‹ Les poètes amoureuxChapitre 9 sur 31 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

L'Avantage d'être Bossu ou la Prude.

« How oft, when press'd to marriage, hâve I said, Curse on ail laws but those which love lias made! »

Eloisa to Ahelard.

(( N'est-il pas singulier que ce pauvre Pope, qui était si peu fait pour l'amour, ait voulu être amoureux toute sa vie I... » — C'est une réflexion qui n'est pas de moi, je vous jure^ mais d'un de ces biographes commentateurs, de ces hommes de lettres à la suite, qui montent en croupe sur le pégase d'un poète, qui se parent de la livrée d'un grand homme, et, semblables aux valets raisonneurs du théâtre, critiquent ou louent leur maître, à tort ou à travers, sans le comprendre, tantôt l'exaltant de leur admiration sotte, tantôt le rabaissant aux proportions de leur imagination étroite. » Pourquoi Pope s'avisait-il d'être amoureux? N'était-ce pas à lui bien ridicule? » Et, cela dit, on fait le procès à Pope, au lieu de le plaindre.

Heureusement Pope n'était pas aussi à plaindre qu'on le suppose; ils ignorent, ces esprits froids, tout ce qu'il y a de charme pour le poëte dans un amour même malheureux,— dans ses rêveries, quand cet amour est encore un secret pour tous, même pour celle qui l'a fait naître, dans son timide espoir quand il a osé parler, dans sa

mélancolie quand il est repoussé ou trahi, et enfin..... dans les consolations d'un autre amour, car c'est la loi de notre nature que l'amour seul console de l'amour.

(( Pauvre Pope 1... » Et toi aussi pauvre Jean-Jacques, qui as livré toi-même à ces censeurs ta vie de valétudinaire amoureux, toi aussi tu es venu leur apprendre tout ce qu'il y avait de ravissements pour toi dans la plus faible espérance et dans la plus légère faveur, depuis ta promenade à Toune avec mademoiselle Galley, que tu ne [devais plus revoir, jusqu'à ce baiser de madame d'Houidetot pour lequel chaque jour tu recommençais sijoyeux jle trajet de l'Ermitage à Eaubonne ! Toi aussi, ils t'ont Itrouvé ridicule, et dans tes passions ambitieuses pour ces [grandes dames qui riaient de leur ours apprivoisé, de ileur philosophe malade, avec un amant mousquetaire, et dans le fatal aveuglement qui, hélas ! te fît descendre à iThérèse.

j Lady Wortley Montagne n'était pas le premier amour

lie Pope : elle ne devait pas être le dernier.

I Pope avait connu, pendant son séjour dans le comté

j l'Oxford, la famille Blount, catholique comme la sienne,

ict avec laquelle cette conformité de religion ne pouvait

, que resserrer sesliens de voisinage. Edward Blount, le fils

•aîné, resta toute sa vie son ami et son correspondant.

jMistress Blount, la mère, 'devint veuve, et ayant quitté

il'Oxfordshire pour habiter Londres avec ses deux filles

Theresa et Marta, Pope continua de visiter assidûment

l;i famille Blount dans la capitale comme en province.

Lorsque le nom de Pope devint un des grands noms de

a poésie anglaise, lorsqu'il y eut de la vanité à pouvoir

(lire : « Ce M. Pope dont vous parlez, ce grand poîHe, il est depuis longtemps notre ami ! il vient familièrement à la maison, nous l'avons vu naître.... » M. Pope, le grand poëte, ne démentit pas cette prétention de la bonne mistress Blount. Conservant pieusement les souvenirs plus modestes de ses premières années, il rappelait lui-même volontiers le temps où son génie, rêve encore incertain d'un enfant précoce, était, par anticipation, proclamé comme une réalité dans le cercle de sa famille et de ses amis... sphère étroite où plus tard l'ambition du jeune homme étoufferait faute d'air et d'espace, mais où la muse naissante peut du. moins essayer ses ailes, sans crainte d'être arrêtée dans son essor par cette morgue brutale avec laquelle la critique rudoie si souvent les noms inconnus;... théâtre de ces premiers triomphes dont on jouit sous les yeux d'une mère, et plus doux que les lauriers de Denain, s'il faut en croire le maréchal de Villars parlant de ses couronnes du collège. Mistress Blount continua donc à s'identifier à cette gloire qu'elle se vantait d'avoir prédite, parce que Pope continua de son côté à solliciter cette admiration affectueuse,- et à s'en montrer en apparence tout aussi flatté que de l'admiration plus retentissante des critiques et des grands. Avec tous les défauts de son humeur irritable et susceptible, Pope, comme on sait, avait toujours été un fils tendre ; mistress Blount était l'amie de sa ! mère : quand il eut perdu celle-ci, il lui sembla retrouver quelque chose d'elle dans mistress Blount, dans ses gestes et dans l'accent de son langage. Et puis, dans ce ménage bourgeois, dans cette maison patriarcale qui

!ontrastûit avec le luxe et les manières de ces hôtels et le ces châteaux dont il était devenu le commensal recherché, il pouvait, disait-il, détendre son esprit et se 'eposer de la nécessité d'être toujours en représentation :hez ceux qui ne l'invitaient que comme poëte célèbre. \illeurs l'attendaient des égards plus respectueux, ici des égards plus tendres; ailleurs il trouvait des honneurs, ici ses aises; chez mistress Blount on ne lui imposait pas jn caractère conventionnel ; on le prenait tel qu'il voulait Hre, avec ces caprices, avec toutes les vicissitudes de son lumeur, variable comme sa santé. Les prévenances dont Il était l'objet n'entraînaient pour lui aucune gêne, parce jiu'elles étaient une habitude. Sa place était réservée i table sur une chaise faite exprès pour lui, sans qu'on ùt besoin de l'exhausser comme partout pour que sa tête 'ût à la hauteur de celles des autres convives. Son faueuil était toujours au coin du feu sans qu'on eût besoin le dire tout bas à personne qu'il était le plus frileux des lonimes. S'il s'y endormait, ce qui lui arrivait quelquebis, n'importe en quelle compagnie, on respectait son ommeil, et, quand il rouvrait les yeux, ni un air bouleur ni un rire malin ne lui révélaient qu'il venait d'être mpoli. Pope était un peu gourmand, comme tous les esonuics délicats, et il était sûr, en allant dîner chez misîjrpss Blount, d'y trouver les mets de son goût, ot j'ntre autres ce plat de lamproies qui lui valut, dit-on, ijdus d'une indigestion dans sa vie, mais dontiln'estpas ; I rai qu'il soit mort. Enfin il était sujet à ces migraines .'ii'il a personnifiées sous la forme d'un gnome toujours I ,u chevet de la déesse du Spleen. A peine passait-il une

inain sur sa tète en fronçant le sourcil, qu'on lui apportait ces décoctions de café dont l'arôme avait la vertu de débarrasser son cerveau. Telles étaient les attentions, tels étaient les petits soins qui devaient aussi attirer Pope chez mistress Blount, et je regrette que ses biographes l'aient oublié. Toutes cesprévenancesd'une familleamie, Pope les reconnaissait non-seulement par quelques lec-j tures confidentielles, ou, dans la conversation, par des saillies que l'intimité lui rendaitplus faciles, mais encore par une suite rarement interrompue de ces petits présents dont on a dit si souvent qu'ils entretiennent l'amitié. Les plus belles fleurs de son jardin de Twickenhair décoraient maintes fois la cheminée de mistress Blount. et les plus beaux fruits sa table. On dit qu'un joui même il envoya une corbeille de pêches qui étaient en veloppées une à une dans les feuillets du manuscrit d( V Iliade; il priait seulement qu'on voulût bien lui ren voyer ce papier d'enveloppe, n'ayant pas d'autre copi< de ses vers ?

C'était donc une amitié toute fraternelle que Pop avait ressentie d'abord pour Theresa et Martha, les dcu filles de mistress Blount, et sa familiarité avec elles n devait surprendre ni leur mère ni personne. Mais ui sentiment plus vif l'attacha ostensiblement à Theresa C'était l'aînée, brune piquante et rieuse, qui s'aperçii elle-même, trop tard, qu'elle avait laissé prendre su elle les avantages que donnent toujours à l'autre s(^ les privautés d'une amitié d'enfance. Sa légèreté appa rente, sa gaieté, qui autorisait sous une forme de bad nage l'échange des noms les plus tendres, avait permi

Il Pope de les employer tous à son égard. C'était une ;orte de droit qu'il était difficile de lui enlever désornais sans éclat; il en jouissait depuis si longtemps qu'il j avait prescription. « Puis, se disait-elle, si je m'abuiais, si cet accent d'un cœur agité, si ce regard qui me ienible un commentaire si clair du nouveau sens qu'il )rête à des mots naguère sans conséquence, n'étaient [u'une plaisanterie nouvelle, combien ma vanité serait •idiculel... Si j'étais encore, après tout, plus émue noi-même qu'il affecte de l'être, une explication si sé- •ieuse ne ressemblerait-elle pas de ma part à une dé- :laration? » Et Theresa remettait au lendemain de /expliquer avec Pope, et Pope ne cessait de se pré- :aloir de tous ses privilégels d'ami d'enfance, sans se louter peut-être encore de tout le trouble qu'il causait lans ce cœur de femme étourdie et folâtre, sans s'être •endu bien compte à lui-même de tout ce qui se passait lans le sien ; car il est en nous de ces pensées mal demies que nous évitons d'analyser, de peur de ne pas es trouver d'accord avec notre conscience; il est de '.es projets dont nous ne voulons pas voir le but, de )pur de découvrir un précipice où nous nous repro- '.herions d'entraîner volontairement quelqu'un avec

lOUS.

I Theresa, cependant, sentait parfois le besoin de venir lu secours de sa gaieté naturelle par une gaieté fac- .ice; il lui fallut inventer plus d'un prétexte pour jusifier maint accès soudain de mélancolie au milieu de ses conversations les plus innocentes et les plus frivoles ivpc Vo\)v. A\o/.-voiH vu (jucbinefcMS une poniiix ap-

9ft LES POETES AMOUREUX

privoiséo jouer dans un salon avec le chien du logis, qui la guette, la poursuit, l'atteint et la laisse fuir pour la poursuivre encore ? La perdrix se prête à ses joyeux caprices, et pousse à peine un faible cri lorsque le chien la roule sous ses pattes ou la porte dans s;; gueule à son maître; mais si elle venait à penser que ce chien généreux et caressant, emporté par son instinct naturel, pourrait d'un seul coup de dents terminer d'une manière tragique cette chasse, jusque-là sans péril... quel serait l'eiîroi de la pauvre perdrix! C'était certainement une réflexion semblable qui venait de temps à autre jeter un nuage sur le caractère insouciant naguère de Theresa, et cette explication, tant différée par elle, ne pouvait l'être plus longtemps, lorsque Pope devint peu à peu moins assidu chez les dames Blount, et elles apprirent que, si on le voyait plus rarement, c'était que lady Montaigue le traînait en triomphe à son char.

C'est à un cœur de femme qu'il faudrait demander ce qui dut se passer- alors dans le cœur de Theresa : une femme seule nous pourrait dire si elle ne fut pas obligée de dissimuler un peu de dépit; car elle n'en fit rien paraître; ou, si elle l'exprima, ce fut encore par une raillerie sans amertume et par quelques allusions malicieuses, bien permises contre ce nouveau caprice du poëte, qui lui faisait négliger t amitié pour un sentiment plus jaloux et plus exclusif.

Après sa rupture avec lady Mary, Pope crut donner le change à son désappointement secret en s'accusaiit d'avoir écouté sa vanité plutôt que son cœur, pour aller

■hercher un bonheur incertain lorsqu'il lui eût été si acile d'être heureux auprès de miss Blount. Par un de :es subterfuges dont nous aimons à couvrir nos faiilesses, il appelait presque un remords généreux son etour à celle qu'il avait délaissée sans remords; mais ette fois, Theresa, mûrie par l'expérience du passé, ut mieux se défendre, et, pour se venger, elle eut re- :ours à cette légèreté même qui avait failli la comprojnettre.

' Vainement Pope se dit repentant et malheureux, elle eignit de ne croire ni à son malheur ni à son repentir, \i le désespéra par son impitoyable gaieté. Vainement { voulut faire entendre le langage passionné d'un mour véritable, elle persista à lui répondre sur le ton l'un persiflage frivole. Pope s'aperçut enfin qu'il perlait auprès d'elle sa rhétorique et ses vers.

Mais, à côté de la sœur aînée, la sœur plus jeune, qui l'avait point de rancune à satisfaire, sembla plus distnsée à plaindre en lui un amant malheureux. Martha, ont trois années de plus avaient développé la personne t le caractère, était en tous point le contraste de ïheesa. J'ai dit que ïheresa était une brune piquante : sa aille svelte et flexible, ses gestes animés, ses yeux noirs t sa bouche souriante, répondaient à la vivacité de son sprit. Martha, blonde aux yeux bleus, avait dans son ttilude habituelle, comme dans tous ses mouvements, me sorte de gracieuse indolence, et, dans sa physiolomie, une expression pensive enharmonie avec la réer\e de ses manières et la réflexion qui semblait pré- .é{\er ses moindres démarches. Autant la première

paraissait étourdie , autant la seconde paraissait prudente. Quoiqu'il n'y eût peut-être rien d'excessif, après tout, dans la pétulance de l'aînée ni dans le calme de la cadette si on les étudiait isolément, leurs caractères recevaient un relief inévitable de leur opposition; et comme entre sœurs on répond volontiers à une exagération par une autre, quand Martha reprochait en riant à Theresa d'être une folle, Theresa lui reprochait d'être une prude.

Les innocentes querelles des deux sœurs avaient souvent Pope pour témoin et pour arbitre : impartial d'abord, il devait à la longue se laisser séduire par celle des deux parties qui captivait le mieux son juge, et Martha put bientôt raison auprès de lui plus souvent que Theresa. Les plus petites choses ne sont jamais indifférentes en amour : Martha devint alors la confidente de Pope, et cette préférence, conquise sur son aînée, devait d'autant plus la flatter, que Pope louait surtout en elle ce caractère réfléchi que Theresa essayait de tourner en ridicule, mais qu'il attribuait, lui, à la rectitude de son jugement. Il n'est pas d'éloge qui touche plus une jeune sœur que celui que vous faites de sa raison supérieure. La vanité de Martha ne pouvait pas non plus rester insensible à ces vers dont elle reçut désormais l'hommage direct, et où Pope proclamait tout haut les qualités qu'il appréciait en elle*. Ces vers, par lesquels un grand poëte exalte les perfections d'une femme, ne sauraient manquer de produire, sur son amour-propre et sur sor

1 C'est à Martha Blount que Pope adressa YÉpUre sur le Caractèr des Femmes, terminée par un éloge si flalteur pour elle.

cœur, quelque chose de la satisfaction qu'inspiraient jadis aux dames des chevaliers ces défis publics dans lesquels un champion déclarait envers et contre tous sa princesse la plus belle du monde. Il y a plus : le défi du poëte retentit jusqu'à la postérité. Il n'est pas de démenti à opposer à cette voix du génie. Le chevalier mort, un lâche pouvait venir arracher l'écusson du brave ou en effacer le nom que ne défendait plus sa lance; le nom de la beauté, une fois prononcé par la muse, est consacré par la mémoire des siècles et sans cesse reproduit avec les vers qui l'ont célébré.

I Quoiqu'on ait dit, non sans raison, que le principe de l'amour chez le sexe le plus faible était l'instinct de cette faiblesse même qui le rapproche du sexe le plus fort, il faut admettre aussi dans l'amour de la femme cet autre principe, plus conforme à sa nature angélique, qui appelle sa tendre pitié partout oii elle est invoquée par une souffrance ou une infortune. Or, c'étaient des consolations que Pope, se disant malheureux, demandait aux deux sœurs. La gaieté d'une amie comme Theresa apporte plutôt des distractions. Une amie plus sérieuse et plus aimante, comme Martha, sait mieux nous plainire et mieux nous consoler. Pope pouvait donc se bercer Je l'espoir qu'il avait trouvé, enfin, celle qui consentirait î lier sa destinée à la sienne. Cependant sa susceptibilité, sa défiance de lui-même, quand il réfléchissait à son 3orps contrefait , lui faisaient reculer sans cesse le moment d'exiger d'elle un aveu direct et décisif. Sa posiioii était d'autant plus délicate qu'il s'était prononcé jl'une manière formelle contre le mariage, contre kmt

mariage public du moins. Au titre de mari son imagination associait tous les ridicules, avec l'impossibilité de discontinuer-un jeu, disait-il, oii il craignait d'ôtre triché jusqu'à la fm de la partie, sans avoir le droit de se plaindre de l'inégalité des chances.

Mais le jour de l'explication arriva, et Pope ne put se souvenir sans trembler de l'épreuve analogue qui avait si brusquement brisé tous ses liens avec lady Mary, au lieu de les resserrer. Sa joie fut grande lorsque Martha, avant de s'engager par aucune promesse précise, exigea que les lettres de Pope à lady Montague et celles de lady Montague à Pope lui fussent communiquées.

« Cette curiosité m'est bien permise, dit-elle. Cette lady va désormais être mon ennemie tout autant que la vôtre. Pour savoir jusqu'à quel point je dois la haïr, il faut que je sache jusqu'à quel point vous l'avez aimée.

— Ces lettres m'ont été mainte fois redemandées par elle, dit Pope.

— Mais vous vous êtes refusé à les rendre? Ainsi vous les avez. Hésitez-vous à me les confier?

— Ne pourrions-nous pas les lire ensemble ?

' — Vos commentaires inévitables distrairaient mon attention.

— Vous voulez donc les lire seule?

— Puisque vous me le demandez, je suis trop franche pour vous laisser ignorer que ma sœur n'est pas moins curieuse que moi de les connaître.

— Je m'en doutais : elle veut y lire le passé, et vous l'avenir. Comment pourrai-je résister à deux curieuse.^ liguées contre ma discrétion? Demain je vous apporte-

rai la copie de mes propres lettres et l'originîil de celles de Sapho.

— Pourquoi la désigner par le nom qu'elle porte dans vos satires? Je voudrais \ous voir plus indifférent quand on parle d'elle; ce serait plus généreux à vous et plus rassurant pour moi.

— Est-ce le moment de la ménager, lorsque je suis à la veille de mettre sous vos yeux des lettres où vous allez puiser contre moi des armes funestes peut-être ?

— Je vous promets de relire la date à chaque phrase. » Et ces mots furent accompagnés d'un sourire qui acheva de décider Pope au sacrifice qui lui était demandé.

Ce jour même Martha reçut cette correspondance, et Pope ne reparut chez les dames Blount que le surlendemain, à l'heure où il savait que Martha serait seule. En entrant, il reconnut une de ses lettres dans ses mains : « Eh bien ! dit-il, avais-je raison d'hésiter ? Le fameux Laubardemont ne demandait que trois lignes de l'écriture d'un homme pour y trouver de quoi le faire pendre. Quel supplice sortira pour moi de tout ce papier noirci d'une encre fatale ?

— Ah! monsieur Pope, reprit Martha d'un air ému, quand il y aurait un arrêt de mort contre vous dans chacune des autres lettres, en voici une qui vous vaudrait mille fois votre grâce.

— Que contient-elle donc de si extraordinaire?

— ■ Quelque chose de très-simple, mais de si touchant que je veux vous la lire à vous-même, puisque vous l'avez oubliée. Asseyez-vous et écoutez-moi. »

Prosateurs et poètes, mes maîtres ou mes amis, vous

BIBUOTHECA J

n'avez pu oublier rémotion du jeune homme qui se voit, pour la première fois, imprimer sur ce beîiu vélin et avec ces lettres ornées que notre bon et modeste Delangle ne marchandait pas aux auteurs. (Pauvre Delangle! notre ami bien plus que notre libraire, le malheur t'a laissé à pied, et nous ne faisons l'aumône qu'aux éditeurs qui viennent la solliciter en tilbury 1) Mais ce plaisir, dont on se lasse si vite, qu'est-il... comparé à celui d'entendre lire son manuscrit, inédit encore, par celle qu'on aime? Pope goûta ce bonheur, assis auprès de Martha, et suivant des yeux le mouvement de ses lèvres pendant qu'elle lui relisait ce fragment :

« J'ai envie de terminer cette lettre par le récit d'un » événement qui vient d'arriver sous mes yeux, et qui a » fait une grande impression sur moi. J'ai passé une » partie de l'été dans un vieux château pittoresque du )) comté d'Oxford, que lord Harcourt m'avait prêté. Il » domine une prairie communale, oii, à l'ombre d'une » meule de foin, étaient assis deux amants aussi tendres )) qu'aucun de ceux que les romans nous montrent sous )) le feuillage d'un hêtre. L'un s'appelait (que les noms » soient un peu durs, n'importe) John Hugues et l'autre » Sara Drew. John était un garçon bien fait, âgé de )) vingt-cinq ans ; Sara une brune de dix-huit. John )) avait, pendant plusieurs mois, supporté le travail du )) jour dans le même champ que Sara. Chaque matin et )) chaque soir, lorsque c'était l'heure de traire les vaches, )) c'était lui qui les lui conduisait. Leur amour était un » sujet de conversation, mais non de scandale pour le » voisinage ; car ils n'avaient pas d'autre pensée que de

s'unir en mariage légitime. Le matin même, John venait d'obtenir le consentement des parents de Sara, et ils n'avaient plus que la semaine à attendre pour ôtre heureux. Ce jour-là, peut-être, dans les intervalles de leurs travaux, ils parlaient de leurs habits de noces; et John faisait des bouquets de pavots et d'autres fleurs pour assortir au teint de Sara les nuances d'un nœud de rubans dont il voulait lui faire présent la veille de leur mariage. C'était le dernierjour de juillet. Tout à coup un orage éclate, un orage terrible, mêlé d'éclairs et de tonnerre, qui force les paysans à chercher un asile sous les arbres ou le long des haies. Sara tombe effrayée, hors d'haleine, sur un tas de foin ; John (qui ne la quittait jamais) s'assied à son côté, après avoir disposé deux ou trois bottes de manière à lui servir d'abri. Au même instant, on entend un coup de tonnerre si violent qu'on eût dit que la voûte du ciel se partageait en deux ; les paysans inquiets s'appellent les uns les autres ; ceux qui étaient le plus près de nos deux amants ne les entendant pas répondre, vont à l'endroit où ils s'étaient réfugiés. On aperçoit d'abord une légère fumée au-dessus du foin, puis le couple fidèle.... John avait passé un bras autour du cou de Sara, et étendu l'autre sur son visage, comme

pour la protéger contre la flamme de l'éclair ils

étaient morts, déjà raides et froids dans cette tendre attitude; mais leurs corps conservaient encore les couleurs (le la vie; on remarquait seulement que Sara a\ail un de ses sourcils un peu brûlé, et une petite tache entre les deux seins. Ils furent ensevelis le

» leiulemain dans un même tombeau de la paroisse de » Stanton-Harcourt, où milord Hareourt, à ma prière, » leur fit élever un monument. Je me chargeai de » l'épitaphe, dont je ne suis pas content. Je regrette » que vous n'ayez pas été en Angleterre. Vous auriez » mieux réussi que moi à la faire; car vous ne vous y )) seriez pas refusée, si je vous l'avais demandée, pour i> une circonstance si touchante.

» A tout prendre, je ne puis trouver ces deux amants )) malheureux. Le plus grand bonheur pour eux, après )) celui de vivre comme ils auraient vécu , était de » mourir comme ils sont morts. La plus grande gloire à )) laquelle ils pouvaient prétendre était d'avoir un monu* )) ment pour consacrer leur souvenir; à moins que vous'

» ne leur en accordiez une autre celle d'être hono-

)) rés d'une larme des plus beaux yeux dumoude »

« Et cette larme fut refusée par celle à qui vous la demandiez, » dit iNiartha, après avoir elle-même essuyé ses yeux. « Elle vous répondit par une froide raillerie ? ^

— Elle n'aimait pas, répondit Pope.

— Croyez-vous donc qu'il soit nécessaire d'aimerpour ne pas être insensible ? reprit Martha,

— Non, sans doute; maisjeserais si heureux d'interpréter ainsi les larmes que vous venez de répandre !

1 La réponse de lady Worlley Montague (!«' novembre 1716) est l'expression de la moquerie. Elle envoie à Pope une épitaphequi n'esl | (lue la parodie de la sienne, et où elle dit qu'en effet , « John et Sara » furent très-heureux de mourir avant le mariage, car probablenieni » au bout de l'année ils auraient été, elle une femme battue, et lui ur » mari dupé :

» For had they seen ihe next year's sun

» A bf'alcn >vife aud cuckold swain, » etc.

— Voici ma mère et ma sœur, monsieur Pope...

— N'cillez-vous pas demain toutes les trois au théâtre pour profiter de la loge de Congrève ?

— Pour ma pan, rien de moins sûr.

L'entrée de mistress Blount et de miss Theresa interrompit cet entretien ; mais Pope crut avoir compris que Martha, afln de le continuer, trouverait quelque prétexte pour rester seule le lendemain.

Le lendemain, en effet, à l'heure du spectacle, il se rendit chez mistress Blount. La servante était sur la porte et lui dit que miss Martha n'avait pu accompagner sa mère et sa sœur, parce qu'elle se plaignait d'un commencement de migraine. Pope courut au salon, très-peu alarmé de cette indisposition subite ; mais, en ouvrant la porte, il lui sembla que sa présence causait à Martha une sorte d'embarras, car son premier mouvement fut d'aller à un tiroir et d'y glisser un papier. Une pensée de soupçon et de jalousie s'éveilla dans l'esprit de Pope :

« Serais -je indiscret? » demanda-t-il en fixant les yeux sur le tiroir à demi fermé.

Il était évident que Martha désirait éluder de répondre, et que cette préoccupation excusait dans son esprit ce qu'il y avait de peu courtois dans cette froide question.

« Vous voyez, dit-elle avec autant de douceur que si Pope l'eût abordée avec moins de défiance, vous voyez qu'il n'était jias bien sûr que je profiterais du billet de M. Congrève pour aller voir jouer Lace for love * ( Amour pour amour) .

< Love for lare (Amour pour .imour; est pout-cire la meilleure comédie de CoiigrèTC. Valcntin, l'umant d'Angélique, se fait passer pour

lOû LES POETES AMOUREUX

— Ce n'est pas, j'espère, le titre de la comédie qui vous a fait peur?

— En vérité, dit-elle avec un sourire qui aurait dû émousser vingt soupçons comme celui qui avait traversé le cœur de Pope, le titre, peut-être, est ce que je trouve de plus séduisant dans la pièce.

— Vous approuvez donc l'indulgence d'Angélique pour Valentin?

— Valentin lui fait de si belles promesses !

— Et puis, elle lui doit quelques dédommagements pour l'avoir fait si longtemps attendre.

— Fort bien, messieurs, il nous est défendu de vous éprouver : Angélique a tort lorsqu'elle vous accuse de manquer de persévérance.

— Angélique aura mille fois raison si vous voulez plaider pour elle; mais daignerez-vous aussi l'imiter en tous points aujourd'hui?

— Je vous comprends, dit Martha, qui cherchant toujours à éloigner Pope du tiroir vers lequel il tournait encore les yeux de temps en temps, le laissa s'asseoir

auprès d'elle et lui abandonna sa main Mais vous

ne prétendez pas que nous jouions la comédie, j'espère ?

— Quelle preuve de ma sincérité vous faut-il encore ? Il ne me reste plus qu'à devenir fou comme Valentin.

— Dieu vous en préserve! tout poëte que vous êtes.

— Près de vous, je ne suis pas toujours bien sûr de ma raison.

fou pendant une grande partie de la pièce; Angélique, après l'avoir longtemps éprouvé, consent à lui donner sa main. Il y a quelque ressemblance entre Love for love et le Joueur de Regnard.

— Souvenez-vous, pourtant, qu'Angélique ne consent à dire à Valentin qu'elle l'aime que lorsqu'il redevient sage. »

Mais, commeil arrive souvent dans un tête-à-tête, il paraît que cette recommandation de sagesse n'était pas faite d'un air assez sévère ; car ce fut au même instant que Pope cueillit son premier baiser, sans témoin, sur les lèvres de la jeune prude. Effrayée elle-même d'avoir justifié ainsi le vers où le poète déclare que la femme n'est qu'une continuelle contradiction, Martha tressaillit tout à coup, se leva et s'enfuit dans une pièce voisine en cachant son front dans ses mains.

Pope, troublé lui-même un moment de son propre bonheur, hésitait encore à le suivre, lorsque son regard rencontra le tiroir où il avait, en entrant, vu cacher le papier, objet de son indéfinissable inquiétude; il y courut, l'ouvrit et s'empara de cet écrit mystérieux Il

contenait des vers ; le poète les parcourut des yeux : c'était une satire contre lui, cette fameuse satire adressée à lui-même par lady Mary Montagne, et qui se termine par cette apostrophe virulente :

« Oserais-tu contester la justice de ce monde qui

» te laisse ainsi seul comme un proscrit? Si, endroit, il » faut avoir tué pour être homicide, en équité le meur- » tro existe déjà dans l'intention de le commettre. Ainsi, » puisfjueta lâche main poignarde un nom et tente d'as- B sassiner au moins notre réputation, que l'arrêt du pre- ») mier homicide soit le tien ; que jamais l'oubli ni le » pardon n'effacent ta méchanceté! Autant que tu hais, » sois haï; avec V emblème de ton âme difforme em-

)) preinte sur le dos. comme Cuïn avait sur le front » l'emblème de la sienne marquée de la main de Dieu, » sois, comme Caïii, maudit et vagabond *. »

De pareils vers trouves chez Martha! Était-ce une trahison? Ne s'était-elle depuis quelque temps montrée si tendre en apparence avec Pope que, d'accord avec ses ennemis pour lui arracher des serments et en rire, pour lui dérober tous ses secrets et les leur livrer? Et ces lettres vainement redemandées par lady Montague, puis si facilement obtenues par Martha, qu'en avait-elle fait? Quelle coïncidence! L^lmagination du poëte soupçonneux ne savait à quelle supposition s'arrêter. Il était en proie à la plus cruelle torture, lorsque Martha rentra, et, apercevant le fatal papier à sa main, devina ce qui venait de se passer. Un peu confuse elle-même, elle resta d'abord muette, et Pope rompit le premier ce triste silence :

« Et vous aussi, dit-il, vous, Martha, vous vous seriez fait un jeu barbare de ma crédulité; vous aussi, vous vous seriez associée à la haine qui me poursuit de ses lâches outrages?... Oui, sans doute, vous aviez le droit de repousser une passion sur laquelle j'ouvre enfin lef yeux. J'étais un amant ridicule, je le sens; mais j'étaii aussi un ami, un frère pour vous, Martha, et à ce titn je méritais peut-être votre pitié. »

* And with Ihe emblem of thy crooked mind

Marked on thy back, etc., etc.

Verses addnssed to the imilator of Horace.

On croit que lord Hervey fut le collaborateur de lady Montague dan celte satire.

Si, au lieu de ce reproche si mélancolique, Pope eût fait parler la colère et l'indignation qui avaient d'abord soulevé son àme, Martha eût pu trouver plus facilement le langage de la dignité olfensée pour lui répondre et le faire rougir d'un pareil soupçon ; mais les larmes coulèrent de ses yeux lorsqu'elle lui dit :

« Quoi donc ! je vous répéterai à mon tour, c'est un frère, un ami qui me soupçonne et m'accuse! Que l'amant soit injuste, j'en suis moins surprise ; mais comment l'ami et le frère n'ont-ils pas trouvé une supposition plus honorable pour l'amie et la sœur? Moi, servir la haine de vos ennemis! Vous n'avez pas senti que c'était mon repos bien plus que le vôtre qu'ils voulaient I troubler en me révélant les outrages dont leur rage vous laccable; ou s'ils ont cru qu'en vous représentant sous Ices noires couleurs ils effrayeraient mon dévouement, ils connaissent bien mal le cœur d'une femme! Vousauriez plutôt à les remercier, monsieur Pope : en voulant vous rendre à mes yeux si méchant et si ridicule, ils n'ont réussi qu'à me faire mieux comprendre que vous pou-

jviezquelquefois être à plaindre de leur persécution, et que

[c'était à moi, votre sœur, votre amie, qu'il appartenait

jde vous consoler... IVlonsieur Pope, continua-t-elle ,

(j'aurais voulu vous épargner la lecture de ces vers, qui

'.venaient de m'être remis par un valet mconnu, lorsque

'VOUS êtes entré. Vous étiez sincère tout à l'heure, je le

pense, remerciez-les donc, vous dis-je; si ce n'eût pas

:''[{' pdiir vous faire oublier ce maudit papier, je n'eusse

Mubablement pas encore ce soir cessé de mériter ce titro

le prude, que ma sœur me donne quelquefois en riant.

— Ah ! s'écria Pope, je suis en effet un amant bien ingrat et bien coupable I comment expier mes injustes soupçons? comment pourrai-je mériter ma grâce?

— Vous le pouvez encore, dit Martha, qui n'attendit pas pour sourire que toutes ses larmes fussent essuyées, vous le pouvez, en jurant que vous ne serez désormais ni trop curieux, ni trop indiscret, ni trop jaloux, quelles que soient les apparences.

— Si le passé m'est pardonné, je vous réponds de l'avenir.

— Monsieur Pope, voici l'heure où va finir le spectacle. Je suis bien forcée de terminer cette scène en même temps que la pièce. Avouez que votre folie égalait celle du Valentin de M. Congrève.

— Je vous promets de mériter mieux que lui le pardon d'AngéUque.

— La première fois qu'on jouera Amour pour amour, j je veux que nous y allions ensemble, dit Martha.

— Je m'en souviendrai, répondit Pope; ce sera désormais ma pièce favorite.

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