‹ Les poètes de combatChapitre 1 sur 4 · L. LAURENT-PICHAT · texte numérisé non relu

L. LAURENT-PICHAT

16 décembre 1881 .

LES POKTKS

publie ici les sepl Leçons telles qu'elles ont été prononcées, telles qu'elles ont été lues. J'espère que je poursuivraimon travail cette année et que j'arriverai à le

compléter ainsi successivement.

Le sujet offre cet avantagé d'être toujours achevé et de n'avoir pas de limites. On peut faire autant de leçons qu'on voudra; la matière est inépuisable et sans ci'ssi1 variée.

C'est comme un collier de pierres précieuses que l'on attache entre elles. La plus humble de ces pierres a sa valeur et son originalité propre. Elle peut être considérée isolément ou dans l'ensemble; aucune d'elles ne nuit a sa voisine. Les portes no se ressemblent pas plus l'un a l'antre que le diamant ne ressemble à l'améthyste, et l'émeraude au rubis. Les intelligences qui émergent des abîmes de la rêverie ne sont-elles pas comme les parures qui sortent de la mer. de Perse ou de Ceylan, perle ou nacre, génie ou talent ? A côté des diamants souverains de la pensée, le Ko-i-noor ou le Régent, n'ya-t-il pas l'ambre, moins rare el plus fragile, mystérieux et sympathique, odoranl el modeste, dont Sophocle attribuait La formation aux pleurs d'un oiseau de mer attristé? J'ai réuni quelquesruns de ces rares fragments qui forment le trésor de L'esprit humain. Peut-être trouverat-on le fil qui les rattache un peu rude !

Mais la rose seul bon de rpiel (il qu'on la lie.

dit le frère Rémi de Béarnais dans son poème de la « Madeleine ».

Peut-être me trouvera-l-on exigeant et rigoureux poulies poètes. Sur ce point, je m'expliquerai.

Ayant à parler en public, je devais m'interdire la critique acerbe, et rester dans les généralités, quand j'avais à blâmer. Dans un livre, dans un journal, on peut dire la vérité à tout le monde. La plume répond à la plume. On use de son droit sur un terrain d'égalité. La parole au contraire doit être circonspecte, lorsqu'elle s'exerce en vertu d'une sorte de privilège, lorsque celui qu'on attaque ne peut pas répondre là où il est attaqué, lorsque le jugement, quelque consciencieux qu'il puisse être, acquiert par l'auditoire môme qui le reçoit une autorité spéciale qui le transformerait en injustice.

Il existe des écoles de poésie dont je n'aime point les tendances; j'ai évité de m'en occuper dans ces études. Si j'ai été sévère envers un poète, je me suis expliqué en toute franchise, et celui dont je me suis séparé est dans tout le rayonnement de sa gloire; en face de cette réputation éclatante, j'ai dû faire les réserves de la dignité humaine; car j'entends qu'aucune admiration ni aucun respect ne m'arracheront jamais aux souffrances des

i LES POETES

jours que je traverse. le n'ai point cédé jusqu'ici : et si pure que suit une vérité, même religieuse, quand elle ue me laisse pas libre, je la discute; si grand que suit un penseur, même un poète, quand je ne vois pas un homme eu lui. je L'écarté.

Me voici arrivé au plus grave reproche que l'on m'adresse.

— Vous voulez tout ramener à la politique, me dit-on. Cette querelle est alisunle, mais je répondrai

Au moment où noussommes, il nes'agit pins de se contenter de la critique de détail ni d'agiter les vaines théories de l'esthétique. Je demande que tout poète ait un idéal, mais un idéal élevé, vivant, qu'on l'appelle vertu, morale, religion, qu'importe! Moije l'appelle devoir; le mot peut paraître sec. mais il renferme tout.

Si je vois un rêveur que rien n'émeut; qui écrit sans une colère, sans un sentiment, sans une passion, qui rit sans être joyeux et raille sans être indigné, implacable artiste, marchant sans souci 'les passants, contemplant la beauté sans souci de l'âme, se nourrissant de froids symholes. derviche de l'art, santon de la poésie et de la ternie plastique, qui chante l'amour sur modèle, comme celui quimoulerait un corps de femme en se croyant BCulpteur : a celni-la. je dirai :

— Tu n'exerces qu'un métier, tn ne remplis pas une fonction; tu agites des mots, tn ne remues pas des idées; tu méprises la foule parc,' que in n'aimes pas l'hnmanU \ :

lu te crois un Grec des beaux jours, tu n'es pas même païen, toi qui vas glaner à travers toutes les mythologies, cherchant dans les Paradis et dans les Olympes des fantômes de courtisanes et non des corps de déesses, et confondant, au milieu de tes ivresses de chair, des Madeleines callipyges et des Vénus pécheresses. Tu te crois un athée de la morale, tu n'es pas même un matérialiste; tu manques de cette audace terrible du penseur qui usurpe et accepte la responsabilité de la création et veut que l'homme grandisse sans adorer et fasse le bien sans récompense; tu ne t'attaches pas à la nature privée de son Dieu, comme un fils farouche à sa mère veuve, la soutenant de son travail, chantant ses douleurs, pareil à un Gain grandiose qui s'est maudit lui-môme et a refusé l'héritage auquel il avait droit, afin de rester maître de sa liberté.

Je veux que le poète ait une attitude et laisse son effigie à ma pensée. Pourquoi Dante est-il si grand? Pourquoi ce profil terrible, à l'air sinistre, nous apparaît-il sans cesse sous son chaperon couronné de lauriers? Parce qu'il nous a légué la physionomie de son âme. Il a traversé l'Enfer et l'Italie, apôtre et patron des fugitifs; il a fait un sacre de l'exil. C'est une maigre petite personne que sa Béatrix, n'est-ce pas, et vous craindriez de voir s'évanouir ce pauvre corps, si de vos bras grossiers vous entouriez sa tunique blanche? Hélas! amoureux étiolés que vous êtes, auxquels il faut de solides étreintes et des lèvres convulsives, si de cette bouche chaste descen-

LES l'OETKS

dait sur votre fronl le doux baiser qui rend immortel vous seriez écrasés sous cette consécration.

On peut trouver que j'exige trop du poète, maison ne peut me reprocher de ne pas le placer assez haut. Le cirque est ouvert; les idées y combattent, philosophie et religion, misère et travail; les esclaves y fouaillent les lions et tous les hommes de cœur se jettent dans l'a mêlée. La foule, assise sur les gradins, regarde avec indifférence ces batailles incertaines. Où voulez-vous que je place le poète? Parmi les spectateurs ou parmi les martyrs? En face des bétes féroces, à l'oeil stupide et irrité, ou devant la loge du maître, tenant la lyre des baladins? Je ne choisis point; je laisse à mes adversaires la réponse.

Je ne puis pas faire qu'un temps d'orage soit un temps calme, et il n'est pus en mon pouvoir de vous donner la paix, mes amis! L'heure est venue de recueillir les traditions et d'écrire, sous une forme durable, certains faits nécessaires à l'histoire du monde. Les uns oublient et les autres meurent ;iès uns ne veulent plus entendre, et parmi les autres il yen a beaucoup déjà qui ne peuvent plus parler.

J'ai rencontré un auditoire sympathique, et j'ai essayé de le faire vibrer en l'entretenant des poètes qui ont fait leur devoir. Eplucher dus mots, ramasser des anecdotes, apprécier les beautés de la forme en Dégageant les tendances de l'esprit, tout cela m'a paru chose inutile. J'ai donc rejeté la critique oiseuse et j'ai proposé à la poésie un idéal austère. J'ai l'ait la guerre à ce qui énerve et j'ai célébré ce qui fortifie. J'ai repoussé les muses indifférentes et leurs familiarités affadissantes. Je n'aime pas les rendez-vous d'amour dans les cimetières et j'ai horreur des baisers échangés, le soir, parmi les morts, sur un champ de bataille. Ce sont là pour moi des profanations. Que voulez-vous que j'y fasse? A mes yeux le poète s'avilit dès qu'il se résigne au rôle où l'on veut le réduire.

— Qu'il chante l'amour et les grâces légères! qu'il charme son temps et fasse oubUer les soucis de ce monde à ceux qui ne cherchent que le plaisir ! Qu'il ramasse des fleurs à travers la nature et réchauffe les nymphes engourdies dans les bois ! — Quelle est la voix qui parle ainsi? c'est celle de tous les ennemis du poète; c'est l'éternel refrain de la médiocrité qui ne lit pas, que l'art ennuie et qui l'excite et l'exalte à sa manière, afin de ne pas être dérangé par lui ; c'est le chœur de la banalité, assidu et monotone, qui berce les sots et étouffe toute parole individuelle. Il me semble entendre un groupe de banquiers et d'agents de change qui se délassent après dîner, et, se rappelant qu'ils ont usé quelques pantalons

LES l'UKTES

au collège et qu'il? ont barbouillé quelques vaudevilles, se croient obligés d'accorder une part de leurs moments perdus à des délassements intellectuels. Et encore je les flatte; il serait plus juste de dire que je les calomnie. Us sont tous comme celui auquel Cherubini disait : « Sire, vous n'aimez pas la musique qui vous dérange. - Ils ont horreur, tous ces financiers, de l'art véritable, qui par sa force même est importun. Le poète est-il disposé à se soucier de ces dédains? En son nom, je refuse et je repousse les complaisances. Je lis, moi. et j'ai de l'entbousiasme. Je n'admets pas qu'on vende soe droil d'aînesse et je renverse les plats de lentilles.

Quel est ce bazar et quelles sont ces bijouteries étalées ? nue signifient ces pierres précieuses aux montures déjà oxydées, bien rangées dans des écrinsel qu'un voit à travers des vitres ? Quels sont ces joyaux de momies, d'impératrices et de bayadères qu'on tire de temps en temps

de l'étui et qu'on essaie à des lilanchisseiises et à des

lorettes? A quoi lion ce clinquant ? A quoi servent ces

sequias troués disposés en colliers, ces médailles ramas-

ians le souvenir, ces paillettes de tous les siècles

qui miroitent ;ï nos regards el font froid aux yeux? On a

glissé au milieu de tout cela des pierres gravées par des fantaisies obscènes, comme celles que l'on voit au musée secret de Xaples. Est-ce que la poésie en serait réduite à être une bijouterie, un arlicl .■ de Paris qui ne réclame qu'un goût délicat et une exécution savante ? Àh ! que me font ces richesses qui ne vivent pas? Je préfère à ces splendeurs intrinsèques, je préfère les cailloux du Cid ; il en remplit un coffre qui avait le poids de sa parole : je préfère la pierre dont David arma sa fronde ; je préfère la poignée, de sang que Julien jeta au ciel en signe de défi; je préfère les gouttes d'eau sanglantes que Sénèque, dans son bain de mort, jeta sur ses esclaves, comme une libation à Jupiter libérateur ; je préfère le moindre atome de poussière auquel est attachée une idée. Enlevez à la muse les défroques fanées d'autrefois ; ne l'entraînez point à des mascarades archaïques, au carnaval de l'Olympe. Si vous ne la respectez pas, vous en arriverez à la dégrader. Vous la couvrez de tous les déguisements ; votre fantaisie la transforme en prostituée ; vous la conduisez aux fêtes de Lesbos et vous lui faites célébrer son déshonneur. Et vous ne vous arrêtez pas là : vous complétez l'orgie. Il vous reste des réminiscences d'antiquité et vous hantez les bacchanales sous de vastes péristyles et dans des architectures magnifiques. Vous évoquez l'Inde, l'Egypte et la Grèce ; par des magies charmantes vous réveillez le marbre et vous demandez l'initiation de la mort à des fantômes. Adorateurs de l'impassibilité, vous fréquentez les ruines

splendides, caressant les déesses blanches qui errenl encore à travers les débris ; vous chaulez des hymnes sévèressous les strophes desquel/s se drape Le désir : vous vous avancez i\'u\\ pas harmonieux et d'une allure pontificale vers le vice. Lu Grèce est pour vous comme le mauvais lieu où vont se débaucher les jeunes rêves. Des inuses innocentes sont par vous transformées en goules, cherchant les statues dans les Touilles du Parthénon, humant le Pentélique et le Carrare comme de la chair fraîche.

Cela peut suflire aux lettrés élégants et leur passion peut, jusqu'à un certain point, être considérée comme un spleen du beau. Maison ne s'arrête pas dans cette dépravation littéraire; il n'y a point de terme. Tout cela est bel et bon pour les patriciens de la forme : niais il se rencontre des imaginations plus ardentes, des esprits moins ornés d'études classiques, qui ne remontent pas aussi haut Le marbre lesglace et les Vénus leur paraissent froides. Alors une nouvelle école se forme. Plus de déesses; des courtisanes! Aspasie, Phryné, Lais : la réhabilitation embrasse tous les siècles. Tout y passe, et les maîtresses royales ont leur tour : Agnès Sorel, Diane de Poitiers, et la Pompadour, et la Dubarry, et la Parabère ; toutes rencontrent des adorateurs et <]^< poètes posthumes. Sur celte pente la dignité de l'i'-cri vain va toujours se diminuant. Hideux spectacle que ces galanteries rétrospectives, ces caresses aux portraits, ces baisers aux bustes et aux gravures, ces réhabilitations du vice, ces prosti-

tutionspar L'anecdote. On ouvre ses bras aux pécheresses. Manon Lescaut est divinisée et la Tallien a des autels. Ce .n'est plus l'art d'un sculpteur que l'on cherche sous une draperie, ce n'est plus Le génie de Phidias que l'on tâte d'il ne main un peu trop sensuelle; c'est une gorge impudente que l'on dispute, dans l'histoire, aux loisirs d'un roi ; c'est un corps de femme, c'est de la chair que l'on va palper sons les falbalas de Louis XV ou sous une tunique du Directoire.

Est-ce tout? Non, pas encore. Afin de bien jouir de ce culte de décadence, il faut avoir lu, savoir goûter les mémoires, se plaire aux indiscrétions d'alcôves, se choisir une incarnation, se poser en Alcibiade ou en Périclès, en Lauzun ou en Louis XIV, se croire Barras tout au moins. Les premiers, 'les amants du marbre, avaient pour rivaux Jupiter ; nous voilà descendus déjà ; mais pas assez profondément. Quand on fouille les tas d'ordures, il faut aller jusqu'au fond. A la surface, on ne rencontre que de la boue sèche et morte ; sous les premières couches, il y a un peu de vie qui grouille ; c'est jusque-là qu'il faut chercher.

Là où nous arrivons, les objets du culte, les êtres adorés n'ont plus de nom ; mais ils vivent. D'échelons en échelons, nous nous sommes enfoncés jusqu'à la prostitution divinisée. Ici, la première venue est une reine; les trottoirs sont peuplés d'impératrices; on célèbre la beauté, on parle de statues, mais le marbre n'est plus qu'un terme de comparaison pour la chair; on

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chante les formes opulentes, les seins étincelants, les peaux splendides, les cheveux d'or ou d'ébène, les yeux d'un noir d'enfer qui ne disent rien, ou bien les yeux d'azur qui sont magnifiquement slupides. Jamais religion

païenne n'a ravalé la femme plus honteusement : jamais le vire n'avait rencontre de prêtres plus cyniques !

Les courtisanes de l'antiquité conservaient une tradition d'esprit et d'élégance. Manon Lescaut avait quelque poésie encore dans son caprice : les maîtresses des rois brillaient au milieu d'une cour ; il y avait dans tout cet ensemble.une certaine force et une sortede grandeur qui ne manquait pas de prestige. Aussi il n'a pas fallu moins qu'une religion pour purifier l'humanité, et une Révolution a été nécessaire pour moraliser la France.

Aujourd'hui ce ne sont plus les couronnes d'or qui attirent les poètes de cette école particulière dont nous nous occupons, ce sont les diadèmes de clinquant. On cherche à immortaliser les sauteuses de la foire et les filles des rues ; on va s'attabler dans les bouges de barrières, on prend sur ses genoux ^\r> maritornes, et, entre un verre de vin et un baiser, on veut déchiffrer sur le front de ces malheureuses le sceau de la fatalité el du mystère.

Et les derniers venus parmi ces poètes soûl les plus habile- ; ils sont mailles de l'exécution ; leur Strophe est belle ; ils ont de l'énergie, de Tétrangeté, îles bonheurs d'expression, la forme ^\w nombre, el leur impudence ne manque pas d'allure. Du lit ces vers avec une certaine

tristesse attachante. Cela vous fait rêver un moment, comme un profil, le soir, qui disparait dans une allée, et vous fait songer à ce douloureux rapprochement de la beauté et de l'avilissement réunis dans un même être.

Il n'y a pas lieu de s'étonner au reste si Les poètes plastiques trouvent des inspirations plus fortes et plus poignantes en ce genre à mesure qu'ils descendent ; ils obéissent à une loi. La supériorité nous appelant toujours en haut, l'idéal nous provoque sans cesse aux ascensions. Un acteur souverain qui veut dégager, la pensée d'une œuvre, ne nous semble jamais assez grand, jamais assez complet ; il veut être jugé par notre âme, et notre âme est insatiable. Le clown au contraire étonne nos yeux et les satisfait par ses pirouettes ; il sautille devant nous, grimaçant et disloqué, et celui qui frappera le plus nos regards' sera encore le paillasse qui fait la parade dans la boue d'un carrefour.

L'esprit est difficile en fait de nectar littéraire -, il aspire à des ivresses délicates etlucides qui ne laissent ni fatigue ni dégoût. Mais si l'intelligeice consent à boire les liqueurs frelatées, elle ne saura pas s'arrêter dans ses excès. Il faudra augmenter de jour en jour les degrés de cet alcool de poésie et, je le répète, celui auquel on reconnaîtra le plus de talent est celui qui débitera l'absinthe la plus lourde.

Ah ! si nous pouvions parler : si nous pouvions ouvrir notre cœur et répandre notre douleur ; si nous pouvions

choisir des hommes, citer des noms, fournir des exemples ; si nous avions assez d'autorité pour oser mettre le doigt sur les vraies plaies, car, l'on doit y faire bien attention, selon la somme d'influence dont on dispose, on fait un acte de justice ou un scandale; si nous pensions que cela put être utile, que de choses nous dirions! Ce n'est pas le courage qui nous manque ; mais afin d'arriver a un bon résultat la sincérité a encore besoin d'être opportune. Ali ! l'on m'a reproché de demander au poète d'être un homme politique et de réclamer de lui des convictions sociales ! Nous sommes loin de ces exigences et je n'ai pas encore la folie de nourrir de pareils rêves. C'est de la dignité (pie je demande au poète ; c'est de l'honneur ; c'est de la force.

Il en est un qui a toujours vécu dans la sérénité des idées, qui a traversé L'antiquité aussi, mais pour y renouveler les symboles et y rajeunir la tradition. La fable de Psyché est devenue sons son inspiration la légende de l'âme; il a puisé un miel austère sur les monts de la Grèce ; il y a bu l'essence des Dieux. Ami des solitudes, il a quitté les lauriers roses pour les chênes druidiques : il a contemplé ces rois de la nature qui lui ont appris la

grandeur et ont abrité ses rêveries sous leurs branches. Ses poèmes respirent les chastes senteurs des forêts.

Il vivait donc en dehors des événements, loin de la vie, attristé des choses et fidèle à la liberté vaincue. Celle attitude devenait gênante aux yeux de quelques-uns. Un de ces écrivains qui se prétendent exclusivement littéraires et qui, sous prétexte de ne pas faire de politique militante, se rangent d'eux-mêmes à la docilité, afin de jouir d'une paix accroupie; un critique qui comprend et analyse tout ce qui est petit, ramasse tous les vieux papiers et déplie tous les linges sales, un de ceux enfin que le rêveur troublait, leva les yeux vers cette forêt pacifique où le poète s'était réfugié. Le critique devina les tristesses du penseur. Il se sentit démangé par cette haine que la dignité inspire à certaines natures d'hommes. Cette plume qui crache fut gênée par cette conscience pure, et elle essaya de lui jeter d'en bas quelques taches d'encre.

M. Sainte-Beuve crut pouvoir éclabousser M. de Laprade sans que celui-ci s'en aperçût. Il se figurait le solitaire perdu à jamais sur ses hauteurs et incapable surtout de retrouver les sentiers de ce monde. L'occasion était belle. Le critique se dépensa en toute liberté. Qu'advint-il?

Le poète arracha une branche vigoureuse à un des chênes de la montagne; il demanda une massue à l'un de ses vieux amis, à l'un de ces confidents impassibles auxquels il chantait ses douleurs, et il descendit grave-

ment vers l'agresseur, et déchargea une satire énergique et écrasante* sur ce Polonais du « Constitutionnel ».

Thon wretched, rash, intruding- fool, farewell !

i took thee for tliy better ; take thy fortune ! Thou find'st, to Le too busy, is some danger.

« Je t'ai pris pour un plus grand que toi; subis ton sort ! Tu sais maintenant que l'excès de zèle a son

danger. »

Voilà les exemples que je cherche; voilà le rôle du porte tel que je le comprends. M. de Laprade, dans cette satire à laquelle je fais allusion, défend les droits de la littérature, L'honneur et la dignité des hommes de lettres. Il se faille champion de la liberté, et la liberté n'est pas tant une personnification politique qu'un principe moral. Le jour où nous en aurions tous le sentiment en nousmêmes, ce jour-là aucun gouvernement ne pourrait la refuser.

Ah ! si je poussais les écrivains, si j'excitais les poètes à se mêler de politique, je prendrais ma thèse d'une autre manière. Je ne m'adresserais point a ceux dont les vers sont découragés el dont la prose est douloureuse. Je parlerais à ceux-là mêmes qui se croient d'audacieux justiciers paire qu'ils flagellent, d'un fouet autorisé, des mœurs qu'on ne corrige pas avec des phrases, et qu'ils poursuivent de leur pudeur cynique des abus aussi

banals que la tèlc de turc qui sert de dynamomètre dans les foires publiques ; c'est rembourré et garni de velours d'Utrecht afin qu'on ne s'y blesse pas le poing. A ceux-là je leur dirais :

— Les convictions sont donc bien gênantes que vous ne puissiez pas supporter les écrivains qui demeurent fidèles à celles qu'ils ont adoptées? Les principes vous semblent donc bien inutiles et bien étrangers à l'art, qu'il faille les cacher à vos yeux et qu'une œuvre vous paraisse condamnable parce qu'elle sort d'un esprit ferme ? — Ne faisons pas de politique, dites- vous, et jetons un drap sur le passé, un linceul sur la vie ! Sur chaque journée morte, jetons l'oubli! Soyons éternellement les hommes d'aujourd'hui ; sachons rajeunir par l'indifférence ; à la fin de chaque souper buvons l'eau du Léthé sur le vin de l'ivresse ! — Allons, messieurs, vous n'êtes pas généreux pour le souvenir et le dévoûment. Vous aussi vous auriez été fidèles si les événements n'avaient pas changé: vous auriez alors aimé à vous rappeler, et le temps écoulé eût été sans amertume pour votre âme. Vous étiez de complexion délicate et vous avez toujours cherché à respirer l'air chaud ; soyez indulgents pour les cœurs mieux

organisés que les vôtres. Vous passez de familiarité en familiarité avec les mêmes sourires : l'hôte d'aujourd'hui

ne vous enlève pas l'amitié de l'hôte d'hier et, quoi qu'il arrive, vous aurez votre place prête à tous les foyers.

Je prétends y mettre plus de bonne grâce que vous; je n'appellerai lias cola de la politique. Je dirai que c'est la ce qu'où entend par savoir vivre, se résigner aux choses, accepter les événements, que sais-je? Je dirai ce que vous voudrez ; je dirai ce que vous dites. — Mais au moins accordez un peu de respect à ces pauvres gens qui attendent devant un toit renversé et qui pleurent leur foyer détruit. Ne leur riez pas trop au nez ! ce sont des boudeurs et des entêtés. Ne les trouvez-vous pas assez punis, vous qui ne sauriez vous résigner au régime de leur conscience? Pratiquez l'insouciance à votre aise, sans oublier toutefois cette parole de Lessing : — « Ils ne sont pas tous libres ceux qui se moquent de leurs chaînes ! » Ils ne vous gênent guère, ces puritains : vous ne les rencontrez nulle part. Vos distractions ne seraient pas de leur goût et leurs habitudes vous feraient peur. Ceux d'entre eux que vous avez connus autrefois, et peutêtre aimés, restent dignes, soyez-eu certains, de l'estime que vous faisiez de leur caractère. Tau! pis donc pour vous si vous leur accordez l'hommage de votre pitié. Je me figure qu'ils auraient encore plus raison de vous plaindre.

Vous passerez, comme tant d'autres; vous laisserez (les œuvres qui auront été goûtées et applaudies ; votre

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nom restera dans les généalogies littéraires de notre époque ; mais l'écrivain seul gardera son étiquette ; l'homme ne gardera pas son effigie ; il fera défaut au souvenir qui survivra. Il sera bon même que des yeux amis et vigilants surveillent les biographies malicieuses qui s'alimentent des rapprochements et des contrastes ; il sera utile qu'on répète souvent, en parlant de vous : — Ce n'était pas un homme politique ! et cette tâche d'indulgence, cette pitié de justice, est peut-être réservée à l'un de ceux que vous méprisez aujourd'hui ; à l'un de ces cœurs sans gaité, mais sans haine, à l'un de ces écrivains modestes dont les pages, lues par un petit nombre, seront soutenues par la personnalité vaillante de celui qui les aura tracées.

Vous croissez dans la serre chaude; nous sommes en hiver, et vous ne savez pas le temps qu'il fait dehors. Figurez-vous que vos petites fleurs soient exposées à grelotter en plein air, sans soleil ! Seraient-elles bien souriantes? Tant pis pour celles qui sont trop fièreset qui n'entrent point chez le jardinier, n'est-ce pas? Si elles s'étiolent et si elles crèvent, c'est leur faute ! — Vous avez raison ; et, quand elles seront mortes, vous pourrez marcher dessus; elles n'attendent rien de vous, pas même le respect. Leur parfum vous semblerait amer, et je vous défends bien de faire du fumier de leurs tiges.

Vous voyez bien que tout cela, ce n'est pas de la politique; c'est de la dignité, du devoir. Je n'admets pas que le poète, à l'heure où la société est en marche, reste au

dernier rang avec les vivandières et les fourgons pleins de malades; je n'admets pas même que, pendant la fusillade, il se contente de battre la charge à la queue des pelotons; je le veux toujours en tête, chantant et luttant. S'il faut des hommes de bonne volonté, pour frayer un passage, pour éclairer un défilé, je prétends que c'est un groupe de poètes qui doit sortir de la foule. Ne permettons pas que le monde lui échappe et préparons son àme aux destinées qui l'attendent.

De jour en jour, la pensée se substitue au fait et le dirige ; de jour en jour l'intelligence grandit et se dispose à dompter et à dominer la brutalité. A l'heure où. le triomphe sera complet, le poète manquera-t-il à l'appel? Les forces grossières qui essaient de l'épouvanter aujourd'hui et qui se montrent terribles afin de décourager son àme et d'inspirer des répugnances aux délicatesses de ce géant; la violence qui se tend, dans un suprême efibrt, afin de conserver et d'usurper la direction du mouvement social, toutes les puissances ennemies de la pensée parviendront-elles à l'énerver tout à fait, comme ii h régent ambitieux cherche à abrutir l'héritier légitime, ù mesure qu'il grandit, a la veille du jour où sa majorité vu sonner?

Eu 1854, un poète allemand, Frédéric Halm fit représenter « le Gladiateur de Ravenne», ce fameux drame qui fit tant de bruit et dont la «Revue germanique » a donné une traduction très-exacte. Schiller a fourni L'épigraphe de l'œuvre; la voici : «La volonté est la mesure de l'homme. Emprisonné dans un cercle étroit, l'esprit se rétrécit et se déprime ; pour qu'il s'élève, il lui faut un but élevé. »

La scène du drame se passe sous Galigula. Armin, le héros germain vient de mourir. Thusnclda, sa veuve, est prisonnière à Rome. La pauvre reine, captive et découronnée, cherche un vengeur. Elle avait un fils qui lui a élé enlevé par les vainqueurs; elle retrouve ce fils qui ressemble à Armin de la tète aux pieds. Il a reçu l'éducation des esclaves ; on a développé sa force; on a tué son esprit. On l'a abruti sous le fouet et on a fait de lui un gladiateur à Ravenne. Thusnelda frissonne en le revoyant. Voilà bien le héros qu'elle cherche ; tout son peuple est prêt ; le chef est trouvé ; Rome est perdue. Elle s'approche de-son fils, elle l'appelle Sigmar, de son nom d'autrefois; il a bien, lui, un souvenir vague de ce nom chérusque; mais il ne reconnaît pas sa mère. Il s'appelle

maintenant' Thumelicus ; tout l'orgueil national a disparu; il n'a plus que la vanité de l'esclave, la forfanterie du gladiateur. Il ne rêve que le triomphe au milieu d'une grande fête qui se prépare. Galigula a daigné vouloir que Tluimelicus combattit eu sa présence et, pour lui faire honneur, l'empereur a décide que la mère du gladiateur, Thusnelda, sous ses vêtements de reine germaine, assisterait a la victoire de son fils. Le gladiateur accepte toutes ces humiliations avec ivresse. Mue lui importent ces Barbares qui veulenl se soulever et qui l'attendent pour les commander! Que lui importe la liberté de sa patrie, traquée au fond des forêts de la (iermanic! Sigmar renie son sang, repousse le glaive de son père qu'il trouve trop court pour figurer dans son duel du cirque. Ttiumelicus le Gladiateur veut combattre, mais a Rome, comme un baladin sanglant, dans l'arène. 11 revêtira son costume germain ; il paraîtra le corps entouré d'une peau de bêle et la tête couverte du casque aux ailes de vautour, non pas avec l'intention de défier Uome, mais afin d'ajouter du piquant aux joies du maître et île l'imprévu à son plaisir. Thusnelda ne permettra pas cette boute. Elle tue son fils et se frappe ensuite.

Cette reine germaine, c'est la grande muse des poêles. la Gère inspiratrice, la prêtresse des forêts, la compagne de la liberté. Thumelicus, c'esl le poète qui s'esl laissé apprivoiser par la servitude el qui a mis tout son orgueil à bien l'aire son métier de gladiateur.

Ne lui dites pas qu'il se livre ù ^\^> jeux dégradants:

il vous répondrait que César et que Rome entière assistent à ces fêtes, que le sourire de l'Empereur pose une couronne au front du vainqueur autour duquel pleuvent les applaudissements, les roses et les lauriers. — « Un jeu dégradant, vous dirait-il, c'est la victoire, c'est la gloire ; c'est la vie ! Aurélien n'est-il pas chevalier romain et Valons tribun militaire, et qu'étaient-ils tous deux? Des gladiateurs. »

Elle se recrute tous les jours, cette école des gladiateurs de la phrase ; prosateurs et poètes, car la corruption gagne du petit au grand. On les dresse à des combats dont l'ordonnance est réglée ; on leur donne à tuer des lions et des hommes; ils égorgent indistinctement des inconnus ou leurs amis d'autrefois ; cela dépend de la consigne imposée à leur courage.

Que les infimes esclaves placent leur vanité dans ces fêtes et soient enivrés par de pareils triomphes; que ceux dont l'emploi consiste à remuer le sable de l'arène pour cacher le sang, quand on a enlevé les cadavres ; que les valets chargés de nettoyer les massacres; que les spadassins qui savent se faire applaudir en portant le coup de la trahison ; que tous ceux enfin qui ne sauraient plus être dignes de la liberté, et qui ont renié leur patrie vaincue en l'appelant barbare, que tous ceux-là soient des gladiateurs dans le cirque ou des prétoriens devant le palais, peu importe! — Mais si, parmi lescaptifs se trouve un poète, un fils d'Armin, un enfant des grandes solitudes, que celui-là sauve sa dignité et réserve son or-

gueil, afin qu'il ne renie point sa mère à l'heure où elle viendra lui parler d'honneur el de liberté.

Je sens bien que le monde est las et qu'il a des tendances au sommeil. Aussi ne suflit-il pas de murmurer à ses oreilles. Ce sont les trompettes les plus retentissantes que l'on doit emboucher si l'on songe à l'émouvoir. La modération, la voix équilibrée ne sont plus de saison aux heures de décadence. Un reproche mesuré ne ferait que bercer les dormeurs et ajouterait le luxe d'une harmonie à l'engourdissement de la bassesse. Le lendemain de la prise d'Athènes par Scylla, vous figuiezvous un compatriote d'Homère, chantant, sur un doux rhythme, les hymnes de Tyrtée, à ses frères vaincus, devant la lente de Lucullus?

Tout n'est-il pas un sujet? d'alarmes? Lisez les statistiques. Après le blé et le coton, les récoltes qui ont le plus d'importance commerciale sont les narcotiques. Dès que les premières précautions de la ctëcessité sont prises, on a tellement horreur de souffrir qu'on appelle l'oubli. On voudrai! éterniser l'heure présente et endormir son bien-être à la façon d'Epiménide. Le monde se sent pris d'une de ces crises de peur dont on retrouve des traces a travers l'histoire. C'est l'épidémie de l'an mil. avec cette différence, qu'alors on demandait a la religion un salut que l'on demande aujourd'hui à une autre force. Le prêtre aujourd'hui n'a pas autant de crédit que le soldat.

Si vous voulez juger du présent, regardez au hasard

PRÉFACE '2ô

dans le passé. Une inquiétude vague pèse sur tous les esprits. La société tout entière éprouve un malaise de transformation. Elle attend, pleine d'anxiété, à la manière des enfants craintifs qui détournent la tète quand on va tirer un coup de fusil. On devine qu'il va y avoir quelque chose d'accompli et de solennellement révolu. Pensez-vous qu'on se dispose à marcher au-devant de celle vie nouvelle qui s'approche, en la saluant et en tendant les hras vers les bienfaits qu'elle apporte? Non. Le progrès qui se manifeste est toujours reçu comme un fléau; il ne rencontre que des fuyards.

De quoi s'occupe-l-on aujourd'hui et que fait-on en Europe? On tâche d'allonger le présent en y cousant des lamheaux du passé. On remet des pièces aux monarchies et des constitutions aux despotismes. 11 n'y a pas un manteau de roi qui ne porte les déchirures de la Révolution, raccommodées tant hien que mal avec des morceaux de libéralisme. Les prestiges ont disparu, et l'on est avide d'illusions ; 1" évidence éblouit, et l'on ferme les yeux.

Transportons-nous à Constantinople, au temps de Béisaire. Une civilisation agonise ; un monde se débat et va disparaître. Ce Bas-Empire qui penche se tourne-t-il avec aspiration vers l'inconnu qui arrive ? Interroge-t-il ces régions d'où viennent les Barbares ? Y a-t-il quelqu'un qui cherche où s'établiront les destinées futures de ce continent ? Nullement. Des philosophes chrétiens ont parlé, mais dans le désert, et exclusivement préoccupés au reste des cités idéales. Si par hasard l'œil d'un bis-

26 LKS POÈTES

torien s'égare vers les pays d'où se lèvera L'avenir, ou a

peur ; si la main (1rs géographes indique le nord, on se détourne. Les Grecs du temps d'Homère ne concevaient pas plus d'effroi en pensant au pays des Lestrigons géants, ou aux gouffres aboyants de Scylla, que les contemporains de Bélisaire n'en éprouvaient en se figurant l'île mystérieuse où devait se former l'un des peuples les plus fidèles à la liberté.

Procope, contraint de faire une concession à la crédulité publique, rapporte que l'Angleterre est couverte de serpents et de bêtes féroces, et la représente comme un lieu où les hommes ne peuvent respirer. Du' rivage opposé, dit la légende qu'il nous transmet, d'étranges pêcheurs transportent dans cette ile sauvage les âmes des morts. Il y a bien dans cette superstition brumeuse qui nous montre des Charons sinislres.de mornes naulonoiers dont les barques plient sous le poids d'ombres invisibles qui se lamentent, fondues dans le brouillard, il y a bien la quelque silhouette confuse de la gloire maritime réservée à cette contrée. Mais c'est l'historien qui a donne comme un semblant d'instinct a l'ignorance de son

siècle.

Il en a été de tout temps ainsi. Ne se Bgure-t-OD pas de nos jours que les pays de la justice et de la liberté soûl situés dans une ile lointaine, peuplée de fantômes sanglanls, dans une région désoh e ou s'agitent les folies du rêve et les visions du crime'.' Interrogez le préjugé et la passion : voila ce qu'ils vous répondront : voilà ce qu'ils

voient du côté où doit briller la vérité ; voilà comment ils jugent L'ère lumineuse dans laquelle nous entrerons en sortant des ténèbres et des mensonges de ce siècle.

Oui, je veux que l'on ait confiance dans les choses ; je veux que l'on croie à l'avenir, mais avec énergie et bonne foi. Que l'on ne tremble pas et qu'on n'hésite pas; que l'on ne s'avance pas pour reculer.

Combien en est-il parti au commencement de ce siècle, qui semblaient vouloir doubler l'étape et qui entraînaient la jeunesse dans une marche forcée? Ils furent acclamés et applaudis ; et aujourd'hui encore le prestige de leur passé les protège de respect. Où en sont-ils à- cette heure? Triste spectacle ! Revue pénible qu'il faut faire à la hâte. — Le philosophe débile a pâli devant les conséquences de l'idée ; il a balbutié, voulant tout conciber et cherchant un moyen terme* entre des doctrines ennemies, entre la nuit et le jour, entre la mort et la vie, -entre l'autorité et la liberté. 11 a eu peur du vertige de la logique; 'il s'est rejeté en arrière, pendant que l'orage grondait et a trouvé le refuge des immobiles ; le catholicisme l'a accueilli ; et maintenant, ce penseur peureux et sans foi, se tient accoudé sur le bénitier, comme un

oiseau effarouché se perche sur le rebord d'un bassin, sans avoir soif. — Et cet autre, audacieux d'une heure, novateur d'un jour, a vu passer a de plus énergiques les applaudissements qu'il avait cherchés en remuant les cendres chaudes du XVIIIe siècle, et s'est prudemment

sauve dans le \vne, la forteresse de ceux qui n'osent pas combattre, l'asile des critiques qui n'osenl plus penser.— Et ce rhéteur aux belles périodes, « Grœculus quidam, dicendi peritus », qui avait commencé par vivifier les littératures , et qui s'est arrêté; —et cet historien qui, en étudiant les grandes causes des civilisations, a été renversé par l'explosion des idées, comme un mineur imprévoyant surpris par le l'eu grisou au milieu de ses fouilles. A celui-là il a manqué cette lampe de Davy, qu'un penseur a appelée le sens commun ; —et cet autre quia joue avec la Révolution, comme un singe joue avec les tisons, en y cherchant des marrons, ce rapsode banal de l'autorité et de la force, flatteur platonique du succès, s'accrochant aux popularités faites, puisant à des documents nouveaux des erreurs consacrées ; — ils travaillaient Ions sans conviction : ils n'auront l'ai! qu'accumuler des décombres sur le chemin. Ils se sont rangés a l'orthodoxie en toutes choses, lis ont l'ait amende honorable dans l'intimité des coteries, et ils maudissenl tout bas. derrière leurs vitres, les nouveaux groupes qui s'avancent vers la vérité, en trébuchant parmi les ruines.

lielas ! le talent ne sullil pas; ce n'es! pas assez de pOS-

séder la forme; ce n'est pas assez d'entrevoir le but; il faut le courage et la patience. Quelques hommes de cette génération bien douée mais défaillante, se sont fortifiés en poursuivant leur roule ; ils ont perdu leurs chaires, leurs tribunes; il leur reste le livre, et ils parlent encore. Le plus hardi de tous, et par cela même le plus calomnié, est arrivé seul à la limite vers laquelle tendait toute la caravane. 11 a planté le jalon au bout de sa journée. Jusque-là nous sommes certains que tout est mort et qu'il n'y a pas à retourner la tète. C'est de ce petit tertre de la fosse commune où Lamennais s'est couché que commence l'étape nouvelle. En deçà, ne vous arrêtez plus. La voie est encombrée par un accident de chars; les cochers ont eu peur, les chevaux se sont emportés; tout est culbuté; ne vous attardez pas à ces bagarres. Rassemblez les rênes de vos coursiers, écarlcz-vous de ce tas de débris, et à fond de train dans la vie.

Je vous ai désigné les peureux; je veux vous signaler les habiles.

L'expérience est un rhéteur à la voix perfide qui donne souvent de mauvaises leçons : » Ne craignez rien, dit-elle, et écoutez -moi. Vous débutez. Sachez conquérir l'appui des plus énergiques et des plus honorables. Regardez bien ce parti de gens sincères et naïfs ; leur vie appartient à leurs principes; ils ne céderont jamais. On peut s'appuyer sur eux. Inébranlables, ils iront toujours. Leur âme est généreuse ; on peut les séduire d'une certaine manière. Ils ne consacrent pas la réputation d'un

homme; ils ae disposent que d'une popularité turbulente; mais ils poussent à la renommée puis vite que tous les autres groupés. Ils aiment ceux qui paraissent audacieux; ils don u ut du crédit aux imprudences; les formules violentes, les propositions hardies leur plaisent. »

L'aréopage officiel, le vieux sénat académique, examine longtemps, met à l'épreuve les nouveaux venus, les oblige à des initiations puériles, éteint la verve trop tôt, amortit le talent dans la jeunesse et ne vous accepte qu'après des humiliations infinies et les formalités les plus chinoises. Commencez donc par les autres ! Ces derniers, les consacrés, ne sont bons que pour le repos. Ils sont les garçons de bureaux, de la gloire, bien assis et disposant de bons fauteuils. Ainsi, faites vos débuts chez ceux que rien ne révolte et que rien n'arrête. Donnez là libre essor à votre pensée, sans l'aliéner. Donnez tout ce qu'on peut reprendre. Vous serez un objet d'effroi tout d'abord aux yeux de ceux qui seront vos confrères bientôt; mais ne craignez rien. Vous ne laites qu'acquérir de la valeur au lieu d'en perdre.

Le jour 011 les pontifes solennels auront bien tremblé de vos semblants d'impiété et de vos théories d'indép< Qdance, ce jour-là vous serez leur maître. Vous vcfhs échapperez par une porte dérobée du milieu des hommes convaincus que vous aurez appelés vos frères et, si nous vous présentez devant le temple où siègent les sages, on vous y recevra avec des caresses, à bras ouverts. Les enfants prodigues de la pensée sont toujours les mieux

choyés. Vos nouveaux amis croiront avoir fait une conquête, et ceux que vous aurez abandonnés, seront embarrassés de vous accuser, si vous savez vous y prendre. Aujourd'hui, de pareils changements ne peuvent être qualifiés de trahisons que chez ceux qui sont trop bêtes ou qui ont trop faim.

Voilà donc comment parle l'expérience, et voici ce qui arrive :

Un jeune homme se présente. 11 a une solide instruction; il a touché à tout, science, littérature, critique, histoire, philosophie, religion; il a eu soin de se créer une spécialité de réserve. Il brûle d'ambition. Sa réputation commence par l'intimité, par les réunions du monde. Les femmes du grand monde, blasées d'hommages et île gloire, qui aiment les distractions, à tout prix et dont les salons sont des lanternes magiques, se font présenter cet appétissant mystère. Quel est celui de vous qui n'a pas été convoqué particulièrement, pour une soirée spéciale? —Nous aurons M. un tel...nousmurmure-t-on à l'oreille; et nous voyons un lourdaud empêtré, un cuistre dédaigneux qui émet de lourdes formules philosophiques, penché sur les fauteuils où s'extasient les femmes enivrées et professant des niaiseries entre un sorbet et un éventail.

32 lks poi ii-

Notre homme sait qu'il est fâcheux de céder au niques de la pensée; il n'a pas le tempérament de la lutte;

il n'ira jamais au-delà ûv* limites connues-, mais il s'avancera jusqu'au point extrême, sûr de faire sa retraite a l'heure qui lui Conviendra. Il resserre bien autour de lui le voile qui le couvre. Le mystère vous entoure d'un attrait et vous prête une luire. Ce laborieux penseur est appelé à faire trembler le monde. Les préjugés vont se dissiper devant lui; les religions s'évanouiront.comme des fantômes. Il a été aux sources; il connaît les secrets des révélations; il a bu au puits de Zemzein et à la fontaine de Siloé! Regardez-le passer, sombreet voûté. Ses yeux sont brûlés par l'élude; son âme est calme et morne, sèche et dévorée comme le désert, II a traversé l'Inde. l'Egypte, la Grèce; il a fouillé Jérusalem et Rome. C'est le Dante des croyances humaines; il a parcouru tous les cercles de la superstition. Il a tout vu et tout compare; il connaît aussi bien Bouddha que Jésus-Christ; Saint-Paul ne lui est pas moins familier que Confucius; les migrations, les traditions, les révélations, les incarnations, il a la clé de tout. Voyez-vous cet homme? Eh bien ! c'est un athée,

Lamennais ne sera auprès de lui qu'un révolutionnaire politique, un sophiste républicain, un révolté épileptique, un démolisseur qui Cherchait une semence au milieu t\^> ruines et qui se promenait dans Le sang dr> colères un olivier a la main. Celui-ci. ce nouveau venu, ne détruit

pas brutalement, il dissèque. Sans loucher aux instilu-

lions qui fonctionnent, en respectant le gouvernement établi, trop grand pour descendre à ces petites choses de la politique, trop intelligent pour s'attachera ces niaiseries qu'on appelle la liberté des peuples, l'indépendance des races, les principes et les convictions, trop audessus de ces misères qui né mènent qu'en prison, notre homme ne pratique et ne connaît que l'art de la grande guerre. Il s'attaque aux idées. Il y a des hommes qui ont le pouvoir de vous envoyer en exil ; c'est sottise de se frotter a ceux-là. Kn demandant à Dieu de réformer sa Constitution, on ne risque rien. Ob peut même se brouiller tout à fait avec lui, quitte à se raccommoder plus tard.

Sur le fronton du temple, il écrit donc ce mot : vide ; sur la Bible et sur l'Evangile : néant; sur la politique : folie, et sur le front de l'homme : esclave. Je vous l'ai dit, ce penseur, c'est l'athée.

Ainsi posé, notre rêveur, qui au fond n'est qu'un aristocrate de la critique, se voit entouré, redouté, caressé, encouragé. Que va-t-il faire'.'

Nous avons tous vu, dans notre enfance, un clown célèbre que l'on appelait Auriol. Il est une plaisanterie qu'il renouvelait sans cesse et qui sans cesse tenait l'attention du public en éveil. La foule aime à être mystifiée. Après avoir entassé, par les ressources d'un équilibre impossible, des tables sur des tables et des chaises sur des chaises, avec des bouteilles mêlées à son échafaudage fragile, il prenait son élan, en sautillant, les mains dans ses

poches, et puis il s'arrêtail tout court dévaut l'obstacle, promenait son regard sur l'assemblée et poussait son petit rire en secouant la tête. Le tour était joué. On ne lui

en demandait pas plus. C'est exactement le procédé employé par notre terrible et habile jouteur. 11 l'ait un monceau d'idées respectées et délicates, de doctrines vénérées et difficiles à manier, et nous laisse croire qu'il va franchir d'un bond ce tas de préjugés. Il s'élance ainsi qu'Àuriol , s'arrête, comme le clown, et remet tout eu place. Ce n'est qu'un équilibristc académique.

Et cependant, c'est moi qui le dirai cette fois, c'est un athée; mais un alliée sans le savoir. Il ne croit pas au progrès social; il ne croit pas à la liberté; il ne croit pas à la justice. A ses yeux, la pensée est un privilège, les idées sont des initiations. Il invoque en secret la mystérieuse Isis Les peuples devant lui ni' sont que des foule? égyptiennes pour qui il faut forger à nouveau de temps en temps les vieux symboles du despotisme, et auxquelles, à la faveur de ces mensonges rajeunis, les grands prêtres et les Sésostris font creuser <\i-> lacs et élever des pyramides. C'est l'athée de l'humanité, un fléau bien plus redoutable que l'athée de Dieu : il ne croit pas aux hommes; c'est là la plus atroce et la plus monstrueuse des impiétés. Il y a vingt religions, il n'\ a qu'une morale. Les audaces de l'esprit sont permises et bonnes; elles peuvent même être belles, si elles sont courageuses : mais les audaces du cœur, celles qui consistent à demeurer impassible devant les souffrances du plus grand nombre. celles-là sont hideuses.

Faudra-t-il donc laller sans cesse contre ceux qui s'effraient et accusent les multitudes? Parce que tout, sous nos regards, est en désordre, y a-t-il là un motif de mépriser nos semblables? Parce que les obstacles se dressent en face de nos efforts, parce que nous avons été trahis par nos rêves, devons-nous nous retirer à l'écart, au sein d'une solitude lettrée, désertant ces champs de bataille où nous avons été vaincus? Parce que la terre nous a refusé quelques années de récolte, allons-nous l'abandonner aux mauvaises herbes et nous renfermer dans l'égoïsme,en nous disant : — Nous avons du vin dans nos caves et du blé dans nos greniers; que le monde s'arrange! Les lois convenues ne sontpas exigeantes: payons l'impôt et faisons l'aumône, et notre devoir est rempli. — Il est trop facile de se reposer pour qu'il n'y ait pas crime à le faire. Chacun des hommes de cette multitude confuse qui s'agite sous nos yeux, est une pièce d'un vaste jeu de patience qui a été défait et qui est à refaire. Nous avons tous dans la pensée l'harmonieux tableau que cela doit composer. Méconnaître ces éléments, c'est ne pas se sentir la force de les groupei et de retrouver leur place dans l'ensemble.

J'ai loules les tristesses que L'on peut concevoir, toutes celles que l'on peut porter; mais je .ne me sens aucune amertume. Je rencontre quelquefois des esprits aigris, pleins d'un sarcasme désespéré. — 0 Spartiates découragés, s$iis-je tenté de leur dire, voulez-vous voir ce que

i qu'un ilote du despotisme? Regardez ce paysan polonais, victime de l'oppression et de la misère.. Son Bis a été enrégimenté de force; il est au Caucase ou en Sibérie; sa femme se meurt d'épuisement dans sa cabane

uines; sa âgée; ! sent monter de sa poi-

trine à son cerveau les vertiges de l'abstinence. Saisi d'une gaîté fébrile, il réunit ses amis, fait verser a boire et demande qu'on lui fasse de la musique. —Laquelle? Triste ou gaie? — Celle que vous voudrez ! Mon fils est parti, ma maison est détruite, et ma femme se meurt. Je veux, rire! Voilà ce que c'est que votre joie, nus amis: j'aime encore mieux vous voir pleurer. Mais m rires ni larmes. Faites comme moi et réclamez dv> chants au poète. di'< chants énergiques et vaillants, des strophes de réveil, des hymnes de marche. J'ai larmoyé aussi, comme les autres; el j'ai remarqué que la vie est comme nue éponge; elle s'alourdit i\c> pleurs que l'on verse sur elle. Donc, ni deuil, ni confiance excessive.

11 en est qui voudraient triompher tout île suite et qui

joueraient l'incertitude à pile ou face. Républicain ou monarchiste? Démocrate ou aristocrate? Philosophe ou catholique? Indépendant ou fonctionnaire? Apportez les dés et faisons-les rouler clans le cornet. Ainsi deux voyageurs se rencontrent à l'auberge. Il est matin et ils ont vingt ans. Chacun d'eux a juste de quoi faire sa journée à pieds ; leur budget est mince ; leurs repas sont mesurés à l'avance. Ils ont été favorisés par la destinée qui les rapproche. Ils peuvent s'appuyer l'un sur l'autre; la fortune qui aime la jeunesse leur indique leur devoir; ils n'ont qu'à se serrer la main et a marcher côte à côte en échangeant leurs espérances, et cil charmant les ennuis de la route par les confidences de l'amitié, plus forts par l'union, plus fermes pa.r la solidarité. La vie les appelle à être frères. Que font-ils? Ils vident leurs poches sur la table. — Nous sommes pressés d'arriver, se disent-ils ; jouons notre avenir ; celui qui gagnera aura les deux sommes; il prendra une voilure et parviendra plus vile au but. Quant à l'autre, il traînera la semelle, il mendiera et sera ramassé par les gendarmes. C'est la chance. — Et, les conditions ainsi faites, l'un des deux froidement condamné par cette malédiction réciproquement consentie, l'affaire se traite sans pitié et presque sans émotion. Et puis ils se séparent. Le favorisé du hasard disparait le premier, impatient de regagner le temps perdu. Quant à l'autre, il se couche au bord du chemin, rêvant une malhonnêteté ou nu crime. L'un emporte

l'orgueil, l'autre garde la haine. Voilà deux ennemis. Presque toute la jeunesse est dans ces dispositions el le plus grand nombre accepterai! ce pacte. La jeunesse vent se décider pour le succès. Elle forme, il est vrai, (mis les souhaits possibles afin que la justice l'emporte, elle ne demande pas mieux ([ne de conserver ses nobles instincts, ses bons sentiments, sa fleur de vertu : mais il faut que l'on se dépèche : elle n'a pas le temps d'attendre et pas de crédit à l'aire. Les carrières sont ouver tes devant elle. Elle manque de GOUragC et ne livrera pas les tiers assauts. Elle ignore que le courage est une jeunesse constante qui ne subit pas l'action desannées. Eotrera-t-elle ici ou la? Les préoccupations de l'avancement, réservées jusqu'à présent aux camaraderies d'officiers, ont gagné tontes les classes. Chaque profession a SOIl annuaire sur

lequel on se guide. Celui-ci est parvenu, grâce a telle protection ; cet autre a l'ail telle démarche : un troisième a été présenté dans telle maison. Lu route 1 cherchons des protecteurs et dinons en ville. Si l'on prend la plume. qui attaquer et qui défendre? Faut-il livrer sou avenir ;in\ fonctions publiques? Il est plus sur d'être le procureur qui requiert la peine: mais il est telle occasion où l'accusé a le beau rôle. Dans quelle direction pousser sou zèle?Ne perdons pas une minute; tous ces jeunes impatients, ils vont partir. Quel est le char qui ne versera jias en roule et qui mené le plus vile à la réalisation i\c> rêves? On voudrait bien être vertueux, avec garantie de succès! si la justice et la vérité nous per

mettaient d'asseoir leur règne pendant notre génération, nous consentirions bien ù rester honnêtes ! Mais si le bien se fait attendre, on en sera pour ses frais. Ah ! les robes de fêtes et les tuniques d'apothéoses sont commandées, mes amis; mais elles ne sont pas prêtes. Les fées sont en retard.

Il te faut des illusions, ô jeunesse; tu ne peux vieillir si tôt. Tu éprouves les tristesses vagues de ta destinée. Sois fière, et écoute Shakspeare : » rapprendrai à mes chagrins à être tiers, dit-il; car le chagrin est fier et rend fort celui qui s'en nourrit. » Ouvre, ton cœur aux poètes, car c'est loi qui feras vibrer leurs chants. Appelle les inspirés et réclame d'eux les forces qui te manquent. Nous avons eu nos fanfares ; tu auras les tiennes. Si tu faiblis aujourd'hui, cela lient à ce que tout, en s'écroulant, est retombé sur toi. Les jeunes gens sont les cariatides mouvantes de l'avenir. Qu'ils se redressent et se remettent en marche.

Ne nous isolons pas les uns des autres; rapprochonsnous; mêlons-nous aux foules; que les vibrations de la pensée générale nous raniment; que tout palpite autour de nous. Quand on se mêle aux hommes, on devient meilleur: les doutes disparaissent. "Point de sceptique dans la rue, » a dit Royer-Collard.

L'heure présente est accablante. La sagesse et la raison ne peuvent conseiller que l'immobilité. La prudence est impuissante. Avisons aux grandes ressources. Aux doc- Irines de Pyrrhon, d'Rvhémère et d'Epicure, on opposa,

dans l'antiquité, celles de Zenon, qui dut réagir parles rigueurs du stoïcisme, en proclamant la Décessitéde vérins surhumaines et en prenant pour base le devoir. Après le paganisme el l'Empire Romain, il n'y ont de possible que l'extase îles apôtres. Ils allaient par le monde prêchant leur folie. Aujourd'hui, ouvrons nos âmes à l'enthousiasme. Avançons-nous hardiment, et le vent de noire marche fera Flotter nos drapeaux. Apprenez a connaître le sifflement de l'air dans les cheveux et les battements du sang aux tempes.

Eloignez-vous de ceux qui se gardent du ridicule, s'appliquent ù être sensés, sourient quand ils touchent à une conviction de peur de; paraître y croire el qui se maintiennent ainsi dans un moyen ternie, vieux et jeunes à la l'ois, impatients, mais assis, buvant uuc liberté coupée de prudence et voulant nous montrer l'illusion d'une ivresse, en brandissant nue coupe d'eau rougie. Celte école d'écrivains est trompeuse. -Ils sont honnêtes et bien intentionnés ; mais n'attendez pas à leur porte. Ils ne sortiront jamais; ils redoutent trop de se compromettre. Leur idéal est vieilli-, ils rêvent ce qui a été réalisé; ils n'admettent que la liberté expérimentée; ils aiment le peuple avec précaution el s'habituent a l'avance à stériliser les domaines qu'ils pensent avoir à gouverner.

Leur éducation s'est faite cb< /. de grands parents, compassés, timorés, Inquiets ci mécontents. Ils >>• voient choyés par ^\v^ hôtes spirituels el froids chez lesquels leur jeunesse doit grelotter sons l'ennui doctoral i\v<

maîtres. Là, ils ont pris L'habitude d'avaler des formules bien roulées en boulettes, qui ne fatiguent point les dents, mais qui ne nourrissent pas. Dans les plis des liantes tentures des salons qu'ils fréquentent, on trouverait des larves d'idées qui n'ont pas pu s'envoler au grand air, des coques de papillons qui eussent vécu peutêtre s'ils avaient eu du soleil.

Ces écrivains sont jeunes encore. Ils aspirent à un héritage sur lequel ils fondent de vastes espérances. L'héritage ne leur échappera pas ; mais ils ne recevront que des théories démonétisées et des principes qui n'ont plus cours. Quand ils se présenteront devant le peuple, ce qu'ils croiront être de l'or se trouvera changé en feuilles sèches. On se demandera quels sont ces jeunes gens dont la fortune aura été si mal administrée, ces fils de famille ruinés par la sagesse de leurs pères, ces héritiers qui se présenteront avec le sentiment de l'économie, mais sans patrimoine. Défiez-vous de la doctrine stérile et des coffres de l'avare politique, boite de Pandore au fond de laquelle il ne reste qu'une expérience éventée.

Loin de nous les habiles, les sceptiques, les prudents, et remarquez que j'écarte seulement ceux qui en valent la peine. Eviter les autres, me paraît un soin qui ne réclame ni effort de conscience, ni manifestation de vertu; c'est affaire de dignité, et, moins encore, d'instinct. On enjambe par-dessus les corps des ivrognes, et celui qui s'arrêterait à l'orgie n'est pas digne de me comprendre.

Il se peut que votre œil s'égare sur des vitres écla-

LES l'OKTKS

tanlcs de lumière, sur des jardins illuminés;i1 se peut que vous soyez arrêté par des musiques el par des défilés de thuriféraires avinés qui célèbrenl des joies maudites an milieu d'un nuage d'adoration ; mais la l'innée de leur encens en noie le parfum. Le bon citoyen n'a pas de place a ces fêtes de décadence. Vous entendrez la peutêtre des chants de poètes et vous me questionnerez sur

ces bOmmes. Je ne m'occupe pas des esclaves volontaires.

Qu'ils vendent leur ignominie. Je n'ai pas même à leur sujet la colère d'Henri Heine. — « Lorsqu'un esclave que la loi affranchissait, dit le poète allemand, ne voulait absolument pas quitter la maison de son maître, alors, d'après la loi de Moïse, ce gueux d'un servilisme incorrigible était cloué par l'oreille à la porte de l'habitation du maître, et, après cette exposition ignominieuse, l'esclave était légalement condamné à servir tout le reste de sa vie. — 0 Moïse! grand émaneipaleiir. vaillant rabbin de la liberté, adversaire terrible de toute servitude, tendsmoi ton marteau et tes clous, afin que j'applique ta loi à cette valetaille sentimentale, à ces laquais à la livrée noire, ronge ci or qui chaulent les délices de l'esclavage ; c'ésl par leurs longues oreilles que je les attacherai au portail du château de leur maître, Sa Majesté le roi de Prusse. »

Henri Heine meramèneà mon sujet. Ce poète m'a tenté plus d'une fois et j'ai l'espoir de lui consacrer un jour une étude, malgré les cruelles réserves auxquelles je serai contraint-. Il a promis l'Allemagne à » la joyeuse cavalerie de L'avenir» . Il l'ut révolutionnaire par instinct. non par conviction. S'il était né en France, l'esprit politique qu'il avait dans le tempérament fût devenu une passion, et son talent se (Vit proposé un but qui lui a toujours manqué ; il n'eût pas mené cette vie incertaine qui finit par le réduire au rôle de pamphlétaire aux gages delà France; il figura aux fonds secrets, et le jour où je vis son nom sur ces pages de la « Revue rétrospective », je me rappelai le registre d'écrou de la Bastille où, à troi3 noms de distance, Cartouche et Voltaire furent incarcérés» il y a celle différence que laprisonde Voltaire n'a rien de honteux ; tandis que H. Heine figurait en mauvaise compagnie par une imprévoyance coupable. Hélas! c'est bien là l'esprit de nos temps! Les gouvernements salissent tout ce qu'ils donnent; il faut avilir un poète qui a le malheur de ne pas savoir se passer d'un secours. Ne manquons pas à notre tâche, cependant, et, en blâmant la façon dont les faveurs sont accordées, n'excusons pas ceux qui les reçoivent. H. Heine fut sans caractère.

i'i LES POÈTES

Né en France, je le répète, il eût peut-être été sauvé. Son arme de guerre est souvenl mauvaise : il persiffle trop; mais quelle verve souvent ! Elle va jusqu'au génie. Cette mousse pétillante couronne-t-elle un verre de bière ou de Champagne? C'est ce que l'on se demande quelquefois. Il fut éloquent dans le doute, et conserva toujours des amertumes m esqiùnes contre son pays. Il se tient entre Byron et Musset; sa pensée le rapproche du premier, sa vie, du second. Il est cynique et je ne crois pas que ses bonnes inspirations viennent des bonnes sources. Son invective est une injure et ses menaces sont des délis : — « Noire maigre noblesse prussienne, dît-il, va bientôt partir ; nous lui verserons le coup de 1'étrier avec de longues bouteilles de fer. »

H. Heine avait un ami, un Français, qui lit beaucoup pour sa gloire en lui prêtant de sa substance, pour ainsi dire; il ne sut pas pleurer dignement cet ami qui s'appelait Gérard de Nerval. Dans le « Romanzero », II. Heine se moque de sa tombe et des pleurs que sa femme ira y répandre; il raille ses infirmités. C'est un Scarron romantique qui a pour garde-malade madame Souci. - <> De mes grands chagrins je fais de petites chansons! » s'écrie-t-il, répandant sa mélancolie ardente sur ces iraités sinistres. 11 a besoin de parler de la mort, comme les peureux et les incrédules, pareil aux enfants nui se plaisent aux histoires qui les l'ont frissonner.

Il a l'ait la guerre au moyen-âge et aux sensibleries des poêles de son temps, el du monde disparu il a conserve

PREFACE l>

quelques fantômes auprès de lui, et des atteBdrissemcnts

où se noyaient ses contemporains, il a gardé quelques Larmes. Il trouve parfois des plaintes de cygne : « J'ai pleuré en rêve ! »

11 y a plus de turbulence que de fermeté dans ses élans démocratiques, plus de dépit que d'indignation, plus de personnalité que de dévoûment. Comme Byron il poursuit ses critiques sans pitié et les place dans ses strophes par des traits de caricature; il fait comme ces peintres qui se vengent d'un ennemi en déshonorant sa figure dans un tableau. Il manque du sentiment du respect pour lui et pour les autres. Mais, il faut le dire bien haut, il indigne, il dégoûte quelquefois, jamais il ne décourage. On lui reprocha, en Allemagne, d'avoir du talent sans caractère; le coup avait porté; il écrivit tout un poème, « Atta Troll », pour se venger. Personne mieux que lui n'a su allier l'émotion à la raillerie. An moment où vous allez pleurer, il vous éclate de rire au nez. Il vous trompe à chaque instant. Sa satire fait penser à Aristophane et ses poésies d'amour, sensuelles et mélancoliques, rappellent Pradier ; ce sont des contours grecs retouchés par une main parisienne.

11 a écrit cette magnifique danse macabre de l'Olympe

où nos théâtres ont trouvé des carnavals de costumes.

Mais ce qu'on ne lui a pas emprunté, c'est le bon sens

lyrique de son œuvre. Il a pitié de la vieille mythologie

et lui promet de la protéger. « 11 est vrai qu'autrefois,

vieux Dieux, vous avez toujours dans les batailles des

hommes, pris le parti dos vainqueurs; mais l'homme a l'âme plus généreuse que vous, et, dans les combats des Dieux, moi, je prends le parti des Dieux vaincus. »

» Germania » esl l'œuvre écrite dans les plus vaillantes heures de sa pensée. Il v rêve la démocratie universelle et veut détruire le servilisme jusque dans BOD dernier refuge, le ciel. » Dois-je me retourner pour m'assurer si le poète n'est pas la a se moquer de ma confiance en lui? Triste incertitude. Il malmène son lecteur, comme un cavalier qui lance sa monture au galop et l'arrête tout d'un coup, puis lui donne de l'éperon de nouveau. Laissons-nous aller et jouissons de l'espace quand il nous lâche la bride. Quelle noble apostrophe il adresse au roi de Prusse et comme c'est vrai sous l'ironie. Le poète est un terrible justicier.

« 0 roi, je ne te veu\ pas de mal. je veux te donner seulement un bon conseil. Vénère les poètes morts ; mais aie quelques égards pour ceux qui vivent. N'offense pas les poètes vivants. Us ont des flammes et des traits qui sont plus redoutables que la foudre de ce Jupiter qui a été crée lui-même par les poètes. Offense les Dieux anciens el nouveaux, toute la Clique de l'Olympe, et le tout puissant Dieu de la Bible par-dessus le marché; mais D'Offense pas les poètes. Les Dieux punissent certes bien durement les méfaits ^\r< humains; le feu de renier est pas mal brûlant, on y .luit frire et rôtir, l'ourlant il y a i\v< saints dont les prières délivrent le pécheur, l'ar des dons aux Eglises, par des messes, on peut acquérir une

puissante intercession. Et, à la fin des jours, le Christ descendra et brisera les portes de l'enfer, et bien qu'il rende nu jugement sévère, plus d'an gaillard en échappera. Mais il y ailes enfers d'où la délivrance est impossible; là nulle prière ne vient en aide, là est impuissante la miséricorde du Sauveur du monde. Ne connais-tu pas l'enfer de Dante, ces terribles terrines? Celui que le poète y a emprisonné, celui-là, nul Dieu ne peut le sauver. Nul Dieu, nul rédempteur ne le délivrera de ces flammes rimées ! Prends partie, roi de Prusse, que nous ne te condamnions à un pareil enfer. »

H. Heine abandonna sa muse légitime, sa muse allemande, pour vivre en coucubinage avec une muse française. « Ses yeux étaient d'un bleu si pur, dit-il en parlant de sa première bien-aimée, que je n'en ai jamais rencontré de pareil, ni chez les hommes, ni chez les animaux, ni même chez les fleurs. » Et il ajoute encore : « Pour moi. je crois qu'elle savait tout, tant elle était pâle! » M. Guizot ni son gouvernement ne purent consoler le poète de cette infidélité. « Tu es encore bon. Henri, lui avait dit la jeune muse allemande, le jour des adieux; mais quand tu seras méchant, pense à la petite Véronique morte. » Le rire fut amer et triste sur cette lèvre enchantée. Ceux qui savent lire ont dû bien souvent se sentir gagnés par les horribles petites tristesses de celte âme en cape, de ce poète aux mains des doctiinaires qui n'eurent pas même l'audace criminelle d'utiliser sod génie. Ils se privaient de la portée de son vol. et

i i LES POÈTES

se procuraient la joie de Le retenir par les ailes. Je voudrais plonger mon âme dans le calice d'un lis blanc; te lis blanc doit alors soupirer une chanson pour ma bicnaimée. » Il avait beau faire des rêves! Le bureaucrate du boulevard i\r< Capucines lui montrait la « Gazette d'Augsbourg », lui signalai! ses ennemis el du tendre rêveur voulait l'aire un spadassin. Les insensés pressaient le corps du papillon prisonnier afin d'en faire sortir un dard. Coupables sont les corrupteurs, mais 11. Heine n'a pas d'excuses 11 sentait an reste les humiliations subies. 11 a tant ri vers la lin de ses jouis, que ce fut sans doute pour étouffer des regrets et faire taire des remords. Il est un chant de lui qui m'a toujours profondément ému, un poème de quelques ligues où je lis toute la douleur de celte existence. Il remonte vers le moyen-âge; il retourne a sa jeunesse; il parcourt les burgs du Rhin qu'il a appelé « le Brutus des fleuves •: il redevient Aile* mand et retrouvant ses premiers rêves, il a horreur des jours qui suivront et veut les anéantir.

- Sur une vieille tonr grise est nue guérite; un jeune gars en habit rouge va et vient sur le rempart. Il joue avec son fusil, qui étincelle an soleil, il présente l'arme. il couche en joue... Je voudrais que d'un coup de t'en i! m'étendil raide mort. »

Cela ne vous semble- t-il pas avoir été écrit après nue lettre à la « Gazette d'Augsbourg . le soir d'un jour on il avait émargé?

16 li.ciinbre, 18G1.

J'ai l'intention de parler aujourd'hui des « devoirs de la poésie. »

On s'étonnera peut-être du rapprochement de deux mots, qui ne semblent pas faits pour être voisins : « devoir et poésie. »

Le devoir suppose un frein que la poésie ne saurait subir. Ge terme philosophique et puritain doit effaroucher la muse qui porte des ailes et plane au-dessus de ce monde, qui dispose de tous les espaces, de tous les infinis, de l'âme, du ciel, de la mer, qui n'est tributaire ni de l'histoire, ni de la science, 'et que rien n'effraie, ni l'air, ni le vide, ni les croyances, ni les néants, qui vit familièrement avec l'éternité et l'immortalité, et ne nous doit compte que de son inspiration.

Au premier abord, la chose peut paraître ainsi; et

sans parler de certains poètes de la nouvelle génération qui ne manqueraient pas de se révolter contre notre thèse ainsi choisie, un classique lui-même nous demanderait volontiers pourquoi nous osons proposer de faire porter une selle à Pégase.

Malgré l'étonnement que ma proposition doit l'aire naître, malgré L'indignation qu'elle peut soulever, je pense que la poésie peut se concilier avec le devoir, aussi bien que le talent avec le caractère.

^ quel excès peut arriver un poète qui n'es! justiciable que de son génie, et qui ne doit compte a personne de sa pensée, ni de sa vie? Quel est le danger des personnalités trop exaltées? Qu'en résulte-t-il? — Une sorte d'égoïsme solennel qui isole les penseurs, et , les arrachant à la terre, à l'humanité et aux saintes préoccupations qu'elle nous impose, t'ait d'eux des espèces de demi-Dieux manques, qui ne vivent plus pour ce monde, et pour lesquels ce monde semble être t'ait. Ce n'est plus l'état libre, et vraiment indépendant ; c'est un état exceptionnel : la liberté de L'enfant gâté.

Au point de vue simplement physique, un homme acquerrait-il une force bien supérieure, un don bien enviable, s'il arrivait a jouir de La faculté impossible d'échapper à la force d'attraction qui nous tient au sol? 11 sortirait de L'atmosphère, et irait se briser je ne sais où. La morale est notre centre de gravité. Pensons aussi haut que possible, mais ne perdons pas terre: c'est la vieille fable d'Autec. Le penseur doit être un géant

d'autant plus vigoureux, qu'il tient à l'humanité, et qu'il est solidaire de ses semblables. C'est là le devoir et je le trouve compatible avec la poésie. Le premier reproche revient a la critique. On s'est trop habitue à étudier les poètes comme une classe d'esprits à part, vivant du rêve, et n'ayant aucune responsabilité sur cette terre. Dryden a dit de la noblesse que c'était « la porcelaine de l'humanité. » On a voulu l'aire des poètes je ne sais quoi de fragile et de précieux, une sorte de Luxe que les grandes civilisations seules pouvaient se permettre. 11 y a quelque chose de méprisant dans ce privilège qu'on leur accorde, et nous ne saunons y souscrire.

Voyez quelles sont les conséquences : Les poètes ontils des vices? 0n les excuse: c'est naturel; on les a placés dans l'exception. On applique la loupe de la critique sur leurs travers, et l'on s'extasie des particularités qu'on découvre en eux. Pourquoi cette, immunité? On en est arrivé à les indulgencier comme les enfants. 11 serait plus naturel d'être sévère; au moins n'est-il pas inopportun d'être juste à leur égard.

Il est admis que les poètes seront consultés comme des sortes de somnambules de l'idéal, révélateurs mystérieux qui formulent, par un don spécial et supérieur, les émotions de la foule. Quel est le résultat? l'exagération de la personnalité. Or. la personnalité, c'est l'égoïsme. Vnc fois divinisé, l'on s'abstrait du monde, et l'on se croit sauvé par cette absolution qui semble cou-

vrir les inspirés. Leur vie devient sacrée el l'objet d'un respect exceptionnel. La foule admet leur inaptitude a juger et à pratiquer les (luises — et elle si- débarrasse d'eux, pour ainsi dire, en conviant de vénération cette fantaisie qui tend à les pousser loin des principes et des convictions, ce besoin de la paix et de la rêverie qui leur fait détester les conflits sérieux où sont engagés les intérêts d'une société. C'est la vengeance des médiocrités de se réserver les choses pratiques; la médiocrité lait ici comme Platon : elle exile les poètes, en les ronronnant de (leurs.

Il est temps de secouer ces erreurs. Les vrais poètes ne peuvent réclamer le bénéfice de pareilles indulgences; ils n'en ont pas besoin.

Le temps est passé où un écrivain était excusable de se mettre aux cages d'un grand seigneur on d'un roi. Le monde reposait alors sur des fictions disparues. Le génie avait bien une place dans la compagnie des grands, mais il n'avait pas sa place; le poète était honoré, mais le dernier et par bonne grâce. La Révolution a rendu a l'intelligence son véritable rartg.

Si je passe rapidement sur ces époques,— ce n'est pas que je me sente de l'indulgence pour ceux qui subissaient ees illustres affronts ; mais mon sujet m'entraîne ailleurs; et si je voulais porter un jugement sur les écrivains subalternises par la noblesse de naissance, je devrais, afin d'être juste, faire en entier le procès dn passé. Historiquement, la cause est gagnée; an point de

LES DEVOUls UE LA POESIE 55

vue littéraire, je dois honorer les artistes indépendants qui conservèrent leur dignité et qui nous apparaissent debout, quand nos yeux se reportent vers un temps où l'on vivait à genoux, sans honte, d'après un ordre hiérarchique.

Malherbe a fait l'aveu de ces bassesses dans de magnifîques vers :

En vain pour satisfaire à nos lâches envies,

Nous passons près des rois tout le temps de nos vies

A souffrir des mépris et ployer les genoux ; —

Ce qu'ils peuvent n'est rien ; — ils sont, comme nous sommes,

Véritablement hommes

Et meurent comme nous.

Malherbe emprunte son argument à la fragilité humaine. Agrippa d'Aubigné, son contemporain, se relève au nom de la dignité. Je ne dirai rien de cette vie admirable qui a fourni le sujet d'une très-éloquente leçon faite à Zurich, il y a quelques années; mais je dois un hommage à ce poète qui rentre si bien dans mon cadre. 11 vécut debout celui-là. et fièrement. Voici comment il parle à son livre des » Tragiques », cette satire ardente du temps qu'il a traversé :

Pauvre enfant, comment parais-tu

Paré de la seule vertu?

Car, — pour une âme favorable, Cent le condamneront au l'eu; Mais c'est ton but invariable

Déplaire aux bous, el plaire à peu.

El plus loin :

Sur la langue d'aucun à présent n'est porté Cet épineux fardeau qu'on nomme vérité.

El n'oublions pas qu'Agrippa d'Aubigné osait parler, a 11 le ure, comme il le dit :

A l'heure que le ciel fumait de sang et d'âmes.

Aujourd'hui nous n'avons peut-être pas lieu d'être parfaitement fiers de notre génération littéraire; mais les mœurs sont changées et le sentiraenl du dévoir est à la portée de chacun. Un historiographe maintenant, un faiseur de couplets officiels, un anangeur de ballets

royaux jouerait tout simplement un rôle servile. et dous n'aurions pas à nous occuper de lui. Autrefois, il y avait

la cour; aujourd'hui, il y a le public.

Quant aux écrivains . et il y eu a, qui affectent de mépriser les passions viriles qui mènent ce monde, ceuxlà ne peuvent pas être sincères. Ils savent bien secouer le joug de la fidélité aux principes, mais ce n'est pas au profit de leur indépendance. Ils rcjelfc ut bien loin ces esclavages de la conscience qui nous lient souvent à des causes vaincues et ds se forgent à eux-mêmes les petites chaînes de l'intérêt qui ont leur poids honteux et qui pèsent surtout sur le talent. Ceux-là sont à plaindre; toutefois, si nous avons occasion de parler d'eux, nous ne les ménagerons pas.

Lorsque M. de Fontanes, un de ces hommes que l'on appelle toujours « monsieur » et qui n'ont pas su conquérir les familiarités de la réputation, lorsque M. de Fontanes, poète de « l'Almanach des Muses » et grand maître de l'Université, apprit le succès des "Méditations » de Lamartine, celui-là peut être appelé tout sim-

plemenl par «on pom, M. de Fontanes se récria . < Tous 1rs vois sont faits » dit-il. Il croyait, sans doute, comme l'a dit Chateaubriand, par amitié, que le grand siècle

Unissait avec lui et que, poète attardé, il avait clos l'ère de la grande littérature. Le siècle de Louis XIV était bien fini, mais un siècle nouveau allait s'ouvrir. La pensée allait trouver de nouvelles foi nies et de nouvelles idées. M. de Fontanes. s'il revenait aujourd'hui, serait bien étonné, — au point de vue littéraire, bien entendu. Il aurait sous ses regards quarante années de lyrisme, de talent, de génie.

En tète de ces groupes de poètes, dont le plus humble a plus de valeur que l'ancien grand maître de l'Université, il verrait Lamartine et Victor Hugo, les deux vastes influences de notre époque, les deux sources qui ont fourni l'inspiration jusqu'à ce jour.

Je laisserai de coté ces deux poètes; je ne leur consacrerai pas une étude particulière: vous les connaissez, et l'appréciation développée de leur génie me conduirait trop loin. J'ai voulu citer ces maîtres; leur vie [l'échappe lias au devoir, et leurs noms reviendront souvent sur mes lc\ ivs. comme un rappel, quand nous nous occuperons (\r< antres poètes contemporains.

La poésie, sous l'empire, joua un rôle médiocre. L'action tuait le rêve: et quand la France se remit à pi user, elle écouta d'abord Chateaubriand qui, se tournant vers le passé, ralluma des feux endormis. Sun influence devait être une influence de transition. Dans une

prose lyrique, il essaya de réveiller les idées religieuses;

il rapporta d'Amérique et d'Orient îles émotions où le sentiment du pittoresque trouva son premier développement; il fit de la critique littéraire, des travaux historiques et écrivit des panes auxquelles nous devons les livres d'Augustin Thierry. Chateaubriand a beaucoup produit et ses œuvres aujourd'hui subissent une épreuve de tassement qui précède le jugement définitif. Je ne saurais dire quelle place la postérité lui assignera: mais on peut affirmer a coup sur que certains passages de ses mémoires vivront, ainsi qu'un volume admirable consacré à la défense de la liberté de la presse. Mais le passé pèse sur lui: il a des aspirations; il pressent; il devine; mais la tradition l'écrase.

Plus forts, plus jeunes, Lamartine et Hugo sortirent aussi du vieux monde. Leurs premiers chants ne contiennent-ils pas des adieux?

Le volume des « Odes » de Victor Hugo a eu plusieurs préfaces, cinq ou six, de 1822 à 1853. L'auteur nous montre, dans ces diverses préfaces, l'évolution d'une pensée toujours en proprés. En 1822, l'auteur s'exprime ainsi : « Il a tenté de solenniser quelques-uns de ceux des principaux souvenirs de notre époque qui peuvent être des leçons pour les sociétés futures. » Il voulait faire parler à l'ode « ce langage austère, consolant et religieux, dont a besoin une vieille société qui sort, encore toute chancelante, des saturnales de l'athéisme et de l'anarchie. » Les préfaces qui suivent celle-là sont

(il) LES POÈTES

d'éloquents plaidoyers en faveur de La forme littéraire adoptée par Victor Hugo. La lutte L'entraîne, et eu combattant pour les tendances de son génie, il est poussé en avant vers le progrès ; il est mis en demeure de rompre

avec Le passé.

Eu 1829, dans la préface des « Orientales », le poète souhaite une littérature « qu'on puisse comparera une ville du moyen-âge ». Il chante, parce qu'il lui plaît de chanter, et connue il lui plaît. Il y a une école littéraire qui s'en est tenue à cette doctrine, et dont il sera peutêtre utile de parler dans une étude particulière. Bile a l'ail halte, tandis que le maître s'avançait vers une conclusion bien nette. Voici la dernière préface ih:< « Odes » datée de L853 :

« — L'histoire s'extasie volontiers sur Michel Ney qui, né tonnelier, devint maréchal de France, et sur Mural, qui, né garçon d'écurie, devint loi. L'obscurité de Leur point de départ leur est comptée comme un litre de plus a l'estime et rehausse l'éclat du point d'arrivée. De toutes les échelles qui vont de l'ombre à la lumière, la plus méritoire et la [dus difficile à gravir, certes, c'est celleci : être né aristocrate et royaliste, et devenir démocrate. Monter d'une échoppe a un palais, c'est rare et beau, si vous voulez; monter de l'erreur à la vérité, c'est plus rare et c'est plus beau. Dans la première de ces deux ascensions, a chaque pas qu'on a l'ait, on a gagné quelque chose et augmenté son bien-être, sa puissance et su richesse; dans l'autre ascension, c'est tout le cou-

traire. Dans cette âpre lutte contre les préjugés sucés avec le lait, dans celte lente et rode élévation du Taux au vrai, qui fait en quelque sorte de la vie d'un homme et du développement d'une conscience le symbole abrégé du progrès humain, à chaque échelon qu'on a franchi, on a dû payer d'un sacrifice matériel son accroissement moral, abandonner quelque intérêt, dépouiller quelque vanité, renoncer aux biens et aux honneurs du monde, risquer sa fortune, risquer son foyer, risquer sa vie. Aussi, ce labeur accompli, est-il permis d'en être lier ; et s'il est vrai que Murât aurait pu montrer avec quelque orgueil son fouet de postillon à côté de son sceptre dé roi, et dire : « .le suis parti de là, « c'est avec un orgueil plus légitime, certes, et avec une conscience plus satisfaite qu'on peut montrer ses odes royalistes d'enfant et d'adolescent, à côté des poèmes et des livres démocratiques de l'homme fait; cette fierté est permise, nous le pensons. surtout lorsque, l'ascension faite, on a trouvé ad sommet de l'échelle de lumière la proscription, et qu'on peut dater cette préface de l'exil. »

Combien pourrait-on citer d'esprits qui tirent celte ascension dont parle le poète : dans l'ordre de la pensée, il y a Lamennais, et dans l'ordre de l'action, un Français, dont vous savez le nom, tombe en Italie pour la cause de l'indépendance.

Le monde nouveau s'attarda un moment dans la tristesse. Disons un mot dune école qui traversa la littérature et laissa des traces de mélancolie décourageante, l'école des désespérés ù laquelle on doit « Ohcrman », « Rem'' », » Jacques Ortis » que Stendhal appelait « une lourde copie de Werther ». Sénancour et Chateaubriand étaient las du poids que leur génération avait porté, et ils crurent que c'était le monde qui était fatigué. Cette maladie eut un temps; nous en retrouverons <U'* traces. mais a l'heure où nous vivons, nous en sommes guéris. J'ai placé Ugo Poscolo au uombre des découragés : je dois cependant remarquer que sa tristesse était plutôt nationale que morale, et que l'amertume qu'elle contenait n'était pas débilitante ; mais c'était un désespoir, et nous devons le désapprouver. Léopardi ajouta un accent de fierté virile aux déclamations d'Ugo Foscolo. Par la bouche de Léopardi, la voix de Dante jette un cri de résurrection a l'Italie : « Puisque les vivant.- dorment, réveille les morts : n dit Léopardi 1 1 il ajoute : " Les

fils qui te viendront seront condamnés à la bassesse ou au malheur: choisis pour eux le malheur! » Conseiller de souffrir, c'est conseiller de vivre.

.Nous n'en sommes pas à cette conclusion suprême qui doit fondre en un seul et même homme le poète et le citoyen, qui doit mettre ce dépositaire du l'eu sacré en droit de rentrer dans la République dont Platon l'avait banni. Nous indiquons le but à chaque instant; mais nous sommes loin de l'avoir atteint. Platon expulsait les poètes de sa république, parce qu'il redoutait L'influence de ceux qui ne savent pas inspirer aux hommes le goût des belles morts, ni aux enfants le sentiment de la vie utile et virile. Nous avons une terre promise à reconquérir, et nous sommes en plein désert, cherchant notre route.

Et cette incertitude n'est pas particulière à la poésie ; voyez les autres arts. Ont-ils une formule? Il y a du talent, mais pas d'idéal ; on n'interprète plus, on copie ; les procédés sont à la portée de tout le monde; mais l'idée fait défaut. Tout se tient, et tout est solidaire de tout. La philosophie et les arts obéissent aux mêmes impulsions. Jetons un regard en arrière et nous en aurons une preuve évidente. Une statue de la Grèce nous explique tout un peuple, toute une civilisation avec sa poésie, sa religion et sa nationalité. Un temple est en même temps un poème, et dans les vers d'Homère nous retrouvons l'art plastique et les croyances du grand pays qui l'a vu naître.

Une cathédrale gothique, « la Divine .Comédie ". el

le catholicisme , c'est la même idée sous des formes diverses.

Je ne voudrais pas dire que l'art est subordonné a des idées supérieures et qu'il ne peut se développer que dans certaines conditions faites a l'avance, quand une philosophie esl prête et qu'une civilisation es! assise. entourée de ses attributs; l'art alors se verrait réduil aux proportions d'un luxe inutile, et l'art n'es! pas plus un luxe inutile dans une société que les Heurs, au milieu de la nature, dans la saison du soleil ; la rose esl aussi légitime que le blé. Faisons une distinction cependant : tous les arts concourent a l'épanouissement d'une civilisation : la poésie, et c'est pour cela que nous sommes exigeants envers elle, a le privilège, d'être aux bons comme aux mauvais jours. Les guerres civiles ne lui t'ont pas peur ; nous n'avons qu'à citer les noms de Dante et de Milton.

Ce sont les époques de transformation qui sont difficiles, et le philosophe u'esl pas plus a l'aise aujourd'hui que le poète. 11 faut donc insister pour dissiper les troubles et chasser les brouillards de l'inquiétude.

Victor Hugo, en 1835, terminait ainsi la préface d'un volume intitulé : « Chants du crépuscule » : « Il u'\ a guère aujourd'hui d'écoulés, de conquis el d'applaudis que deux mois : le on el le non ; il u'esl pourtant, lui. (l'auteur qui parle) ni de ceux qui nient, ni île ceux qui affirment 11 esl de n'\\x qui espèrent, u Depuis

viflgt-cioq ans le temps a marché, et l'esprit du poète a progressé. Il a conquis uue certitude.

C'est peut-être le soir qu'on pread pour une aurore. Peut-être ce soleil vers qui l'homme est penché, Ce soleil qu'on appelle à l'horizon qu'il dore, Ce soleil qu'on espère est an soleil couché.

Et qu'importe ! bien loin de ce qui doit nous suivre, Le destin nous emporte, éveillés ou dormant ; Uue ce soit pour mourir ou que ce soit pour vivre. Notre siècle va voir un accomplissement.

Le poète aujourd'hui sait que « c'est pour vivre ». 11 a vu briller à ses yeux l'évidence, ce soleil de la raison.

Il existe un certain malaise moral qui se manifeste aux ('[loques de crise. Ce siècle a eu un grand poète qui a personnifié cette maladie que l'on appelle le doute, .le veux parler de Byron.

Au premier abord, le nom de ce beau génie semblerait se présenter à moi comme un obstacle, comme une objection. Vous demandez, peut-on me dire, vous demandez au poète le sentiment du devoir, sous peine de déchéance et d'oubli? En voici un qui a raillé tout, qui a joué avec tout et qui cependant a droit à une place importante.

Byron a tenu un rôle immense, c'est vrai : il a exercé une influence souvent mauvaise: il a débilité quelques âmes, découragé quelques muses et troublé i\i'< convictions, j'en conviens. Je maintiens cependant que i-ix\\\ qu'il a corrompus l'avaient mal lu et mal compris.

Certes Byron serait un grand poète, quand même il n'eût pas aimé la liberté ; ma théorie serait souvent en défaut si je voulais l'imposer et la rendre inflexible le ne juge pas le talent des hommes ; je cherche quelles son! leurs inspirations les plus légitimes, et dans quelle voie il faut rentrer pour aller droit. La gloire de Byron ne m'embarrasse pas ; Byron aima la liberté, et l'amertume de sespoésies, L'apreté de sa raillerie perdent, au souille des idées généreuses, tout ce qu'elles contiennent de malsain. Byron souffrait avec son siècle ; le penseur se débattait; — il cherchait ce je sais bien quoi qui est notre grande préoccupation, et il riait de ce monde en S'isolant au milieu des vastes spectacles de la nature. Son âme le dévorait ; il l'agitait, comme une torche, eu parcourant l'Europe. Le poète traînait partout sa torture, mais l'homme était ferme en lui. Ce sentiment du

devoir que nous exigeons des plus grands comme des plus humbles, il le possédait : et ici nous répéterons que ceux qui l'ont mal imité ne l'avaient pas compris : ils n'ont vu que du scepticisme là où il y avait une passion ; ils se sont affaiblis sur les traces de ce vigoureux atlilète, e( a Page où, eux. ne pouvaient déjà plus vivre, lui, il a su mourir.

S'il est beau, quoique très-rare, de donner l'exemple d'une belle fin tardive et de s'éteindre, comme un patriarche, plein de jours, il est plus sûr de choisir son heure pour bien tomber. Byron est mort à trentesix ans, dans toute sa gloire. Le monde a lieu de regretter quelques beaux vers qu'il eût laissés, s'il avait vécu plus longtemps. Mais ceux qui cherchent dans les <BU vres humaines un enseignement, ne doivent rien regretter, ni pour sa gloire, ni pour le profit moral que nous demandons à toute existence. Le poêle, succombant à Missolonghi. rentre dans le devoir et Légitime sa réputation. Aimer une idée, la servir, et mourir quand elle l'exige, la où elle nous appelle, tel est le devoir. L'homme de génie se complète par cette soumission aux saintes et éternelles lois de l'humanité ; c'est le fait de Byron.

Le poète qui n'a que du talent gagne aussi à ces sacrifices. Il tombe comme un simple soldat et devient une légende pour ceux qui luttent auprès de lui. Si sa valeur littéraire est exaltée, exagérée, par ceux auxquels il lègue sa mémoire, il le mérite, et de pareilles apothéoses n'offensent point la justice.

Est-ce qu'Alexandre Petœfi, par exemple, le poète de la Révolution Hongroise, n'a pas droit a une place héroïque dans la vénération de ses compatriotes ?M. Louis Chassin, ([ii i a consacré un livre excellent à la vie et aux oeuvres de ce héros, a dû mêler l'histoire de la Hongrie a l'histoire du poète hongrois. On ne sépare pas un pareil enfanl de sa mère. Le cœur était grand chez Petœfi ; l'humeur était légère, vagabonde ; il fut un mauvais soldat en garnison et quitta le service :

« Je suis soldat, mais soldat en retraite, jamais caporal, toujours simple soldat. Au régiment j'apportai ma jeunesse; elle y resta: je suis vieux maintenant. Sur tous les points fort exact et fidèle, je n'eus jamais châtiment à subir : quand je partis, pour toute récompense, mon général me frappa sur l'épaule. »

Petœfi chanta l'amour et sema ses strophes dans les steppes, lue mélancolie particulière se mêlait à son insouciance : et. a chacune de ses halles, il portail un toast a la pairie :

« Ta mande époque, o patrie, est si loin que maintenant on la croit une l'aide. Mes veux sèches ont retrouvé des pleurs. Les pleins >ont-ils. mon peuple, la rosée de ton aurore ou celle de ton soir'.' »

Il était pauvre el n'avait pas souci de sa misère ; tout cela devait durer si peu de temps !

<> C'est Lien sagemenl que les Dieux ont fait a l'homme di> dents d'os : -'il les avait faites de fer. tdles auraient pu se rouille] .

Comme on le voit, Petœïi ne mangeait pas tous les jours. Sa lyre était légère et il la laissait tramer dans les auberges et dans les champs ; il pressentait qu'elle allait bientôt lui échapper, et il regardait son sabre, et il invoquait la Liberté, attendant ces heures décisives qu'un poète allemand, Henveg, a appelées « le printemps des colères. »

« El si c'est la mort qui m'attend, dit Petœfi, si je dois périr sur l'échafaud ou sur le champ de bataille, un ange, une femme, le cœur gonflé de sanglots, lavera le sang de mon cadavre avec ses larmes. »

Il y a dans cette vaillance attristée de quoi faire rire les sceptiques de notre temps, les esprits forts qui n'ont ni amour, ni patrie ; mais qu'ils ne se hâtent pas de railler, car la réalité dépassa d'une façon terrible le pressentiment. Le corps de Petœfi fut noyé dans le sang du champ de bataille et aucune Edith « au cou de cygne » parcourant les marais de Segesvar, ne retrouva ce nouvel Harold. On ne put découvrir ce jeune cadavre, et Petœfi fut enseveli dans la légende par les paysans hongrois qui ne l'ont pas oublié.

La vie de ce poète tient entre deux dates qui se touchent presque, 1823-1849. Il a tenu, dans un aussi court espace de temps, une gloire accomplie et pure de poète et de citoyen. Est-ce que cette mort n'est pas la plus belle « Marseillaise » de la Hongrie ?

« Ali ! je voudrais que ce fut le printemps, printemps de guerre, où les roses fleurissent, roses de sang, sur le

70 LES l'OÈTES

cœur des soldats, où le clairon, rossignol des batailles, fait résonner sa chanson qui transporte! J'y serais! Et sur mon cœur aussi croîtrai! la Ilenr sanglante de la mort. De mon cheval lorsque je tomberai, ah ! qu'un baiser sur ma lèvre se pose, baiser de toi, ma belle Liberté, toi, le pins beau des êtres surhumains. »

Qu'il soit accordé à tous ceux qui ont cbanté cette muse sacrée pour laquelle Pelœfi est mort, de faire raison à leur poésie, et, si obscur que soit le vers ou nous avons pris un engagement, qu'il nous soi t donne de tenir parole.

Petœfi nous rappelle un autre poète dont la destinée peut être comparée a la sienne, aussi courte, et aussi belle. Théodore Kutiht, né en 1791, mort en 1813, n'a-l-il pas assez vécu, ayant su bien mourir? Lui aussi, il quitta la lyre pour l'épée, l'amour de la gloire pour l'amour du pays, et se lança dans la guerre de l'Indépendance. 11 tomba en citoyen.

Et voyez comme ces trépas patriotiques ont quelque chose de complet, de solennel el d'achevé. Pendant sa dernière veille, le poète composa son dernier chant,

« la Chanson de l'épée. » C'est im dialogue entre le cavalier et l'épée :

« le cavalier. — Dis-moi, ma bonne épéc, l'épée de mon flanc, pourquoi l'éclair de ton regard est-il aujourd'hui si ardent? Tu me regardes d'un a>il d'amour, ma bonne épée, l'épée qui fait ma joie ! Hourrah !

l'épée : — C'est que c'est un brave cavalier qui me porte; voilà ce qui enflamme mon regard ; c'est que je suis la force d'un homme libre : voilà ce qui fait ma joie ! Hourrah !

le cavalier : — Oui, mon épée, oui, je suis un homme libre, et je t'aime du fond du cœur ; je t'aime comme si tu m'étais fiancée ; je t'aime comme une maîtresse chérie.

l'épée : — Et moi, je me suis^ donnée à toi ! à toi, ma vie, à toi mon âme d'acier ! Ah ! Si nous sommes fiancés, quand me diras-tu : Viens, viens, ma maîtresse chérie? »

Et remarquez que ce ne sont pas là des exaltations de rhétorique. A sept heures du matin, le 26 août 1813, les chasseurs noirs de Lutzow donnèrent l'attaque et Kœrner fut frappé d'une balle mortelle; il exhala la dernière strophe de son chant avec sa vie ; il fut fidèle aux fiançailles du bivouac et poussa son dernier Hourrah ! dans une stance qui n'est pas écrite.

On ramassa le corps du jeune volontaire, du poète qui avait eu peur » de mourir en prose », et il fut enterré sous un de ces chênes allemands, dont Henri

Heine plus tard devait regretter l'ombrage, malgré son indifférence et sou scepticisme.

Cette mort de Kœrner est tout uu poème. Sa tombe est devenue un Heu de pèlerinage et j'oserais presque affirmer que ce poète, mort si jeune, peut tenir sa place auprès de Goethe, dans l'admiration de ses compatriotes: aussi bien qu'un fragment brisé, un de ers tronçons du Parthénon, où un liras mutilé brandit encore la menace, peut figurer auprès de la plus magnifique statue, de l'Apollon le plus corfecl et le plus intact.

Gœtbe c'est le pontife de la pensée : il respectai! trop son génie et voulait trop l'imposer aux profanes. Il j a du mépris dans son altitude, et ce n'est pas une supériorité que de mépriser les hommes. Il se dresse au milieu d'une époque, grave et solennel, savant el inspiré, universel par l'esprit, sorte de statue de Menmou qui vibre sous l'influence d'un soleil spécial, qui o'esl pas celui dont les rayons réchauffenl le reste îles humains.

C'est à tort que l'on a comparé Gœlhe à Voltaire. Gœthe est un plus grand artiste ; il est initié aux mystères delà forme; c'est un olympien. Voltaire a la passion de son temps ; il fait la guerre des idées vivantes; il rit au nez des préjugés, d'un rire terrible dont les éclats retentissent encore. Il ne se dresse pas comme un arbre superbe, admirable et planant sur le monde ; il se répand comme une végétation impatiente: il lance partout ses brandies et ses racines. C'est un tempérament de destructeur. Son génie n'est peut-être pas saisissable dans une œuvre ; il n'est pas condensé ; son génie, c'est sa vie entière. Voltaire, avocat de la liberté de conscience, devait nailre en France ; c'est le pays où se sont toujours plaidées, et où se gagnent quelquefois, les grandes causes.

Gœtbe, lui, n'aimait pas à être dérangé. Prêtre de l'art pour l'ait, il ne tient pas à ce que le progrès marche vile. L'élan trop rapide des idées trouble ces artistes, exclusivement artistes. Les mythologies plastiques sont déplacées à chaque instant ; la nature calme qu'ils se sont faite est à tout moment modifiée par les découvertes. Gœtbe aimait la science, mais il résista plus d'une fois aux conquêtes trop rapides qu'elle faisait, sans le prévenir ; en géologie, par exemple, il s'était fait un rêve de développements harmoniques, et quand la théorie des soulèvements volcaniques se produisit, il se révolta. Ces génies absorbants ont une Genèse à eux, une Bible contre laquelle il est impie de ha-

sarder même une hypothèse. Ne nous laissons pas éblouir par ces dictateurs de L'intelligence. Dans leur système égoïste, ils repousseraient une vérité dont le seul tort serait de n'avoir pas été prévue par eux.

Ce que nous reprochons à Gœthe , nous le reprochons . également au philosophe Hegel qui regardait avec indifférence son pays envahi et admirait le vainqueur d'iéna. Que lui importait l'Allemagne? Il corrigeait ses épreuves et laissait passer les événements. Je ne me dissimule pas qu'il y a un côté par lequel on peut admirer cette absorption du génie qui oublie la patrie, par intérêt pour l'humanité, et ferme les yeux devant la guerre qui passe, la guerre qui, de l'avis de quelques-uns, est un élément de civilisation. Pour notre part, nous trouvons cette indifférence trop belle . et nous ne nous inclinons point. Sur la guerre, nous sommes de l'avis de Voltaire, et nous approuvons les compatriotes de Hegel qui le blâmèrent amèrement de sa conduite.

Mais nous avons de quoi nous consoler; le devoir est toujours quelque part. A côté de Hegel, nous voyons Fiente, qui prononça, au bruit des tambours français, ses fameux "Discours aux Allemands-, animés d'un souille énergique de patriotisme el de courage. Il risqua sa liberté et sa vie, et offrit même à son gouvernement de prendre du service dans L'armée.

Avant de revenir à Gœthe, faisons la paix avec lui. Je l'ai jugé de façon a laisser croirequ'il n'avait rien d'humain. Je veux, par une anecdote, et le meilleur de nous

se voit souvent dans les petites choses, vous montrer le cœur de Gœlhe.

M. Alfred Hédouin, un écrivain consciencieux et ferme, a publié récemment dans le journal « l'Illustration », quelques lettres du poète de Weymar, lettres inconnues en France. Le fait auquel elles se rattachent est assez mystérieux; on ne l'a pas éclairci. Eu 1778, un certain Kraft, qui habitait Yéra. dans la Haute-Saxe, homme malheureux, mais hypocondriaque, soupçonneux, exigeant, tombé dans l'infortune après avoir connu le bienêtre, écrit à Goethe et lui demande des secours.

Les relations entre le bienfaiteur et l'obligé durèrent huit années, pendant lesquelles Goethe se montra patient, discret, humble, envers le personnage difficile auquel il avait affaire. « Quittez Yéra, lui dit Goethe; les transports sont lougs; on y perd un argent qui pourrait être mieux employé ; Venez à Iéna ; je vous aurai près de moi ; je pourrai vous recommander à des amis, etc. » Kraft refuse. « Eh bien, lui dit Goethe, restez où vous êtes. Vous recevrez cent dollars par an. » La somme fut bientôt doublée. Et d'après les lettres de Goethe, on voit que Kraft n'était pas content; il se plaignait toujours et Goethe ne laisse pas échapper un mouvement d'impatience. Ses lettres sont longues, délicates, bienveillantes. Ce petit épisode nous permet de jeter un coup-d'œil dans ce cœur qui dut compter beaucoup de bonnes actions semblables. Ce n'est pas là de l'aumône: c'est de la charité la plus solidaire; c'est du devoir bien rempli. Lisons quelques extraits de ces lettres :

« Je oe suis pas homme à dire à un autre : lève-toi et éloigne- toi!... En m'accusant réception de l'argent

ci-joint, dites-moi, je vous prie, combien de temps cette somme vous durera. Si vous avez besoin de vêtements, d'une redingote... de bas chauds, dites-le-moi également; j'en ai dont je puis disposer. Acceptez cette goutte de baume de la mince pharmacie portative du Samaritain, dans le même esprit qu'elle vous est offerte. »

Plus loin, Gœthe développe tout un plan d'existence à son protégé, s'il consent à venir habiter Iéna. Et voyez dans le détail quelle sollicitude : « Je ne vous ai pas envoyé un de mes habits, parce qu'il aurait pu être reconnu à Iéna. » Kraft refuse de changer de séjour. Gœthe n'insiste plus; et à chaque instant, on le surprend occupé à rassurer les susceptibilités de son orgueilleux solliciteur.

« Croyez-moi, vous n'êtes point un fardeau pour moi; bien au contraire; vous m'enseignez l'économie; je gaspille une partie de mon revenu que je puis épargner pour ceux qui en ont besoin. Et croyez-vous que vos larmes et vos bénédictions ne comptent pour rien? Celui qui possède doit donner et non bénir. Si les grands et les riches se sont partagé entre eux les biens de ce monde, ladestinéea compensé cette inique répartition en donnant aux malheureux le pouvoir de bénir, pouvoir auquel les heureux ne savent comment aspirer. »

Et Gœthe ne se contente pas de faire le bien: il le fait faire. 11 recommande un jeune homme à ce Kraft et lui donne le soin de veiller sur lui et se l'ail rendre son bienfait par celui qui l'a reçu. Il le force a s'acquitter.

LES DEVOIKâ DE LA POESIE 77

A Hegel, nous avons opposé Fichte; à Goethe, nous opposerons Schiller. Quand je parle ainsi, je n'oublie pas la grande amitié qui unit ces deux poètes. Elle est trop respectable et trop sainte, trop rare pourrait-on dire, pour y faire allusion sans lui rendre hommage.

Ces deux esprits se rencontrèrent tout d'ahord dans une impression antipathique. « Je n'aime pas Schiller,» disait Goethe; « Je déteste Goethe, » disait Schiller. Cet instinct qui tendait à les séparer n'a rien qui doive surprendre. Quand chacun des deux faisait la confidence de son antipathie pour l'autre, rien n'était plus naturel, rien n'était plus sincère.

Cœthe, homme de cour, gloire officielle, dignitaire de l'Etat, s'était fait un Olympe à Weymar. Il protégeait et souriait du haut de sa splendeur; il cachait son àme dans des bienfaits obscurs, et semblait trouver que tout allait bien.

Du côté de la France, lé monde s'agitait violemment et nous avons remarqué déjà que Goethe n'aimait pas les tremblements de terre, ni les soulèvements volcaniques;

LUS l'OETES

il plaisantait auprès de son duc , et ne daignait pas comprendre. Rendons-lui justice : il comprit plus tard; il se rendit à l'évidence et écrivit des pages de respect sur la Révolution qu'il avait méconnue.

Goethe rayonnait dans tout son éclat, éclat mérité, et qui nous illumine encore, et qui de l'Allemagne est passé chez nous.

Mais, en vérité, n'était-il pas excusable, c'était vers 1794, d'éprouver de réloignementpouruu jeune homme, professeur à l'université d'Iéna, qui représentait l'enthousiasme, propageait ses émotions viriles parmi la jeunesse, saluait les idées de l'avenir et, tandis que lui, Gœthe, raillait la Révolution française, avait été adopté, lui, Schiller, comme citoyen par cette même Révolution qui s'exprimait ainsi, par l'éloquence de Vergniaud, dans la séance du 24 août 1792, où fut discutée la pétition qui tendait à conférer la qualité de citoyen français à d'illustres étrangers :

« Non, messieurs, ce n'est pas pour nous seuls, ce n'est pas pour cette petite partie du globe qu'on appelle France que nous avons fait la conquête de la liberté! »

Enfant du peuple, Schiller avait senti passer sur son berceau les souilles ardents de la vie.

« Ce siècle n'est pas mûr pour mon idéal ; » s'écrie le poète dans « Don Carlos » : « Je suis citoyen des âges qui viendront. »

Et cependant, ces deux hommes, Gœthe et Schiller, se sont rapprochés, se sont, aimés et on! vécu cote à cote

LES DE>OIRS DE LA l'OUSIE

durant de longues années. C'est un grand et noble exemple.

Schiller, âme douce, esprit énergique, doué de bonté et de force, avait mené une vie agitée ; il se reposa auprès de Goethe; il s'y apprivoisa, pour ainsi dire; Goethe atténua le héros; Schiller humanisa le demi- Dieu.

Loin de moi la pensée de proférer un blasphème contre l'amitié qui est aussi une compagne du devoir, moralisante et généreuse; mais, sans rien regretter, on peut dire que Schiller est entré dans la paix de Goethe et dans la sérénité de son art trop complètement.

Ceux qui ont les esprits les plus fermes, ont, en général, les âmes les plus douces, et de deux amis, il en est toujours un qui conquiert insensiblement la persuasion dominante. Ce rôle appartient au plus calme; entre Goethe et Schiller, il revenait à Gœlhe. Celte amitié des deux grands écrivains fut si complète que les plus exigeants doivent s'incliner. Nous-mème, qui venons presque de regretter que la vie de Schiller n'ait pas été plus tourmentée, nous devons nous soumettre aux lois mystérieuses des destinées.

Oublions cette amitié un moment, et essayons en quelques mots d'établir la différence qui existe entre ces deux génies en nous attachant à leurs œuvres.

Gœthe cherche la vérité; il la connaît; c'est un initié. La foi dans la perfectibilité humaine ne pouvait pas échapper à cette vaste intelligence; mais, afin de trouver l'idéal plus lumineux, il s'écarte des hommes dans lesquels, au fond, il n'a pas assez confiance. Il va et cherche toujours plus haut. Sa devise sortit de ses lèvres avec son dernier soupir: « De la lumière ! de la lumière. »

Toutes les fois qu'il regarde le monde, c'est avec tristesse. Ecoutons Werther :

« Je suis là, comme devant un spectacle de marionnettes ; je vois de petits hommes et de petits chevaux passer et repasser devant moi, el je me demande souvent si ce n'est point une illusion d'optique. Je suis acteur aussi: je joue aussi mon rôle ; ou plutôt on se joue de moi; on me fait mouvoir connue un automate . je saisis quelquefois mon voisin par sa main de bois, et je recule en frissonnant. »

« Faust » est l'œuvre capitale dans laquelle Gœthe se résume. C'est un poème inquiet, de philosophie cabalistique, un mystère où la passion et la science sont en lutte, une vision du moyen-âge. L'homme s'y débat, mais ce n'est pas un combat de notre temps. Gœthe luimême n'est pas satisfait; il entraine son héros qu'il trouve trop près de la vie; il l'emporte sur des monts inaccessibles; il évoque l'antiquité, se perd dans les nuages et livre les visions de son génie aux interprétations. Des hauteurs où il s'est placé, s'il regarde en bas, s'il jette un mot sur l'humanité, c'est un mot de dédain :

« Ils se battent, à ce qu'on dit, pour les droits de la liberté, et, tout bien considéré, ce sont des esclaves contre des esclaves. » — « Si la sagesse pouvait se concilier avec la jeunesse, s'il pouvait exister des républiques sans vertu, le monde serait bien près de toucher à ses plus hautes fins. »

Je l'ai dit, Gœthe connaissait la vérité, mais il ne la voyait pas prochaine. Dans l'ordre moral, il constatait des problèmes et des mystères; il manquait de l'audace de l'espérance; dans l'ordre politique, il ne voyait que Weymar, et ne pressentait pas l'Allemagne.

« Goetz de Berlichingen », le drame le plus important de Gœthe, représente la lutte héroïque du passé contre la marche des idées ; Berlichingen est le champion de l'esprit féodal. Gœthe, s'inspirant de son époque, écrira « le Citoyen général », comédie dirigée contre la propagande révolutionnaire.

A « Goetz de Berlichingen », nous opposerons le « Wallcnstein » de Schiller, œuvre nationale, épisode de la Guerre de trente ans, dont Schiller fit la magnifique histoire. La thèse du poète, c'est L'unité allemande, qui, à ses > eux , [l'était qu'un acheminement à l'unité du inonde, dans la paix universelle. 'Wallenstein combat pour l'avenir; la tentative du général ne devait pas aboutir; mais le rêve de Schiller se trouve développé dans le prologue de ces vastes scènes, dans le « Camp de Wallenstein ».

Tous les soldats de l'armée sont réunis, Lombards, Wallons, Croates, les milices de L'Allemagne entière forment là une sorte de diète, auprès d'une tente de vivandière ; la pensée du poète est là; l'idée qu'il poursuit se fait jour à travers le bon sens de ces mercenaires.

Le premier drame de Schiller, « les brigands », est une révolte contre ta société; en France, l'audace n'a jamais été aussi loin; c'est du Rousseau dramatique. « Dis-leur,» s'écrie Charles Moor, « que mon métier, ce sont les représailles, que ma profession est la vengeance, a

Chaque œuvre de Schiller se propose un but : « Fïesque », c'est l'incarnation de la Liberté dans une àmc républicaine; c'est l'elVort d'un vaillant citoyen qui veut triompher t\v< vices et de l'ambition de ceux qui l'entourent ; c'est L'austère apparition de la noble figure dont Schiller a toujours porté l'image en lui.

« Intrigue et amour », se rattache au courant d'idées

qui inspira « les Brigands » ; c'est l'exaltation de l'amour pur, opposé à la corruption.

C'est l'occasion de mentionner ici un écrivain français qui eut une grande influence sur Schiller, auquel Schiller emprunta cette devise du travail : « Faire aimer la vérité et haïr le vice » ; ce fut le plus sympathique et le plus humain des hommes, passionné pour l'art, passionné pour la justice, ce fut Diderot.

« Don Carlos », c'est le despotisme et la liberté en présence. Le despotisme l'emporte, mais comme cette mort du marquis de Posa est plus vivante que le triomphe du principe qui le lue ! C'est là que Schiller montre toute la partialité lucide de son beau cœur. L'affirmation de l'avenir y éclate dans une éloquence incomparable.

« Tu me perds, Charles, » dit Posa à don Carlos, en le serrant entre ses bras, « tu me perds pour beaucoup d'années! Les insensés disent à jamais. »

« Marie Stuart » et « Jeanne d'Arc » sont des drames de nationalités où l'esprit même des deux peuples qui ont fourni le sujet est vigoureusement saisi.

« Guillaume Tell », c'est l'hymne à l'indépendance. Le héros de Schiller est un de ces naïfs et de ces simples dont la race n'est pas perdue.

Guillaume Tell se peint tout entier dans la première parole que son poète lui met dans la bouche. Guillaume se dévoue pour sauver un fugitif. Personne n'ose se hasarder sur le lac des Quatre-Cantons, agité par un orage. Lui, s'embarque résolument, avec le proscrit.

Si LES POÈTES

« Je fais , » dit-il alors, « ce que je ne pouvais me dispenser de faire! » Ce mot renferme toute la candeur des inspirés du devoir. Il y a un Guillaume Tell en Italie qui doit se guider d'après des raisons pareilles : « Je fais ce que je ne pouvais me dispenser de faire. »

On a reproché à Schiller d'avoir peint l'homme tel qu'il le rêvait, et non tel qu'il était. Tous les maîtres île l'art dramatique, depuis l'antiquité, n'ont-ils pas élevé les passions à l'état de types? Leur en a-t-on fait nu reproche?

Ils ont créé des personnages héroïques qu'on admire sans oser penser à les imiter.

Schiller prend son idéal au milieu même de la vie ; il exalte le devoir, et l'effort pour arriver à la perfection qu'il propose ne doit semhler impossible à personne; toute tentative dans cette voie nous rend meilleurs.

Schiller, lui-même, n'est-il pas un type de l'homme tel qu'il doit être à notre siècle? Il a surgi du milieu dc^ philosophies et des guerres, il est sorti de deux chaos. C'est, pour ainsi dire, l'Adam des temps modernes. A dix-sept ans, il ouvre les yeux sur ce monde; les instincts de sa noble nature lui montent au cerveau ; il commence par maudire la société; c'esl notre premier cri à tous quand nous naissons à la vie sociale; l'injustice qu'il voit partout pousse son génie à la révolte. 11 formule i\v> condamnations.

Puis, avec l'âge, il se recueille, il s'attriste; une sorte

de misanthropie passe en lui. Ne l'avons-nous pas tous éprouvée, cette tristesse? Mais il échappe vite à ces défaillances, met de l'ordre et de la sérénité dans ses idées, sans rien perdre de sa passion, ni de son énergie; il a trouvé, en s'appliquant à l'étude, les héros qui doivent servir de modèles et il compose ses grands drames qui sont comme des monuments de vertu; il essaie l'éducation de son époque, et lui laisse des formules d'espérance. Est-ce que nous n'en sommes pas tous là, à chercher des modèles et à espérer?

Schiller fut un homme. Il avait une âme faite pour l'action. Goethe cristallisa en lui la passion de l'art et entraîna son ami clans l'Elysée délicieux où ils devisaient de l'esthétique. Le génie de Schiller se développa en grandissant, et il travailla jusqu'à sa dernière heure.

Les facultés actives de celte àme furent-elles donc perdues? Non. Schiller mourut, mais ne mourut pas tout entier. Les grandes âmes ont deux immortalités : une part d'elles rentre au foyer commun ; une autre part reste à ce monde ; c'est le testament du devoir.

86 les roÈTi:s

Nous avons tous à accomplir des actions qui nous ont été léguées.

D'un côté de Schiller, il y avait Gœthe; de l'autre, un jeune homme, ardent et fier, était là aussi, recueillant l'énergie de Schiller, dont il était le filleul et le disciple. 11 apparaît de temps en temps, et reçoit une parole de son maître.

Gœthe avait été effrayé des premiers élans de Schiller, quand il ne le connaissait pas encore; que pensa-t-il de ce nouveau venu?

Schiller mort, Gœthe s'enferma seul et triste à Weymar. 11 devait pleurer son ami jusqu'à son dernier moment.

Quand les orages de la fin de l'Empire passèrent sur L'Allemagne, Gœthe, morne comme un vieux lion qui a perdu son compagnon de captivité, dut relever la tète dans sa solitude et regarder ilu côté du bruit.

Ne fut-il pas alors frappé par nn contre-coup dedouleur, en apercevant de loin, dans la mêlée, le jeune ami de son ami qui succombait pour la patrie".' Dans ce filleul de Schiller, Gœthe ne perdait-il pas une seconde fois Schiller? Ce jeune homme , auquel l'auteur de Guillaume Tell avait légué son âme, c'est un des poètes dont nous parlions tout à 1 heure , c'est Théodore Koeroer.

Quand on énonce une doctrine, il est bon de ne pas attendre l'objection, de ne pas la laisser murmurer autour de sa pensée, et il ne faut jamais négliger d'aborder la conséquence rigoureuse où un contradicteur peut vous entraîner. Cela t'ait, on défend, on explique son idée ; on pose bien la limite où l'on veut s'arrêter, et l'on montre clairement qu'on ne se laissera pas mettre au pied du mur de l'absurde. Mais, afin d'établir les bornes précises de son raisonnement, il faut , sans rien craindre, aller à l'extrême tout de suite.

J'ai dit que le poète devait se soumettre au devoir. Il n'entre pas dans mon intention de condamner l'homme touché de la muse, à traîner des entraves qui seraient trop lourdes, ni à faire de lui un galérien de notre société, en imposant à son inspiration le fardeau des pro-

blêmes qui nous accablent. Je ne veux pas, après l'avoir caressé et lui avoir donné le baiser de paix et de fraternité, le rejeter aux abîmes de l'humanité, comme à la mer, avec un boulet au pied.

J'ai essayé d'exalter le poète par les parties vibrantes de son âme ; je l'ai montré patriote, honnête homme, ami, citoyen. Mais nous ne sommes pas encore sortis des généralités brillantes sur lesquelles tous les cœurs généreux tombent d'accord. 11 va falloir entrer dans le détail et préciser ma pensée, en poursuivant ces éludes. J'ai dresse des exemples; je n'ai pas encore donné de conseils ; j'ai montré ceux qui avaient touché le grand but ; je n'ai pas encore indiqué de route.

Ne croyez pas que je désire me brouiller avec votre sympathie et vous faire regretter l'accueil touchant que vous avez l'ait à mes paroles. Je n'abuserai pas de votre complaisance ; mais ce que je ne tenterais jamais par outrecuidance, je dois le faire par sincérité. J'ai deviné une objection, à laquelle je vais répondre en essayant de la formuler nettement.

Le poète, ai-je dit , ne doit point s'abstraire de son époque et sa pensée doit porter l'effigie de son temps.

L'amour du passé a toujours relardé notre marche ; nous ne regardons pas assez devant nous. La littérature a des cultes rétrospectifs qui sont dangereux. « Si « l'on veut respecter l'antiquité, dit llobbes. c'est l'âge » présent qui est le plus vieux. » La passion du moyenâge nous a été fatale. Nous avons reconstruit des caillé-

drales et on a voulu nous y faire faire pénitence. Car c'est l'école libérale qui a vivifié ces grandes pierres religieuses qui couvrent la France, c'est Hugo, c'est Michelet,et ce dernier, vous le savez, a écrit à ce sujet un « ineâ culpà » plein d'éloquence.

À propos du nom que je viens de citer, permettezmoi une digression de quelques lignes. On a souvent accusé de mauvaise foi et de passion les écrivains qui s'attachent à la vérité. Je veux., en passant, vous citer un exemple de leur impartialité et de leur amour pour leur pays. Ils s'appliquent en toute occasion à relever le peuple dans tout ce qu'il fait de bien et à cause de tout ce qu'il souffre.

Il est une héroïne nationale qui a sauvé la royauté en France, en attestant Dieu. Les historiens royalistes et religieux n'avaient pas su créer ce grand type et le présenter dans toute sa pureté à notre admiration. Ils s'étaient contentés de sanctitier la belle guerrière, en en faisant une lourde paysanne, une épaisse inspirée, marchant dans la vague auréole du miracle, une Rose Tamisier réussie ; le sacre de Reims les avait plus touchés que le supplice de Rouen. C'est l'école historique moderne qui a reconquis Jeanne d'Arc. Michèle t a expliqué ces visions ; il a donné son vrai nom à cette martyre, sortie du peuple ; il l'a appelée « la Patrie ».

Je reviens à mon objection. Le poète , ayant à ' chanter en ce monde, regardant autour de lui et cher-

chant des inspirations, devra s'attacher à ce qui est la passion et la vie de son siècle. Aujourd'hui, par exemple, la science triomphe et nous éblouit à chaque iustant par de nouvelles découvertes, par des merveilles imprévues. La poésie, qui scande l'allure du genre humain, et sanctifie tout ce qu'elle touche, devrat-elle donc s'intéresser à L'industrie, et l'admettre aux fêtes de son idéal? Me voici arrivé à ce point extrême où la contradiction peut me pousser. Je m'y précipite très-loyalement, et je vous demande de rester attentifs aux réserves et aux explications que j'ai à vous développer. La question posée, je réponds : oui.

Les plus rebelles, les plus sévères tomberont d'accord avec moi sur cet axiome que rien n'est indigne de l'art, et que tout rentre dans son domaine, les plus grandes et les plus petites choses, les plus terribles et les plus charmantes, et qu'IIamlet pesant un crâne, peul avoir pour pendant Kepler pesant un monde. Tout s'anime au feu de la poésie; elle fait tout resplendir et ce qui paraîtrait indigne d'elle, elle le purifie. Comme le soleil, elle rit à travers les baillons et arrache îles fleurs à la lange.

Choisissons deux poètes dans l'antiquité : Homère et Lucrèce.

Homère, clans ses épopées, a mis toutes les connaissances de son temps. « L'Odyssée » a servi aux historiens, et leur a fourni des renseignements de géographie sur l'époque héroïque, ha Méditerranée est tout

l'Océan pour Homère; il fait voyager son héros sur les rivages de l'Archipel ; la lourde barque qui le porte rase les côtes et celte navigation élémentaire, ce cabotage épique, ont inspiré les plus vastes images et les plus larges peintures dé la poésie.

Supposons le génie d'Homère s'exerçant à notre époque sur un sujet qui lui permettrait de chanter les abîmes ; supposons-le inspiré par une des aventures les plus audacieuses de notre temps, par la Légende d'un des plus hardis explorateurs de l'inconnu, du capitaine Franklin. Faudrait-il qu'Homère s'en tint à l'imitation des œuvres de convention didactique, et qu'il lit de l'Esménard? se condamnerait-il à naviguer sans cesse entre Charybde et Scylla, ces deux gouffres du lieu commun? Evidemment non. 11 irait au Nord, après avoir lu tous les livres et étudié toutes les découvertes. Il appellerait les choses par leur nom, se créerait des images, un vocabulaire, et la vapeur, pas- plus que l'hélice, ne le gêneraient. 11 peindrait, dans le genre de l'esquisse puissante qu'a faile l'auteur de « la Mer », les mystérieuses splendeurs de la glace, les banquises du pôle, les cristaux éblouissants de cette nature terrible, les féeries .de l'effroi, les lueurs sinistres de l'aurore boréale qui éclatent aux yeux des navigateurs égarés, comme un mirage du soleil, et leur donnent le spleen des cieux d'Orient, saturés de lumière ; il raconterait l'infortune de Franklin, perdu dans ces régions silencieuses, et cette poignante Odyssée de douze années de recherche;

il montrerait l'Angleterre, l'Amérique, la Franco, le monde entier, s 'obstinant à découvrir les traces de ce héros perdu ; il nous dirait toutes les expéditions et toutes les audaces, et tous les martyres; il n'oublierait pas l'épisode de la mort de celui que Michelet appelle « notre Rellot », et placerait certes, dans si m poème, ce grand cri de « notre » historien : « Le sombre Groenland est paré de tels souvenirs, et le désert n'est plus désert , lorsque l'on y retrouve ces noms qui y témoignent delà fraternité humaine. »

J'ai parlé de Lucrèce. Un pareil poète aujourd'hui s'en tiendrait-il à la doctrine d'Epicure? Lui, qui voulait boire aux sources vierges et cueillir des fleurs nouvelles, et se tresser une couronne là où jamais une muse ne couronna un front humain, n'épuiserait-il pas nos sciences et nos philosopliies afin* de les faire éclater dans son œuvre?

Et Dante, lui-même, n'élargirait-il pas l'architecture de son Enfer, et refuserait-il pour son paradis les étoiles que l'on a ajoutées au ciel?

Je n'ai pas la prétention d'indiquer ici une préférence pour tel ou tel sujet de poésie; je dis que la science ne doit pas gêner L'imagination et que, plus l'espace est ouvert, plus l'aile peut s'étendre.

Je n'entends pas non plus que le poète abandonne les motifs naturels et éternels de son inspiration, l'amour et toutes les passions de notre cœur. Je serais un bfdbare qui ne rêverait que des hexamètres fastidieux, didactiques et sans idéal.

On peut m'opposer beaucoup do vers consacrés déjà aux découvertes modernes, beaucoup de poésies empreintes de nos souffrances sociales et l'on me fera facilement convenir que ce sont là des tentatives fàcbeuses.

Mais les auteurs que tel sujet a mal inspirés eussent été également mal inspirés par tel autre sujet. Traiter des devoirs d'un art, ce n'est pas conseiller au premier venu de s'y livrer. La variété du mauvais est infinie, et les rimeurs sans talent qui se sont adressés aux nouvelles idées n'auraient pas été plus heureux, s'ils s'en étaient tenus, par exemple, au vieux thème de l'amour. Nous connaissons quelques milliers de vers assez détestables qui ne sont, cependant que des variations sur le grand motif de la tendresse.

J'ai placé la poésie assez haut, et je fais des efTorts assez sincères afin de relever les poètes, pour qu'on ne s'abuse pas sur mes intentions.

Je ne prétends pas faire dessécher « le lac » de Lamartine pour en faucher les roseaux et les souvenirs, ni abattre les forêts vierges afin d'y faire pousser des pommes de terre. Mon but constant est d'élargir le domaine, et c'est dans cette intention que j'ai intitulé la leçon de ce jour « la Chanson de la chemise ».

u> I'oi;ti:s

le montrerai les accents déchirants que le poète peut puiser dans son âme, quand il s'impressionne de la vie douloureuse qui l'entoure, quand il regarde une ouvrière qui coud, et qu'il sait rêver sur Les angoisses de l'existence.

Un grain de blé, un morceau de pain, quel poème entre ces deux termes; une cheminée de fabrique, le bruit d'un piston, la vitesse d'une roue qui travaille, la soie, qui rappelle Lyon, le coton, qui fait penser à l'Amérique et à l'Angleterre, tout cela renferme de sombres rêveries, et, ces poèmes, le passant distrait les devine. On peut donc les écrire. Cet indifférent dont le cœur est serré tremble en face de ces questions ; il est lion au fond, l'homme est lion ! mais, il a peur; il faut l'attendrir. L'effroi refoule en lui la pitié; il faut que l'éclat (l'une strophe aille émouvoir celte âme.

Toutes les douleurs se rattachent à l'industrie, cette force terrible que l'économiste admire et utilise, mais qui, en apportant un progrès au monde, apporte dc> Larmes ans hommes ; c'est là que nous appelons le poète. c'est pour pleurer.

Je ne développe pas ici un paradoxe. Le mouvement des idées nous mène à ces transformations. Un poète, un ami, viendrait me trouver et me consulterait sur ce qu'il doit chanter ; je lui dirais : Gardez-vous d'embarrasser votre inspiration par un parti pris. Ne vous forcez pas à traduire telle ou telle pensée qui n'est pas sortie de votre âme. Xe faites pas des vers d'après des vers. Ne chantez pas l'amour, si vous n'aimez point, et si la vie poignante ne vous dit rien, n'essayez pas de faire vibrer ses douleurs. Vivez ! vivez droit ! Faites-vous des convictions, et ne dédaignez rien de ce qui se passe sous vos yeux! Cherchez des amis qui croient à quelque chose et défLz-vous des habiles et des sceptiques.

Un autre reproche auquel je m'expose , c'est le reproche de matérialisme. Je m'y attends et vais essayer d'y répondre. Le matérialisme, à mon sens, ce n'est pas de convertir à l'idéal les monstres de l'industrie, de s'attendrir sur ses victimes, de recueillir les sueurs de l'atelier et de la nature, le grand atelier ; le matérialisme, c'est de s'attacher à la forme, quand la passion est morte et de couvrir de strophes froides et brillantes un corps qui n'a plus d'àme, comme, dans les fêtes de l'Orient, on colle des sequins sur la peau d'une bayadère abrutie. Voilà, pour moi, ce que c'est que le matérialisme.

On voit un navire appareiller.

— Où vas- tu?

— A la découverte !

— Je pars avec toi.

Est-ce là du matérialisme?

Devons- nous rester éternellement debout, en face des vieilles colonnes d'Hercule, et, comme Brutus, qui, a la péninsule Ibérique, montra à ses suidais le soleil descendant dans les mers inconnues de l'Occident, et leur dit que la conquête romaine était parvenue aux extrémités de la terre, devons-nous, au bord de l'Océan des idées, crier à ceux qui nous suivent : Le soleil est couché ; la poésie s'arrête ici ?

Voici, maintenant, un léviathan de fonte, une locomotive.

Doit-on se cabrer et croire qu'on a vu le diable? Est-ce du matérialisme, que de lui dire: Matière animée, je vais te dominer, et te faire porter mes rêves. Tu es plus terrible que les hippogriffes empaillés de la Fable, renfermés dans le dictionnaire deChompré, comme dans nu Muséum; mais lu ne me feras pas trembler. Tu es nn antédiluvien de l'avenir. jeté saine! Tu es l'arche du progrès; tu Hottes sur les grandes eaux qui montent et engloutissenl le passé; au-dessous de toi (ont disparaît, et le niveau qui s'élève le soutient immuable sur lecahos;je traverserai ledélugeavec toi. et je serai ta colombe !

Est-ce la du matérialisme?

Voilà trente ans que nous rions des pédants qui épluchent les mots et nous disent : Ceci est du style noble, et ceci n'en est pas. Et, à notre tour, tombant

dans cette erreur entêtée, nous frapperions d'indignité les engins formidables de la civilisation !

La poésie, si elle agissait ainsi, abdiquerait complètement, et dès lors les véritables poètes, les créateurs sérieux, les seuls inspirés seraient les savants, les Arago et les Humboldt, qui, après avoir été de toutes les académies, monteraient de plein droit sur le Parnasse abandonné.

Ne nous laissons pas effrayer par les découvertes qui surgissent ; elles ne détruiront pas nos rêves ; elles les vivifieront.

11 n'y a que les enfants qui ont peur des loups, et encore aiment-ils que l'on en mette dans leurs contes.

Le savant découvre, développe et utilise les faits; le rôle du poète est de leur donner une àme, de les parer d'images, d'en tirer des symboles, des enseignements, des paraboles de charité, de placer, à côté de la loi scientifique qui constatera loi divine qui explique, et d'opposer au préjugé qui s'effraie, la vérité qui rassure.

Figurons-nous un poète entêté , qui s'obstinerait à dédaigner le savant, et qui se réfugierait loin des villes, aux champs, dans la paix, dans un cottage anglais, fuyant le bruit des machines et le fracas des hommes ! Quoi qu'il fasse, quelle sera sa vie ? Il verra de son petit asile, passer les chemins de fer; du fond de sa vallée, il entendra siffler la vapeur ; il se consolera avec les fleurs des bois dont il chantera les couleurs, sans en savoir le nom; la botanique, c'est encore de la science !

Il y aura, dans le village voisin, des fabriques, de grands tuyaux laborieux qui jettent de la fumée tout le jour; le soir, en rentrant de la promenade, il verra beaucoup d'ouvriers l'alignés, sortant de l'usine, des femmes, des enfants, la misère, les haillons, la laideur; il fera un détour afin de n'être point dérangé et de pouvoir agencer un gentil sonnet sur une petite fleurette.

La nuit, il ouvrira sa fenêtre ; il contemplera les vieilles étoiles des pasteurs bibliques, le système de Ptolémée ; tout cela ce sont des mondes et des soleils; mais il ne veut pas l'admettre; il aime mieux y voir de jolis petits clous d'or qui scintillent sur le manteau de la nuit. Enfin, enivré de rêverie, il songera à se coucher. Ses yeux, descendus du ciel, verront là-bas. dans le grenier d'une pauvre cabane, la morue lueur d'une chandelle fumeuse, l'étoile du travail, l'astre de la misère. Car il y a là quelqu'un qui veille aussi et qui cliante aussi, bêlas ! C'est l'ouvrière qui chante « la Chan- » son de la Chemise ».

« Les doigts las et usés, les paupières lourdes et rouges, nue femme était assise, eu haillons, tirant sans relâche son aiguille et sou Ql ; coudre, coudre, coudre, m proie à la pauvreté, a la faim, et toujours d'une voix douloureuse, elle chantait la Chanson de la Chemise.

« Travailler, travailler, jusqu'à ce que la tète commence à tourner, travailler, jusqu'à ce que les yeux soient lourds et troubles; le surjet, l'ourlet, la piqûre.

la piqûre, l'ourlet, le surjet, jusqu'à ce que, sur les boutons, je tombe endormie et les couse en rêve ! Vous, hommes, qui avez des sœurs que vous aimez, hommes, qui avez des mères et des femmes, ce n'est pas delà toile que vous usez, c'est de la vie humaine.

« Mais pourquoi pensé-je à la mort, ce fantôme décharné ? Je crains à peine son terrible aspect ; elle me ressemble tant, elle dont la faim m'a donné la forme! 0 Dieu ! faut-il que le pain soit si cher, et à si vil prix la chair humaine ! »

ni

L'auteur de cette sinistre chanson, de ce sombre chef-d'œuvre est un poète anglais, nommé Thomas Hood. IL était né presque avec le siècle et mourut en 1845. 11 est classé parmi les humoristes et n'est connu , chez nous, que par une monographie pleine d'intérêt que M. Forgues a publiée sur sa vie. Thomas Hood mena une existence de poète, tourmentée, incertaine, misérable, et il s'éteignit dans le dégoût. « La Chanson de la Chemise » parut, pour la première fois, dans le « Punch », que nous appelons le « Charivari » anglais. L'effet fut

instantané ; le succès prit les proportions d'un événement social.

Tout ce que les économistes avaient entassé dans leurs livres consacrés aux classes laborieuses, toutes les pétitions au Parlement, tous les pamphlets charlistes, toute l'éloquence et toutes les statistiques dépensées au profit de la misère, tout cela fut dépassé par les strophes du poète. L'opinion publique s'émut, et ce cri fil tressaillir l'Angleterre : quand la voix du poète frappe juste, elle porte plus loin qu'aucune parole.

Thomas Hood composa d'autres poèmes, dans le même genre, « l'Horloge de la maison de travail », sorte de danse macabre de l'industrie et « le Lai du laboureur » qui fait penser à Robert Burns, auteur de la ballade de « Grain d'orge ».

Robert Burns, le fermier écossais, plus heureux que Thomas Hood (je parle de sa gloire), est célèbre ici. et peut être lu en français, grâce à la traduction complète de M. Léon de Wailly.

Thomas Hood savait que son nom vivrait. La vie lui avait été difficile; il comptait sur la postérité qui lui devait une compensation. La postérité a été juste.

Quelques jours avant de mourir, Thomas Hood se trouvait avec plusieurs amis. On causait ; il demeurait triste. Tout à coup, il prit une plume, et dessina machinalement une espèce de tombeau sur lequel il mil une statue qui lui ressemblait. 11 manquait un nom à ce monument funéraire ; il y mit le sien. 11 ne restait pins

qu'à y poser L'épitaphe; Thomas Hood écrivit ces mots : « He sang the song of the shirt. » — « Il a chanté la Chanson de la Chemise. »

« Travailler, travailler, travailler ; mon travail jamais ne se ralentit. Et quel est le salaire? Un lit de paille, une croûte de pain, et des haillons; ce toit effondré, et ce carreau si froid, une tahle, une chaise cassée, et un mur si nu, que je remercie mon ombre d'y tomber quelquefois.

« Àh ! seulement respirer l'haleine de la douce primevère, avec le ciel sur ma tète, et le gazon sous mes pieds ! Pour une seule petite heure, éprouver ce que j'éprouvais, avant de connaître les souffrances du besoin, et la promenade qui coûte un repas.

« Oh ! pour une seule petite heure ! un répit, si court qu'il soit! n'avoir nul loisir béni pour l'amour et l'espoir, mais seulement du temps pour le chagrin ! Quelques larmes me soulageraient le cœur ; mais dans leur source amère je dois les refouler, car chaque larme obscurcit les yeux et retarde le fil et l'aiguille. »

Il y a une tendance marquée vers cette voie que j'indique. Je n'ai pas la prétention de vous apporter une découverte. Des pionniers sont partis eu avant, avides de défricher les nouvelles terres. Il y a l'école- de l'avenir à laquelle appartient un poète qui s'adresse ainsi à ses frères: c'est M. Maxime Du Camp dans les a Chants modernes » :

Sachez le passé, soit ! Mais chantez l'avenir ! L'âge d'or est tout près ; nous y touchons peut-être; Appelez de vus vœux celui qui doil paraître ; Ayez plus d'espérance et moins de souvenir!

De quoi vous plaignez-vous î Notre époque esl fécoude. Le bonheur et la foi vont sortir de leurs plis ; Nous verrons couronner leurs efforts accomplis ,

On va renouveler la face tlu vieux monde.

Chateaubriand avait écril Les lignes suivantes dans ses o Mémoires » : — »< L'époque où nous entrons est le chemin de halage par lequel des générations fatalement

condamnées tirent l'ancien monde vers un monde inconnu. »

J'ai déjà dit que cet écrivain vers la fin de sa vie avait eu des intentions. Il voyait le temps marcher et saluait le mouvement. Mais il mêle une amertume à ses aveux.

Il lui coûte de penser qu'il ne sera plus là, et que le monde bientôt pourra se passer de lui. Et cette observation ce n'est pas moi qui la fais ; elle ressort des événements mêmes. Pendant la première partie de sa vie, Chateaubriand pleure sur des tombeaux, et. pendant la seconde, il n'est préoccupé que de préparer le sien, en versant des larmes sur lui-même et en se regrettant d'avance. Il prévoyait qu'il devait disparaître inaperçu, et menait la cérémonie de ses funérailles. La précaution était bonne. Chateaubriand est mort en 1848, en pleine révolution, en plein nouveau monde; on n'a seulement pas vu qu'il partait ; il était pleuré.

Que le poète prenne donc possession de la vie qui est son domaine; qu'il ne se laisse pas étourdir par le bruit, et qu'il ose le dominer. Qu'il ne songe pas à se choisir une retraite ; l'idéal serait perdu. La matière triompherait et qu'il sache bien quj c'est elle qui voudrait surtout le décourager. Si elle n'est son esclave, elle sera son ennemie. Dès qu'il désespère, la masse grossièrement active qui se figure régner par l'intelligence parce qu'elle règne par l'argent, s'empresse de le précipiter dans ses défaillances. Le vulgaire n'aime pas le nouveau, ni l'inconnu ; il y voit toujours un danger. Il flatte les écrivains qui cher-

client le succès facile et banal, et qui s'attachent aux rêveries usées, aux émotions déteintes sous les larmes qu'elles ont fait répandre aux rimeurs médiocres; le vulgaire croit faire un sacrifice à l'idée, en feuilletant quelques vers dans ses moments perdus. Mais il veut que le poète soit son parasite et son bouffon. Gardons-nous bien des Louis XIV de la bourgeoisie, et ne permettons pas qu'on tolère le poète, après les affaires faites.

Cette complaisance excessive envers le public a servi à accréditer cette erreur : c'est que la poésie a fait son temps et qu'elle ne saurait que retomber dans les redites.

Il est évident que, devant la nature, si l'on en reste aux impressions extérieures, aux émotions banales, à l'admiration de la vie calme des champs, opposée nécessairement à l'existence turbulente des villes, si l'on ne sort pas des bucoliques consacrées et des idylles rebattues, on aura toujours des maîtres écrasants à la gloire desquels on n'atteindra jamais. Virgile peut à peine être traduit; il ne peut pas être imité.

Les derniers poètes qui ont été braconner dans l'antiquité, comme Saint-Lambert, n'eu ont pas rapporté de bien fortes inspirations. André Chénier remonta jusqu'à Théocrite et lui emprunta le secret d'un charme perdu. Ce serait un dangereux modèle ; c'est un gracieux anachronisme.

» Ghénedollé va à la maraude dans mes ouvrages, »

disail Chateaubriand, flétrissant d'un mot spirituel les imitateurs stériles.

Lamartine et Victor Hugo sont entrés plus avant dans la nature. Le travail est honoré et sanctifié par eux.

0 travail, sainte loi du monde !

s'écrie Jocelyn, et il groupe autour de lui les enfants des laboureurs, et leur distribue des enseignements :

Et j'instruis les enfants du village, et les ligures Que je passe avec eux sont pour moi les meilleures.

Les titres de certaines poésies de Victor Hugo indiquent la préoccupation de sa pensée : » Spectacle rassurant », « Dieu est toujours là ». Ces deux poètes sentent et comprennent que la terre souffre.

Après s'être penché sur les tombes et avoir pesé les giandeurs et les néants d'ici-bas, Victor Hugo s'avance aux conquêtes. Dans « la Légende des siècles », il y a un morceau intitulé hardiment « le Vingtième siècle », et le penseur qui, durant vingt années, avait rêvé an bord de la mer, n'entendant que la trompe du vent ou les clameurs du gouffre, s'est retourné vers le pauvre village de pêcheurs où Jeannie attend son homme, qui dispute sa vie à la tempête. C'est que la cabane dus pauvres gens est plus vaste que l'Océan ; l'humanité y tient tout entière. Il y a là des enfants et une mère qui tremblent :

o pauvres femmes De pécheurs! C'est affreux de se dire : « Mes âmes, Père, amant, frères, lils, tout ce que j'ai de cher, C'est là, dans ce chaos ! Mon cœur, mon sang, ma chair! Ciel! être en proie aux Ilots, c'esl être en proie aux bêtes? Oh ! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes, Depuis le mousse entant jusqu'au mari patron. Et que le vent hagard souillant dans son clairon, Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse. Et que peut-être ils sont, à cette heure, en détresse, Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils l'ont. Et que, pour tenir tête à celte mer sans Fond. A tous ces gouffres d'ombre on ne luit nulle étoile Ils n'ont qu'un bout de planche avec un boul de toile ! Souci lugubre! On court à travers les galets ; Le Ilot monte, on lui parle, on crie : «Oh! rends nous-les! » Mais hélas ! que veut-on que dise à la pensée Toujours sombre, la mer toujours bouleversée? «

Jcannie est bien plus triste encor. Son homme esl seul.

Seul dans celle âpre nuit ! seul SOUS ce noir linceul !

Tas d'aide. Ses enfants sont trop petits ! 0 mère !

Tu dis: « S'ils étaienl grands! heur père esl seul! » Chimère!

Plus tard, quand ils seronl près du père et partis,

Tu diras, en pleurant: « (lli ! s'ils étaienl petits ! »

Si la pensée ne présidait pas aux développements rapides et monstrueux de la matière, si le poète n'était pas là, comme Prospero, le monde serait livré à Caliban. La force brutale ne pont rien toute seule.

Les Etals-Unis d'Amérique se sont créés a la hâte ; cette nation a conquis vaillamment sou indépendance; elle a arboré une liberté incomplète qui ressemble à notre globe terrestre, soleil d'un côté et nuit de l'autre ; elle a envahi le sol : elle avait des lieues devant elle ; elle a accepté toutes les inventions, o.-é toutes les tentatives : elle a accueilli toutes les forces qu'on lui apportait ; elle s'est enrichie en face d'une nature qui ne refuse rien au travail, devant un océan qui permet tout à l'audace.

Mais il lui a manqué quelque chose, l'idéal. Ses philosophes, comme Channiug, sont venus trop tard. Le livre de Channing <• sur l'esclavage, « a été lu, mais n'a pas été compris.

Le développement des Etats-Unis a été comme une orgie de civilisation ; ils ont englouti le progrès à la

hâte; ils se sont enivrés de bien-être, comme des parvenus île la matière.

La pensée était ajournée ; la machine obéissait à sa force d'impulsion. Le vieux mond • enviait sa richesse à ce jeune pays et lui reprochait sa brutalité. L'Amérique se croyait pourtant bien en règle avec les hommes et avec Dieu ; elle travaillait, produisait, gagnait, et s'était munie d'une Cible, parce qu'il faut une religion, comme, chez nous, un bourgeois enrichi acheté Racine et Molière, parce qu'il faut garnir sa bibliothèque.

Mais l'Amérique n'eut pas le temps de lire l'Evangile. Elle y aurait vu des principes qui ont déjà renversé une société ; elle y aurait appris l'égalité et la justice ; mais c'est un livre difficile à comprendre et elle était trop affairée pour l'ouvrir. Elle a continué d'aller, et il est arrivé qu'entre le Nord et le Sud une inégalité s'est établie, comme sur un paquebot où il y a deux sortes déplaces. Au Nord, la liberté; au Sud, l'esclavage. On trouva dans la bible des précédents qui servirent d'excuses, et le grand, navire poursuivit sa navigation vers l'accroissement, vers le bien-être, vers le dollar.

Vous souvenez-vous de ce monstrueux bateau à vapeur que l'on construisit aux Etats-Unis et qui s'appelait, je crois « le Président.' » Vous savez quel en a été le sort. Ce léviathan de bois, pour me servir d'une expression de byron, se brisa en deux. Je ne sais quoi manquait à son équilibre.

I h bien ! les Etats-Unis craquent à cette heure, parce que les grandes lois ont été violées.

Un de leurs historiens, résumant, un jour, dans un discours éloquent, toutes Lès splendeurs de cette civilisation, si rapidement éclose, enorgueilli de la grandeur de sa patrie, s'arrêta tout à coup et s'aperçut avec désespoir que le poète manquait à cette fête ; il n'y manquait pas; mais il n'était pas écouté; les femmes chantaient et pleuraient! 11 est à remarquer qu'il y a beaucoup de femmes poètes en Amérique ; la femme a plus de sentiment que d'art ; sa poésie, c'est son âme : sa sympathie devine la douleur.

Les femmes chaulaient et pleuraient ; c'était en vain ; au milieu de ce chœur de désolation, madame Beecher- Stowe poussa un cri, mais trop tard ; le malheur était fait, et John Brown est venu, par sa mort, prendre acte du crime.

Le poète est le vrai méconnu et le vrai martyr d'icihas. Il vit malgré tout, et en dépit de tout. On nie ses droits et sa puissance, et rien cependant n'est légitime sans lui. Il représente la liberté et la justice.

Il n'entre pas dans les éléments indispensables d'une société qui naît. Il ne laboure pas la terre ; il ne punit pas les délits et les crimes ; il ne mesure pas la morale à l'autorité.

Il a une mission spéciale et juge en dernier ressort.

Un peuple se forme. Des hommes se groupent stfr un point du globe. Bans un temps, c'étaient des pasteurs qui traînaient des troupeaux et qui faisaient balte au pays des pâturages, y plantaient leurs tentes et s'y ins-

(allaient pacifiques et doux; plus lard, des bandes plus énergiques et destinées a la conquête, se sont arrêtées la où le terrain était facile à défendre, abrité par des collines ; elles ont creusé un fossé et cherché du fer ; aujourd'hui, c'est autour des gisements d'or que les villes s'improvisent.

Tous ces vagabonds, pasteurs, guerriers ou mineurs, ont mis en commun leurs réminiscences et, avec des fragments de lois et des lambeaux de religion, ils ont fondé un code et un culte. Le juge et le pi\'tre ont été institués dés le premier jour. Mais cela ne suffit jamais. L'instinct de l'être seul a parlé, et, si le véritable penseur inspiré, si le poète fait défaut, toutes ces agglomérations peuvent vivre, s'augmenter, jouir même d'une prospérité passagère : il n'y aura là cependant que des individus et non des hommes, une fourmilière et pas de

société.

Dans un état organisé, tout se soumet, au bout d'un

certain temps, à l'impulsion commune ; le magistrat et le prêtre mesurent leur autorité à l'intérêt général. Le poète seul est libre et dispose de la vérité absolue. Il ne présente pas la lumière rayon à rayon ; il ne considère pus si l'ègoïsme va être troublé par une parole qu'il a sur les lèvres; il lance l'anathème tout rayonnant et tout brûlant. Il n'a pas de patience, ni de ménagerai nt; il ne doit pas non plus avoir de répugnance ; c'est notre refrain constant.

Que lui importent les profits matériels qui s'entassent

sous ses yeux; on a beau monnayer la minute et capitaliser les heures, le dédaigner et l'oublier; il a son jour.

Les Etats-Unis triomphaient donc et leur étendard constellé fouettait l'air; tout était bien arrangé; les paquebots allaient et venaient; les grands fleuves charriaient la vie et la richesse; à qui voulait venir, on offrait des terres; l'ordre social n'avait qu'une exigence. Tout nouveau débarqué était accepté comme un citoyen ; mais il fallait subir une condition hypocrite : une société sans idéal , vous demandait une croyance ; on n'exigeait pas de capitaux; on ne voulait que des bras et une religion. Après cela, vous étiez libre. Les bras étaient utilisés aussitôt; quant à la foi, peu importait qu'elle fût active.

Le colon venu d'Europe comptait peu sur cette religion qui ne l'avait pas empêché de trouver la patrie amère, et il laissait périr au fond de son cœur cette tleur transplantée, cette patience à la tige brisée, vainement arrosée de morale. Il apportait à la masse commune son énergie, et pendant que ce peuple allait, penché sous le joug de l'industrie, un nuage se formait au-dessus de lui, une grosse question se préparait, la grande question de l'esclavage. Mais l'intérêt général renvoyait l'examen à l'avenir. De tous les points du monde, on admirait cette civilisation; c'était l'Eldorado des découragés. Les poètes chantaient au milieu du bruit.

La catastrophe est accomplie, et voici que leur gémis-

sèment s'élève, comme le cri d'une âme qui s'échappe d'un corps blessé. Ce vaste pays est couvert d'ombre, et des populations inquiètes s'agitent autour d'un gibet. Un murmure circule dans les foules, dominé par une sorte de silence confus, et, comme une lueur apparaît quelquefois sur les uuages épais, massés à l'horizon, on entend une voix, qui jusqu'à ce jour avait été étouffée : c'est l'hymne de Longfellow qui, à ce mot d'ordre de la matière « go a head » avait répondu par son magnifique

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