‹ Les poètes amoureuxChapitre 8 sur 31 · A MON AMI LE POETE GAY · texte numérisé non relu

A MON AMI LE POETE GAY

Amoureux comme moi, tu pourras me comprendre : Ma villa s'agrandit; je vois au loin s'étendre Ce Tibur dont le fleuve, en ses limpides eaux, Réfléchit les gazons, les factices coteaux.

Mais tout cela fait-il le bonheur de la vie?

Le bonheur n'est qu'aux lieux habités par Marie.

— Que sont-ils ce bocage et ce riant jardin, Ce portique du soir, ce berceau du matin? Un asile discret, où, seul avec lui-même, L'amant confie aux airs le nom de ce qu'il aime.

Tel le cerf imprudent qu'a blessé le chasseur S'échappe au fond des bois, la flèche dans le cœur, Tombe loin des regards, et voit, sous l'ombre amie, S'épuiser goutte à goutte et son sang et sa vie.

Lady Mary avait aussi une habitation à Twickenham, mais elle était à Londres depuis quelques jours.

Pope, en quelques heures, fut dans Cavendish-Square devant l'hôtel de l'honorable lord Wortley. Le boudoir bien connu de lady Mary, où, en visiteur habitué, il se fit introduire tout d'abord, était décoré d'un de ces tapis de Perse plus rares alors en Europe que de nos jours. Ce n'était pas le seul meuble qui rappelât qu'on se trouvait chez un seigneur récemment revenu de l'ambassade de Turquie : un riche sofa de drap rouge à franges d'or y était garni de ces coussins en soie brodée « qui, disait lady Mary dans une de ses lettres^ l'avaient à jamais brouillée avec les chaises. » Les lambris de cet appartement étaient peints en arabesques, et, entre les croisées, des vases de fleurs naturelles ou des urnes contenant des aromates exhalaient leurs parfums confondus. Sur le meuble de toilette si gracieusement décrit dans la Boucle de cheveux enlevée, au lieu de la Bible de Belinde, un exemplaire du Koran attestait que lady Mary avait' appris une langue de plus à Constantinople.

Un enfant de cinq à six ans jouait seul dans cet élégant boudoir, se roulant sur le magnifique tapis, comme il eût fait à Twickenham sur une pelouse. Déjà célèbre à cet âge, comme étant le premier Européen qui eût subi répreuve de l'inoculation, cet enfant devait faire plus tard, devenu homme, assez de bruit dans le monde par sa prédilection pour les usages de l'islamisme, par ses dettes, ses querelles avec sa famille , et sa vie aventureuse. C'était Edouard Montagne, le fils de l'ambassadeur. Après avoir reçu les caresses de son bon ami M. Pope avec une docilité aftectée, le méchant espiègle se mit à s'enfuir en lui faisant la grimace, et haussant

une de ses épaules. Le poëte ne vit pas, heureusement, cette pantomime moqueuse ; car ses yeux se tournèrent du côté d'une porte où il crut reconnaître l'approche d'un pas qui faisait battre son cœur : c'était en effet lady Mary Montagne, qu'on venait sans doute de prévenir de la visite du poëte.

Dans ce boudoir rempli de trophées de son voyage d'Orient, lady Mary entra plus semblable elle-même à une sultane d'Achmet IIÏ qu'à une de ces grandes dames de la cour britannique dont les portraits peints par Van Dyck, sir Pater Lily, et sir Godfrey Kneller, ornent encore aujourd'hui les palais de Windsor et d'Hamp ton- Court.

Entre autres idées nouvelles qu'elle avait rapportées en Angleterre de son séjour à Constantinople, la belle ambassadrice de Georges I" ne dissimulait pas son antipathie pour le costume des dames anglaises tel que nous le voyons dans les tableaux que je viens de citer, tel que le critiquent si spirituellement Addison et Steele dans le Spectator et le Guardian. Elle aimait à se parer chez elle de ce vêtement plus gracieux des odalisques qu'elle nous a décrit dans ses admirables Lettres. Déjà même quelques femmes, entre autres lady Fanny Shirley, avaient osé l'imiter; mais la nationalité britannique résista aux essais de cette mode hardie, et, pendant longtemps encore, les ladies de Londres, comme les dames de Paris, devaient rester emprisonnées dans ces raides vertugadins que nos aïeux estimaient comme les garanties insurmontables de la vertu de nos aïeules.

Ce jour-là, rnilady Montagne avait eu une raison par-

ticulièrc pour adopter le costume d'Orient. Ce costume était celui dont lui avait fait présent la belle Fatime. Elle portait un ca/'^a?i à manches pendantes de brocart d'or, avec des fleurs d'argent, admirablement adapté à sa taille, que serrait une ceinture de diamants ; un léger tissu de gaze laissait voir ja beauté remarquable de son sein; ses pantalons roses lui descendaient jusqu'à la cheville, et faisaient ressortir ses pieds enfermés dans des pantoufles de satin blanc brodé d'or; ses bras deminus avaient des bracelets de pierres précieuses; ses cheveux, au lieu d'être cachés sous une des lourdes perruques rondes du temps, sortaient en nombreuses tresses d'une toque de velours bleu fixée avec un mouchoir brodé et surmontée d'une aigrette en pierreries. En l8 voyant si belle et ainsi- parée, Pope aurait bien pu la comparer à une fée des contes arabes, devant laquelle il venait se prosterner, lui, trop semblable, hélas ! à ces nains qui se trouvent presque toujours dans le cortège de la magicienne.

« Vous voyez, dit milady au poëte en lui ofl'rant sa main à baiser, que je suis fidèle à ma promesse : je quitte il n'y a qu'un instant sir Godfrey Kneller, à qui j'ai donné une dernière séance avec la parure que vous avez désirée.

— Que de grâces j'ai à vous rendre de tant de complaisance ! répondit Pope. Mais quoi I ce portrait est déjà fini 1 que je vais être heureux de l'emporter en triomphe dans ma villa!

— En vérité, sir Godfrey Kneller est un peintre e\péditif, dit lady Mary, et surtout un original fort amusant.

Je rirai longtemps encore des naïvetés de son amourpropre; il me racontait, avec le plus grand sérieux du monde, comment il avait reçu naguère son tailleur qui osait lui proposer de faire un peintre de son fils : — « Mon ami, lui dit sir Godfrey, il n'y a que Dieu toutpuissant qui puisse faire un peintre ! »

— La dernière fois que je sortis avec lui, dit Pope, qui aimait à répondre à une anecdote par une autre, sir Godfrey s'arrête tout à coup dans la rue, en entendant un homme du peuple se servir du juron anglais Dieu me damne ! « En vérité, lui dit-il, coquin 1 tu as bien de l'orgueil ! Que Dieu s'amuse à damner le duc de Malborough ou peut-être sir Godfrey Kneller, cela se conçoit; mais un drôle de ton espèce, crois-tu donc en valoir la peine ? »

— Je lui demandais, continua lady Mary, pourquoi un peintre qui avait son génie ne faisait point de tableaux d'histoire. «Madame, m'a-t-il dit, les peintres d'histoire font vivre les morts, et ils ne commencent à vivre eux-mêmes que dans l'autre monde. Je travaille

pour les vivants afin de vivre danç celui-ci. » Est-il

vrai, monsieur Pope, que sir Godfrey soit d'une voracité digne d'Hercule ?

— Madame, reprit Pope, on exagère un peu tous ses défauts, et sir Godfrey se prête merveilleusement aux bouffonneries qu'on lui attribue. Mais croyez qu'il est un de ces personnages complexes qui, mêlant la goguenardise à la naïveté, consentent à laisser rire un peu à leurs dépens, pour rire beaucoup aux dépens des autres. Il commence par s'exécuter lui-même de bonne grâce

sur son avarice, sur sa vanité; puis, tout en ayant l'air de mettre ses ridicules en relief, il parodie les ridicules de ceux qui le raillent, sans qu'on puisse se fâcher de ces représailles légitimes. Son origine étrangère (I) ajoute alors à sa causticité : son accent et le double sens que son inexpérience prétendue de la langue semble donner à ses mots, aiguisent encore la pointe de ses épigrammes.... C'est un habile comédien I

— Et un excellent personnage de comédie que vous devriez indiquer à Congrève, continua lady Montague, à moins de le garder pour une de vos satires.

— Ah ! madame, quelle idée 1 Me croyez-vous assez ingrat pour désigner à la moquerie celui à qui je vais devoir votre image ? Nous autres, catholiques, nous tenons trop aux tableaux de nos temples pour traiter si cruellement l'artiste qui reproduit les dieux de notre idolâtrie.

— En effet, je me reproche une mauvaise pensée, dit lady Montagne ; et comme vous pourriez croire que c'est pour me venger de ne pas me trouver assez belle dans mon portrait, venez le voir, et vous avouerez que sir Godfrey aurait plutôt à se reprocher de m'avoir un peu flattée. »

Pope passa dans une autre pièce avec lady Mary, que sir Godfrey, à la prière de son ami, était venu peindre chez elle, faveur qu'il n'accordait qu'aux têtes couronnées.

Pope admira en silence Touvrage du peintre. « Eh

* Il était de Lubeck.

80 LES POETES AMOUHEUX

bien, vous ne dites rien ? lui fit observer Jady Mary en rentrant dans le boudoir : ne trouvez-vous pas le portrait ressemblant ? »

Pope ne s'était tu, sans doute, que pour exprimer sa satisfaction en poëte. — « Madame, répondit-il, sirGodfrey, comme tous les peintres, a quelquefois flatté les dames, mais ce n'est pas lady Mary. » Et Pope ajouta ces vers qui n'avaient guère que le mérite d'être improvisés :

C'est bien là de son front la calme majesté,

Et son charmant sourire et sa douce gaieté

Que ne puis-je en mes vers, rival heureux d'Apellc,

Peindre aussi quelques traits de ce divin modèle :

Sa grâce, son esprit et sa sincérité,

Son merveilleux savoir exempt de vanité !

Digne, mais sans orgueil ; sage, mais non sévère,

Le ciel lui prodigua ses trésors les plus doux

De la peindre jamais ma muse désespère, Je brise mes crayons et tombe à ses genoux.

— Votre galanterie et votre verve sont inépuisables, dit lady Mary ; mais les poètes sont encore plus flatteurs que les peintres ; vous voilà forcé d'en convenir, monsieur Pope.

— N'attribuerez-vous jamais à un autre sentiment qu'à la galanterie les vers que vous m'inspirez ? dit le poëte.

— J'aurais dû dire votre amitié.

— Le sentiment dont je veux parler est plus tendre encore.

— Mais, mon cher monsieur Pope, prenez garde, c'est presque une déclaration, et nous parlons en prose.

— Pourquoi feindre si longtemps de ne pas me com-

prendre? Pensez-vous que je puisse rétracter de vive voix une seule ligne de ces lettres où je me suis plus d'une fois, peut-être, expliqué trop clairement? Que vous refusiez de croire aux allusions de mes poèmes, je le veux bien, quoique j'aie eu quelque raison de dire, en terminant l'héroïde d'Héloïse, que pour faire ainsi parler l'amour, il fallait l'avoir éprouvé (I) ; mais avez-vous pu traiter de fiction cette tristesse, ce désespoir qui, pendant votre absence, faillit plus d'une fois me faire courir sur vos traces ? Vous le savez, je n'attendais qu'un mot de vous pour aller grossir votre suite dans vos classiques pèlerinages. Combien de fois j'enviai la mort de ce Geoffroy Rudel qui alla expirer aux pieds de la princesse de Tripoli pour le seul bonheur de lui baiser la main, et d'obtenir une de ses larmes sur sa tombe !

— Je me souviens, en effet, dit lady Mary, de la lettre charmante où vous me racontiez la romanesque histoire de ce troubadour provençal, et je l'admirai comme très-poétique; mais si j'ai refusé jusqu'ici de comprendre le véritable sens de vos tendres aveux, vous n'auriez pas dû, vous, monsieur Pope, en homme d'esprit, refuser de comprendre que je voulais éluder jusqu'à la fin une exphcation qui pouvait interrompre votre songe de poète; car j'aime à croire que vous vous trompez vous-même, et que votre amour n'est pas autre chose. Toutefois, puisque vous l'exigez, je dois vous répondre plus directement et avec le langage d'une amicale franchise. « Ce qui me console d'être femme, ai-je dit une

» He best can painl them, who shall fcel 'cm most.

Eloisa to Abelard.

fois, c'est la certitude que je n'en épouserai pas une. « J'étais plus jeune alors ; j'avais commencé par mépriser mon sexe : je lui devais quelque réparation; je ne voulus pas qu'il m'accusât d'avoir passé à l'ennemi, et mon ambition se trouva bientôt d'accord avec l'intérêt général que j'avais à défendre. Heureusement, de toutes les vertus dont votre imagination s'est plu à me parer, il en est une, si c'est une vertu, que je ne saurais m'attribuer, la sensibilité : celle, du moins, qui peut entraîner à la fois la tête et le cœur. De très-bonne heure je l'ai regardée comme une faiblesse qu'il fallait accuser du rôle insignifiant que les femmes jouent dans ce monde, se condamnant, la plupart, à aimer un mari ou un amant pendant la première partie de leur vie, et Dieu pendant la seconde. Je me suis fait une autre vocation ; depuis l'âge oii je pus me connaître, j'aspirai, j'aspire encore à prouver à mon sexe qu'il peut avoir autant d'action que le vôtre sur les affaires politiques, et réclamer une part des avantages que vous vous êtes tous réservés, messieurs, en faisant les lois. On vous a dit que mon mariage fut le résultat d'un caprice : eh, mon Dieu, non, c'était un premier calcul; malheureusement, je me trompai sur l'homme. En dix ans de temps je n'ai pu en faire qu'un ambassadeur; ce n'est pas assez, je ne vous le dissimule pas. Si je pense sérieusement à faire adopter par le Parlement le divorce à la turque (-1), c'est contre l'indolence de M. Montagne que mon mémoire

1 « Ce fut d'après un usage turc que je conçus l'idée d'un bill septennal en faveur des gens mariés. » « Le bill de lady Montague, dit Spence [Anecdotes ofbooks and men), expliqué dans un mémoire bien écrit,

est dirigé. Croyez-vous, dites-moi, que l'amour, tel que vous le rêvez, puisse entrer dans un cœur si ambitieux?

— Hélas ! dit Pope, qui avait d'abord baissé les yeux, et qui, en les relevant sur lady Montagne, semblait presque s'attendre à la voir grandie du double de sa taille, — que puis-je répondre, si ce n'est que mon cœur vous a souvent placée sur le plus beau des trônes ? mais l'ambition étouffe-t-elle tout à fait l'amour?

— Mon cher poëte, vous le voyez, si je vous laisse parler, après m'avoir fait monter sur un trône dans vos songes, vous allez déjà m'en faire descendre pour m'enfermer dans le cercle étroit de quelque nouvelle pastorale. J'ai fait des églogues comme vous, je m'y connais. Permettez-moi de vous ramener à la réalité de ce monde prosaïque, même à propos de poésie. L'ambition une fois satisfaite, qu'on pense à l'amour, je le conçois : qu'on en fasse un moyen de parvenir, je l'admets encore; je vous l'avouerai sans pruderie, et vous n'êtes pas

tendait à faire passer en loi que tous les sept ans, toutes les personnes mariées auraient la liberté de déclarer si elles voulaient continuer de vivre ensemble pendant sept ans encore. »

11 faut lire les lettres où elle stimule l'indolence de son mari, et où elle lui répète que l'impudence, puis l'impudence et toujours l'impudence, est le seul moyen de parvenir au ministère. « Jamais homme modeste ne fit et ne fera sa fortune. Votre ami lord Halifax, Robert Walpole et tous les autres hommes remarquables par leur rapide avancement ont été impudents au suprême degré. Le ministère est comme une représentation dramatique à la cour. Il n'y a qu'une porte étroite pour entrer, et une grande foule au dehors, où chacun écarte les autres pour arriver le premier. Celui qui rudoie ses voisins du coude méprise un coup de pied au derrière qui le pousse, il va toujours et il esl sur d'une bonne place. Votre homme modeste reste à la queue; tout le monde lui passe sur le corps; on lui déchire ses habits, on l'étouffé, et il voit passer avant lui mille drôles qui ne le valent pas, etc. » Lettre à M. Wortley, 1714.

8û LES POETES AMOUREUX

le premier à qui je le déclare : si je ne prends pas un amant, c'est moins de peur de passer pour en avoir un que pour éviter d'être sa dupe. Vous me demandiez vous-même un jour, en riant, s'il était vrai que je n'avais pu pénétrer dans le sérail qu'en acceptant le mouchoir du sultan; je me contentai de vous répondre que la cérémonie un mouchoir était un conte de voyageur; j'ajouterai aujourd'hui que si Achmet III avait mis un prix aux privilèges qu'il m'accorda, ces privilèges m'étant nécessaires, je les aurais payés ce qu'il eût fallu. Achmet est, d'ailleurs, un monarque fort aimable, je vous jure, tout Turc qu'il est ; un monarque qui gagne à être comparé à notre roi protestant.

— Une femme ambitieuse, dit Pope, qui, un peu étourdi d'abord , voulut essayer de plaisanter, ne devrait pas mal parler du roi Georges.

— Mais je parle à un catholique et à un jacobite, reprit lady Montagne.

— Serait-ce le motif de mon exclusion de votre cœur? — demanda Pope, qui se fût peut-être consolé d'être en amour une victime de la politique plutôt que de sa taillel .. . notre amour-propre a de ces retours-là.

— Je ne suis pas whig à ce point, poursuivit lady Montagne; mais vous êtes poëte, monsieur Pope, et j'ai encore l'ambition de prendre ma part de la gloire d'auteur; or vous savez combien l'envie se plaît à nous disputer, à nous autres pauvres femmes, le droit de mettre aussi quelques feuilles de ce laurier dans notre couronne. li est déjà bien dangereux à moi de vous avoir pour ami : vons accepter comme amant, ce serait m'exposer à faire

dire un jour que mes lettres datées de Constantinople ont été faites à Londres. Il n'y aurait aucun de mes vers qui ne serait corrigé par vous ; en un mot, excusez ma jalousie littéraire; si jamais un homme peut se vanter de mes faveurs, je ne veux pas que son indiscrétion soit plus éloquente que mon démenti. »

Ce langage d'une franchise excessive se rapprocherait du cynisme si nous voulions le rendre littéralement conforme à celui que les mémoires du temps et les auteurs dramatiques contemporains attribuent à la société du règne de Georges I". Dans toute autre bouche, ce langage n'eût sans doute pas choqué Pope, qui avait bien aussi sa licence quelquefois, quoiqu'il fût un des écrivains les plus châtiés de son époque ; mais dans la bouche d'une femme aimée, quel désenchantement! Le voile commençait à tomber de ses yeux, et lui qui citait naguère la tradition de Geoffroy Rudel, lui qui, bien que poëte classique, ne lisait pas avec moins de charme le vieux Chaucer que le vieil Homère, les vieux fabliaux que les églogues de Virgile, il dut se rappeler ici la belle Mélusine et sa fatale transformation.

Peut-être aussi lady Montague s'aperçut-elle alors, avec plus de regret qu'elle ne s'en croyait susceptible, qu'elle av;iit trop brutalement détruit le prestige des illusions du poète. Quelle femme, quelque froide qu'on la suppose, n'éprouve un peu de dépit de se voir dépouillée tout à coup de cette auréole dont notre imagination se plaît à entourer l'autre sexe? Toujours est-il vrai qu'après cette explication, à l'intimité qui, depuis des années, rapprochait si souvent ces deux personnes assises si fa-

milièrement à côté Tune de l'autre sur un divan de boudoir, succéda tout à coup un sentiment de gêne, ce premier instinct d'une défiance qui devait nécessairement devenir un jour de l'hostilité. Quand les yeux de lady Mary cherchèrent ceux de Pope, elle sentit que, pour conserver l'attitude de supériorité qu'elle avait voulu prendre sur celte âme faible de poëte, elle avait besoin d'armer ses regards d'une sorte de dédain. De son côté, Pope s'étonna de pouvoir si tôt secouer le poids de la tristesse dont l'avait accablé cette bizarre explication. Les avantages de la beauté d'une part, les désavantages d'un corps disgracié de l'autre, disparurent également dans cette lutte entre deux âmes qui venaient en quelque sorte de se mettre à nu. Ce fut môme Pope qui renoua le premier la conversation après un moment de silence. « Madame, dit-il, non sans un léger accent d'ironie, je ne savais pas que la gloire du poëte coûtât si cher.

— Mon cher monsieur Pope, répondit lady Mary sur le même ton, avouez que votre rivale en poésie est bien généreuse de ne pas vouloir vous rendre infidèle aux neuf sœurs.

— Je vous ai trop souvent invoquée comme une dixième muse, reprit Pope ; et, pour changer, vous voulez être maintenant ma Minerve.

— Vous ne rimerez jamais malgré ma défense, je l'espère bien. Il n'est pas besoin de rappeler le proverbe à un poëte tel que vous.

— Que ne me défendez-vous d'écrire? il me serait bien plus facile de vous obéir que lorsque vous me défendez d'aimer, dit Pope, mais d'un' air qui indiquait

assez que ces paroles n'étaient plus pour lui qu'un lieu commun de galanterie. Lady Montague, qui le dc\ina sans doute, répondit avec quelque sécheresse :

— Mais c'est ce que je n'ai le droit de défendre à personne.

— L'auriez-vous déjà permis à quelqu'un?

— Monsieur Pope, dit lady Montague en appuyant sur le mot, voilà une de ces questions qui exposent à des réponses sévères.

— Elle sait ce qui m'est arrivé -chez Butlon ! pensa [Pope, que cette réplique déconcerta. — Madame, dit-il,

e vois que je deviens indiscret, et que vous désirez être seule.

— Seule, non; mais j'attends une visite.

— Recevez mes humbles adieux, madame; » et, oubliant cette fois de lui baiser la main que lady Montague oublia de lui tendre, Pope se retira. Dans Tescalier, il JPut heurté par quelqu'un. « — Je demande pardon à M. Pope, 0 — dit une voix. Pope regarde... Damnalion I c'était le jeune officier du café de Button !

Ce jour-là même, le poëte ajouta quarante vers à sa satire contre les femmes.

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