, etc.
cette lutte entre un roi et son peuple, lutte de principes qui devait se reproduire successivement dans toutes les monarchies, et finir par changer le droit public des deux mondes. En France comme en Espagne, en Hollande comme en Italie et en Allemagne, on n'avait guère vu idans ce qui venait de se passer chez les Anglais qu'une guerre civile faisant suite aux vaines révoltes de Jack Cade et de Wat Tyler, ou aux disputes sanglantes des deux roses, toujours sans influence sur le continent. Seulement, jusqu'ici, les rois et les renies d'Angleterre avaient seuls eu le droit de vie et de mort sur les rois et les reines; le bourreau ne recevait point d'ordres des sujets contre leurs souverains. L'épisode inouï du supplice de Charles Stuart avait excité à la fois l'indignation et la pitié; l'indignation, à cause du caractère sacré du roi; la pitié, par les détails touchants de sa dernière heure. Ce souvenir seul expliquerait comment l'opinion générale de l'Europe s'associa aux réactions qui signalèrent le rétablissement des entants de la victime royale. Les outrages faits aux cendres de Cromwell parurent ides représailles naturelles, car le fait même d'une restauration annulait les titres glorieux de cet usurpateur, qu'il avait été plus facile d'arracher à son tombeau qu'à son trône. On ne songea même pas à réclamer en faveur des cendres de l'amiral Blake, qui n'avait cependant défendu le pavillon républicain que sur la mer et contre l'invasion étrangère. Le titre de régicide excusait toute espèce de réaction contre les vivants et contre les morts. C'était, d'ailleurs, comme d'usage, une exception qui consacrait l'amnistie : une liste de proscrits rassure
régoïsme du plus grand nombre; quand on sut quels étaient ceux que le nouveau roi sacrifiait aux mânes de son père, on exalta en chœur la clémence de Charles II.
Les partisans du roi avaient, d'ailleurs, pris leurs précautions pour que les proscrits et les persécutés de l'opinion vaincue n'inspirassent aucun intérêt : ce n'était pas seulement une guerre d'épée qui avait décidé de l'abolition momentanée de la monarchie , les armes de la polémique n'étaient pas restées oisives; la parole des prédicateurs, la plume des écrivains n'avaient pas fait des blessures moins profondes que l'arquebuse ou l'épée du soldat et la hache du bourreau. L'épée, l'arquebuse, la hache ne mutilent que le corps, le glaive de la presse rend difformes le corps et l'âme. Les métaphores du discours ne sont plus de vaines images dans la langue des partis ; la haine voit son ennemi aussi hideux qu'on veut le lui faire. Pour les puritains fanatiques, Charles Stuart avait porté sur le front la marque fatale de l'Apocalypse; pour les royalistes fidèles, Cromwell, Bradshaw, Lambert, Vane, etc., étaient des démons incarnés, auxquels il ne manquait ni le pied fourchu ni les cornes de Belzébub ou de Belial.
Il y avait un homme surtout que la calomnie s'était plu à peindre sous des traits repoussants : cet homme avait été le secrétaire latin du Long Parlement et du Protectorat, l'adversaire redoutable de la prélature, l'apologiste de la république régicide. C'était peut-être de bonne foi que, sur le continent, Saumaise^ More, Dumoulin et les autres réfutateurs de Milton, écrivaient que jamais âme plus noire n'avait eu pour prison ter-
restre un corps plus affreux; sa taille élail alternativement grandie d'une coudée ou abaissée à celle d'un nain; ses mains étaient armées de doigts crochus comme les griffes d'une hyène, et une horrible lèpre qui avait dévoré ses prunelles sillonnait en tout sens son visage : on lui appliquait sérieusement, en un mot, le vers classique du Cyclope aveuglé par Ulysse :
Monstrum, horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum i.
Certes, qui avait connu Milton en Italie, qui l'avait aimé jeune, beau et comparé à un ange par le marquis de Villa, pouvait bien penser qu'il y avait probablement deux hommes du même nom : le poëte et le controversislc ; et lorsque le bruit de la mort du secrétaire latin de Cromwell suspendit heureusement la proscription dirigée contre celui-ci, les amis étrangers de Milton le poëte pouvaient encore hésiter à porter le deuil.
Parmi les Italiens venus à Londres avec Carara, l'amliassadeur de Venise, une dame qui était encore belle, mais déjà parvenue à l'été de la vie, semblait prendre un intérêt très-vif aux derniers événements de la révolution anglaise, et à tous les personnages dont les noms avaient été entourés d'un éclat brillant ou sinistre dans les troubles des trois royaumes. Sa qualité d'étrangère autorisait sa curiosité : elle pouvait naturellement et sans crainte multiplier et réitérer ses questions sur les choses et les hommes, exprimer ses doutes et même contredire les opinions des uns et des autres.
' Monstre horrible, difforme et privé de la vue.
Un jour, qne le hasard l'avait mise en rapport avec un jeune quaker nommé Thomas Elwoocl, celui-ci, après l'avoir écoutée longtemps, ne put s'empêcher de lui dire : « Tu m'as fait comprendre pourquoi mon maître trouve si barbare notre prononciation anglaise appliquée aux langues mortes, car ta voix prête une vraie mélodie à notre dialecte septentrional : si j'osais, femme, je te supplierais de venir secrètement me remplacer pour lire ce soir à un proscrit solitaire quelques pages de Virgile.
— Quel est ce maître, quel est ce proscrit? demanda l'Italienne.
— Un homme qui exciterait à la fois ton admiration et ta pitié ; car le ciel, qui le combla de tous les trésors de l'intelligence, lui a retiré le don de la vue. Il fut l'ami des puissants d'hier, voilà pourquoi les puissants d'aujourd'hui le persécutent. Je vais te conduire à lui, sans te le nommer encore, quoique, grâce à l'acte d'amnistie publié ce matin, j'espère que son nom pourra reparaître bientôt sur la liste des vivants. Veux-tu venir? tu réjouiras son coeur en parlant avec lui ton mélodieux langage italien qu'il prononce presque aussi bien que toi ? »
La dame italienne se rendit à cette prière, et Elwood la conduisit dans une maison isolée des faubourgs de Londres; ils franchirent la porte d'un jardin, et s'arrêtèrent devant une espèce de pavillon que les larges sons d'un orgue remplissaient d'une harmonie religieuse. « Écoutons, dit Elwood, mon maître se prépare par la musique à la poésie; nous allons peut-être l'entendre réciter un de ces chants par lesquels il dit communiquer avec l'ange des saints concerts. » Us écoutèrent , et en
ïet le poëte déclama bientôt cette plaiute éloquente sur i cécité * :
« 0 perte de la vue I c'est toi surtout qui causes mes plaintes, aveugle comme je suis parmi mes ennemis ! malheur pire que l'esclavage, la prison, l'indigence ou la vieillesse! — La lumière, cette première création de Dieu est éteinte pour moi; et je suis privé des diverses dii^tractions de joie et de plaisir qui auraient en partie adouci ma misère : me voilà au-dessous du dernier des êtres ; hommes ou reptiles, les plus vils de tous, l'emportent sur moi; ils rampent, mais ils voient; moi je reste dans les ténèbres, au milieu des clartés du jour, exposé à l'imposture, au mépris, aux outrages, un jouet pour les autres, sans cesse en leur pouvoir, jamais au mien; à peine si je semble vivre, mort plus qu'à demi. Oui! la nuit, la nuit, la nuit, toujours la nuit. Même sous les rayons du soleil, éclipse com[»lète, sans aucun espoir du jour!
» 0 premier rayon créé ! et toi, grande pai'ole : Que la lumière soit, et la lumière fut! Pourquoi suis-je privé du bienfait accordé à tous? le soleil, pour moi, est sombre comme la lune silencieuse lorsqu'elle abandonne la nuit, et reste cachée dans sa caverne profonde. Puisque la lumière est si nécessaire à la vie, qu'elle est presque la vie elle-même, et, s'il est vrai que la lumière soit dans l'àme, — qu'elle soit tout, — partout
où elle est, — pourquoi la vue fut-elle confiée à un
' () loss of sighl, of ihoe I raosl complaiii, elc.
SaMSON ACONISTES.
36 Ll- S POETES AMOUREUX
») organe aussi délicat que l'œil, à un organe si fragile et )) si exposé, au lieu d'être, comme le toucher, répandue »> sur toute la surface du corps, afin que l'homme pût » voir à travers chacun de ses pores? oh! alors je n'eusse » pas été ainsi exclu de la lumière, ou plongé dans un » monde de ténèbres, avec la conscience de la vue, pour » vivre d'une vie à demi morte, pour subir une mort vi- » vante, et, comble de misère 1 pour être moi-même ma » tombe, un sépulcre ambulant, — enseveli sans jouir du » privilège de la mort et des funérailles, sans être exempt » des pires maux de la vie, les douleurs et les outrages, » maux deux fois plus alTreux pour celui qui vit, comme » moi, captif au milieu de maîtres inhumains. .. Mais qui » vient ici? car j'entends un bruit de plusieurs pas; peut- » être sont-ce mes ennemis qui viennent contempler mon » affliction et m'insulter pour la rendre plus amère en- » core!... »
Joignant la pantomime à la déclamation en prononçant les paroles de Samson mourant, le poète s'avança sur le seuil du pavillon, et le jeune quaker se faisant reconnaître : « Maître, lui dit-il, c'est moi : je viens continuer notre lecture d'hier, et j'espère que tu seras plus content aujourd'hui de ma prononciation.
— Ah ! bonjour, ami, répondit le poète, je te remercie d'être si exact : entrons;... ou plutôt, il me semble que le ciel doit être pur, l'air est doux, asseyons-nous sous ce berceau de verdure.
— Volontiers, » dit Ehvood, qui fit signe du doigt à l'étrangère de ne pas se nommer encore, et qui, allant chercher un volume dans le pavillon , le lui remit en
souriant de lu double surprise qu'il ménageait à son maître.
L'étrangère se prêta à l'innocente fantaisie d'EIwood , mais, moins occupée d'abord à remarquer le passage de Virgile, qui lui était indiqué par le jeune quaker, qu'à contempler avec une émotion indéfinissable le solitaire aveugle auprès de qui elle se trouvait ainsi tout à coup amenée.
r/était un homme de cinquante et quelques années, velu de noir, d'une taille moyenne, portant la tète haute, dont le visage calme exprimait la patience du courage et la douce dignité du malheur : ses yeux étaient purs de toute tache, et sa cécité ne se révélait que par leur regard immobile.
« Commence, ami Elwood, dit-il après quelques instants de silence. As-tu oubUé où nous en étions restés? »
Elwood fut encore obligé de chercher deux fois la page et le vers pour la dame italienne : enfin elle commença et ne s'arrêta qu'à la fin d'un chant.
Après un premier mouvement de surprise, le poëte avait repris l'attitude de l'attention sans interrompre une seule fois cette lecture.
Mais quand la lectrice se fut arrêtée : « A merveille, ami Elwood, dit-il, vous avez fait, en effet, des progrès admirables depuis hier. Quelle pureté de prononciation, et surtout quelle douceur dans votre voix ! Je la comparerais volontiers à ce souille embaumé du midi que notre divin Shaksj)care fait soupirer si mélodieusement sur un banc de violettes*; en \érité, ami, si j'étais femme, je
* *< Oy il came o'er my e;ir like \\\e swoel soiitli.
)ie désirerais, pour être sûre de plaire, qu'un accent aussi * doux.
— Tu ne m'en voudras donc pas, maître, dit Ehvood, d'avoir emprunté cette voix pour occuper une heure de i ta solitude. ^
— Non, mon ami, non, je te remercie toi et la com- I plice complaisante de ton artifice : le plaisir que vous m'avez procuré a été bien au delà des vers de Virgile. J'ai cru revenir aux songes de ma jeunesse sous le ciel de la belle Italie. Qui que vous soyez, madame, ajoutat-il, vous devez être née vous-même sous ce fortuné climat. Mais je ne suis peut-être pas indigne de la faveur que vous venez d'accorder à un poëte anglais ; nul poëte d'Italie ne rend un culte plus sincère que le mien aux grands noms de votre terre natale.
— C'est au nom du Dante,, de Pétrarque et du Tasse, que je vous demanderai de jouir quelquefois de la faveur de remplacer ce dévoué disciple.
— Mais, madame, Elwood vous a-t-il dit quel était son maître ?
— Il ne m'a dit que deux choses, que son maître était aveugle et proscrit.
— Et il aurait dû ajouter qu'il s'appelait Jean Milton.
— Milton le poëte, Milton l'hôte du vénérable marquis de Villa, l'ami de Carlo Dali, de Jacobo Gaddi?
— Milton, le secrétaire latin du Parlement et de milord Protecteur.
That brealhes iipon a bank of violets
Stealing and giving odours. » - j
TWF.LFTH NiGHT.
— L'auteur de Lycidas et de Cornus».,
— L'auteur de trois écrits contre les prélats et de VAreopagitica en faveur de la liberté de la presse...
— De V Allegro et du Penseroso,,.
— De la Dépendance des Rois et des Magistrats, de VEikonoclaste et de la Défense du Peuple anglais...
— Que la persécution et le malheur ont rendu au culte des muses.
— Oui, mais qui ne regrette aucune des veilles qu'il consacra aux intérêts plus pressants de l'Angleterre qui ne renonce à aucun de ses titres de proscription ou de gloire.
— Je vois qu'on n'a point exagéré votre constance.
— Mes ennemis, je le sais, appellent cette constance d'un autre nom.
— Je ne suis pas de ceux qui croient vos ennemis : c'est vous que je veux entendre et croire.
— Il n'est qu'un point sur lequel, malgré moi, ma franchise puisse paraître en défaut^ : mes yeux semblent toujours les mêmes, et cependant il n'est que trop vrai qu'ils sont privés du don de voir.
— Et n'cst-il plus aucune espérance pour vous de recouvrer ce don précieux?
— Aucune, je le crains; car depuis longtemps les ténèbres se sont épaissies autour de moi; mais depuis que Dieu m'a ôlé cette espérance, il a su me dédommager de la perte des yeux du corps parles brillantes
1 In h'dc. solùm parle flissimniator siim.
Secdnda Deffnsto, o\r.
dO LES POETES AMOUREUX
clartés (Joiit il a illuminé monàme. Je suis résigné; car je savais d'avance quel sort m'attendait pour prix de mes travaux .
— Vous fûtes, en elTet, prévenu à quel prix vous pouviez continuer vos veilles.
— Oui, ce fut lorsque j'entrepris la Première Défense du Peuple anglais, que les médecins m'avertirent de la perte inévitable de ma vue. Mais j'avais à choisir entre la cécité etl'honneur de remplir mon devoir; tous les oracles d'Esculape et d'Épidaure n'auraient pu m'arrêter. Que penseriez- vous d'un soldat qui jetterait ses armes de peur de se blesser lui-môme en repoussant l'ennemi? Je souris d'entendre dire quelquefois que c'est le jugement de Dieu qui m'a frappé, lorsqu'il me semble que c'est bien moins de la faiblesse de mes yeux que proviennent les ténèbres fixées sur ma vue que de l'ombre de deux ailes célestes qui se déploient pour me protéger. Si j'eusse été maudit, mes amis ne se seraient-ils pas retirés de moi en môme temps que la lumière extérieure? ne fus-je pas, au contraire, entouré de leurs soins plus tendres et plus assidus? La république me priva-t-elle de mes fonctions et de ses faveurs, sous prétexte que j'étais devenu un instrument inutile? une subsistance honorable ne me futelle pas aussitôt garantie comme à ces citoyens qu'Athènes nourrissait jadis dans le Prytanée? Ma cécité ne me procura-t-elle pas des amis nouveaux, entre autres un digne descendant des anciens Grecs, Léonard Philaras, resté fidèle au poète, quoique la fortune du poète ait changé? nai-je pas puisé enfin dans ma cécité une nouvelle source de vigueur pour mon âme? Mai< vous
flire toutes mes consolations, c'est tomber dans le pexhé (l'orgueil.
— Que j'aime à vous entendre ! que j'aime à retrouver dans vos paroles le sentiment exprime par des vers que j'ai retenus depuis plus d'un quart de siècle:
« Thcse thonghts may startlc well, but not astound The virtuoiis mind, thaï ever walks allended By a slrong siding champion, Conscience.
0 welcome pure ey'd Failli, whilh-handed Hope Thon liovoring angel girt wilh golden wings, And Ihou unbleniish'd form of Chaslily,
1 see ye wisibly, and nuw believe
That he the suprême God to whom ail things ili Are but as slavish ofticers of vengeance, Would send a glittering guardian, if need were, To keep my life and lionour unassail'd *. »
— Quoi donc! vous citez les vers d'un pauvre poète du Nord, vous qui avez vécu dans le pays des poètes harmonieux : si vous ne veniez de faire naître en mon cœur un sentiment de vanité coupable, je croirais que c'est un ange du ciel chrétien qui est descendu près de moi ; ou si Je pouvais ajouter foi à mes propres inventions, je vous demanderais si vous êtes la fée de Cornus. Elwood. mon ami, l'étrangère a-t-elle des ailes visibles ? Sa voix a ressuscité pour moi les superstitions de mes premiers vers.
— 11 se fait tard, dit Elwood, à qui un signe de Flta-
' « Ces pensées étranges pour d'autres ne sauraient étonner l'âme vertueuse qui marche escortée d'un vaillant et lidèle champion, la Conscience. 0 toi, ange qui plane sur nous avec des ailes d'or, et loi, image sans tache de la Chasteté, je vous vois visiblement, et je crois niainlonanl que le Dieu suprême, à qui toutes choses mauvaises ne sont que de dociles instruments de vengeance, m'enverrait, s'il en était besoin, un gardien céleste pour défendre ma vie et mon honneur. ••
lienne suggéra celte réponse; demain l'ange ou hi fée \iendra continuer cet entretien. »
§ Il
Keginam veritatem régi Caiolo aiiteponendam arbilralus.
Le lendemain, dans l'après-midi, le soleil dissipa peu à peu les brouillards de la Tamise : Milton, après avoir essayé quelques courts préludes, vint s'asseoir sous le Jjerceau de verdure où s'était passé l'entretien de la veille, aimant encore à douter si c'était bien une femme ou l'habitant d'une autre sphère qui l'avait visité. « Reviendra-t-elle?... » Mais un pas léger se glissait déjà dans le sentier qui conduisait au pavillon. L'étrangère prit place à côté du poëte aveugle.
« Vous n'étiez pas certain de me revoir, dit-elle, comme si elle eût surpris sa pensée... m
— Pour en désespérer, il m'eût fallu un moins prompt retour.
— Comme la muse, j'ai répondu à l'appel de vos accords.
— Hélas 1 la muse n'y répond pas toujours.
— Avouez qu'elle a pu quelquefois vous trouver trop oublieux de ses dons. Vous le dirai-je, je ne suis pas encore bien convaincue que vous n'ayez pas eu tort de la négliger pour cette liberté dont l'Angleterre s'est lassée si vite, et qui ne nous est apparue, à nous étrangers
désintéressés dans vos guerres civiles, que sous la forme d'une furie, une hache régicide à la main...
— Hélas ! je le sais, les calomnies n'ont pas été plus épargnées à la liberté qu'à ceux qui ont combattu pour elle. Naguère désertée, trahie, vendue par les chefs du peuple, elle n'a trouvé pour la défendre qu'une voix de poète, bientôt étouffée par les acclamations dont on a salue les enfants d'Achab *. Ainsi sont faits les hommes; ils ne peuvent donner une louange sans exercer une récrimination, bénir l'un sans maudire l'autre. Ce n'est plus assez de renverser tous les trophées de la liberté, exagérons les nécessités quelquefois cruelles de sa défense, et imputons-les-lui toutes îi crimes. Vainement Judith a sauvé Béthulie : honte et opprobre à Judith, qui a osé trancher la tète d'Holopherne !
— Mais vous n'aviez pas trempé vous-même dans le jugement de Charles Stuart.
— Non; mais j'ai dû défendre les juges qui avaient décidé qu'il fallait qu'un homme pérît pour le salut du peuple. Il m'en coûtait sans doute, ainsi que je le déclarais au début démon apologie, il m'en coûtait de re procher à un ennemi renversé les fautes des jours de sa puissance, qui furent plutôt les fautes de ses conseillers que les siennes; mais^e dus préférer la reine Vérité au roi Charles *. Je dus mettre en regard de la sentence les
1 Allusion à l'écrit que Milton adrosia au général Monk quand il fut question de rétablir la monarchie. Celte éio(|uente protestation avait pour titre : the ready and easy way to retablish a common WEALTH. (Moyen prompt et aisé d'établir une république.)
"- Kcginam veritaicm régi Carolu anteponendam arbitratus.
lili LES POETES AMOUHEUX
pièces de l'accusation, dire comment ce roi si pieux avait torture toutes les consciences ; comment ce roi si juste avait violé les lois; comment ce roi jugé par des rebelles avait fomenté et armé lui-même la rébellion ; comment ce roi, dont on veut que le sang retombe sur nous et sur nos enfants, avait commandé le massacre de nos frères en Irlande.
— Mais ne pensez-vous pas aujourd'hui qu'il était de l'intérêt de quelques hommes d'exagérer tous les torts de celui dont ils voulaient usurper le pouvoir plutôt que punir la tyrannie ?
— 11 y a eu sans doute de faux prophètes dans Israël; mais, pour condamner Charles Stuart, les juges d'Angleterre auraient pu motiver l'arrêt sur les éloges que les courtisans donnaient à leur maître, au lieu d'écouter les diatribes de ses ennemis. Charles Stuart fut condamné sans haine, comme mauvais roi et non comme homme méchant. C'est pourquoi sa mort fut plutôt fatale qu'utile peut-être à la république ; je le reconnais aujourd'hui, le parlement oublia que la sentence contre un roi devrait s'arrêter à la privation de la couronne. La liberté n'a besoin que de l'abolition de la monarchie pour atteindre, de près ou de loin, tous ceux que leur naissance appellerait à sa succession. La mort ne peut être prononcée que contre ceux qui oseraient aspirer à ressaisir par la violence ou la séduction les fragments d'un sceptre brisé désormais par la loi.
— Vous pensez et parlez en Romain et en Grec des anciens jours; mais si vous aviez compté combien il y avait peu de Romainsetde Grecs parmi les Anglais, vous
auriez fondé des espérances moiiif ardentes sur votre république.
— Ni moi ni les chefs du peuple, nous n'avons jamais proclamé la liberté païenne, mais bien la liberté du Christ. Déjà Dieu s'était irrité contre les Israélites quand ils lui demandèrent un roi; et il ne le leur accorda qu'en punition de leurs péchés. Plus tard, le Christ défendit positivement à ses disciples d'admettre parmi eux un gouvernement qui donnerait l'autorité à un seul : « Que celui qui est le premier parmi vous soit comme le dernier, et que celui qui est le chef soit pour servir les autres, » répondit-il aux fils de Zébédée qui demandaient la première place dans son royaume.
— Mais le Christ est venu apporter la paix aux hommes... et l'agitation n'a-t-elle pas régné dans votre république jusqu'à ce que le joug de l'épée ait remplacé le joug du sceptre ?
— Après l'orage les flots conservent quelque temps leur agitation ; uu tumulte de la bataille aurait succédé la paix de la conquête : peut-être aussi, élevés comme les jeunes faucons dans la vénerie avec le chaperon du maître sur les yeux, nous sommes-nous trop brusquement découverts en face du soleil, et ses rayons nous ont éblouis. Mais l'Angleterre, libre comme l'aigle, accoutumant peu à peu ses jeunes enfants à contempler l'astre du jour, eût fortifié leurs faibles prunelles à la source même des clartés célestes.
— Hélas! ne vous êtes- vous pas aperçu que ces nobles pensées de liberté morale, exprimées avec toute la maj^nificence de la poésie, faisaient de vous un homme à
fie LES POETES AMOUREUX
part au milieu des ambitieux et des égoïstes? Vous aviez écrit pour émanciper les âmes : ils n'avaient voulu briser que les entraves matérielles d'une hiérarchie qui humiliait leur orgueil, ou refrénait leurs ressentiments. Ceux qui, comme vous, étaient de bonne foi, commencèrent par détrôner le roi Charles : vous auriez dû commencer par détrôner les préjugés qui enchaîmiient ces hommes j charnels incapables de comprendre votre république de poëte. Aussi, le roi Charles détrôné, les prélats dépouillés de leurs sièges au parlement, les impôts odieux abolis, il a fallu à l'impuissance des uns un maître pour les conduire, à l'ambition des autres un pouvoir à exercer, il a fallu des taxes nouvelles à la cupidité de tous. Comme la, dame enchantée dans votre Co7nus, l'Augleterre s'est] vue tout à coup délivrée du magicien; mais le charmej n'ayant pas été rompu, elle est restée captive dans leî liens invisibles dont il avait enchaîné ses bras.
— Oui ; mais le génie protecteur de la dame et de ses deux frères se garda bien de rappeler le magicien pour réparer leur imprudence .
— Je sais qu'une bonne fée vint à leur secours : mais cette fée protectrice de la vertu serait restée sourde ù l'invocation des chefs de votre république.
— Plaignez leur imprudence, mais ne mettez pas en doute la droiture de leurs cœurs.
— Votre enthousiasme ne s'est-il pas laissé abuser pai de faux semblants ? Voyez comme ceiox qui ont été juges dans Israël sont abandonnés au mépris du peuple détrompé.
— Quand Israël envia aux gentils leurs rois, il oublia
MILTON m
aussi ses juges et Samuel lui-même. Oncherchej je le sais, à couvrir d'opprobre les noms des justes et des Torts; Dieu veuille que l'Angleterre ne soit pas trop sévèrement punie de son inconstance et de son ingratitude !
— Défendrez-vous indislinctement les divers partis qui ont fini par se dévorer entre eux sur les dépouilles de la royauté? Qu'avez-vous de commun avec ces hommes, les uns ridicules, les autres impies, les uns extravagants, les autres hypocrites jusqu'à feindre le fanatisme? Vous n'êtes ni un puritain, ni un indépendant, ni un homme de la cinquième monarchie
, — La liberté, fiUe-du ciel, a eu, comme la religion, ses Judas pour lui donner le baiser des traîtres, et ses Thomas, pour douter de sa divine origine. Ah ! souffrez que je^ous cite les poètes de votre Itahe comme vous me citez ceux de notre Angleterre : vous souvenez-vous de cette bonne fée Manto, que les mauvais génies transibrjuaient quelquefois en couleuvye pour l'exposer à la haine des hommes ? Les uns poursuivaient à coups de pierre la pauvre couleuvre honteuse dans son buisson, mais les autres, qui, comme Adonio, avaientpitié d'elle, la voyaient reparaître le lendemain parée de tous ses célestes attributs, et reconnaissante de la protection donnée à son infortune.
— Poète, quand vous prêtez au serpent la tête chaste d'un ange, crédule fdie d'Eve je vous écoute et j'adore ce que vous adorez. Mais défendrez-vous les prêtres de \otre déesse comme la déesse elle-même? vous, amant désintéressé de cette liberté dont vous faites une sœur de la charité, de la foi, de l'espérance, saintes filles du ciel;
VOUS qui avez tout perdu a\ec joie pour elle, qu'avezvous à dire pour le juge et pour le soldat qui ont souillé de sang sa robe blanche d'innocence ?
— Puissé-je dissiper les ténèbres matérielles qui m'en- " j' tourent comme ces nuages de calomnie dont les méchants i ont enveloppé les hommes qui seront aux yeux de la pos- t térité l'orgueil de l'Angleterre, mais tombés aujourd'hui comme moi dans de mauvais jours et parmi des langues mauvaises ! Que je vous remercie de m'offrir l'occasion de proclamer les noms de ceux que je ne renierai pas ^ dans l'infortune, mes amis ou mes protecteurs ! « Toi, 5 d'abord, Flcetwood, que j'avais connu dans l'enfance et que j'ai retrouvé au faîte de la renommée militaire, toujours aussi doux et bon qu'intrépifle, toi dont l'ennemi lui-même proclama maintes fois la clémence; toi ensuite, Lambert, qui avec une poignée d'hommes arrêtas toute l'armée écossaise ; et toi, Overton, mon frère par la si- î militude de nos études et par la sympathie de nos cœurs, toi qui, à Marston-Moor, en Ecosse, et jusque dans les Orcades, sus conquérir une élernelle admiration par ta présence d'esprit, ta bravoure, ta générosité et ton habileté. Citcrai-je encore Whitlocke, Pickering, Strickjand, Sydemham, Sydney, Laurence, esprits cultivés, courages magnanimes, les uns s'étant distingués dans le conseil, les autres sur les champs de bataille? »
— Est-ce à dessein que vous oubliez deux noms plus célèbres encore ? j
— Plus célèbres et aussi plus calomniés, Jean Brad- ' shaw et Olivier Cromwell, l'un le juge vénérable, l'autre le grand capitaine, le Judas Machabée de notre ré-
MILTON ù9
publique. Je sais que le vil secrétaire de Saumaise, l'infâme Morus a traité d'obscur et insolent scélérat le président de la commission qui jugea Charles Stuart. « Eh bien ! ce scélérat obscur était né d'une noble famille; toute sa jeunesse fut consacrée à l'étude des lois de son pays : avocat savant et disert au barreau, défenseur courageux de la liberté et du peuple, il s'était fait connaître aussi dans les fonctions publiques et comme juge incorruptible, lorsque, appelé par le parlement à présider le procès du roi, il ne recula pas devant cet honneur périlleux. Il joignait en effet à la science des lois un esprit libéral, une âme éle.vée, une conduite intègre et des manières agréables pour tous. JMalgré les menaces par lesquelles on voulut intimider sa conscience, il s'acquitta de ses devoirs redoutables avec tant de fermeté, de gravité, de présence d'esprit et de dignité, qu'on eût pu croire que Dieu, dans les décrets de son admirable providence, l'avait destiné de tout temps à celte œuvre de justice. Aussi sa gloire s'élève d'autant plus au-dessus de celle de tous les tyrannicides, qu'il est plus humain, plus juste, plus noble déjuger un tyran que d'immoler celui qui n'a pas été jugé. D'ailleurs, ni morose, ni sévère, mais doux et affable, il se montra si constamment égal à lui-même (jue vous auriez dit que, revêtu d'une magistrature continuelle, il jugeait le roi non-seulement au Iribunal, mais encore dans tous les actes de sa vie. Au reste, infatigable serviteur de l'État, suffisant à tous les travaux et à tous les conseils, hôte généreux, ami fidèle et sûr, reconnaissant avec plaisir tous les services et tous les genres de mérite, récompensant de ses pro-
prtîs Liens le talent inallieureux, toujours prôt à louer autrui, s'abstenant de se louer lui-même, accueillant avec grâce ses ennemis politiques lorsqu'ils se rétractaient, ce qui arriva à plusieurs; prodigue de son crédit auprès des puissants pour défendre les opprimés, n'hésilant jamais à blâmer Tingratilude publique; tel était Jean Bradshaw, et je ne saurais souhaiter à personne un protecteur ou un ami plus zélé et plus éloquent, plus inaccessible à la menace et à la séduction lorsqu'il s'agit de remplir son devoir... »
— Après avoir tant loué le magistrat, comment ferez vous pour rendre justice au capitaine ?
— Je raconterais sa vie, si l'histoire ne la revendiquait pas tout entière. « Olivier Cromwell aussi eut des aïeux, non sans illustration, mais son nom seul fera sa gloire. Après une jeunesse retirée et pieuse, élu par sa ville natale pour la représenter au dernier parlement de la monarchie, il s'y distingua bientôt par la justesse de ses opinions et l'énergie de ses conseils. Quand l'épée fut tirée, il offrit ses services, et appelé à commander un escadron, il vit accourir tous les citoyens honorables et pieux sous son étendard. Il eut bientôt surpassé les plus grands capitaines par son génie militaire et la rapidité de ses mouvements, chose peu surprenante, car il était luimême un soldat discipliné dans la connaissance parfaite de son propre cœur, ayant su étouffer ou dompter toute l'armée des vaines espérances, des vaines craintes et des passions qui auraient pu le corrompre. Ainsi fort des vic^ toires remportées sur lui-même, dès le premier jour qu'il entra en campagne contre l'ennemi extérieur, il se trouva
un vétéran consommé ; — son génie, ses succès,, sa disjcipline adaptée non-seulement aux règles de la guerre, iraais encore aux préceptes du Christ, firent de son camp une brillante école de talent, de vertu et de piété. Son autorité seule, sa loyale exactitude à payer la solde, fai- |saient plus que les largesses des autres pour attacher le soldat à sa fortune; rival, sous ce rapport, de Cyrus, Id'Épaminondas et des plus fameux capitaines de fantiiquité, il lui fallut peu de temps pour réunir une armée inombreuse et bien équipée, dévouée à son chef et chère aux citoyens, formidable à l'ennemi dans le combat, ja- I mais cruelle à qui mettait bas les armes. C'est à de si rares vertus, jointes ù un si rare génie, que les poètes décernaient jadis des autels, lorsque l'expression leurmaniquait pour louer dignement l'homme qui les possédait. »
— Poëte digne vous-même de ceux qui introduisaient ainsi les héros ù la table des dieux, il ne vous reste plus qu'à louer le vôtre de Ja modestie qui lui fit préférer, comme Auguste, le trône d'Angleterre à l'apothéose. »
Il y avait dans ces mots une légère ironie; mais Miltou continua avec gravité :
« Je sais qu'on m'a défié de concilier mon amour de la république avec mon admiration de milord Protecteur; mais on a oublié volontairement qu'à côté de cette admi- I ration franchement proclamée, je n'ai jamais tu des cont seils exprimes avec la même franchise. J'aurais pu me joindre aux sycophantes qui adorèrent Sylla après Caton dans le même homme, j'aurais eu pour excuse sa gloire : un poète n'est que trop porté à préférer la gloire à la liberté; j'aurais pu dire qu'il s'agissait enfin de choisir
entre le fils débauché de Charles Stuart et le plus vertueux chef de la république, plutôt qu'entre Croipwell et la liberté. Je suis encore persuadé que Cromwell ne comprima dans ses puissantes mains les diverses factions du pays que pour sauver la république elle-même de H leurs folles disputes. Cependant, au lieu de l'encourager à se mettre au-dessus des lois pour prévenir l'anarchie, je lui conseillai de garder intact le dépôt sacré des libertés anglaises.
— Mais il me semble qu'après avoir loué Cromwell, vous finissez par vous justifier de l'avoir loué ; encore une fois, épargnez-vous cette justification auprès de celle qui vous écoute : croyez-vous que j'ignore cette admirable apostrophe où vous déclariez à milord Protecteur qu'il devait à son pays, qu'il se devait à lui-même d'être fidèle à l'attente que la liberté avait fondée sur lui? « Respecte, lui disiez-vous, la sollicitude de l'Angleterre, la présence et les blessures de ces braves compagnons d'armes qui ont survécu à la lutte, les mânes de ceux qui y ont succombé ; respecte les opinions des peuples étrangers et les espérances qu'ils ont conçues de la liberté anglaise, de ce nouveau gouvernement établi avec tant de gloire et dont le renversement nous plongerait dans un abîme de honte. Après avoir tant souffert et couru tant de périls pour la liberté, la laisseras-tu violer par toi-même ou mutiler par d'autres? » Et vous ajoutiez : « Tu ne peux être libre que si nous le sommes comme toi, car telle est la nature de l'homme, que celui qui enchaîne ses égaux est le premier à devenir esclave. Toi, qui as été jusqu'ici le génie tutélaire de la liberté,
toi, qu'aucun n'a surpassé en justice ni en piété, si tu venais à dépouiller celte liberté que tu as défendue, ta conduite serait fatale non-soulcment à la cause de la liberté, mais encore à celle de la religion et de la vertu. Toute ton intégrité, toute ta droiture se seraient tout à coup évanouies, tu aurais démenti ta foi en Dieu, ton caractère se serait dégradé aux yeux de la postérité, tu aurais compromis le bonheur du monde. Le moment est venu, 0 Cromwell ! de prouver que tu possèdes réellement toutes ces grandes qualités de piété, de fidélité, de justice et de désintéressement qui nous ont fait croire que Dieu lui-même, par sa grâce spéciale, t'avait élevé au-dessus de tous. Montre-toi donc au niveau de ta grandeur, insensible aux attraits du pouvoir comme aux dangers de la guerre. Consolide à jamais la liberté que nous te devons en associant à tes conseils les compagnons de tes travaux, ces hommes d'une modestie, d'une intégrité et d'un courage exemplaires, intéressés comme toi au maintien de notre religion et de notre république. Ose entendre la vérité, laisse même parler le mensonge, afin que toute voix soit Hbre, et tu seras toujours cher à ceux qui ne veulent pas des droits égaux et des lois égales pour eux seuls, pour leur secte ou leur faction particuières, mais pour toutes les classes de citoyens... » Voilà vos paroles, ou à peu près; oui, jusqu'à la fin vous êtes resté fidèle à cet ardent amour de la liberté... (qui avait peut-être éteint en vous tout autre amour), mais fidèle seul ou presque seul; ne vous justifiez donc pas. Je n'ai voulu que vous prouver une chose, c'est que dans votre solement vous pourriez me convertir à votre politique
sans danger pour l'Angleterre . Admettez-moi, poëtr dans votre république, dans la république de Milton : îi demain *.
Lo giorno se n'andava, e l'aer bruiio Toglieva gli animai che sono 'n terra Dalle fatichc loro; cd io sol uno M'apparacchiava a soslener la gucrru Si del cammino e si délia pietalc Che ritrarrà la mente che non erra.
— Thy words Attentive, and with more delighted car, Divine inslructor, I hâve heard, Ihan when Cherubic songs by night from neighbouring hilN Aerial music send.
Paradise lost.
Dans la longue controverse soutenue par le secrétaire de la république contre les champions du droit divin, la violence des attaques provoquant des répliques non moins violentes, Milton s'était peu à peu exagéré à lui-mêmcj le zèle de ses opinions. Pour le ramènera sa modéralion| naturelle, pour ébranler peut-être même sa foi en ses doctrines, la douce et flatteuse contradiclion de l'étrangère avait plus fait par quelques heures d'entretien què| Saumaise et ses acolytes par dix volumes d'arguments
et de citations grecques ou latines. En se rappelant le
1 J'ai distingué par des guillemets les passages presque littéralemen.j traduits ou abiégps de \?i Secunda Defensio ; il est, d'ailleurs, facile d') reconnaître quelques traces de cette tournure latine si remarquablf , dans le texte original.
passé, dans le calme de la solitude, Miltoii osa se dire !e qu'il avait déjà pensé parfois , qu'il pouvait bien se aire, qu'en effet, sa république, comme le royaume du Christ, ne fût pas de ce monde. Pour èlrc modeste et /rai, au risque d'accuser la loyauté ou l'intelligence de 568 amis, pouvait-il se dissimuler qu'il n'eût été moins 'associé que l'instrument de leurs desseins? Il avait :omposé leurs discours et leurs lettres, prié avec eux et .'hanté avec eux les psaumes devant le Seigneur, il avait ité admis dans la tente de leurs conseils; mais au monent suprême des délibérations, avait-on reconnu en ui la prudence du serpent, en même temps que l'inno- •ence de la colombe? De son côté, quelque honneur [ue lui eût fait la polémique où il s'était généreusement 3ngagé, ne lui avait-il pas sacriflé sa mission véritable, :elle d'où dépendait sa gloire future? Quand l'inspiation d'en haut parlait à son âme, n'était-ce pas dans un angage plus élevé que la prose des rhéteurs qu'il eu etrouvait naturellement l'expression? Dans la sphère su- )érieure où l'emportait alors l'essor de sa pensée^ l'An- 'leterre ne lui semblait-elle pas un point à peine percepible dans l'espace? N'aurait-il pas alors pu comparer le nonde tout entier, avec ses habitants occupés de leurs iBlits intérêts, à une armée de fourmis s'organisant en oyaume ou en république autour d'un amas de pousière? Lui, cependant, poursuivant son vol sublime, et loué d'un nouveau sens qui remplaçait celui de la vue, mesure qu'il s'éloignait des bruits de la terre, n'enendait il pas la musique des Sphères, ne contemplait-il »as les astres dans tout leur éclat, ne conversait-il pas
avec les séraphins qui lui racontaient la grandeur de Dieu et les merveilles de la création ? Oui, c'était là sa vraie patrie, dont il jouissait par avance, grâce aux secrètes faveurs d'une muse céleste. Il n'avait que trop perdu de veilles dans de vaines disputes de sophiste : il devait enfin laisser ses compatriotes inconstants ou ingrats apostasier aux pieds d'un nouveau tyran, mais lui. séparé d'eux par le nuage de la cécité, ne plus chanter que ses saintes visions.
La conscience de ce retour aux premiers goûts de sa jeunesse l'avait réconcilié pleinement aux doux reproches de celle qui était venue tout à coup plaider la 'cause de la poésie auprès de lui, lorsque l'heure où il devar la revoir sonna. Elle n'était pas loin, et leur entretier fut continué.
Initiée par une singulière sympathie à sa pensé( même, l'étrangère dit au poëte :
« Eh hienl à quel sujet allez-vous consacrer désormais toutes les puissances de votre âme? Dans quel idiomi chanterez-vous les prouesses d'Arthur ou le règne glo rieux d'Alfred?
— C'est vers un autre thème que mon imaginatioi est entraînée...
-^ Quoi donc! ces belles fictions de la chevalerie avec son cortège de paladins intrépides, de dames cap tives, de sages enchanteurs et de bonnes fées, ont-elle perdu pour vous leurs charmes dans la sévérité de vo études? Dédaignez-vous les lauriers du Tasse et de so émule, qui vous semblaient si beaux sous le ciel d'Italie Te sais que vos graves puritains estiment peu ces poéti
[lies créations, et qu'ils les attribuent même à l'inspiation de quelque esprit impur.
— Dieu veuille que mon nom prenne un jour place à
r-ôté des noms que vous \encz de citer, elmon ambition
'est élevée qr.elquefois jusque-là I côr je m'y suis pré-
laré toute ma vie, estimant que « celui qui veut un jour
crire des choses dignes d'être lues, doit être lui-même
in vrai poëme, c'est-à-dire un composé de tout ce qu'il
• a de grand et d'honorable. » Comme le poëte amant
le Laure, j'ai toujours aimé les braves paladins, les
lames captives, les nécromans et les bonnes fées. Nous
ivons dans nos chroniques, comme dans les vôtres, Cie^
raditions merveilleuses et des chevaliers dignes d'être
élébrés par rArioste et Torquato, des événements qui
lourraient peut-être rivaliser avec l'expédition de Béli-
aire contre les Goths , avec celle de Charlemagne
ontre les Lombards, ou celle du pieux Godefroy contre
es infidèles. Notre divin Shakspeare a tiéjà prouvé ce
ue valaient en poésie les preux de notre chevalerie, les
très mystérieux de nos superstitions, les héros de notre
listoire, et il les a vengés des maladroites et lourdes
ompositions de nos moines et de nos vieux ménestrels.
4oi aussi j'avais pensé longtemps à puiser à ces sources
ema terre natale, et à célébrer Albion dans la langue
opulaire, approuvant Arioste d'avoir méprisé le conseil
e Bembo, parce qu'il est préférable de prétendre au
iremier rani? parmi ses compatriotes, plutôt ({ue d'ac-
epter d'avance le second parmi les beaux génies (Ni
'anliquilé. Mais quelque attrait que j'aie souvent trou\é
i ces légendes chevaleresques, (juelque cidmiration (|ue
58 LKS POETES AMOUREUX
m'aient inspirée ces preux fidèles à leur dame, et armés pour défendre, envers et contre tous, sa beauté et sa chasteté, un sujet plus grand, plus digne d'un poëte chrétien, a fixé, je crois, mes irrésolutions; oui, un sujet dont la conception primitive s'est .tout à coup représentée aux yeux de mon âme, quand j'ai retrouvé dans les sons de votre accent comme l'écho d'une voix longtemps chérie.
— Quel plus beau sujet pour le poëte que la gloire des guerriers, la chasteté des dames, les vertus du sage, à moins de célébrer les anges eux-mêmes ?
— Les anges et Dieu, qui est au-dessus des anges?
— Mais ne vous êtes-vous pas dit qu'en chantant la perfection même de fintelligence, vous vous adresseriez cependant à l'intelligence imparfaite de l'homme?
— Je sais bien que celte génération profane m'écoutera avec distraction ou dédain : ma voix aura peine à se faire entendre parmi ces chants mondains ou même sacrilèges qui viennent d'imposer silence aux psaumes et aux cantiques. Eh bien, mon poëme sera une dernière protestation contre ces hommes qui relèvent les autels de Baal et le trône d'Achab. Cependant j'espère encore qu'un intérêt humain s'attachera aussi à une œuvre qui aura pour acteur l'humanité tout entière dans la personne de notre premier père. Car je veux chanter Dieu dans son œuvre la plus merveilleuse, la création de l'homme ; je veux relever l'homme, en montrant le ciel et l'enfer également émus de cette création nouvelle, dont le fils de Dieu daignera revêlir un jour la forme, pour s'associer à son infirmité, avant de l'associer elle-mêmei
j à sa gloire. Mon poëme, si je l'accomplis, ne sera pas une de ces compositions qui naissent de la verve amoureuse de la jeunesse, ou des vapeurs d'un joyeux festin
i sous l'invocation des ilUes de mémoire, mais le fruit de chastes méditations et de prières ardentes adressées à cet esprit éternel, source de tout savoir et de toute lumière, qui envoie un séraphin avec le feu sacré de l'autel pour purifier les lèvres de celui qu'il favorise de sa grâce.
— Je n'entrevois qu'une partie de vôtre pensée.
— Je n'en saisis pas moi-même toutes les proportions dans les images encore indistinctes et confuses qui se dressent devant moi, les unes sous une figure abstraite, les autres sous les formes grossières des personnages d'un drame que je vis représenter dans votre Italie. Mais déjà quelques-unes, éclairées des reflets brillants de mes visions, se détachent complètes, me demandent un nom et me saluent comme leur poëte. L'horizon s'agrandit soudain pour ces créations de ma pensée : à celles-là le ciel ouvre ses riches portiques ; à celles-ci l'enfer ses sombres abîmes, et je suis tour à tour au milieu des divines clartés du Saint des saints, ou à travers les ténèbres visibles du Tartare.
— Arrêtez, poète hérétique^ dit en souriant l'étrangère; attendez au moins, comme le Dante, que Béatrix \ous précède pour pénétrei' au delà des cercles de l'enfer. Prenez garde, c'est plus qu'un poëme que vous méditez, c'est une religion, et nous autres, enfants de la Rome chrétienne, quel que soit notre respect pour les droits de la muse, nous vous demanderons si vous croyez que hors de notre croyance il soit donné au génie
(le célébrer les mystères du Saint des saints. J'aperçois un double écueil sur votre passage : ou vous heurterez les prcjugés de l'Angleterre protestante, ou vous vous priverez des trésors de poésie de l'Europe catholique. Peuplerez-vous le ciel des abstractions puritaines, ou y admeltrez-vous les saints, les martyrs, la vierge-mère, toutes les figures vénérables ou tendres avec lesquelles le pinceau de nos peintres et le ciseau de nos statuaires gnt familiarisé notre piété? Ah! redoutez d'être traité comme un idolâtre par vos iconoclastes; abandonnez cette île anti-poétique, et revenez retremper vos souvenirs dans l'air de notre Italie ; revenez vous y enivrer des concerts de nos églises et du parfum de nos encensoirs. Quelle poésie chrétienne peut rester à un pays où vos beaux vers sur l'architecture ecclésiastique n'ont pu sauver les voûtes de l'abbaye (le Westminster d'une honteuse profanation?
— Pour vous répondre d'abord comme poëte... Bien vains seraient mes discours si mon poëme lui-même venait plus tard les démentir! J'espère cependant, si je suis exaucé par l'esprit saint et non par la muse païenne, que je pourrai encore chanter dignement les merveilles de Dieu sans scandaHser mes frères. Peut-être y parviendrai-je en évitant de donner aux figures de mes songes une forme trop matérielle, en décrivant plutôt le symbole que la substance, en ne soulevant qu'à demi le voile du mystère pour laisser à l'imagination de chacun une part dans mes tableaux, ^îais il est dans vos dernières paroles une tentation à laquelle jadis j'aurais plus difficilement n'sisté! Elvood, mon disciple chéri, \(m>
MILÏON 61
n'êtes plus là pour me dire si l'étrangère a toujours des ailes... Vous ignorez vous-môme, madame, tout ce qu'il y a de miigie pour mon oreille dans votre voix, et pourquoi, si voire offre était sérieuse, j'aurais besoin pour fuir de me rappeler la fatale ressemblance qui existe entre Alcine et Logistille. Hélas I j'ai déjà résisté à une voix semblable alors que mon cœur, plus facile à séduire, conspirait avec elle contre moi. Aujourd'hui ce cœur, refroidi par l'âge et les épreuves de la vie, ne bat plus que par souvenir. Je n'ai plus aucun mérite à rester fidèle à la foi de mon père; et quant au beau soleil d'Italie, comparé à celui qui perce à peine de ses faiWes rayons les brouillards de ce climat septentrional, qu'importe à mes yeux éteints? Je suis ici pauvre, oublié, prescrit; mais on s'affectionne aux lieux où l'on a souffert. J'avais autrefois rôvé qu'un marbre m'était destiné à Wcstmiuster, sons les voûtes de notre panthéon gothique ; mais Je saurai me contenter d'une tombe plus modeste dans l'asile obscur où reposent les auteurs de mes jours.
— Adieu donc, dit l'étrangère après un moment de silence, comme si elle avait eu besoin d'essuyer une larme et de raflermir sa voix; adieu. Moi aussi, je le sens, il estdinicile de rompre le lien qui nous attache au sol natal, et surtout quand on y a déjà vécu de longs jours. Je retourne sur cette terre féconde dont vous vous rapiiellerez les couleurs brillantes et les brises embaumées quand vous peindrez votre Éden. Les chants de la muse septentrionale auront des échos sur les bords de l'Arno. Adieu, poëte (VAdaw exilé, votre gloire fera l'orgueil de l'aniTc Kléonore :
t^anio del mio buon popol non inteso, E'I bel Tamiffi cangio col bol Arno.
A ce nom, à ces vers qu'il adressa jadis à Léonora, Milton crut que le nuage de sa cécité s'écartait de ses yeux, et qu'il reconnaissait près de lui celle qu'il avait aimée. Mais vainement il tendit les bras, ce n'était qu'une apparition aperçue avec les yeux de la poésie : il ne saisit que le vide, car avec la Léonore de sa jeunesse venait aussi de disparaître celle qui tout à l'heure complétait l'illusion par sa présence et le son de sa voix.
Milton était désormais seul avec la muse anglaise : quelques jours après, son ami, le docteur Paget, qui lui avait amené Elwood pour disciple et pour lecteur, lui présenta une jeune fille sans fortune qui devint la troisième compagne du poëte aveugle; mais ce n'était pas Léonora Baroni.
Six ans plus tard parut la première édition d'un poëme intitulé LE Paradis perdu.
L'Angleterre salua Milton comme son Homère.