‹ Les poètes de combatChapitre 2 sur 4 · EXCELSIOR · texte numérisé non relu

EXCELSIOR

— Un jeune homme gravit une montagne, aux premières ombres de la nuit, à travers les neiges- et les glaces, soutenant une bannière qui porte cette étrange devise : EXCELSIOR !

Tout ce qui fait la paix de ce monde veut le retenir ; tout ce qui est obstacle ici-bas veut l'arrêter ! Excelsior!

Il aperçoit, dans les paisibles cabanes, l'àtre pacifique, la douce flamme du foyer; au-dehors, les spectres blancs des glaciers le menacent : Excelsior!

Le vieillard lui dit : « Ne va pas plus loin; la tempête descend avec la nuit; le torrent mugit; » et il répond : Excelsior !

La jeune fille lui dit : « Demeure ici : repose-toi de tes fatigues; je bercerai (es ennuis ; >> et il répond : ExCEL- SIOR !

l'n paysan attardé lui crie de loin : « Voila l'avalanche ! » Excelsior !

Les moines lui disent : » Ne tente pas Dieu; la cloche sonue ; viens prier avec nous ! » Mais il est déjà loin ! Excelsior !

Le jeune homme va, va toujours plus haut, et tomhe au milieu (}\>< glaces, enseveli dans les plis de sa bannière à la devise étrange : Excelsior !

« 11 était là, dans le crépuscule terne et froid, étendu sans vie, mais non sans beauté ; lorsque du haut du ciel calme et serein comme une étoile qui se détacherait du firmament, tomba ce mot : Excelsior ! »

Ceux qui portaient envie à l'Amérique sont honteux de leur engouement et quand on relit les vers de Longfellow, on dit que le poète avait raison; et, en présence de cet exemple, nous répéterons qu'en face de la matière brutale le poète doit se dresser plus énergique.

La maladie américaine a gagné le vieux continent.

Je n'accuse pas le progrès, et je laisse à d'autres le soin de résoudre les problèmes qui éclatent. à nos yeux, mais je répète qu'au milieu du fracas des machines, parmi les ténèbres de la fumée industrielle qui s'épaississent de jour en jour, il faut des mains qui agitent des lumières et des penseurs qui fassent briller l'idéal.

Les temps de l'élégie et delà pastorale sont passés; ce sont des fleurs de décadence.

Théocrite et Callima que chantaient à Syracuse et à Alexandrie sous le règne d'un fils de Cléopâtre; Tibulle chanta à la fin de la république romaine, et, sous Louis XV, Florian.

J'ai parlé, la dernière fois, des poètes qui se conduisent en citoyens, et meurent pour leur pays et pour l'indépendance; je suis plus exigeant envers les inspirés de nos jours; je leur demande de se jeter dans la mêlée sociale, dans la poussière du travail, dans les brouillards de la matière et de ne pas laisser s'éteindre le feu sacré, en s'isolant. Le troupeau va toujours au hasard, regardant à terre; c'est le petit pâtre qui voit l'étoile.

J'ai lu, dans Hégésippe Moreau, une légende qui trouvera sa place ici.

J'ai dans mes souvenirs un fabliau bien vieux Dont, au bruit de la mer et des vents pluvieux, Mon aïeule bretonne, à la voix sibylline, Berçait, pendant la nuit, mon enfance orpheline.

Un jour, Dieu sait pourquoi, l'élément nourricier Qui prodigue la vie à ce limon grossier, Le feu manqua dans l'air; la nature vivante Tressaillit tout à coup de froid et d'épouvante. Les oiseaux qu'un vent noir chassait en tourbillons Désertaient effarés les bois et les vallons. Plus cruels de terreur, dans l'atmosphère numide, Les vautours se battaient. Le rossignol timide Dit sa chanson de mort, et, lorsqu'elle Unit, Se cacha résigné, la tête dans son nid. Fatigué d'un long vol, l'oiseau porte-tonnerre Replia sa grande aile et dormit dans son aire.

Seul, pour sauver le monde agonisant déjà,

Le petit roitelet voltigea, voltigea

Jusqu'au sommet descieux; mais, couvert d'étincelles,

A l'élément conquis il se brûla les ailes,

Et dans les bois chantant, pour le bénir en chœur,

Le Prométhée obscur tomba mort et vainqueur.

Ne voyez-vous pas le poète dans ce petit oiseau ? Le poète, faible en apparence, c'est l'intrépide, le vaillant, l'imprudent. Notre pauvre monde aujourd'hui n'a pas positivement perdu la lumière ; mais bien des feux s'éteignent; les ténèbres montent de tous côtés; ici, le doute; là, la peur; partout, l'égoïsme. La matière ellemême est dans l'angoisse ; elle appelle le salut ; elle invoque la paix ! Et le monde entier est sous les armes! Est-ce que les brouillards de sang vont encore s'élever de la terre jonchée de cadavres? Est-ce que nos étoiles vont s'éclipser encore ? Est-ce que nos pures idées vont encore se voiler la face?

Et cependant ceux qui sont esclaves, en Amérique, ceux qui n'ont pas de patrie, en Europe, se taisent et attendent. Quelle est donc cette loi sombre qui veut que la patience des martyrs irrite les bourreaux, au lieu de les désarmer?

Nous vivons, comme au milieu d'une forêt en émoi. Les oiseaux se cachent et tremblent; chacun croit être à l'abri au fond de son nid, ou sous sa feuille; la

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nature tressaille; les arbres frissonnent; les plus hardis sont intimidés.

Qui donc aura du courage? C'est le petit roitelet de tout à l'heure, c'est le poète !

Allons, mon hrave inspiré, allons, le petit oiseau! En avant, le téméraire!

Il existe un pays en Europe, où les mères n'osent pas sourire en regardant le berceau de leurs enfants, où le chant qui sert à endormir les nourrissons est monotone et triste, où sur une modulation traînante on psalmodie des couplets sinistres à ces petits êtres qui tendent leurs bras à la vie et naissent à la captivité.- Ils sortent de la nuit du néant pour entrer dans la nuit de l'esclavage, et les femmes qui sont là n'osent pas jeter le rayon d'une espérance, ni l'illusion d'un rêve sur l'innocence du nouveau venu. Si vous alliez, là-bas, en Pologne, vous l'entendriez sur toutes les lèvres, ce chant ironique et profond, plein d'amertume et de désespoir, que l'on appelle « le Chant de la Mère », avec lequel, depuis trente ans, on a été bercé par ses parents et avec lequel on berce encore les fils.

« 0 mère polonaise, ton enfant ne doit point jouer comme les autres enfants. Jésus, dans la crèche, à

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Nazareth, jouait avec la croix, futur instrumenl de son

supplice.

» Amuse ton fils, ô mère polonaise, avec les sombres joujoux de son avenir.

« De bonne heure, enlace ses bras de chaînes et attellele à l'infâme tombereau, pour qu'un jour il ne pâlisse point devant la hache de l'exécuteur et ne rougisse point devant la corde de la potence.

« Car il n'ira pas, comme les croisés d'autrefois, planter la croix sainte sur les murs de Jérusalem, ni, comme les héros du monde moderne, labourer la terre de la liberté et l'arroser de son sang.

« Celui qui lui portera le défi, ce sera un espion ténébreux ; celui qui luttera contre lui, ce sera un juge parjure; son champ de bataille sera un cachot souterrain. et l'arrêt sera prononcé par un ennemi implacable.

« Vaincu, pour tout monument funéraire, il n'aura que l'arbre nu du gibet, pour toute gloire, le sanglot étouffé des femmes et le chuchotement nocturne de ses frères. »

Ne croyez pas que je veuille insister sur des souffrances qui commencent si lot et que j'ose entreprendre de raconter l'existence de pareilles victimes, maudites par l'amour maternel à leur naissance et saluées par îles larmes. « En venant au monde, j'ai pleine, dit un proverbe espagnol et chaque jour m'a dit pourquoi. »

Ces fils grandiront, et si. uw jour, ils tombent mas- . sans s'être défendus, les familles ne pourront

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point ravoir les cadavres, et il leur sera défendu de porter le deuil. Non, je ne vous la dirai pas, cette histoire; elle est trop longue.

La pitié n'a pas de phrases; elle pleure et, après avoir pleuré, elle se courrouce ou se résigne; elle pense à Jean Sobieski qui, recevant l'épée de son aïeul, ne prit que la lame prétendant qu'en guerre le fourreau était inutile ; ou, mieux encore, elle se rappelle le poète dont la pensée dominante fut la patience, et qui a prouvé que, pour vaincre ses ennemis, il ne suffit pas d'avoir le droit de son côté, il faut encore la supériorité de l'idée morale. Ce principe fut celui de l'écrivain qui nous occupe aujourd'hui.

Il était riche et grand seigneur, et n'eut jamais à redouter les supplices que la mère polonaise présage à son fils, dans le chant d'Adam Mickiéwicz, et cependant les couleurs de mon récit seront assez sombres encore. Si j'essayais de parler du peuple, nous n'irions pas jusqu'au bout.

Il fut tenu sur les fonts baptismaux, en 1812, par un conquérant qui allait en Russie, et qui dut souhaiter à l'enfant d'être un jour soldat. L'enfant devait être mieux que cela ; il était né poète, et sa vie, tourmentée et cachée, « gloire retentissante et prière muette, «comme l'a dit un de s.es amis, devait léguer à sa nation le sentiment de la force morale dont nous admirons aujourd'hui les effets. Sa pensée s'est incarnée dans sa patrie, et ces ouvriers qui s'agenouillent devant les soldats, sa-

tisfaits d'attester qu'ils vivent en sachant mourir, pratiquent la loi admirable qui préside aux œuvres du poète dout nous allons parler. Je vais vous dire quelques mots de cette vie.

Vous verrez le poids de la fatalité s'appesantir sur une existence, et vous assisterez au plus horrible supplice qu'un homme de cœur puisse subir sur cette terre.

Les païens ont inventé Sisyphe qui roulait un rocher; mais cet enfer matériel n'est rien auprès d'un accablement moral.

Qu'est-ce qu'un corps qui soulève incessamment une pierre inerte? Les reins sont brisés; les muscles craquent ; le damné mythologique n'est qu'un abruti ; et encore il sait que le Dieu stupide qui le châtie ne peut pas le laisser à la merci de son fardeau qui le tuerait ; il lui doit des forces, sans cesse renaissantes, s'il ne veut pas que sa victime meure.

Mais que direz-vous d'une àme de poète et de citoyen, d'une àme qui porte en elle toute sa patrie et toute sa religion, et qui, pour surcroit, roule sans relâche une conscience qui n'est pas la sienne, le remords d'une vie qui n'est pas sa vie, le poids d'une faute qu'elle ne peut pas llélrir tout haut, un rocher insaisissable, plus pesant que toutes les malédictions et ipie toutes les ténèbres, que direz-vous d'une âme qui se seul écrasée sous L'âme de sou père? Ah! mallieur à ceux qui ont des enfants et qui ne savent pas vivre! Ils seront jugés par eux.

Vous voyez que je ne sors pas de mon texte : le Devoir.

Le grand-père du « Poète anonyme », qui appartenait à la plus ancienne noblesse de la Pologne avait été maréchal de la « Confédération de Bar ». Cette « Confédération de Bar » qui eut ses poètes et qui chantait ainsi :

« Que peut-il m'arriver si je suis'coupable? Le malheur, connue une lime, ôtera toute rouille à mon âme et, si mon âme ,est sans tache, elle sortira des épreuves éclatante comme l'acier. «Cette « Confédération de Bar » fut le premier soulèvement contre la tyrannie étrangère. Le héros principal de cette révolte de la classe nobiliaire fut Casimir Pulawski. Après que la tentative nationale eut échoué, il partit pour le Nouveau-Monde, combattit pour l'indépendance américaine, et fut tué à la bataille de Savannah.

Dans la salle du Congrès, à Washington, il y a trois bustes d'étrangers, celui de Lafayettc, celui de Kosciusko et celui de Pulawski. Là se trouvent rapprochés deux grands hommes qui représentent les deux éléments de la nationalité polonaise, éléments que le malheur a fondus et qui sont réunis aujourd'hui par l'action la plus héroïque et la plus admirable, la patience.

Pulawski, représentant de la « Protestation de Bar », de la résistance de la noblesse, type de la Pologne aristocratique, de la Pologne à cheval, portait dans sa personne même le caractère de sa race . nez aquilin, yeux bien fendus, cheveux bruns.

Kosciusko, c'est le paysan, le peuple: pommettes saillantes, nez court, yeux bleus, front bus, cheveux blonds.

Un Polonais de mes amis racontait un jour à ses compatiïotcs, dans une langue proscrite et suspecte aussi l)icn que les bommes, la légende de ces héros d'autrefois. La réunion ressemblait à ces fêtes de deuil que des Grecs captifs, établis jadis dans les montagnes de la Basse-Italie, célébraient une foisparan, se rassemblant pour réveiller les exploits lointains, parler dus noms vénérés et de la patrie perdue, et communier dans le souvenir, au milieu des larmes.

L'orateur avait établi la différence des types de Pulawski et de Kosciusko.

Le « poète anonyme » assistai! à cette conférence. Il en sortit heureux pour son pays qu'il avait senti vibrer, et fier pour sa noblesse dont il portait haut l'orgueil- » Ils ont été obligés d'avouer, s'écria-t-il après, qu'ils reconnaissent en nous ce qu'ils n'auront jamais : le cachet de la beauté. »

Ce n'était là. au reste, qu'une boutade du gentilhomme artiste, auquel l'hérédité coûta si cher. 11 savait mieux que personne que la couleur des cheveux et la forme du visage ne font pas les citoyens, et que, s'il existe une noblesse chez les peuples qui souffrent, c'est la noblesse de la dignité toujours, du courage au besoin, et que les quartiers aristocratiques, chez une nation morcelée et soumise, ne remontent pas plus haut que les mal-

heurs du pays. Au-delà de Catherine II, il n'y a que de la gloire. Depuis cette femme monstrueuse, qui mêla dans son gouvernement l'astuce de la politique européenne à la brutalité du despotisme asiatique, comme l'Europe et l'Asie se mêlaient dans son empire, il n'y a que des partages de territoire, des déchirements, du sang versé, des souffrances communes, devant lesquelles toute distinction s'elface. Celui qui a le mieux souffert est le plus noble.

Le père du « poète anonyme » servit la France avec éclat sous les guerres de l'Empire. Il devint général de division, et, à la mort de Poniatowski, il prit le commandement de l'armée polonaise. Ce beau peuple a toujours été un frère pour nous; nous avons une lourde part de responsabilité dans son infortune. Il y a comme un rapport de famille entre la France et la Pologne; des deux côtés, le même tempérament courageux qui se plaît aux folies, la même vaillance inconsidérée, la même légèreté d'humeur unie à la même loyauté d'âme. Sachons nous incliner cependant devant la supériorité des plus malheureux. Nous avons sacrifié la cause de la Pologne; elle est toujours restée fidèle à la nôtre.

Avant Leipzick, on fit dire à Poniatowski que, s'il maintenait son armée neutre sur son territoire, sans prendre parti pour ni contre les alliés, son pays y trouverait des avantages et qu'il lui serait tenu compte de cette conduite. Poniatowski hésita pendant une longue

nuit. Il voulut même se tuer, au milieu des réflexions pleines d'angoisses dont il était assailli. Quand le matin parut, l'âme du héros était triste encore, mais décidée: il venait de sacrifier l'intérêt de sou pays a la dignité du rôle qu'avait accepté la Pologne. « Dieu m'a confié l'honneur des Polonais, dit Poniatowski, à Dieu seul je le remettrai. » On retrouve là celte persistunce du devoir, cette fermeté loyale delà race, ce que Caldéron appelle « la musique du sang ».

Protégeant la retraite, quelques jours après Leipzick, Poniatowski se trouva devant l'Elster, dont les Français avaient coupé les ponts; il s'y précipita et y mourut^ Les Polonais défendent notre fuite, nous les oublions, en leur étant les moyens de nous suivre. Ce sont là des jeux de la guerre. Nous, hommes des temps nouveaux, nous savons que les arches d'un pont sont plus facilement brisées que les étreintes de la fraternité ne sont désunies.

Une fois l'ordre rétabli en Pologne, après 1815, le père du « poète anonyme » fut nommé sénateur et reçut toutes les faveurs de la Russie. Son côté faillie était la vanité. A ce besoin de briller et de s'all'uliler d'honneurs extérieurs, ajoute/, quelques vices et le patriote est perdu. C'est ce qui arriva. Le général conserva un certain prestige jusqu'en 1828. Il comptait de beaux états de services: il portait un de ces noms qui se défendenl longtemps par eux-mêmes; mais la Pologne ne vibrait plus dans son cœur; l'amour du pays ne lui

disait plus rien; il n'était plus le frère des vaincus; il avait renié les esclaves; il devait descendre à la servilité. Le masque qui cachait encore sa conscience allait tomber.

Eu 1828, une conspiration fut découverte à Varsovie; l'élite de la nation était compromise. La plupart des conjurés étant nobles, ils devaient être jugés par le Sénat. La société secrète avait une constitution, dont les statuts proclamaient l'établissement réel et sérieux de la nationalité polonaise. Se basant sur le texte même de ces pièces, qui faisaient toute l'importance du procès, le Sénat, rappelant que les traités de 1815 avaient solennellement garanti la nationalité polonaise, et que l'empereur Alexandre Ier avait solennellement promis de l'étendre, déclara les accusés non coupables. L'intimidation avait rencontré tous les juges inébranlables. La fureur de Nicolas, qu'on entendait éclater à Saint-Pétersbourg, n'avait effrayé personne. Une seule lâcheté fut commise ; un seul sénateur obéit au maître, et se prononça pour la culpabilité : le père du <> poète anonyme ».

Le président du Sénat était un octogénaire, nommé Bielinski. Durant tout le procès, l'ardeur des patriotes et l'unanimité de l'opinion publique d'un côté, les exigences de Nicolas et du grand-duc Constantin de l'autre, le harcelèrent, le tiraillèrent et épuisèrent ses forces. Quand le vote fut émis, il prononça l'acquittement et tomba mort.

Ce furent des funérailles sombres et muettes que celles

du président du Sénat. A lu tristesse se mêlait la joie d'un triomphe, mais l'on se taisait. La colère de Nicolas dominait cet enterrement. Toute affliction était suspecte ; le deuil était surveillé.

Le « poète anonyme » avait seize ans alors. On L'aperçut a celle cérémonie: les étudiants, indignés delà conduite du père, entourèrent le fils et il reçut un outrage. Plus tard, le jeune homme sut venger son affront, mais le lendemain il quittait sa patrie. 11 alla à Genève et passa en Italie.

Quand il se vit seul, loin de la Pologne et loin de son père, il se recueillit, et comprit toute l'étendue de son infortune. Il se trouvait entre deux amours qui s'excluaient l'un l'autre : d'un coté, son père qu'il aimait ardemment, son père, traître à son pays, son père, complice îles bourreaux de sa nation, son père, méprisé et maudit pardes faibles, par des victimes, par i\v< opprimés, par ceux enfin dont la malédiction est la plus vivace, étant la plus légitime; de l'autre coté, la Pologne, sa mère, la Pologne, malheureuse, sacrifiée, privée chaque jour de ses meilleurs enfants, pauvre li rre à qui il était défendu de prier son Dieu et de parler sa langue, et à qui cependant il fallait faire entendre les accents de la résignation et du patriotisme. Il dut alors remercier le ciel de l'avoir créé' poète. Cette voix, que sou pays attendait, ce serait la sienne. Il consacra sa vie a cette oeuvre de régénération. Il légua d'avance son âme à la Pologne.

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Mais il éprouva comme un dégoût du nom qu'il portait. 11 ne voulut pas le réhabiliter, ni raturer la tache qu'y avait mise son pure. Il y a de ces flétrissures que la gloire n'efface pas et ne fait que rendre plus éclatantes.

Ce nom, il le condamna à la nuit. Il ne le plaça nulle part, sur aucune de ses œuvres. Il ne le lit participer en rien à sa renommée. Cette lacune devait être une expialion. Il lit d i son génie anonyme un rempart au nom de sa famille. Pour remonter jusqu'à la mémoire de son père, il sentit qu'il faudrait fouler aux pieds cette réputation luminjuse qu'il posait en travers, et il jugea qu'on hésiterait peut-être.

Cette douleur le rendit triste et bon ; il repoussa les idées de vengeance et réprouva la haine : « 0 mère tant de fois assassinée, crie-t-il à la Pologne, ceux qui ne méritent pas ton pardon, méritent tes larmes. »

Le voilà, ce rocher moral que, pendant sa vie entière, il roula dans le monde. Vous voyez ce que souffrent les plus heureux de ce pays !

Mickiéwicz, un autre grand inspiré de cette nation qui, selon l'expression d'un Allemand, « vit dans les lamentalions de ses poètes, » Mickiéwicz avait poussé ce cri de vaillance dans son « Ode à la jeunesse » : — « Forts par l'union, sages parla démence, en avant, jeunes amis! » Le refrain du « poète anonyme » porte le cachet d'une autre époque et a le caractère de l'altitude actuelle du peuple dans lequel son àme s'est fondue : « On n'édifie

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pas avec de la boue, dit-il, et la plus haute sagesse, c'esl la vertu. »

Après avoir entendu Mickiéwicz, la jeunesse pouvait être tentée de tirer l'épée; le « poète anonyme », lui, est lo Tyrtée de la bataille des psaumes.

Ainsi le voilà errant, ce jeune homme qui, bientôt, sera brûlé des plus vives inspirations. 11 a, pour ainsi dire, abdiqué sa noblesse ; il se fait une gloire pure, et devient peuple. Il a abandonné à la solitude et à la nuit son palais héréditaire, hanté par les mauvais rêveset par les tentations funestes, et il s'est réduit à la tente vagabonde du voyageur.

Le sol natal lui manquait; il vécut presque toujours loin de son pays dont la vue lui faisait mal; il eut à subir jusqu'à la fin la tolérance de L'empereur de Russie qui lui rendait enindulgence ce qu'il devait a son père. Mais il sut se tenir a distance du bienfait et se réfugia dans la patrie de ses compatriotes exilés, dans l'espérance et la patience. Il campa dans l'idée lixe ! Son âme n'eut désormais qu'une pensée, son ciel qu'une étoile.

« J'ai toujours foulé la terre étrangère, dit-il quelque part; je n'entendais que de loin les gémissements des victimes; mais je sentais partout la main des bourreaux. »

Il n'a pas voulu se faire connaître; nous respecterons

sa volonté. 11 a tué son nom; que ce o suit mofl pour

nous. Qu'importe un oom? C'esl le caractère d'un homme qui soutient sa vie : un poète sans caractère est un liail-

Ion de pourpre qui ilotte au hasard et peut traîner dans la boue ; le caractère forme la hampe et fait le drapeau!

Quelque lourde que soit la destinée qui pèse sur nous, il se présente une heure où nous pouvons la dominer et rejeter le fardeau. Une conviction dans une âme suppose deux vertus : la résignation et le courage.

Vous vivez silencieux et fermes : on vous honore, on vous estime, parce que votre douleur est discrète et que vous n'êtes pas trop gênant pour un honnête homme.

Vous habitez les légions des saines idées, et vous croyez avoir tout fait. Prenez garde ; c'est un sommeil qui aura des sursauts. Tout à coup, l'ombre plaintive qui va et vient dans votre solitude, l'apparition confuse se dégage, prend un corps et vous crie : Es-tu prêt? — Il n'y a qu'à se lever et à obéir. Le principe passe dans le fait, et la vie, comme dit Jean-Paul, de fiancée qu'elle était devient épouse. C'est le moment où le respect des prétendus sages vous abandonne, c'est l'heure de la sainte folie et des immortelles imprudences. Quand cette heure sonne, heureux ceux qui sont à l'âge de comprendre.

Lorsque la révolution de 1830 éclata à Varsovie, le « poète anonyme » était à Rome. Il vit sa patrie debout, en larmes, qui appelait ses enfants. Il partit pour la Pologne. Mais, en roule, la nouvelle des premiers événements lui arriva. Il rencontrait encore son père devant lui. Au milieu du peuple révolté, il aperçut un général traîné par les rues, et que la foule voulait pendre. Il dé-

tourna la tête en reconnaissant cel homme, aux mains des patriotes, sur cette même place, fumante aujourd'hui des massacres d'hier; il le vit s'agenouiller et jurer de défendre la pairie polonaise. Le peuple pardonna, et le malheureux fils, bien jeune encore, Fut le seul à sentir celte honte. Deux heures après avoir échappé à la vengeance populaire, le général s'évadait de Varsovie pour aller à Saint-Pétersbourg. Le « poète anonyme «assista de loin à celle révolution; il se trouva comme dans un rêve horrible, en face de celle fournaise d'indépendance, voulant s'y précipiter et retenu malgré lui. Devant les faits qui s'accomplissent, faits dans lesquels son âme est passée, pardonnons-lui de n'avoir pas été inflexible comme l'avait été un autre fils polonais. Le père de ce dernier, général aussi et transfuge aussi, était mort dans les rangs des Russes. Le noble enfant, qui marchait sous l'étendardde la patrie avec son frère, — ils étaient deux, — s'écria, en apprenant que son père venait d'être tué : « Mon père est mort de la mort des traîtres, puissé-je mourir de celle des braves! »,

L'âme du « poète anonyme n était profondément chrétienne; c'est ce qui explique la rigoureuse obsession des deux amours qui le dévoraient.

Consolant un jour un de ses compatriotes qui venait de perdre son père : « Vous le pleurez, lui dit-il, el il est au tombeau, et sa mémoire est pure el sainle dans votre

cœur; mais moi, nesuis-je pas plus à plaindre que vous.

moi dont le père est vivant et mort tout à la fois? »

L'ami voulut répondre, et le « poète anonyme », devinant des paroles qu'il ne voulait pas entendre : « Tes père et mère honoreras! s'écria-t-il; c'est mon supplice. »

Quand l'ordre régna à Varsovie encore une fois, le généralauquel le peuple avait l'ait grâce de la vie, rentra dans la capitale de la Pologne avec les Russes, sous un brillant uniforme, couvert de croix et l'épée haute.

Il songea à rappeler son fils, qui obéit à l'injonction, et vint à Varsovie. Là, il reçut l'ordre de se rendre à Saint Pétersbourg.

L'empereur Nicolas, qui aimait les grands noms humiliés, et qui voulait parer sa cour de la noblesse polonaise, comme un sauvage arbore les plumes d'un bel oiseau qu'il a tué, Nicolas s'appliqua à séduire et à se rattacher le jeune homme. Il le caressa, lui fit toutes les promesses, lui proposa tout ce qu'il pouvait offrir. Le « poète anonyme » demeura forme et refusa.

On raconte qu'à bout d'arguments, et impatient de vaincre cette résistance, Nicolas dit au jeune Polonais : « Il n'f a plus de Pologne; il s'agit d'être Russe; que voulez-vous que je fasse pour vous? » — « Sire, aurait-il été répondu, permettez-moi de changer de nom. » L'empereur sortit furieux de cette entrevue en murmurant : « Je n'accorde le pardon du fils qu'aux mérites du père. »>

Le « poète anonyme » a raconté, dans un poème qui porte ce titre : « Tentation », la scène dont nous venons

de parler. Cette œuvre eut un succès horrible, le succès qu'obtiennent tous Les bons livres en Russie. Des étudiants de Wilna firent imprimer secrètement La « Tentation » et une partie île la jeunesse de Litluianie fut envoyée en Sibérie.

Le « poète anonyme » a écrit sur cette Sibérie un des chants les plus sombres que L'imagination humaine ait pu concevoir. Cette vision est intitulée : « le Dernier ». Il suppose la Pologne libre. Le hideux pays de la transportation russe est ouvert; les prisonniers saluent celle aurore par des chants; les victimes vont revoir leur patrie, leur famille; ils sortent par milliers de ce lieu de captivité : souffrances physiques, angoisses moi aies, ils ont tout oublié ; ils vont rentrer en Pologne. Eh bien ! le poète est si profondément imprégné desdoulcursde sa nation, qu'après cette délivrance, au milieu de cette ivresse de la joie, il trouve encore place pour un supplice. 11 représente un captif méconnaissable, inerte, brisé, vieux, muet, sans parents, sans amis, appartenant à un passé que l'on croirait impossible, qui assiste hébété a cette l'été de l'indépendance. Il va mourir là, oublié, « le dernier », voyant les Polonais s'acheminer vers leur patrie, et il ne pourra pas leur crier : « Ne m'abandonnez pas, frères : ne me laissez pas seul ; je suis Polonais ! »

Après sa conférence avec Nicolas, le « poète anonyme « revint de Saint-Pétersbourg a Varsovie. Par L'influence de son père, il obtint un passe-port et s'expatria pour toujours. Depuis ce moment, il ne reparut a Varsovie

qu'à de rares intervalles, pour voir son père malade, se cachant, honteux, et ne voulant pas se montrer à un soleil qui éclairait tant de misères. Il vécut dès lors à l'étranger, travaillant avec ardeur, impatient de verser son àme dans ses œuvres. Il se condamna à l'anonyme d'une manière si complète, qu'il ne parlait du poète qui était en lui qu'à la troisième personne. « Comme l'a écrit l'auteur de « l'Irydion », disait-il.

Passons à ses œuvres et commençons par le poème dont nous venons de donner le titre, « l'Irydion ». C'est la plus belle œuvre d'art qu'il ail produite. Un éminent critique allemand l'a appelée « un monde antique taillé dans le marbre de Paros par la main de Michel-Ange ». Ce poème a été traduit en français ainsi que la « Comédie Infernale » du même auteur ; mais le premier nous paraît être moins connu, chez nous, et moins apprécié que le second, malgré la supériorité incontestable de «l'Irydion», s'il faut en croire les juges compétents.

Nous sommes à Rome sous Héliogabale. L'Empire Romain s'est répandu sur la terre et n'a plus de lit. Le débordement commence à se dessécher sur certains points, et les légions lointaines, isolées du pouvoir central, sont comme ces lacs qui se forment quand la terre a bu l'eau, en laissant des intervalles entre les grandes masses. Ce n'est pas encore l'idée qui triomphe : c'est la matière qui se prépare à de nouvelles formes et qui se défend déjà.

L'Empereur s'ennuie au milieu des jouissances. Ce dieu de dix-huit ans est repu du sang des antres, ce qui ne l'empêche pas de le répandre, comme ou continue de

manger alors même qu'on est rassasié; mais Ions les jouets cruels de la puissance ne sauraient le distraire. 11 est entouré de conspirations et de haines sourdes; Alexandre Sévère, son parent, un enfant, rêve déjà l'Empire, et complote, sous l'aile de sa mère, avec quelques ambitieux et quelques mécontents. Héliogabale n'a auprès de lui que des flatteurs infidèles, et des prétoriens qui le tueront et qui chantent en attendant : i< Vivent le vin et les dés! les sesterces et les roses! Tant que le vin écume dans la coupe et que Plulus nous sourit, nos pieds sont prêts à la danse, nos bras prêts au combat. Et qu'importe que ce soit contre les noires Mauritaniennes ou les blondes enfants des furets de la Germanie ! Nous ne combattons plus, nous, comme nos aïeux, lesParthes et les Gètes! Nos pères sont dans la tombe et avec eux sont morts les pénibles travaux».

Héliogabale a fait paver une coin- de pierres précieuses, de topazes, d'émeraudés, de chrysolithes, d'onyx couleur de sang; il a surveillé les ouvriers pendant un jour et une nuit et les a fait égorger sur leur tâche achevée. « Ces vils esclaves, dit -il à Irydion, ils n'ont fait que précéder leur maître». César veut mourir. La mort, dont il ne comprend pas les mystères, lui souriL comme une dernière émotion.

Cet «Irydion» est un Grec, fils d'Àmphiloth, descen-

dant de Pliilopœmeu et d'origine germaine par sa mère Grimild. 11 a juré de se venger de Rome et veut faire servir l'Empereur à sa haine. C'est une sorte de Laurent de Médicis, de Bourgeois de Gand, de Konrad Wallen-

rod; c'est le pendant et la réponse au Konrad Wallenrod de Mickiéwicz. « Irydion » a placé auprès d'Héiiogabale, sa sœur, Elsinoé, qui domine cet enfant souverain, non par l'amour, mais par l'orgueil d'une irritante pudeur. Irydion est le favori d'Héiiogabale; il lui persuade de vivre, et d'en finir avec Rome, par une fêle à la Néron, puis de transporter l'Empire sur les «rivages syriens», là, «où les hommes parlent aux étoiles des destinées futures». 11 enivre cet enfant d'un idéal monstrueux. Les Grecs et les Germains sont dévoués à Irydion ; les descendants des grandes familles lui appartiennent et à sa haine ajoutent la leur. Un gladiateur, le dernier des Scipions, se fait son esclave. Mais il est un élément dont Irydion ne dispose pas encore.

Massinissa, le génie de l'ironie et du mal, placé à côté de lui, lui montre les catacombes où se réunissent les Nazaréens. Il s'agit de conquérir et d'utiliser cette force. Irydion se fait chrétien. Il ne comprend rien à la doctrine et ne tient pas à la comprendre. On l'a baptisé en lui disant : « Pardonne » ; et il répond : « On a tué votre Dieu; il faut le venger : levez-vous! » Massinissa conseille à Irydion de se faire aimer par Gornélia, une jeune fille que les chrétiens vénèrent ; « Adore son Dieu; fais passer sur toi l'amour qu'elle lui porte, et tu seras le maître ».

« Rome va donc périr! s'écrie Irydion.

— Non, reprend Massinissa; après Rome, il y aura Rome. »

Cornélia, possédée de la passion dlrydion contre Home, pousse le cri de guerre; il y a un tumulte dans les catacombes, mais le chœur pacifique se fait entendre et la révolte est calmée. Irydion court aux prétoriens; Rome est envahie, pillée; Héliogabale est égorgé. Irydion va l'emporter, quand les partisans d'Alexandre Sévère élèvent avec lui la médiocrité sur le pavois.

Irydion monte sur un bûcher et, au moment oti il meurt, son Méphistophélès, Massinissa, relève son cadavre et l'entraîne loin du carnage.

o Ta vengeance n'est pas accomplie, lui dit-il; Je t'ajourne à de longs siècles. Veux tu être à moi ce jourlà? » — « Je le jure! « — « Eh bien ! dors, jusqu'à ce que s'ouvrent pour toi les portes de mon royaume. »

Les siècles passent et Irydion, « le pâle Grec, » se réveille. Il voit Home encore et ne la reconnaîl pas. La cilé d'Héliogabale est en ruines, et » ces ruines sont pour lui comme une récompense. »

Il aperçoit la statue équestre de Marc-Aurèle qui t'ait un geste dans le vide. « César sans sujets, triomphateur sans hymnes. » Irydion savoure sa vengeance, parcourant la ville morte avec son guide.

« Sous les portiques de la Basilique se tiennent deux vieillards revêtus {Vwn manteau de pourpre; quelques moines les salneiit du nom de princes de L'Eglise et de

pères; sur leur visage ou lit l'indigence de la pensée. Ils montent dans une voiture traînée par deux chevaux noirs et maladifs; derrière eux est un serviteur tenant une lanterne pareille a celle que la veuve suspend audessus de son enfant mourant de faim; sur les panneaux de cette voiture on voit des restes de dorure; les roues gémissantes ont passé et avec elles les deux tètes blanches et penchées ont disparu.

« Ce sont les successeurs des Césars! c'est le char de « la fortune et des triomphateurs! « dit le guide, « et le fils de la Grèce regarde et bat des mains. »

La pensée qui domine celte vision, c'est que la haine est impuissante et que l'amour seul édifie et peut détruire. Irydion va être damné pour avoir vécu dans la haine de Rome, quand une voix demande grâce pour celui qui a aimé la Grèce. Le poète, dans l'épilogue, envoie l'âme de son héros vers le Nord, vers sa patrie à lui :

« Tu la reconnaîtras au silence de ses guerriers et à la tristesse de ses petits enfants; tu la reconnaîtras aux chaumières incendiées du pauvre, au palais renversé de l'exilé. »

Le « poète anonyme*» n'oublie jamais la nation qu'il aime et pour laquelle il écrit; il prononce sans cesse « ce nom oublié par la harpe de la vie, ce nom de Pologne. » Chacune de ses œuvres est pénétrée de douleur ; ce ne sont que des lamentations et des visions de tristesse. 11 se reporte quelquefois, par la pensée, dans un cimetière

142 LKS POÈTES

de son pays et il écoute la terre : « J'entends, dit-il, des gémissements et des prières; j'entends Le bruit des sabres qui résonnent sourdement et Le cliquetis des armures qui se heurtent contre le marbre. 11 me semble alors que nos pères,. se souvenant de leur vie passée, languissant après leur ancienne gloire, agités dans leurs cercueils, se retournent d'un côté sur l'autre, comme s'ils rêvaient les tortures de la Pologne dans leurs rêves du tombeau. »

Nous allons passer maintenant à l'analyse de la « Comédie infernale », l'œuvre la plus importante du poète anonyme, après « rirydion ». 11 règne dans L'âme de cel écrivain un très-large sentiment d'équité, un profond amour et une noblesse pleine de sérénité et de patience. Le malheur l'avait purifié. Il n'est pas borné à son temps. 11 vit, ainsi qu'Irydion, dans un vaste espace d'années ; mais ses armes, à lui, sont la mansuétude et le pardon. Son attitude est belle et inspire la confiance et l'espoir; il attend bien.

Dans la « Comédie infernale « ou mieux « la Comédie non-divine », deux principes sont en présence, le Comté et Pancrace, la noblesse et le peuple, la résistance et la révolte, le [tassé ci le présent; dans L'intention du poète c'esl L'antagonisme de deux négations. Les personnages n'ont pas de noms ; ce sont des t\ pes. « Le comte », que l'auteur appelle d'abord « le mari », épouse nue femme qui ne répond pas au faux idéal qu'il poursuit. Un l'an-

tômc a traversé la cérémonie de ses noces et lui a crié : « Tu m'as trahi ! » Mais un fils nait à ce Comte, et la mère, honteuse de son infériorité Inorale, veut que l'insatiable aspiration de son époux soit satisfaite, et appelle la muse au haptéme de son enfant.

« Si tu n'es pas poète, lui dit-elle, je te maudirai ! » et elle devient folle. — « Tu ne me mépriseras plus maintenant, dit-elle à son mari; je suis inspirée comme toi. Je vais te dire ce qui arriverait, si Dieu devenait fou. Tous les mondes s'élèvent dans l'espace ou roulent dans l'abîme. Chaque créature, chaque vermisseau crie : je suis Dieu ! et ils meurent tous, les uns après les autres ; et les comètes et les soleils s'éteignent aussi. Jésus-Christ ne nous sauvera plus ; à deux mains il a pris sa croix et l'a jetée dans l'abîme. Entends-tu cette croix, espoir de millions de malheureux, tomber d'étoile en étoile ? Elle se brise enfin et couvre l'univers de ses déhris. »

Est-ce que ce rêve ne peut pas être rapproché de celui de Jean Paul qui représente le Christ revenant sur cette terre et criant aux hommes : « J'ai parcouru tous les cieux ; j'ai cherché mon père et je ne l'ai pas trouvé ? »

La femme du Comte, arrachée par l'amour aux vulgarités de la raison, meurt au milieu de cette vision sinistre, presque regrettév par le rêveur effaré qui assiste à son agonie.

Le Comte reste seul avec son fils qui a été brûlé du baiser fatal. Les réalités et les songes se disputent 1 ame

du gentilhomme : la révolution, la philosophie se dressent devant lui et s'incarnent dans le second personnage de ce dualisme, Pancrace. Ce mot, bizarre pour nos oreilles, a ici toute la force de son étymologie grecque, ■ tout pouvoir », à moins que l'auteur, qui était profondément érudit, n'ait voulu donner à ce ternie le sens plus exact et moins noble de « vainqueur à la lutte, au pugilat. »

Le « poète anonyme - a fait la part égale à ses deux héros; à l'un, il donne tous les préjugés aristocratiques; à l'autre, toutes les brutalités démagogiques. Dans l'idée du poème, ce sont des neutres. Traversons des orgies révolutionnaires que l'auteur a chargées de couleurs féroces; le Comte assiste à des conciliabules où des chœurs de bouchers et des chœurs de laquais, des chœurs d'ouvriers et des chœurs de paysans chantent les idylles du massacre! Après qu'il a parcouru les catacombes de la haine, le Comte rentre dans son château et attend Pancrace.

« A ta santé, le dernier des comtes! >• dit le nouveau venu, et ces deux principes mis en présence échangent ûr> malédictions. — « 0 vous tous, s'écrie Pancrace, vieillis, pourris, repus, pleins de mangeailla et de boisson et de vers rongeurs, faites place a ceux qui soûl jeunes, affamés et robustes. »

« Je te connais aussi, toi. et Ion monde, répond le comte; j'ai visité pendant la nuit ton camp: j'ai vu la danse des buis de cette foule dont les Lêtes le servent de marchepied, .l'y ai reconnu tous les crimes du vieux

monde, habillés à neuf, entonnant une chanson nouvelle mais qui finira par ce refrain séculaire : De la chair, de l'or et du sang ! »

Au dieu de l'humanité de Pancrace, le comte oppose le Dieu de l'Evangile.

« Tes ancêtres furent des bandits, » s'écrie l'un.

« Les tiens étaient des esclaves, » répond l'autre.

Cette scène est d'une grandeur saisissante, et l'impartialité du poète y éclate à chaque mot.

Le fils du Comte se tient au centre de ce drame, comme un embryon de l'avenir. Il est aveugle et entend des voix, clans les ténèbres, qui poussent le cri de malédiction contre son père : « Pour n'avoir rien aimé, rien adoré que toi, que loi-même et tes pensées, tu es damné, damné pour l'éternité. » Le comte meurt donc maudit, sur les ruines de son château, et Pancrace, au milieu des cadavres et fumant de sa victoire, est ébloui soudain par une vision religieuse, et tombe en poussant le cri de grâce : « Tu as vaincu, Galiléen»; « Vicisti, Galila-e ! » Ce dénouement un peu trop mystique, parait conclure encore une fois contre la force brutale. Ce drame ressemble à un mystère du moyen-âge composé sur des idées modernes. Pancrace rappelle Irydion par certains côtés. Il a invoqué la force et s'est voué à la vengeance. Son triomphe est stérile.

Ce sont là des combats de fantômes dans les nuages. Le

« poète anonyme », en parcourant l'Europe, avait vu les

questions sociales s'agiter de toutes parts sous ses yeux ;

il était gentilhomme, et ce que son esprit comprenait, sa tradition le réprouvait. Il tremblait de yoir cet incendie envahir la nuit de sou peuple, et craignait de perdre les étoiles qui guidaient sa vie, dans la fumée des systèmes.

A bien juger, cependant, de ses deux héros, celui qu'il préfère, c'est Pancrace. Pancrace veut sauver le comte et son fils, et le plus ardent à la lutte, ce n'est pas lui. Adam Mickiéwicz, analysant ce drame, y remarque que Pancrace n'a qu'un don, l'intelligence, et, rapprochant le système du penseur américain, Emerson , de la doctrine psychologique de la philosophie polonaise, il montre le » poète anonyme » d'accord avec eux sur ce principe, que l'intelligence est une faculté inférieure et qu'elle est impuissante quand elle manque de la chaleur de l'âme.

Mais l'idée principale que le poète a voulu développer encore une fois, c'est l'horreur de la vengeance et l'inu- •ilité de la haine. Il y demeure constamment fidèle 5 c'est pourquoi, dans ses drames, le ciel intervient toujours par des voix médiatrices.

Les autres œuvres du poète sont nombreuses, et nous ne pouvons nous arrêter à toutes. Un vertige de malheur tourbillonne dans sa poésie; il se plaît à lire l'infortune sur le front des fiancées; il sent le monde voué à la douleur; il a ajouté une passion profonde aux rêveries amères de Jean-Paul. Des hymnes de mort dans des cathédrales, des défilés de fantômes, des sanglots au milieu de la nature, des Josaphats dans toutes les plaines, des

LE POÈTE ANONYME DE LA POLOGVE 1 iT

mirages de champs de bataille, des anges en deuil parcourant la terre jonchée de cadavres, des guerriers qui frappent sans luer, des couronnes d'épines au front des martyrs, des prières dans les ténèbres et de longs refrains inattendus qui reviennent comme dans les fugues de Bach ; des résurrections à la lueur des cierges, des vieillards inflexibles passant comme des spectres, des formes blanches cueillant des roses, et des ombres fuyant sur des lacs d'azur, la Vierge apportant à Dieu deux calices de sang, celui de la passion du Christ et celui de la passion de la Pologne, tels étaient les songes de cette pauvre àme.

La froide critique pourrait reprocher à ce poète d'être obscur et symbolique.

Mais que l'on n'oublie pas que son œuvre est toute nationale. Il parlait à des frères qui le comprenaient, et il savait trop bien que sa pensée était saisie par ceuxlà surtout qui ne le lisaient pas avec le cœur. Nicolas et sa police ne se trompaient pas sur le sens de pareilles poésies. Les étudiants de Lithuanie envoyés en Sibérie pour avoir lu « la Tentation » en sont une preuve suffisante.

Le dernier ouvrage du « poète anonyme » , « les Psaumes de l'avenir », sont empreints d'un caractère tout à fait religieux; sa pensée est lasse, son àme désespérée; il prie, mais toujours pour sa patrie. Ce Dieu qu'il invoque est un Dieu suspect; il faut se le rappeler. Il se tourne vers le ciel comme vers un allié, et il le défie au nom de

la foi qu'il a en lui de lui faire défaut. Cetle résignation, c'est encore de la guerre.

Citons quelques lignes de ces psaumes, et nous aurons Uni :

« Ce que nous le demandons, dit le poète, ce n'est pas l'espérance; elle tombe sur nous comme une pluie de fleurs ; ce n'est pas la mort de nos ennemis, cette mort est écrite sur le nuage de demain; ce n'est pas de franchir le seuil de la mort, il est déjà franchi ; ce ne sont pas des armes, car tu en as mis dans nos âmes; ni des secours, tu as ouvert une carrière libre; mais nous le demandons de nous donner la bonne volonté. » "Et ailleurs le poète s'exprime ainsi : « Faut-il donc être meurtrier avec les meurtriers , criminel avec les criminels ? Faut-il mentir, haïr, tuer et blasphémer? Le monde nous crie : A ce prix, à vous la puissance et la liberté : sinon, rien ! Non, mon âme, non, pas avec ces armes ! Le poids du. sacrifice peut seul écraser à son tour h' suri qui nous écrase. Dans l'histoire du monde, le sacrifice est un lion invincible; mais Le crime, c'est la balayure que le vent enlève en passant. »

Celte vie accablée n'eut pas un répit, toujours entre son père et la Pologne, et la fatalité devait l'accompagner jusqu'au bout ; une sorte d'équilibre de malheur unissait ces deux existences: la possession fut complète, et quand l'un de ces deux êtres mourut, l'autre ne tarda pas à le suivre.

11 y a deux ans. un enterremenl avait lieu, à Varsovie,

avec toute la pompe asiatique. Toute l'armée était sur pied : la cavalerie, l'infanterie, l'artillerie traînaient leurs uniformes, leurs fusils, leurs canons derrière ces funérailles. Le prince-lieutenant et tous les officiers supérieurs assistaient à la cérémonie. L'empire développait son grand deuil officiel et ses plus beaux honneurs militaires : croix, cordons, épaulettes, épées, chargeaient le catafalque ; les dorures se mêlaient aux crêpes, et les tambours, enveloppés de noir, poussaient des roulements sourds.

Sur ces honneurs écrasants planait l'aigle noire de Russie, en deuil, par ordre, et la volonté de l'empereur, qui semblait jeter un défi à toute une ville. Le clergé était à son poste et en uniforme, comme l'armée. C'était brillant et sombre. Celui qui aurait dû mener le deuil n'était pas là ; le seul qui eut pleuré était absent.

L'homme qu'on enterrait, c'était un général de division que sa patrie avait renié, c'était un Russe, c'était le père !

Quelques mois après, à Paris, un corbillard descendait le faubourg Saint-Honoré : une voiture noire et nue. suivie d'exilés mornes et affligés. Les femmes pleuraieut et les hommes pensaient à la patrie; l'émigration polonaise escortait un de ceux qui avaient souffert pour elle.

Les curieux Parisiens, qui auraient préféré sans doute assister à l'enterrement pompeux du général de tout à l'heure, s'étonnaient de voir une telle foule derrière un

cercueil sans oripeaux. Ils trouvaient qu'il y avait là vraiment trop de monde pour si peu de spectacle. Pu=; un soldat faisant la haie, pas une décoration sur la bièio, pas d'uniformes aux quatre coins du corbillard.

Quel était donc cet homme?

C'était le « poète anonyme » ; c'était un Polonais; c'était le fils.

Je l'ai vu passer, ce mort ; je connaissais sa vie et j'aime son peuple; j'ai eu des larmes aux yeux. Il est vrai que mon àme est familiarisée avec ces funérailles modestes de ceux qui partent escortés de beaucoup d'amis.

Tous les esprits préoccupés d'avenir sont d'accord sur le rôle de la poésie et sur ses lumineuses destinées. « La poésie sera de la raison chantée, » dit Lamartine; elle sera philosophique, religieuse, politique, sociale, comme les époques que le genre humain va traverser... C'est elle qui plane sur la société et qui la juge, et qui, montrant à l'homme la vulgarité de son œuvre, l'appelle sans cesse on avant, en lui montrant du doigt des utopies, des républiques imaginaires, des cités de Dieu, et lui souffle au cœur le courage de les atteindre. »

>]ous choisirons pour texte aujourd'hui une grande pièce de l'auteur que nous venons de citer, et qu'il a luimême intitulée « Utopie ». J'en ferai le lien des réflexions que j'ai à vous présenter. Nous y suivrons les aspirations de la vie, mais nous n'accepterons pas toute la majestueuse confiance du beau cygne qui vogue en plein lacet a le secret de tous les printemps.

Nous aurons l'audace de montrer plus d'empressement, plus de lièvre; nous sommes tranquille, quant à nous; mais nous croyons que le monde traverse une crise, pendant laquelle il serait dangereux de le rassurer; nous ne pouvons point hâter d'un instant l'aurore de demain; mais nous devons presser l'activité de ceux qui l'attendent. Le poète a pu dire :

Ne devançons donc pas le lever des idées, ?»e nous irritons pas des heures retardées.

Nous ne le répéterons pas après lui. Le développement de cette pensée est magnifique, et je regrette de ne pouvoir vous le donner en entier.

Je désire vous dire un mot tout d'abord delà présomption qui m'anime. Cette doctrine qui aboutit à ceci : L'homme cherche, se trompe en se hâtant; Dieu sait tout: Ayons confiance en Dieu ! Cette doctrine nous mène à une conséquence fatale. Si notre sort est si bien réglé, si le temps a ses étapes fixes que l'on ne saurait activer ni doubler; si l'on admet cela en principe, la conclusion est que l'on peut s'arrêter sans danger. Si vous permettez à l'humanité de se reposer, elle s'endormira.

Nous risquons de nous heurter à t\r^ erreurs, crie l'objection! sans doute. Qu'est-ce qu'une erreur ? sinon un progrès. Les faux pas font partie de la marche. Se mettrait-on en route, si le pied était condamné à ne pas

broncher? N'oublions pas que cette impulsion dont l'initiative appartient' au poète, rencontre une force égale, sinon supérieure, qui lui fait équilibre, une résistance qu'il ne faut pas encourager et qui, à chaque temps d'arrêt, se centuple par l'inertie. Le sol n'est pas sûr; c'est du sable ou de la boue, et l'ornière appelle la roue, la routine appelle l'idée, et l'obstacle se creuse, si l'on n'aiguillonne pas la course.

11 est admis que le poète est un rêveur, un enchanteur qui donne la vie d'un moment à des utopies. Il prophétise, mais la prédiction qu'il lance ne se réalisant pas le soir même où l'on a lu le vers qui la porte, on ferme le livre, et l'on passe aux faits-Paris du journal. Le poète maudit l'injustice, et l'injustice vit encore ; il annonce des événements qu'on ne voit pas arriver; il trouble l'esprit par ses grandes visions ; et c'est en vain qu'il sème des inquiétudes; rien ne germe sous le feu de ses paroles. Telle est l'opinion générale.

Les prophètes bibliques parlaient dans le désert également. Isaïe prédit des désolations à toutes les villes; il maudit l'Orient tout entier; Jérémie pleure particulièrement sur Jérusalem ; Ezéchiel, afin d'être mieux compris, ajoute les gestes aux paroles et explique à son peuple tous les maux qu'il souffrira, en les symbolisant sur sa personne; Daniel s'épuise à avertir Balthasar; douze petits prophètes viennent répéter ce qui a été crié sur tous les tons ; Osée maudit Israël et Juda ; Amos maudit

Damas et Tyr, Nahum prophétise contre Ninive, et ainsi des autres.

11 parait que l'entêtement des peuples a été toujours le même; ils ont toujours préféré les serpents d'airain,

les léviathans, les idoles, Bel, Nabo, les veaux d'or, les centons de Nostradamus et les médiums, aux vérités, plus ou moins claires, qui leur ont été proposées. Mais, sans trop flatter notre époque, nous avons droit d'espérer plus de succès pour ceux qui, de nos jours, parlent aux hommes. L'erreur a moins d'excuse et la vérité plus d'arguments. L'infirmité aujourd'hui est déplacée; elle n'est plus aux oreilles ; elle est à l'esprit; ce n'est plus de la surdité, c'est de l'égoïsme. On entend bien, mais 'on ne veut pas comprendre. La question est de ne pas se lasser, et de ne pas abdiquer notre devoir d'initiative.

Dieu saura bien sans nous accomplir sa pensée.

dit le poète. Il a raison au point de vue absolu; nous ne prétendons pas usurper la puissance infaillible ; mais nous croyons que si Dieu travaille, il aime aussi qu'on l'aide. et, par une affirmation constante, nous voulons enlever tout argument aux cœurs trop facilement résignés.

La destinée des livres est étrange e! la gloire tue. Voltaire est embaumé dans une admiration confuse; on croit son rôle accompli* et l'on ne le lit pins. Et cependant lui seul a bien dit des choses que l'on cherche aujourd'hui, comme si elles étaient encore à trouver. Il en es ainsi de nos poètes. Leurs œuvres sont fermées, et

l'on déclare qu'il ne se fait plus de vers et que la poésie est morte. Rouvrons les livres.

Le poète, en des jours impies, Vient préparer des jours meilleurs !

Il est l'homme des utopies :

Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C'est lui qui, sur toutes les tètes, En tout temps, pareil aux prophètes, Dans sa main, où tout peut tenir, Doit, qu'on l'insulte ou qu'on le loue, Comme une torche qu'il secoue, Faire flamhoyer l'avenir !

Il voit, quand les peuples végètent !

Ses rêves, toujours pleins d'amour, Sont faits des ombres que lui jettent Les choses qui seront un jour.

On le raille. Qu'importe? il pense.

Plus d'une ame inscrit en silence Ce que la foule n'entend pas.

Il plaint ses contempteurs frivoles ; Et maint faux sage à ses paroles Rit tout haut et songe tout bas.

G'est tout haut qu'il faut songer, et tout haut qu'il faut espérer. Poussons donc la pensée dans ces voies, et que les esprits, doués de l'art qui rend les formules saisissantes, nous montrent le but constant. N'est-ce pas un poète

158 i.f.s POÈTES

encore qui a poussé le grand cri de cette époque : La France s'ennuie ! C'est lui qui nous fournit aujourd'hui le texte de notre causerie :

Il faut plonger ses. sens dans le grand sens du monde, ( Qu'avec l'esprit des temps notre esprit s'y confonde ) En palper Qhaque artère et chaque hattemeut, Avec l'humanité s'unir par chaque pore, Comme un fruit qu'en ses flancs la mère porte encore, Qui, vivant de sa vie, éprouve avant d'éclore Son plus obscur tressaillement.

Les civilisations se succèdent, et je ne doute point de leur progrès certain. Mais, pour activer la marche, quelques chants sonores ne sont pas inutiles. Les Hébreux regardaient Chanaan; les Barbares se précipitaient-vers Rome, comme des lingots qui vont a la fonte ; Rome avait eu pour mission la conquête du monde par les territoires; les chrétiens se sont proposé la conquête du monde par les esprits

Ils ont tous atteint leur but. Mais l'humanité n'est pas arrivée. La route es! eneore longue. Les faits se précipitent, comme pressés par l'idée qui les anime. De toutes paris les peuples s'aYancenl vers ces trois tenues : Unité, Indépendance, Liberté, ha liberté, c'est le point extrême.

Chacun se figure, à sa manière, ce qu'elle sera et ce

LES ITOPIES POÉTIQUES 159

qu'elle doit être. On la trouve par fragments, amalgamée, mêlée à tout. Qu'importe? 11 en circule des effigies imparfaites; qu'importe encore? Tout a sa fausse monnaie ici-bas.

L'œuvre est de dégager le pur métal des scories. « Nous voulons une monnaie plus haute! » s'écrie Goethe.

Utopie ! nous dira-t-on aussitôt.— Pourquoi?— M'arrôter? — A quoi bon? Est-ce une impiété de chercher, d'aller plus loin, d'ouvrir les livres, d'ouvrir mon âme? J'admets volontiers que nous sommes tous de bonne foi ; mais vous reconnaîtrez avec moi que nous ne sommes pas tous d'accord. Au nom de quel principe voulez -vous me retenir et me parquer dans des tranquillités et dans des joies? Ce n'est pas au nom de Dieu, je pense. Il nous a créés libres ; il lui a plu de nous entourer de mystères ; éelaircissons-les. Il nous a donné la soif de l'insatiable ; étanchons-la à toutes les sources généreuses. Il ne peut pas être inquiet de l'activité qu'il m'a confiée. Voudrait-on que' l'histoire de ce globe ressemblât au conte de Barbe- Bleue? On nous a remis des clefs en nous laissant la faculté d'ouvrir les portes.— Mais vous n'ouvrirez pas celleci! me dira-t-on. — Pourquoi? Je comprends Barbe-Bleue: il cache des femmes égorgées dans son cabinet réservé. Mais Dieu peut sans crainte nous abandonner les clefs de ses mondes. Je suppose que l'idée que nous délivrerons n'est pas morte.

Et je remarque, avec un certain étonnement, que le

penseur seul inspire de l'effroi à ceux qui l'entourent, quand il veut porter la lumière sur sa destinée. Il semblerait qu'on voit toujours assez clair dans cette demeure qu'on appelle la terre, et la routine va toujours circulant dans la maison, comme une ménagère économe, éteignant les lampes qu'elle croit inutiles.

Si l'on allait dire au soleil : « Eteins tes rayons, rentre dans la nuit, ne t'occupe plus de ces petites planètes qui tournent autour de toi, en dévidant leurs idées, en faisant ronfler le rouet de leurs rêves; il est tard, l'univers se fait vieux, tous ces gens-là sont fatigués, ils voudraient dormir. « Je suppose que le soleil répondrait : « Je veux me consumer jusqu'à la dernière étincelle; les créatures que j'éclaire ont encore besoin de longues journées. »

Pourquoi donc l'iiomme renoncerait-il à ce qui est sa vie? Pourquoi est-il donc prêt à chaque instant au suicide de l'avenir? C'est parce qu'il attend au lieu de cbercher, c'est parce qu'il espère au lieu d'agir. Les impatiences de sa lâcheté L'épuisent.

J'ai interrogé les prêtres de tontes les religions, les philosophes de tous les systèmes, et les poètes. J'ai suivi h> chemin avec eux tous, et, petit à petit, le nombre des compagnons s'est réduit: je n'ai plus à coté de moi que Les poètes.

\\ec les autres, nous commencions par être d'accord -m- le passé, sur le présent et sur quelques points banals de l'avenir. Mais un moment arrivait où la doctrine

se posait, où il fallait s'arrêter et dresser sa tente. Je me séparais de ces pontifes orgueilleux, je-leur disais adieu et je partais.

J'ai laissé ainsi derrière moi des groupes d'hommes qui sont peut-être plus rassurés que je ne le suis, — je ne le crois pas, — dont l'idée est plus nette et mieux abritée que la mienne. — j'en doute; — leur àme a trouvé uu port, c'est possible. Mais je ne regrette pas la prétendue certitude dans laquelle ils vivent, ils discutent assis, mais ce n'est pas là du calme. La plupart de ces docteurs hachent jusqu'à l'infini des tronçons d'idées et en étudient les soubresauts maladifs. A L'atmosphère épaissie des controverses, j'ai préféré le grand air vivifiant qui ouvre l'âme et la prépare aux larges aspirations; je suis parti en avant, avec les poètes. J'ai fraternisé avec l'utopie, m'enivrant de refrains audacieux. Je veux voir s'animer

ce germe fécond de jeunesse éternelle

Uue pour éclore à temps l'amour couvait en elle, L'Homme-Dieu d'un monde séant!

Je me réjouis quand la confiance éclate sur de jeunes lèvres, et j'écoute chanter les jeunes compagnons qui maudissent le repos et se montrent avides de pays inconnus.

Gardez donc l'idéal, ô peuples d'aujourd'hui !

C'est votre sève à vous; vous vieillissez sans lui.

Ouvrez à vos regards un horizon plus ample !

Ne vous endormez pas sur les marches du temple ;

Laissez avec dédain les docteurs courrouces

Discuter sur la poudre où les dieux sont passés !

Si le pas fut divin et la trace profonde,

Ce n'est plus qu'une date en l'histoire du monde,

Un éloquent déhris qui montre au genre humain

Qu'hier il a marché, qu'il doit marcher demain !

Ne vous ouhliez pas couchés sur vos conquêtes ;

Soyez des destructeurs et soyez des prophètes,

Toujours aiguillonnés et toujours mécontents

De l'étroite prison de la forme et du temps!

Plus forts de vos progrès, plus fiers de vos désastres,

Suivez la grande loi qui fait monter les astres

Vers un centre idéal qu'ils n'atteindront jamais!

La vie est un sommet d'où l'on voit des sommets.

Vivez et regardez, et marchez aux montagnes!

Car tout peuple, amolli dans ses grasses campagnes,

Oisif près de L'engin chargé de le nourrir,

Tout peuple satisfait est bien près de mourir!

Vous voyez que la poésie n'est pas morte; ces vers sont d'hier; leur auteur est imlireton, petit-neveu de La Tour d'Auvergne; il s'appelle du Pontavice delleussey. Le coup d'aile est vigoureux et la flèche siffle bien. Car si

l'on veut que le trait s'enfonce profondément dans la cible, et y reste fixé et frémissant à jamais, il faut que le bras qui le pousse lui communique une impulsion capable de traverser en route tous les obstacles, en conservant assez d'énergie pour se fixer solidement et défier la main des méchants qui passent.

Celui qui vise mollement, voit son idée tomber inutile au pied du but, et nos ennemis alors se rient de nous, en ramassant des brassées de flèches perdues.

Vous voyez l'école nouvelle dans les vers que je viens de vous citer ; voilà ce qu'elle doit être. Elle s'avance sans s'arrêter aux hésitations ni aux monologues. Elle n'écoute plus ceux qui lui rappellent notre fragilité.

Eh ! que sert de courir dans la marche sans terme ?

Le premier, le dernier, qu'on l'ouvre ou qu'on la ferme,

La mort nous trouve tous et toujours en chemin.

Cette pensée de mort elle-même est un obstacle. Nous savons bien qu'un but nous attend, et que notre journée ici-bas ne sera pas éternelle. Mais quel que soit le gite, une auberge ou le revers d'un fossé, puissions-nous l'atteindre le plus loin possible. Et n'oublions pas que nous sommes entourés d'esprits hostiles. Polonius est toujours disposé à croire qu'Hamlet est fou. Ce néant, dont le poète s'oublie à chercher le secret, ces stations qu'il fait dans la vie, ces doutes sur lesquels il médite, cette im

mobilité qui lui semble parfois la seule vertu, tous ces mouvements d'une âme tourmentée n'agitent point la foule qui l'entoure ; toutes ces questions supérieures ne la sollicitent point, mais elle y gagne un moment de tranquillité. Le bœuf ne réfléchit pas, au milieu du sillon, si la main du laboureur cesse de l'aiguillonner. Pendant que son guide regarde vers l'horizon, interroge un nuage ou épie le vent, l'animal s'arrête et attend.

Je cherche des formules nouvelles pour vous répéter des pensées déjà exprimées. 11 y a un enseignement à refaire. Il y a des germes de morale à répandre, et je me sens plus convaincu que convaincant.

Plus je vieillis, plus je trouve que ma génération est jeune, et que celle qui nous suit aura besoin de nous beaucoup plus longtemps que nous n'avons eu besoin de nos pères, vers lesquels cependant nous nous tournons encore, afin de ne pas perdre le fil de la tradition.

L'erreur, au milieu de laquelle nous respirons, est plus épaisse que jamais; la dispersion est grande et l'indépendance dé l'esprit l'ait plus peur aujourd'hui au vulgaire qu'à aucune époque.

Je n'ai jamais beaucoup apprécié les camaraderies, mais celles que nous avons connues se proposaient un idéal d'art, de politique, de religion.

« Nous sommes la jeune garde! » disait M. de Rémusat à M. Thiers, en 1830. Tous ces enthousiastes sont casés, calmés, déçus ou découragés. La jeunesse est éparse, inquiète, avide de succès sans maturité. Les aspirants de

la génération qui se lève ne sont que des individus qui n'osent pas se confier les uns aux autres. On arrange sou avenir sur les bancs du collège ; on trouve que le progrès va assez vite. On ne caresse pas l'utopie ; on ne nourrit pas l'enthousiasme. On préfère choyer un avenir prochain, bien réel, bien positif, à la portée de la main; on demande au cours des choses quelques années pour se faire son nid, pour disposer sa place, pour se caser à l'aise. Les saintes folies se sont envolées. Les vers qu'on récite, si l'on en récite, sont ceux-ci :

Nul ne peut retenir, ni presser les instants. Dieu, qui dans son trésor les puise en abondance, Pour ses desseins cachés les presse ou les condense; Les hâter, c'est vouloir hâter la Providence; Les pas de Dieu sont ceux du temps.

Cette poésie est admirable, j'en conviens ; mais je voudrais enlever à l'hypocrisie le droit de s'en faire un rempart. Les strophes de nos poètes sont comme les versets des Livres saints, que l'on torture par des commentaires et auxquels on fait dire ce qu'ils ne renferment pas. Nous sommes entre l'idéal et la matière; n'accordons rien à l'obstacle.

La médiocrité, résistaute et dominatrice, attend ceux qui la bravent. Elle tient boutique de tentations, et ne sourit même pas à ceux qu'elle veut séduire. Elle se sent assez forte pour n'avoir plus besoin de prestige ni d'en-

chantements inutiles. Elle est là, maussade, devant son comptoir, et dit aux entêtés : Quand vous voudrez ! Il faut céder ou mourir! —Céder, c'est abdiquer, renier, oublier ! Et je n'ajouterai aucun développement à ma pensée ; elle n'est pas nouvelle ; je vous la donne en quelques mots, signée : Epictéte : « Celui qui se soumet aux hommes, s'est auparavant soumis aux clioses. »

Cette brutalité de l'obstacle, elle a été raillée et maudite. On a méprisé ce vulgaire qui se soumet aux idées faites. C'est un tort. L'artiste et le poète se sont jetés en dehors, en se déclarant incompris. On ne s'impose pas par le dédain. On finit par vaincre, au contraire, si l'attitude est ferme.

Quand on signale une maladie, il faut montrer les symptômes.

Voulez-vous savoir à quel moment s'arrêtent les mieux disposés, et dans quels vers s'exprime cette lassitude trop générale? Voulez-vous entendre un de ces cris découragés, une de ces malédictions poignantes jetées à ceux que le poète appelle « Bourgeois découronnés»? Permettez-moi d'ouvrir un petit livre où la verve fiévreuse d'Alfred de Musset et la raillerie inspirée de II. Heine se sont mêlées. Je me réserverais de vous en parler un autre jour, si, en tête de ces poésies, je ne trouvais pas un accent personnel et douloureux, où l'imitation disparait, où le poète éclate tout entier, dans u\\ toast au bien-être. Vous verrez là le germe d'un grand talent qui se voue à la mort en riant.

Noire àme, libre et jeune, à la vie était neuve,

Nous allions d'un pas résolu, Et notre âme aujourd'hui pleure comme une veuve,

Et c'est vous qui l'avez voulu!

Car nous vous avons vus, nous avons vu vos œuvres,

Nous vous avons, par tous les vents, Vus jeter vos serments, et, comme des couleuvres,

Ramper à tous soleils levants! Vous avez pataugé dans la bouc et la prose;

11 n'est pas, dans votre parti, Un quelqu'un qui n'ait pas bavé sur quelque chose

Et qui n'ait pas vingt fois menti !

Et pourtant, nous aussi, nous avions un beau rêve,

Et quand il nous prit sur les bancs, Nous sentîmes un Ilot impétueux de sève

Monter à nos fronts de vingt ans.

Le vent de Février frissonna sur nos tètes,

Et pleins d'amour et de fierté, Nous allions, en clamant, ainsi que despropl.i les,

Le règne de la Liberté !

La jeunesse chantait, la jeunesse bénie!

Dans notre cœur qui grandissait; Et nos cœurs écoulaient cette noble harmonie

Et le rêve passait, passait !

11 passait, plein de voix étranges et superbes

Qui jetaient toutes leur refrain ;

La moisson du travail tendait ses lourdes gerbes

Aux allâmes du genre humain!

Et la vie était belle, et beaux l'homme et la femme,

Et tous, bras contre bras, serrés, Nous marchions ardemment aux conquêtes de laine

Quand nous vous avons rencontrés!

Notre idole n'est plus ; point de plaintes banales ;

Elle est morte, ou bien elle dort.

A nous donc maintenant les voluptés brutales,

Notre part de soleil et d'or !

Nous n'avons pas craché sur notre foi détruite,

Comme tant d'autres... mais enfin, Sans changer de drapeau, nous changeons de conduite,

Nos passions ont soif et faim !

Quand nos crânes seront pelés, ridés par l'âge,

Presque aussi chauves que vos fronts, Peut-être, nous pourrons aussi, suivant l'usage,

Nous faire ermites... Nous verrons !

Notre appétit pour l'heure est large et formidable ;

Place à d'autres, mes bons amis !

Voilà bien soixante ans que vous êtes à table

Et que votre couvert est mis !

Nous ne pouvons pas, nous, comme Caton d'Utique,

Mourir en invoquant les dieux !

Les dieux s'en vont 1 a dit une voix prophétique;

Vivons donc, et de notre mieux !

Ali! vous avez flétri toutes les nobles têtes

Oùle jeune espoir rayonnait!

C'est bien, allez! domptez tous les efforts d'athlètes

Sous votre ignoble martinet !

Vous avez tout brisé ! Plus de foi! Plus de temple !

Rien que le vieux; monde aux abois!

Quiconque avait du cœur, imite mon exemple :

Je saisis mon verre et je bois !

Ce volume porte la date de 1854 et la pièce est adressée « aux rédacteurs de l'Univers ». Le titre du litre est : " Au fond du verre » , et l'auteur s'appelle Amédée Rolland. La satire est significative et nous devons arrêter la jeunesse sur cette pente. Il y a dans ce morceau un empressement et une hâte que je n'aime pas. On n'est pas tout à fait innocent de suivre un mauvais exemple qu'on sait flétrir si éloquemment, et je suis certain quel'au'eur a refoulé en lui ses aspirations déçues. Mais le poète est impressionnable, et il est difficile qu'il ne soit pas dégoûté par l'indifférence qui nous entoure. De cette source d'amertume pouvait jaillir un livre de satires que nous verrons peut-être.

Le jeune écrivain s'est jeté dans le théâtre ayee hardiesse et originalité; il nous reviendra.

Ainsi donc, sans nous lasser, ayons le courage de relever tous ces jeunes amis, en les rappelant au devoir. Cette vertu austère rend plus forts ceux qu'elle visite; c'est souvent la seule récompense qu'elle nous accorde, mais c'en est une.

Quand je regarde autour de moi, au-dessus de moi ; quand je contemple la terre et les mondes, une loi se dégage pour moi de ce coup-d'œil jeté sur la création. Tout obéit à une impulsion d'activité qu'aucune sagesse

n'oserait nier. Les étoiles brûlent ; les planètes tournent; terres et soleils font leur tâche. Dans cet univers, monté comme un atelier lumineux, tout travaille, et jusqu'aux astres de la voie lactée qui roulent mystérieusement comme une infinité de petites bobines, tout va sans relâche, et les sphères chantent comme des ouvrières joyeuses.

Placé au centre de ce mouvement, l'homme seul est pris quelquefois du désir de s'arrêter.

Je sais bien que quelques ouvriers de bonne volonté suffisent à la tache, mais si toutes les intelligences se mêlaient de la besogne, les choses n'en iraient que mieux. L'homme croit au bien-être, et, quand il a rencontré un peu d'herbe, sous un arbre, il fait halte et ne veut plus avancer.

On lui crie : « Ton abri n'est pas sur ! l'arbre est vieux, son ombre est mortelle et l'herbe est froide. » Il le sait bien, mais il ne veut pas qu'on le lui dise. Il pressent que demain il se réveillera engourdi, mécontent de lui, rabaissé; mais il ne veut pas qu'on le lui prouve. Il ressemble à ces chercheurs d'or qui ont bien pioché, dans l'eau jusqu'à mi-corps, pendant de longs mois, et qui. chargés d'un lourd sac de pépites, voudraient bien être ailleurs, avec leur trésor, afin d'en jouir en paix. Ils sont pris de terreur quand ils croient que leur part est faite; le passant qui les regarde est un voleur: le passant qui les invite àmarcher est un importun. Leur fortune est faite, qu'on ne les dérange plus ! L'activité est

turbulente, qu'elle cesse! Le penseur a des boutades fâcheuses, qu'il se taise! Pas de bruit, pas de plaintes! Que ceux qui ne sont pas contents se résignent! L'oiseau qui a saisi dans son bec un morceau de pain trop gros, se réfugie dans un coin pour cacher sa proie; il est inquiet et mange en voyant voleter autour de lui tout un essaim qui cherche; il voudrait bien être le seul moineau de la création. Cet instinct est général chez le moineau et chez l'homme ; mais, chez l'homme, ce n'est qu'un instinct qui lui a été donné pour faire équilibre à d'autres facultés ; si l'homme n'obéit qu'à lui, il est rabaissé.

Ce sentiment du bien-être dominant a toujours régné, medira-t-on, et l'intelligence qui nous pousse incessamment en avant n'a pas été accordée à tous ; c'est le petit nomhre qui va, sans relâche, et qui finit par guider les autres, et qui triomphe à la fin. La science, la philosophie, la poésie obéissent à un élan qui n'a pas de halte; mais c'est là un don de privilégiés. Je le sais très-bien, et je vois, même de notre temps, des activités qui me consolent.

Xe nous laissons pas prendre, toutefois, à ces concessions par lesquelles nous nous reconnaissons une supériorité en nous plaçant dans l'exception, dans l'élite du petit nombre. Pas trop d'orgueil! 11 y a des moments où ce poids du matérialisme augmente d'une façon si prodigieuse et si effrayante que les âmes qui restent éveillées sont insuffisantes. La nuit s'épaissit sur les masses accumulées; elle s'y infiltre, et la vérité n'y pénètre plus. Nous-mêmes, animés par notre ardente foi, par unecon-

fiance que sa ténacité' même aveugle, nous croyons être encore les maîtres, parce que nous promenons la lumière sur les ténèbres. Prenons garde! les lueurs elles-mêmes se refroidissent, et plus d'un secroit tranquille et vit rassuré, parce qu'il suit des feux-follets qui errent sur des tombes.

(Test l'étincelle électrique qui doit percer ces épaisseurs; c'est la strophe voltaïque qui doit les incendier et les purifier, afin de dissiper le mauvais air qui s'en dégage. Nos grands poètes l'ont bien senti, ce rôle, el c'est encore à Lamartine que nous reviendrons pour chasser cette bouffée de découragement.

De vos yeux assoupis vous aimez Les écailles! Semblables au guerrier armé pour les batailles, Mais qui durt enivré de ses songes épais, Si quelque voix soudaine éclate à votre oreille. Vous frappez, vous tuez celui qui vous réveille, Car vous voulez dormir en paix !

Et le poète continue; et il peint la marche des choses, la gravitation constante, l'évolution éternelle ûv< eieux. des astres, des humains, l'ascension permanente :

Et rien ne redescend à sa forme première; Ce qui fut glace et nuit devient flamme et lumière; Dans les flancs du rocher le métal devient or: En perle, au fond des mers, le lit des flots se cliange; L'éther, en s'allumant, devient astre, et la fange Devient homme, et fermente encor !

Je me suis proposé aujourd'hui de donner un cadre et un commentaire à de pareilles poésies. C'est comme un collier que je compose sous vos yeux, en cherchant à indiquer le pays où se recueillent ces perles rares.

L'utopie a fait vibrer les notes vaillantes ; elle retentit noblement; mais, je le répète, il faut qu'elle dompte la matière, ce monstre qui veut lui résister.

En face de l'Océan, sur un rocher, le poète a trouvé des rêves; les splendeurs de l'étendue et de l'abîme l'ont enivré; en face du ciel, il a suivi les songeries de la vie future; sur un fût de colonne, au milieu du désert, il a médité le néant, en présence des ruines; il est temps qu-'il sorte des royaumes de la mort et qu'il se jette dans les visions de l'avenir.

Ne laissons pas croire à la décadence que les esprits étroits et fâcheux s'attachent toujours à tirer d'analogies historiques et de malaises moraux, comme si le monde roulait dans un cercle vicieux. Il est temps de mettre au jour des affirmations et de quitter les fouilles du passé, pour creuser les fondations des sociétés prochaines. C'est encore un poète qui a jeté ce vers :

Une utopie est un berceau!

Les mots de notre langue ont des sens divers et confus ; chacun s'en sert et bien peu les comprennent. Le mot Liberté est dans toutes les bouches, aussi bien que le

mot Raison. Et cependant l'acception véritable de ces deux termes est ignorée. Avec la raison, par exemple, le vulgaire prétend étouffer l'enthousiasme. 11 ouvre ses yeux stupides, croit voir, invoque le sens commun, et crie à l'utopie, c'est-à-dire : à la folie! au rêve! Jugez ce que doit être cet entêtement dans l'ordre moral, quand il est si puissant dans l'ordre physique. Je me rappelle une boutade spirituelle où se trouvaient énumérées les erreurs du sens commun. N'est-ce pas lui qui a dit que la lune n'était pas plus grosse qu'un fromage, et que la terre était une surface plane, et que le soleil tournait autour de la terre? Et n'oublions-pas que des préjugés pareils savent cruellement se défendre. Galilée en a su quelque chose. — Mais,va-t-on me dire, ce sont là des erreurs reconnues, avouées, et les plus ardents défenseurs de la Bible, les partisans les plus zélés de Josué, ne songent plus à présent à tourmenter ceux qui admettent l'opinion reçue que le soleil est immobile, et que la terre tourne; Galilée lui-même ne serait plus inquiété par ses anciens adversaires. — Je l'espère.

Puisqu'il en est ainsi, je vais vous soumettre un exemple plus fort de ce que peut oser dire le sens commun, il y a vingt-cinq ans, je ne remonte pas bien haut, un ministre français, je crois qu'il est généreux de taire son nom, après avoir visité le chemin de fer de Liyerpool

Manchester, déjà sillonné par des convois à grande vitesse, prétendait, à la tribune, que les chemins de fer

pouvaient tout au plus servir de jouets aux curieux d'une grande ville, ou de moyens de transport dans des cas tout à fait exceptionnels? il croyait tout au plus possible à la France d'établir vingt kilomètres de voies ferrées par an. Vous savez ce qu'il en est. Voilà ce que la routine, la plus intelligente encore, en présence d'un fait, devant une expérience, ose déclarer ; et ne croyez pas que celui auquel un pareil malheur est arrivé soit ridicule ; ne pensez pas que son opinion soit déconsidérée ; loin de là ! Cet homme d'état passe pour un profond politique et il se rencontre des gens qui se montrent avides de savoir ce qu'il pense des événements qui se passent, et qui recueillent son avis avec admiration. Combien y en a-t-il de ces dieux de la sagesse vulgaire, qui ne croient qu'à la route qu'ils ont faite et ne s'attachent qu'aux erreurs de leur temps? Hélas! il est si doux de se persuader que la limite du monde est le fossé où l'on a versé! Faisons-nous des divinités plus hautes ! Attachonsnous à des idées tellement supérieures que, du sommet de notre rêve, les pénates de l'entêtement et les fétiches de l'obstacle nous apparaissent à leur vraie taille, comme de petits nains.

Il existe, dans la nature, un être qui est le type de cet esprit de résistance, et cet être a reçu, comme l'homme, la mission d'aller en avant. C'est l'animal autour duquel se groupent les caravanes, c'est le chameau. Créé pour les voyages à travers le sable, il est indifférent aux étapes, il n'a pas le désir du but; citerne pour citerne, simoun

pour simoun, il ne demande qu'à s'arrêter ; peu lui importe l'endroit! Et ce n'est pas la paresse qui le retient, c'est l'inertie. 11 en est ainsi de certains hommes, qui, chargés de trésors, s'agenouillent et ruminent. Perdus dans les déserts de l'Afrique, ou à une heure de marche de la Mecque, ils sont également prêts à s'accroupir. Il leur semhle qu'ils sont toujours arrivés, s'ils se reposent.

Elle ne veut rien entendre, cette foule, et pourtant le mirage l'appelle; le mirage, c'est l'espérance du pied qui marche, c'est l'utopie du voyageur, c'est l'illusion de l'oasis qui fait doubler l'étape et rapproche de cet inconnu où l'on va.

Ecoute cependant! Il est dans la nature Je ne sais quelle voix, sourde, profonde, obscure, Et qui révèle à tous ce que nul n'a conçu; Instinct mystérieux d'une âme collective. Qui pressent la lumière avant que l'aube arrive. Lit au livre intini sans que le doigt écrive, Et prophétise à son insu.

C'est l'éternel soupir qu'on appelle chimère, Celte aspiration qui prouve une atmosphère. Ce dégoût du connu, cette soif du nouveau, Qui semblent condamner la race qui se lève A faire un marche-pied de ce que l'autre achève, Jusqu'à ce qu'au niveau des astres qu'elle rêve Son monde ait porté son niveau.

Elargissez, mortels, vos âmes rétrécies!

0 siècles, vos besoins ce sont vos prophéties! Votre cri, de Dieu même est l'infaillible voix. Que! mouvement sans but agite la nature? Le possible est un mot qui grandit à mesure, Et le temps qui s'enfuit vers la race future A déjà fait ce que je vois...

Nous faisons toujours notre ascension avec le poète, et nous gravissons ses strophes comme un vaste escalier de l'idéal. Il n'existe pas de limites, ni de frontières qui l'arrêtent. Il porte son bagage dans sa tête.

Ceux qui redoutent la contrebande, les ennemis de la pensée, n'ont rien à voir avec les poètes.

Vous rappelez- vous cette boutade d'Henri Heine, rentrant en Allemagne? Sous sa forme railleuse elle cache la vérité.

« Ils flairaient tout, dit-il, fouillaient les chemises, les habits, les mouchoirs; ils cherchaient à découvrir les dentelles, le bijouteries et les livres défendus.

«Ah! maîtres fous, qui cherchez dans ma malle ! Ce n'est pas là que vous trouverez quelque chose. La contrebande que je porte avec moi, c'est dans ma tète que je la cache !

« Là, j'ai des dentelles qui sont plus magnifiques que tous les points de Bruxelles et de Malines ; si jamais je les déballe, gare à vous, elles piquent.

« Dans ma tête, je porte aussi des bijouteries, les insignes royaux de l'avenir, les vases sacrés du temple du nouveau Dieu, du grand Inconnu!

« Et j'ai plus d'un livre aussi dans ma tête ! Je puis vous assurer qu'elle est un nid où gazouille toute une couvée de livres à confisquer ! »

J'ai cité l'inertie comme obstacle à l'idéal ; je puis citer la peur, que le mot seul d'utopie rend folle et furieuse. Le rôle du poète ne consiste pas à faire luire à l'horizon des cités merveilleuses, des paradis lointains, des lies flottantes de Saint-Brandan. L'utopie est aussi parmi nous, à notre portée, plus près que nous ne le pensons. La vertu, la raison, la vérité, la justice sont des divinités dont il faut redresser et refaire les statues, dont il faut réédifier les temples. Ne nous berçons pas d'illusions ; là où nous croyons sentir des réalités méconnues, nous n'avons que des mots et des rêves. Cette tâche de reconstruction est la plus difficile. Ici, on ne choque plus seulement le vulgaire dans l'épaisseur de son intelligence, on le blesse dans le plus vif de ses intérêts. Essayez, par exemple, de relever l'homme et de le ramener à sa divinité; dites, comme Gampanella, que nous sommes les statues de Dieu, et vous encourrez les colères de certains chrétiens sans tolérance, qui sont chrétiens à la manière dont les maîtres d'esclaves aux Etals-Unis se prétendent républicains.

Le poète ne doit abandonner aucune de ses deux tâches,

montrer le but et éclairer le chemin, indiquer l'étoile et tenir le flambeau. C'est lui qui règle la route, et quand il a tracé la voie, il revient à la besogne et met la main à la manœuvre. Achevons la lecture de » l'Utopie » de Lamartine.

Ainsi, quand le navire aux épaisses murailles Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles, Sillonne au point du jour l'océan sans chemin, L'astronome chargé d'orienter la voile Monte au sommet des mâts où palpite la toile. Et, promenant ses yeux de la vague à l'étoile, Se dit : « Nous serons là demain ! »

•Puis, quand il a tracé sa route sur la dune Et de ses compagnons présagé la fortune. Voyant dans sa pensée un rivage surgir, 11 descend sur le pont où l'équipage roule, Met la main au cordage et lutte avec la houle. Il faut se séparer, pour penser, de la foule, Et s'y confondre pour agir.

Nous avons suivi Lamartine presque strophe à strophe. Ce morceau, dont nous avions fait choix, se représentait constamment à nous, par fragments, comme le texte que nous nous étions proposé de développer. Le commentaire achevé, il nous reste à nous résumer. Les grands poètes de notre temps ont été les pilotes de la traversée; ils sont remontés à leur poste, et contemplent le ciel, sûrs

du voyage et certains dii but. La génération de poètes qui naîtra, qui est née, qui n'a plus qu'à surgir, doit être active et déterminée, manœuvrer sans relâche et taire avancer le vaisseau.

Sans matelots la nef chavire;

Et, comme aux deux, flancs d'un navire,

Il faut que Dieu, de tous compris,

Pour fendre la foule insensée,

Aux deux côtés de sa pensée

Fasse ramer de grands esprits.

Les poètes devront se mêler au peuple, non pas afin de lui faire une poésie particulière, à sa portée, comme l'on se baisse pour se faire petit avec les enfants; non pas afin de lui bégayer quelques consolations stériles et débilitantes ou quelques flatteries inutiles; non; mais pour lui expliquer virilement le secret de ses peines, pour entrer dans ses douleurs et les chanter avec amour, pour lui parler de son pays, de l'humanité, et donner aux grands mots qu'il aime leur vrai sens, sous une forme immortelle. Le peuple a toute son imagination et tout son cœur; rien n'est émoussé en lui. L'art n'a jamais pensé a lui; il a la naïveté el la candeur. Le poète grandira eu se rapprochant de ce public; il deviendra simple. Afin d'enivrer des lecteurs blasés, la muse moderne a mêle tous les excitants dans sa coupe, avec tous les narcotiques, car il

faut que son extase mène au sommeil. Au peuple, elle peut servir le nectar antique. Il boirait Homère tout d'un trait.

Mais il sera nécessaire, aux premiers qui voudront être compris, de disposer de ce don magnifique de la familiarité souveraine. Le monde s'agite sous les yeux du peuple, depuis de longues années. On a écrit, pendant des siècles, l'histoire qu'il a faite, et c'est tout au plus si les écrivains modernes lui ont donné un rôle dans cette épopée. Un poète peut le faire.' Déjà, dans son « Merlin l'enchanteur », Edgar Quinet a arraché au moyen-âge et dégagé ce lourd Jacques Bonhomme, afin de commencer son éducation. Celui que les merveilles de l'industrie inspireront, trouvera, comme héros énergique et original, le peuple, centaure de la matière, athlète des luttes nouvelles, dompteur des monstres de feu. Il en naittous les jours de ces hètes informes; elles semblent s'engendrer l'une l'autre. Quel est celui qui les apprivoise, qui monte sur leur dos et qui leur attache le frein? — C'est l'ouvrier. La poésie de pareils combats existe et demande à se dégager. C'est un nouveau monde pour l'imagination; c'est la plus belle utopie poétique.

Ne pensez pas que je me guindé à plaisir sur le ton d'une exagération forcée. Je crois être dans le vrai. Le morceau de Lamartine que j'ai choisi pour en faire le développement, renferme deux mouvements poétiques, l'élan de l'homme en avant, et la confiance en Dieu dont rien ne saurait activer les desseins. Cette confiance, ai-je

dit, poussée à l'extrême, nous mène inévitablement au temps d'arrêt où veut stationner la résistance. Devant ce mur, qui avons-nous rencontré? Ce jeune homme dont je vous ai cité une pièce, qui maudit ceux qui le découragent, et qui lève son verre, en invoquant Rabelais. J'ai donc insisté sur l'élan en avant, et, parmi les inspirations des poètes qui me paraissent bien lestés pour la route, je vous ai fait entendre une page d'un vaillant esprit qui ne veut pas qu'on s'endorme sur les marches du temple. Mis en demeure de conclure, je pousse le poète dans la rue. Je veux qu'il emprunte ses harmonies à l'atelier, qu'il tire ses larmes de l'hôpital, et qu'il exorcise les champs de bataille. Le « Te Deum» de la strophe a assez chanté les victoires, et le dieu des armées a bu assez de sang. C'est une esthétique nouvelle que je propose; mais je la crois plus morale et aussi large que les autres.

En regardant les pyramides et les temples de l'Egypte. nous sommes attristés de ces monstrueuses constructions, élevées à coups d'hommes ; ce que ces tombeaux et ces palais ont coûté de sang humain nous épouvante. Eh bien! ramenons nos yeux sur notre temps. Que voyonsnous? Ce n'est pas l'édification de nos monuments, le maniement de la pierre et du marbre qui demandent aujourd'hui de pareils sacrifices; nous savons bâtir et soulever les blocs dans l'air sans tuer trop d'ouvriers, heureusement.

Mais qu'il nous l'aille dresser une idée et la poser de-

l.KS BTOÉIES POÉTIQUES 183

bout! Nous redevenons aussi barbares que les Égyptiens; il faut que, par centaines de mille, les hommes soient écrasés, et je ne sais pas si les poètes de Memphis chantaient, comme des fêles, les boucheries humaines de leur temps, mais je sais que chez nous on a trop célébré en vers les orgies de la bataille. L'àme du poète ressemble alors à une peau de tambour qui s'enivre de ses vibrations, et, quand l'hymne bruyante est achevée, c'est tout au plus si l'artiste consacre une strophe banale à la douleur des mères.

La société se transforme, nous dit-on; les mœurs s'adoucissent, et l'utopie a vu briller les temps pacifiques. Qu'ils soient lointains ou proches, ils arriveront. Le progrès actuel y tend chaque jour.

Ce que l'on appelle une société qui change, je me figure que cela ressemble à une pièce qui finit, pour céder la place à une autre. Les derniers actes qui ferment une ère sont parfois dramatiques, parfois bouffons. Quelquefois cela se termine en tragédie féroce, par des massacres, comme le Titus Andronicus de Shakespeare; quelquefois, cela finit par un éclat de rire, à la manière d'Aristophane. Il y a des symptômes auxquels on ne se trompe pas ; ce sont les lois de l'art théâtral appliquées à la grande scène du monde. Quand vous voyez reparaître et se grouper tous les personnages de l'œuvre immense qui a été exécutée, drame, féerie, comédie, ce que vous voudrez, soyez attentifs. Les acteurs du commencement reviennent ; les allégories et les réalités se forment par masses;

les costumes, surtout ceux des anciens acteurs, sont un peu fanés, et les attributs, les ailes, le clinquant, sont dans un étal lamentable. Les rois, les reines, les fous, sont naturellement sur le premier rang; puis, à côté, un personnage bizarre, qui a eu deux- ou trois scènes qu'il n'a pas trop mal jouées; il a éjé un peu sifflé, il a été applaudi ; il a une manière de déclamer qui lui est particulière : cela ne plaît pas à tout le monde, mais c'est original, et l'on sent qu'il se tirera peut-être d'affaire quand le directeur voudra lui confier un grand rôle.

11 y a des pauvres, des mendiants, personnages muets, il y en a encore trop. Il y a des bourreaux, mais beaucoup moins que dans les pièces d'autrefois. Il y a toujours autant de danseuses, les éternelles comparses-; elles se tiennent au fond, groupées et souriantes ; elles ont l'air de croire qu'on aura encore besoin d'elles. Il y a les personnifications allégoriques qui se font contraste : la Liberté et la barbarie ; la première, jeune, confiante et naïve ; la seconde, vieille, chenue, maussade ; il y a le Fanatisme et la Tolérance, l'un menaçant l'antre; il \ a la Justice et la Vérité, à part, l'une avec ses balances, l'autre avec son miroir. Les peuples sont là aussi : la France, — « Les Français, dit Henri Heine, les comédiens ordinaires du bon Dieu, restent toujours les acteurs du grand drame universel, qu'on leur lance à la tète des couronnes de laurier ou des pommes cuites; » — l'Angleterre, l'Italie habillée à neuf, la Russie, la Prusse et l'Autriche, foulant aux pieds leurs victimes qui s'appel-

lent Pologne, Hongrie et Yénétie, nations qu'on croyait mourantes et qui se relèvent au dénoûment pour mériter de vivre libres à l'autre acte. Il y a l'Amérique, noire et blanche, jaune et cuivrée, bariolée et tatouée, ayant une main enchaînée et, de l'autre, tenant un revolver. Il y a la Cbine, qu'on avait oubliée ; l'Inde, sobre et maigre, se débattant contre un Anglais rose et bien portant; la Turquie, vieille fée qui a perdu sa baguette d'or et dont les splendeurs fanées sont au pillage: tous ces peuples reviennent pour l'instant final. Il y a encore l'Or et la Guerre. Il y a les Superstitions qui se mêlent aux Religions, les Esprits frappeurs, les Tables tournantes. Il y a les Systèmes, les Doctrines sociales, avec les mains pleines de panacées, affublées, je ne sais pourquoi, de costumes terribles, et faisant peur surtout à ceux qui ne comprennent rien. Enfin, quelques hommes formant un petit groupe de stoïques mécontents, des acteurs qui paraissent fâchés d'avoir joué dans une mauvaise pièce. Tous ces personnages, qui ont eu, dans le courant de l'œuvre accomplie, une scène où ils ont figuré, dans laquelle ils ont dit un mot, pour rentrer ensuite dans la coulisse; premiers rôles ou comparses, ils se trouvent tous réunis à un moment donné. Quand vous les verrez revenir, en masse, vous pouvez être certain que le décor va changer. Gela commence par des oscillations dans les planches ; les limites des territoires se déplacent ; les figurants font la grimace au public, et un chœur de vieillards, qui croient que l'an mil est revenu,

chante une invocation au passé sur un mode désespéré. Au milieu de cette mêlée, regardez le poète : c'est le personnage par excellence. Ne le confondez pas avec le bouffon, comme certaines gens sont tentées de le faire : le bouffon rime aussi, mais ce n'est pas le poète. Voyez ; lui seul est calme. One l'Europe se modifie, que le décor du inonde changé, peu lui importe! il ne s'effraie pas de si peu. A travers ce tumulte, il sourit a ces transformalions. Usait bien que tout cela ne finit (pie pour recommencer. 11 essaie les cordes nouvelles qu'il a ajoutées a sa lyre, en arpentant le théâtre, el, sous son pied majestueux, foulant avec mépris ces tréteaux de passage.

HEGÉSIPPE MOREAU

Le nom d'Hégésippe Moreau éveille deux souvenirs : celui de Chatterton et celui de Gilbert, et rappelle le mot : hôpital. On a l'habitude de classer les poètes par séries, et, la plupart du temps, ce mode vulgaire de grouper les intelligences, rehausse les unes et rabaisse les autres. 11 faut voir au talent d'abord : la biographie ne vient qu'ensuite; il faut commencer par juger l'homme à sa valeur : on le plaint après, s'il est digne d'être regretté. C'est le génie disparu qui mérite nos tristesses ; le genre de mort ne doit pas influencer l'opinion que l'on porte.

Je n'ai pas l'intention de défendre la société et de lui donner raison dans ses brutalités contre l'intelligence; mes griefs contre la vieille marâtre seraient longs à énumérer.

Mais je veux éviter de tomber dans les banalités, et je me tairais si je n'avais qu'à venir plaider ici, en faveur d'Hégésippe Moreau, les circonstances atténuantes de la

tt.

misère et de l'hospice. Ce n'est point parce qu'il est mort à l'hôpital que je lui consacre cette étude, c'est parce qu'il fut un grand poète. Je n*ai rien à dire de Chatterton ni de Gilbert, dont le voisinage sert à rabaisser Moreau. el le rejettent dans les limbes des poètes morts-nés; je veux L'arracher à ces compagnons indignes de lui. .le n'ai pas à discuter si Chatterton est à la hauteur de la légende dont il est le héros, ni si Gilbert l'ut réellement pauvre ou non. C'est une triste tâche que d'éplucher les petites couronnes et de souffler sur les auréoles de hasard ! Gilbert et Chatterton ne sont pas de bons modèles; cela me suffit. Laissons-les donc de côté. Le mince éclat dont ils brillent n'a rien d'offusquant. Passons aux choses sérieuses.

Hégésippe Moreau leur fut supérieur par le génie, et je prétends placer d'emblée l'auteur du « Myosotis » auprès de Lamartine et de Hugo, au rang littéraire d'Alfred de Musset, et de signaler le jeune maître qui était en lui. Michel-Ange eut une Longue carrière, et Raphaël mourut jeune, et tous les jours la critique les compare, les rapproche, Les juge l'un parl'autreet les admire l'un à côté de l'autre. Je veux placer Moreau dans noire panthéon des gloires.

Il suivit cette roule difficile que la poésie aura à parcourir dans la lin de ce siècle. Il lui doué d'un talent complet; el nous avons sous la main de quoi le prouver.

Qui sait? la force d'âme n'était peul-ètre pas sullisanle en lui. Il avait été créé comme un essai terrible; il avait

élu lancé dans ce monde avec la misère et le génie, dévoré par la pensée et par le besoin. Il reçut le tempérament des heureux et l'inspiration de ceux qui souffrent. Tout est misère et tentation ici-bas; tout est épreuve et ironie. Comme dans les contes de fées, il y a toujours un dou fatal qui détruit les autres. Cet élu fut toucbé du baiser de feu et du baiser de place. Son génie grelotta dans sou corps fragile, et la flamme sacrée dut traverser cette terre, livrée à tous les vents, sans rien pour la protéger. Mais ce que j'aflirme, c'est qu'il portait le signe de Dieu, cet enfant, la trace du doigt, le « noli me tangere » des poètes.

Elevons-lui la statue sérieuse dont il est digne, et dressons-la sur le cbemin comme un exemple, à la fois modèle et avertissement. Le poète demeura ferme : l'homme se laissa vaincre. Ne me croyez pas sévère. Personne, plus que moi, ne respecte et n'aime ce petit livre qui contient tant de choses. Mais je repousse les attendrissements de défaillance, et je n'admets pas parmi nos saints les martyrs qui découragent. Les fausses larmes qu'on accorde à ce talent ont été la punition et l'expiation de ses faiblesses. L'heure du rachat est arrivée.

Cette vie est un combat, a-t-on dit; je ne veux pas qu'on croie que Moreau fût un vaincu : c'est un vainqueur. Il a l'auréole immortelle, et je vais la faire briller à vos yeux.

On a beaucoup écrit sur Hégésippe Moreau. Quand un poète est mort, on ne lui ménage pas les lignes. Les cri-

tiques s'accroupissent sur sa mémoire; on refait sa biographie de vingt manières; on la surcharge de notes, on étudie à la loupe ce qu'il a écrit, on dissèque ses vers, et, de cette autopsie, sortent des rapports mesquins, des procès-verbaux ingénieux et froids. Il était pris de la maladie de son siècle, dit-on : il était irréligieux, irrité ; on le plaint un peu, on l'excuse en insistant sur ses lorts. u II fut atteint.de la petite vérole courante de son temps, » a dit de Moreau un critique officiel. Qu'est-ce que to.ut cela signifie? Ses œuvres sont-elles nourrissantes, généreuses, fortes? Eh bien ! en ce cas, jetez là vos lunettes et admirez! Ayez de l'enthousiasme et faites-nous grâce de ces analyses pointillées. Une gloire marchandée, versée à petits coups, convient peut-être aux écrivains à teintes grises dont vous voulez tracer un portrait, composé de petites intentions rapprochées. Mais s'il s'agit d'un poète véritable, lisez son livre et sachez vous incliner.

La maladie de son temps! IN'ous la connaissons, cette maladie, et Moreau n'en était pas atteint. S'il avait eu plus de souplesse, plus de basse complaisance, il vivrait encore, peut-être. Je sais bien où il pourrait se trouver, mais je n'irais pas l'y chercher, afin de m'occuper de lui. Cille petite vérole courante, nous savons son nom : c'est l'égoïsme et l'envie, c'est la médiocrité de certains Chan us, meneurs de spectres, qui refusent l'entrée des Champs-Elysées aux ombres couronnées du laurier immortel, et qui les laissent errer sur des rivages sans

nom, parce qu'elles n'ont pas, pour payer leur passage, l'obole frappée à l'effigie des camaraderies.

Le génie de Moreau était sain et vigoureux ; il ne l'avait emprunté nulle part : le pauvre enfant avait eu à peine le temps de lire. 11 apporta avec lui ce frais parfum d'antiquité, cette saveur de la forme magistrale que l'on ne puise nulle part ici-bas. Son petit livre vivra, en dépit des compilations hypocrites qui voudraient le rabaisser au second rang.

La vraie maladie de Moreau était cette noble fièvre qui pousse vers l'inconnu ; c'est notre maladie à tous. Il a succombé, mais il a vécu. C'est un de nos morts, ^'ous ne l'enfouirons pas sous des pelletées de mélancolie écrasante; nous redresserons sa mémoire, et nous n'accepterons pour lui la pitié qu'après avoir obtenu justice.

Hégësippe Moreau fut enfant naturel, fleur de hasard, qui ne poussa ni dans un jardin, ni dans un parc, mais au bord de la route, à côté du blé ; fleur destinée à subir le sort de celle dont parle le poète latin, qui languit et meurt après avoir été brisée par la charrue. Il savait ce qui lui était réservé. Il l'a prédit dans le chef-d'œuvre intitulé: le » Gui de Chêne ». Ixus et Macaria sont les derniers enfants d'Hercule. Les fils de Déjanire, les Héraclides, ont seuls hérité de la force et de la stature de leur père. Ils vont consulter l'oracle de Delphes. Il s'agit de calmer la colère des dieux. La pythie désigne comme victime un fils d'Hercule. C'est Ixus, le faible enfant,

qui se dévoue. Ixus et Macaria ont eu pour mère [oie, dont Déjanire irritée se vengea cruellement. Le pauvre Ixus est repoussé par ses frères; il ce sait élever ni les

Values, ni les autels, il rêve; il ne sait pas tendre un arc ni courir à travers les forêts pendant les longues chasses; il écoule le vent et les rossignols el pense a sa sieur Macaria, le seul être donl il suit aimé. Hélas! ces ileux enfants doivent payer aux dieux les triomphes de leurs frères. Ils se sacrifièrent, et Furent placés sur le même bûcher. Et « les habitants de Mycènes, » dit Morcau en finissant, « après avoir inauguré en triomphe la statue d'Hercule, au bord des mers, y surprirent un jouideux alcyons dans la peau du lion deNémée. Et voilà comment passèrent un jour, à travers un siècle antique, les deux plus belles choses de ce monde el de tous les siècles, la Poésie et la Vertu. » Les Héraclides représentent la force brutale et inflexible d'ici-bas; la pythie figure l'éternelle et aveugle destinée, la fatalité qui prend toujours les meilleurs: Ixus, c'est le poète lui-même. qui ne sut pas gagner sa vie au milieu de notre civilisation, forêt pleine de monstres, et Macaria, c'était l'amie d'Hégésippe Moreau, celle qu'il appelle partout « sa sœur », sa première protectrice a Provins, la seule consolation véritable qui l'ail accompagné dans ses épreuves. Il rencontra plus d'une lois celle douce protection i\r> femmes; il raconte a .-ou amie qu'il reçut les caresses du monde; mais cv< tutelles de fantaisie manquenl souvent de constance. Moreau élail ombrageux el lier, et ces

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êtres charmants, qui croient qu'une de leurs paroles console et qui sont des anges quand elles ont la patience du bien, se fatiguent trop vite, hélas ! et trouvent la tâche ennuyeuse. « Ces gens-là me laisseront mourir de faim ou de chagrin, dit Moreau ; après quoi ils diront : c'est dommage ! et me feront une réputation pareille à celle de Gilbert. » Vous voyez qu'il était loin d'ambitionner cette célébrité de poète incomplet qui tire un relief de ses souffrances, et qui a besoin d'être plaint pour rester illustre.

Les premières années de Moreau s'écoulèrent dans une imprimerie de province; ce fut son bon temps. 11 le regretta souvent plus tard et ne quitta Provins qu'avec les angoisses des tristes pressentiments.

A Paris, l'existence fut cruelle pour lui, précaire, ballottée. Son âme était délicate; ses instincts étaient élégants et le courage lui manqua plus d'une fois. 11 connut des heures indignées, mais sans haine; nous le montrerons quand nous feuillelcrons son livre. Un rien le relevait; un mot le ranimait; une espérance le fortifiait, mais il retombait vite dans le désespoir. Il allait ainsi trébuchant, et perdant de sou énergie chaque jour. Il descendit jusqu'au dégoût. Son biographe, M. Sainle- Marie-Marcotte, nous peint une phase pénible de cette vie, alors que Moreau vivait d'un pain de hasard, couchant sous les arbres du bois de Boulogne ou dans les bateaux amarres sous les ponts, il errait a travers Paris.

se laissant ramasser par les patrouilles, comme un vagabond, ne donnant pas son nom à la police, afin de s'assurer un gîte pour quelques jours. Le choiera arrive ; Hégésippe Moreau entre à l'hôpital et délie le fléau, cherchant la mort sur le lit d'un cholérique. Tout cela esl sombre, mais nous voyons, dans les lettres qu'il adresse à sa sœur, qu'il est le premier à s'accuser, le premier à se condamner.

Il arrive un jour à Provins, harassé, mourant, ayant fait la route à pieds. D'instinct, il regagnait le nid, le pays des joies de son enfance. Mais les illusions qui l'avaient bercé étaient mortes. Celle qu'il appelait « sa sœur » le reçut avec amitié, mais ils n'osèrent plus réveiller les rêves. Elle souriait toujours, car elle était certaine du triomphe de son poète; mais elle se lut. La devina-t-il alors quand il écrivit ces vers sur « la sœur du Tasse » :

« Oh! le siècle entendra les chants que je ltii livre;

11 n'aura pas ouvert ma tombe avant mon livre ;

Ce livre, proclamant votre sainte amilié,

D'un avenir conquis vous promet la moitié;

El quand, sur nus tombeaux, relu par des voix tendres.

Voix de sœurs on d'amants, il remûranos cendres,

Nos spectres enlacés voltigeront près d'eux;

Nous ne ferons, ma sœur, qu'une gloire à nous deux. »

HÉGESIPPE MOREAU 197

La gloire! en répétant ce mot vide et sonore, U sourit de pitié ; puis, d'espérance encore. Il s'endormit, rêvant bonheur et gloire, mais L'une arriva bien tard, l'autre ne vint jamais.

Ce voyage à Provins l'ut une halte passagère avant le dernier combat, avant la lutte suprême dont l'arène devait être Paris. Moreau essaie de travailler pour vivre; hélas! l'énergie est émoussée; il est trop tard.

Un moment arrive où la misère a tout à fait brisé les ressorts d'une âme; elle ne peut plus se relever. Des cœurs de femmes avaient essayé de le consoler; il rencontra des mains d'amis qui se tendirent vers lui, dans sa détresse. Il ne pouvait plus comprendre. S'il méconnut ces sympathies tardives, déclarons-le innocent. Il entrait dans cette nuit qui précède la mort; l'aigreur maladive engendrait la défiance en lui. Las d'avoir rencontré des indifférents, il ne vit plus que des ennemis. L'agonie morale fut longue. Il se jeta dans les excès. Sa pauvre santé ne pouvait pas longtemps résister. Il mourut à l'hôpital de la Charité, en 1838. Il était né en 1810.

Si nous avions affaire à un poète médiocre, ce serait ici l'occasion de se lamenter sur le sort de ce jeune homme qui s'éteignit dans le lit numéro 12, et l'on trouverait là une belle thèse pour accuser une société qui laisse périr de pareils enfants ; mais nous avons mieux

à faire : nous avons a prouver à cette société que son égoïsme el sa (fureté mil été cruellement punis. Elle n'a pas sauvé Moreâu; elle a permis que cet homme succombai misérable el désespéré; il lui a légué sa gloire, et, quelle que soit l'indifférence de la foule, elle ne peu! pas refuser çel héritage.

Qu'on élève tant que l'un voudra des tombeaux et des statues à des personnages que, dé leur vivant, on a criblés de distinctions et d'argent; qu'on entasse des maisons funèbres sur des mémoires déjà lourdes et qu'on dépense la rhétorique à des panégyriques inutiles; tout cela ne fera jamais que des paroles et de la pierre, du marbre el du néant. Ce n'est pas nous qui nous plaindrons au nom des poètes; ce n'est pas nous qui réclamerons pour eux de pareils honneurs ; en vérité, ce ne serait pas de l'orgueil que de les vouloir confondus en ces compagnies. Qu'ils dorment dans un coin de cimetière, au fond de ce trou que l'utilité publique est bien obligée de fournir pour se débarrasser d'un cadavre ! Puisque c'est la le cours des choses, subissons-le. N'humilions pas la vraie gloire en quêtant pour elle des distinctions qu'on lui refuse. Ce qui est véritablement durable peu! se passer de ces comédies de la dernière heurt'. Il n'y a a l'aris, ni Westminster, comme a Londres, ni Saula-Croce, comme à Florence; ici, quand nous avions un Panthéon nous n'avons jamais pu trouver pour lui qu'un fronton et qu'une légende. Nos honneurs appartiennent àquisaii les prendre ; nous n avons d'ovation que pour le triomphe,

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et d'acclamations que pour le bruit. Consolons-nous. Une plainte serait un hommage à ces pompes extérieures que les poètes ne connaîtront jamais. Si petit que soit leur livre, leur àme immortelle subsiste en lui. Un mot est écrit dessus; c'est l'épitaphe du génie : « Myosotis », * Ne m'oubliez pas. » ■

Vous est-il arrive de dire a des indifférents que Moreau était mort jeune, à l'hôpital, dans la misère, et d'ajouter qu'ilavaitdu talent? Pauvre garçon! vousaura-t-on répondu : il aurait pu faire quelque chose! cVslun malheur qu'il n'ait pas travaillé. C'était un paresseux! quel dommage!

Et votre interlocuteur ne se montrait pas sévère pour cette paresse; aux yeux du vulgaire, la fainéantise esl une des qualités du poète, tel qu'il se le figure; c'est le cachet distinctif, le signalement du rêveur, enfant gâté auquel il ne faut que des rentes et du beau temps, oiseau insouciant, rossignol amoureux du soleil, et autres niaiseries absurdes.

Voilà ce qu'on est sur d'obtenir en essayant d'intéresser à la destinée d'un poète, quand on ne veut insister que sur ses infortunes. Devant le public, il faut cacher ces plaies matérielles, ouvrir le livre, prouver le talent et attendre. Si vous n'êtes pas compris, c'est votre faute. Pourquoi vous adresser à des intelligences qui ne vibrent pas? Si vous sentez jaillir une émotion, si vous parvenez à frapper quelques esprits par les beaux vers que vous leur faites connaître, et qu'alors on vous demande ce qu'est devenu ce jeune poète, et pourquoi il n'écrit plus,

fermez le livre, et dites la vérité. C'est le moment.- Et la société reçoit le soufflet qu'elle mérite. Vous enfoncez un remords dans l'âme de vos auditeurs et vous leur imposez une admiration de plus. En agissant autrement, vous ne parviendrez jamais qu'à réveiller cette pitié banale qu'inspirent toutes les misères que l'on est sûr de ne plus avoir à soulager.

Tout l'intérêt dont on a entouré Escousse et Lebras, par exemple, ne s'attachait et ne devait s'attacher qu'à leur mort. Que reste-t-il d'eux? Rien. Une strophe d'adieu tout au plus. Une ambition empressée et imprudente, un orgueil exagéré les poussa au suicide. On ne leur doit que le deuil du respect, aussi bien qu'à Malfilàlre dont le nom nous a été transmis parmi vers de Gilbert :

La faim mit au tombeau Maliilâtre igaoré.

Hégésippe Moreau, malgré ses faiblesses apparentes, bien qu'il ait eu des heures où il chercha la mort, Moreau refusa celte façon violente de se débarrasser de la vie. Il y songea et ne voulut pas. Plus d'une fois les Ilots de la Seine, qui le berçaient pendant des nuits d'angoisse, l'appelèrent de leur voix sombre et l'attirèrent par leur vertige ; plus d'une Ibis le désespoir lui glissa dans la main le poison de Chatterton ; il sut résister à ces tentations. La misère, comme une vieille fée, le torturait

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à plaisir ; mais, en ricanant, elle lui soufflait les conseils d'une énergie mystérieuse : « Laisse-toi faire, lui disaitelle; j'accomplis ma tache; je te ronge; je te dévore; je te tuerai; mais sois patient et ne songe point à m'éehapper; c'est là l'épreuve. Je garde dans mon grenier toutes les âmes débiles qui ont voulu se sauver devant moi : c'est ma proie éternelle. Je suis l'huissier de la vie ; elle est inflexible; tu n'as pas su travailler; tu es à moi. Mais si tu ne veux pas écraser le papillon, ne brise pas ta chrysalide; laisse-moi l'ouvrir et tu t'envoleras dans la gloire! »

Le poète comprit ces confidences de la misère et il ne se laissa pas séduire par l'attrait d'en finir vite. S'il ne lutta point comme un héros, il ne déserta pas du moins le champ de bataille. Il a repoussé ce genre de mort qu'on appelle le suicide; repoussons en son nom le genre de célébrité qui y est attaché. Le temps de la vraie gloire est venu pour lui ; c'est toujours une expression mélancolique que celle-ci: Le temps est venu! Cela signifie toujours retard, et c'est la plus sombre formule de lenteur que je connaisse. Ce vieux temps ne fait pas sa besogne assez vite ; il n'est pas aussi pressé que nous le sommes ; c'est dommage ; mais il est juste. Pour rabaisser et pour relever, il arrive toujours, souvent à l'heure où la prescription semble être acquise au coupable et où l'oubli semble avoir enfoui la victime, mais il vient.

Hégésippe Moreau a laissé un livre, un bien petit livre où se trouvent réunis tous les genres, la grâce, la ten-

dresse, l'esprit, la satire: il est ému, railleur, gai, épique et toujours maître d'une forme qui est bien la sienne et doué d'une inspiration puisée directement aux sources de la poésie; il n'imite personne el ne ressemble à personne.

La voilà devant nous, cette lyre: nous allons; en essayer les cordes. Je citerai beaucoup de vers: vous me pardonnerez, je l'espère, en m'écoutant. Après m'étre avancé comme je l'ai t'ait et m'étre fait fort de vous prouver que nous nous occupons d'un grand poète, vous m'accorderez l'attention dent j'ai besoin pour faire passer en vous ma persuasion : j'use y compter.

En politique, Hégésippe Moreau avait accepté la tradition révolutionnaire.

En 1830, ce paresseux prit les armes el se battit. « Ma sœur, ma sœur, » écrit-il à son amie de Provins. « j'ai tué un liomme, mais j'en sauverai un autre. » Et il arrache a la mort un soldat suisse.

En 1833, il publia une satire intitulée : « le Parti Bonapartiste. » adressée a Joseph Bonaparte. Je n'eu dirai rien; elle est fort belle et bonne a lire. Je garderai le même silence a propos de la pièce adressée « a Henri V ». Je pourrais vous l'aire applaudir des extraits de cette dernière, mais j'aurai le bon goût de passer ce morceau sous silence. le n'aime pas les entraves, mais il me déplairait, dans celte circonstance, d'être trop libre. Je vous recommande cette satire comme la précédente. Si j'avais pu parler de l'une, j'aurais parlé de l'autre.

HÉGÉSÏPPE MORE Vf ?03

Merlin de Thionville meurt, et Moreau sent s'allumer sa verve et ilclianle un « sont lacrymœ Ferum» d'une énergie incomparable.

Puissant par la parole et puissant par l'audace,

11 résume en lui seul l'époque à double face

Que, d'une explosion de gloire, deux volear ;

Eclairaient à la t'ois, la tribune et les camps.

Fallait-il dégrader Dumouriez ou Custines?

Rallier au drapeau des légions mutines.''

Réveiller dans nos rangs la victoire qui dort.

Et noyer dans le Rhin les Pharaons tin Nord?

Carnot montrait du doigt la frontière entamée,

Et Merlin y tombait, pesant comme une armée.

Dans leur métier de feu qu'il n'avait point appris

11 révélait un maître aux généraux surpris;

Debout, le sabre en main, sur l'affût oratoire,

La veille du combat décrétait la victoire,

Et, dans les rangs prussiens, plongeant seul bien souvent.

En rapportait le droit de crier: En avant!

Puis, des bords enflammés du Rhin ou delà Sàmbre,

Quand un coup de tocsin l'appelait à la Chambre,

Plus intrépide encor dans un nouveau danger,

Sur l'ardente Montagne il revenait siéger.

Tournons quelques pages et lisons les derniers vers de ce morceau :

A l'anathème, un jour, substituant l'éloge, On fera de leurs noms un saint martvroloffc;

l'u jour on votera des honneurs immortels

A leurs tombeaux maudits transformés en autels.

Mais nous, dont le cœur chaud repousse un froid système,

Nous, peuple, qui voulons la liberté « quand même! »

Devançons l'avenir, et, d'un pieux accueil.

Honorons ces proscrits au moins dans le cercueil.

Qu'en guise de cyprès, le chêne populaire

Prodigue à leur sommeil son ombre séculaire.

Décoré de leurs noms, pavoisé de drapeaux.

L'arbre poussera bien dans le champ du repos;

Car du tronc à la tige une chaude poussière

Circulera, changée en sève nourricière;

Dans chacun des rameaux qui frissonnent au vent,

Nos fils vénéreront un ancêtre vivant,

Et le soir, attentifs aux conseils que leur donne

Un prophète semblable à celui de Dodone,

Aux jours de grande alarme ils diront, à genoux :

Mânes de nos aïeux, que faire? Inspirez-nous...

Un ancien conventionnel vivait retiré à Provins, Hégé.sippe Moreau lui adresse une épitre où sa jeune âme

s'enivre encore des anciens jours :

La sainte Liberté, naissante au jeu de Paume, Comme Cinciniiatus, l'enleva sous le chaume. Certes ce n'étaient pas alors de vils crétins Qui delà noble France agitaienl Les destins;, Des*écoliers barbons, tremblants sous la férule, Automates mouvants sur la chaise curule.

Bétail que le pouvoir engraisse de ses dons, Bâillonne d'un frein d'or et sangle de cordons Alors les députés haranguaient les tempêtes, Ballottaient au scrutin leurs boules et leurs tètes; Le bourreau ramassait tous les partis tombants : La Mort, à plein sillon, faucbait entre les bancs; Le tocsin dans la Chambre étouffait la sonnet: e, Et l'émeute y frappait à coups de baïonnette...

Moreau rappelle alors le courage de l'ancien conventionnel qui

osa pour Capet armer sa boule blanche.

Au pied de la Montagne affronter l'avalanche, Et, bravant du malheur le contact dangereux, Coudoyer sans pâlir les Girondins lépreux.

Ces divers morceaux faisaient partie d'une publication que Moreau avait entreprise en province, sous le titre de « Diogène » ; il fil paraître quelques numéros, rencontra des sympathies en petit nombre, recueillit quelques souscriptions et dut bientôt renoncer à continuer.

Poète infortuné, sous ta plume prudente, En vain tu retiendras l'épigramme pendante ; A chaque livraison, un jury menaçant Donnera la torture au poème innocent :

II flairera partout des délits et des crimes,

Ainsi qu'un or suspect contrôlera les rimes.

Et les fera sonner tour a tour, à dessein

D'en tirer quelque bruit ressemblant au tocsin.

On montrera du doigt a la foule ignorante

L'injure personnelle à chaque mot flagrante,

Un magistrat, dit-on, par l'un est bafoué;

L'autre frappe un notaire, et l'autre un avoué ;

L'autre un bourgeois du lieu, colossal d'importance,

Dont fui seul n'avais pas soupçonné l'existence.

Lances-tu des cailloux aux Goliaths des cours?

Sur quelque front obscur ils ricochent toujours.

A la face des rois jettes-tu de la boue?

Yn maire et deux adjoints vont s'essuyer la joue.

Et des officieux, eu grimaçant l'effroi,

Te parleront tout lias du procureur du roi...

Il fallut donc que Moreau quittât l'arène; il jeta un adieu derrière lui. en lançant la menace du poète irrité qui espère trouver une tribune à Paris.

Qu'on m'enchaîne! ma voix est libre c'est assez! Tant qu'on n'osera pas, comme aux siècles passés,

Parle 1er et la flamme étouffer le blasphème, il faudra qu'on m'entende; et, dussé-je moi-même

Quêter des auditeurs, comme ces troubadours Dont l'orgue savoyard nazillu aux carrefours,

J'ameuterai le peuple à mes vérités crues; Je prophétiserai sur le trépied des rues... Chaque mur, placardé d'un vers républicain. Sera pour mes lazzis le socle de Pasquin.

(l'était là un grand rêve, niais il ne put le réaliser. La vie le ballotta si cruellement qu'il n'eut que des moments furtifs pour écrire. Il jette (la hexamètres flamboyants par intervalles: cène sont que des éclairs. 11 fut haineux, dit-on. Sous serions presque tenté de soutenir le contraire. Qu'il ait été coupable ou non de la destinée qu'il subissait, il faut la prendre et la juger ce qu'elle était. Les saisons avaient une signification terrible à ses yeux. L'été, c'était le soleil: mais quel soleil! Avec toute sa poésie, qui lui échappait, à Moreau, moins qu'à personne. l'astre réchauffant représentait un vêtement. L'hiver, c'était le froid, et. comme l'oiseau, il ne pouvait fuir vers d'autres climats, ni échapper aux angoisses de la saison rigoureuse. Donnons tort à son imprévoyance, à sa paresse, je le veux bien: mais mettons-nous à sa place et prenons le morceau où il a mis le plus d'amertume, et, après l'avoir lu, si nous rentrons en nous-mêmes, et si nous voulons être justes, nous trouverons le poète indulgent. L'hiver arrive; il regrette les beaux jours.

Les beaux jours sont passés: qu'importe! heureux du monde. Abandonnez vos parcs au vent qui les émonde:

Tombez de vos châteaux dans la ville, où toujours On peut avec de l'or se créer de beaux jours. Dans notre Babylone, hôtellerie immense, Tour les élus du sort le grand festin commence. Ruez-vous sur Paris comme des conquérants; Précipitez sans frein vos caprices errants.

Mais pour bien savourer ce bonheur solitaire

Qu'assaisonne d'avance un jeûne volontaire,

Ne regardez jamais autour de vous , passez

De vos larges manteaux masqués et cuirassés,

Car, si vos yeux tombaient sur les douleurs sans nombre

Qui rampent à vos pieds et frissonnent dans l'ombre,

Comme un frisson de fièvre, à la porte d'un bal,

La pitié vous prendrait, et la pitié fait mal.

Votre face vermeille en deviendrait morose,

Et le soir votre couche aurait un pli de rose.

Tremblez, quand le punch bout dans son cratère ardent,

D'égarer vers la porte un coup -d'oeil imprudent;

Vos ris évoqueraient un fantôme bizarre,

Et vous rencontreriez face à face Lazare

Qui, béant à l'odeur, voudrait et n'ose pas

Disputer à vos chiens les miettes du repas.

Eblouissant les yeux de l'or qui le blasonne,

Quand votre char bondit sur un pont qui résonne,

Passez vite, de peur d'entendre jusqu'à vous

Monter le bruit que font ceux qui passent dessous.

Car voici le moment de la débâcle humaine;

La Morgue va pêcher les corps que l'eau promène;

L'égoïsme, en sultan, jouit et règne; il a Des crimes à cacher, et son Bosphore est là...

J'abrège à regret. Voilà les vers qui ont fait dire que Moreau était haineux. Alors, j'ai une confession à faire : je dois déclarer que j'aime le poison et que je suis une espèce de Mithridate littéraire, car des lectures pareilles nourrissent mon esprit et me rendent meilleur. La note du poète est juste, et c'est l'harmonie même de cette vibration qui ennuie. On n'admet pas la poésie qui fait penser ; c'est celle-là que je recherche et que je préfère. Et je ne me trompe pas aux intentions malsaines ni aux déclamations discordantes. Voulez-vous un exemple? Prenons un écrivain dans toute sa gloire, qui vécut au milieu du désordre, mais qui fut toujours riche. Saisissons une de ses réflexions au passage ; la voici : « Dans la vallée du Rhône, je rencontrai une garçonnetle presque nue, qui dansait avec sa chèvre ; elle demandait la charité à un riche jeune homme bien vêtu qui passait en poste, courrier galonnné en avant, deux laquais assis derrière le brillant carrosse. Et vous vous figurez qu'une telle distribution de la propriété peut exister? Vous pensez qu'elle ne justifie pas les soulèvements populaires? » Sans entrer dans le fond de la question, je prétends que cette phrase est une calomnie, et c'est un grand bonheur qu'un homme comme Moreau ne l'ait pas écrite. Elle pèserait sur sa mémoire. Laissons-la à Chateaubriand et poursuivons. On s'indigne contre Hégésippe Moreau ; ce n'est

pas pour lui qu'il plaidait. Ecoutez dan? quel sentiment il termine sa pièce :

Ainsi je m'égarais à des vœux imprudents,

Et j'attisais de pleurs mes iambes ardents.

Je haïssais alors, car la souffrance irrite;

Mais un peu de bonheur m'a converti bien vile.

Pour que son vers clément pardonne au genre humain

Que faut-il au poète? In baiser et du pain.

Dieu ménagea le vent à ma pauvreté nue;

Mais le siècle d'airain pour d'autres continue,

Et des maux fraternels mon cœur est en émoi.

Dieu, révèle-toi bon pour tous comme [tour moi, "

une ta manne en tombant étouffe le blasphème;

Empêche de souffrir, puisque tu veux qu'on aime !

Pour qu'à tes fils élus, tes Mis déshérités

Ne lancent plus d'en bas des regards irrités,

Aux petits des oiseaux toi qui donnes pâture.

Nourris toutes les faims; à tout, dans la nature.

Que ton hiver suit deux; et. son règne fini.

Le poète et'l'oiscau chanteront : Sois béni!

Je souhaiterais à ceux qui parlent dans les chaires une éloquence pareille pour prêcher la résignation. L'àme du poète était généreuse. Il avait un attrait pour

les causes vaincues; il eut L'audace imprudente d'écrire un chant funèbre sur les victimes ({{■< ."> et G juin 1832 .

HÉGÉSIPPE M0REAU 2.11

Ces enfants, qu'on croyait bercer Avec le hochet tricolore, Disaient tout lias : il faut presser L'avenir paresseux d'éclore; Quoi ! nous retomberions vainqueurs Dans les filets de l'esclavage!

Hélas ! pour foudroyer trois fleurs Fallait-il donc trois jours d'orage?

Vous vous rappelez Lacenaire, ce scélérat qui griffonna quelques couplets clans sa prison. Vous avez peut-être oublié que le public parisien s'engoua un moment pour cette muse des bagnes. Jugez ce que Moreau dut souffrir en assistant à cette curiosité excitée par Lacenaire.

Les mains de ce lépreux dégoûtant d'infamies Tombaient à son réveil entre des mains amies. Et les journaux du temps, souillés de ses envois, A nous dire sa gloire enrouaient leurs cent voix. Pour enivrer cet homme et son pâle complice, • Si l'on eût annoncé, la veille du supplice, \ Paris, où l'hiver fait grêler tant de maux, Un raout au profit des assassins jumeaux. La charité dansante, avare de centimes, Eût secoué de l'or à ce « bal des victimes ». Que dis-je? la comtesse, au sortir de son bain. Caressait dans son cœur le hideux chérubin,

Et sous un pli coquet, à travers les gendarmes, Lui glissait cachetée une aumône de larmes. 0 femmes de Paris! sur son grabat désert On sourire de vous aurait sauvé Gilbert!

Morcau lança contre Paris cet anathème qui ne fut pas lu. Il releva la dignité du poète, et ne fut pas écouté. Je comprends et j'excuse, dit-il, Salvator Rosa et Villon.

Mais tuer sans combat, égorger qui sommeille, Ramasser un écu dans le sang d'une vieille, Et pouvoir dire après : Je suis poète!... Non ! Car il ne suffît pas, pour mériter ce nom, D'emprunter au public de banales pensées Qu'on rejette au public en phrases cadencées. ' Le poète, amoureux du bien comme du beau, Attend deux avenirs par-delà le tombeau, Et riche, en vieillissant, de candeur enfantine, N'a rien à démêler avec la guillotine.

Le poète ne voit qu'un seul bourreau de près : Le malheur ! ou frappé par d'iniques arrêts, S'il nunirt, c'est en martyr, et le ciel est en fête, Et personne ici-bas ne dit : Justice est faite ! Interrogez Sanson : depuis qu'André Chénier D'un sang si précieux parfuma son panier, Jamais son doigt savant, Thémis en soit bénie ! Sur un front condamné ne palpa le génie. C'est un roi qu'un poète... et la hache des lois Tua Chénier du temps que l'on tuait les rois.

HÉGÉSIPPE MOREAU l213

Hégésippe Moreau composa aussi des chansons qui, pour la plupart, sont des chefs-d'œuvre. Je ne puis vous les lire toutes. Hélas! j'ai déjà fait beaucoup de citations, mais je veux vous montrer Moreau tout entier. Ouvrez le « Myosotis » et lisez au hasard : « la Princesse, la Fermière, le Baptême, les Voleurs » et tant d'autres. J'en choisirai une qu'il a intitulée « les Cloches » :

Par ma fenêtre s'est enfuie L'Illusion, et pour jamais!

Doux rêves, adieu! Je m'ennuie Au son des cloches que j'aimais!

D'interpréter leur babillage, Poète, à seize ans, j'eus le don.

Pour fêter le saint du village, Les cloches disaient : Allons donc !

Arrivez donc! {ter. )

Mais je suis peu dévot, et même Il me souvient d'avoir osé Faire un gai repas en carême, Repas d'amis bien arrosé.

Hommes de Dieu, point de reproches :

Il excuse un jour d'abandon; Puis... c'était la faute des cloches Qui nous répétaient : Allons donc !

Grisez-vous donc ! ( 1er. )

2t4 I.KS POÈTES

Quand je donnai mon cœur à celle Qui n'en veut plus, et L'a toujours, Le tocsin même et la crécelle

Parlaient aux vents de nos amours.

A l'ombre des bois, sur la mousse.

Rêvant mieux que sur l'édiodoii.

.Vous entendions, de leur voix douce, Les cloches nous dire : Allons donc !

Aimez-vous donc!

Puis j'arrivai, jeune et plein d'âme, Dans la taraud' ville en pèlerin; Le « Te Denm » de Notre-Dame Alors berçait un souverain ; Mais a fêter sa bienvenue Quand on fatiguait le bourdon, J'espérais, moi ! car, dans la nue.

L'airain grommelait : Allons donc ' Armez-vous donc! [ter.)

Pour moi tes cloches, pauvre France, N'ont plus un langage aussi clair; D'amour, de gloire et d'espérance, Pour moi, rien ne parle dans l'air.

Je n'entends, comme tout le monde.

Qu'un éternel drelin dindon.

Que la République vous tonde!

cloches bavardes, allons donc!

Taisez- vous donc! ( 1er. )

•Je veux vous lire encore deux morceaux de grâce et de mélancolie ; je les choisis complets, afin de ne rien enlever à ce poète qui composait si bien ses pièces et savait si habilement encadrer sa pensée. Ce sont deux courtes élégies : « Sur la mort d'une cousine de sept ans » et « la Voulzie ». Je commence par les vers adressés à l'enfant :

Hélas! si j'avais su, lorsque ma voix qui prêche T'ennuyait de leçons, que, sur toi rose et fraîche, Le noir oiseau des morts planait inaperçu; Que la fièvre guettait sa proie, et que la porte Où tu jouais hier te verrait passer morte... Hélas ! si j'avais su!

Je t'aurais fait, enfant, l'existence bien douce; Sous chacun de tes pas j'aurais mis de la mousse; Tes ris auraient sonné chacun de tes instants; Et j'aurais fait tenir, dans ta petite vie, Un trésor de bonheur immense... à faire envie Aux heureux de cent ans!

Loin des bancs où pâlit l'enfance prisonnière, Nous aurions fait tous deux l'école-buissonnière, Dans les bois pleins de chants, de parfum et d'amour; J'aurais vidé leurs nids pour emplir ta corbeille; Et je t'aurais donné plus de fleurs qu'une abeille N'en peut voir dans un jour.

Puis, quand le vieux Janvier, les épaules drapées D'un long manteau de neige, et suivi de poupées, De magots, de pantins, minuit sonnant accourt; Au milieu des cadeaux qui pleuvent pour étrenne, Je t'aurais fait asseoir comme une jeune reine Au milieu de sa cour.

Mais je ne savais pas... et je prêchais encore ; Sûr de ton avenir, je le pressais d eclore, Quand, tout à coup, pleurant un long espoir déçu, De tes petites mains je vis tomber le livre ; Tu cessas à la fois de m'entendre et de vivre... Hélas! si j'avais su!

Je vous ai dit que Moreau avait passé les meilleurs jours de sa vie à Provins et dans ses environs. « La Youlzie >• est le nom d'une petite rivière de ce pays. Mais laissons parler le poète; il vous le dira mieux que moi :

S'il est un nom bien doux, fait pour la poésie, Oh! dites, n'est-ce pas le nom de la Youlzic? La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles? Non; Mais, avec un murmure aussi doux que son nom. Un tout petit ruisseau coulant visible à peine, Un géant altéré le boirait d'une baleine; Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots, Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots.

HÉGÉSIPPE MOREAl" 217

Mais j'aime la Voulzie et ses bois noirs de mûres,

Et, dans son lit de fleurs, ses bonds et ses murmures.

Enfant, j'ai bien souvent, à l'ombre des buissons,

Dans le langage humain traduit ces vagues sons;

Pauvre écolier rêveur, et qu'on disait sauvage,

Quand j'endettais mon pain à l'oiseau du rivage,

L'onde semblait me dire : « Espère! aux mauvais jours

Dieu te rendra ton pain. » Dieu me le doit toujours!

C'était mon Egérie, et l'oracle prospère

A toutes mes douleurs jetait ce mot : « Espère !

Espère et chante, enfant dont le berceau trembla,

Plus de frayeur ; Camille et ta mère sont là.

Moi, j'aurai pour tes chants de longs échos ! » Chimère !

Le fossoyeur m'a pris et Camille et ma mère.

J'avais bien des amis ici-bas quand j'y vins,

Bluet éclos parmi les roses de Provins;

Du sommeil de la mort, du sommeil que j'envie,

Presque tous maintenant dorment ; et, dans la vie,

Le chemin dont l'épine insulte à mes lambeaux

Comme une voie antique est bordé de tombeaux. •

Dans le pays des sourds j'ai promené ma lyre ;

J'ai chanté sans échos, et, pris d'un noir délire,

J'ai brisé mon luth, puis de l'ivoire sacré -

J'ai jeté les débris au vent... et j'ai pleuré!

Pourtant je te pardonne, ô ma Voulzie! et même,

Triste, j'ai tant besoin d'un confident qui m'aime,

Me parle avec douceur et me trompe, qu'avant

De clore au jour mes yeux battus d'un si long vent,

Je veux faire à tes bords un saint pèlerinage, Revoir tous les buissons si chers à mon jeune ùgo, Dormir encore au bruit de tes roseaux chanteurs, Et causer d'avenir avec tes flots menteurs.

Hégésippe Moreau a laissé quelques contes en prose. Ils sont tous d'une originalité simple, et écrits de ce style sans efforts et sans recherche qui est la perfection de l'art. Ces nouvelles sont au nombre de cinq, et le tout ne tient pas cent pages. Il les écrivait pour » sa sœur » et en publia deux od trois dans des journaux de demoiselles. Et, à ce propos, nous trouvons dans les lettres de Moreau, qui ont été recueillies par fragments, une phrase qui renferme un des détails les plus navrants de nos mœurs littéraires actuelles : « J'ai fait un article en prose pour une Revue, dit-il ; s'il est publié, on me paiera le second. »

Hégésippe Moreau manqua de volonté et d'énergie, ayons le courage de le répéter; il se livra à la défaillance qui dégrade, mais jamais il ne se montra fier des côtés indignes de sa vie. Il ne se posa pas en cynique et conserva toute la noblesse de son âme. Il lui demanda pardon, à cette âme, avant de la remettre à Dieu :

Veuf d'une sainte amie, Quand du plaisir j'éprouvai le besoin, De mes erreurs, toi, colombe endormie, Tu n'as été complice ni témoin.

Il est impossible de mettre plus de délicatesse dans un regret. Il n'a pas essayé de poétiser des Manons et des Ninons d'aventure, et n'est pas arrivé à la postérité entouré d'un groupe de mauvaise compagnie. Il n'a pas exalté des amours de passage et ne s'est pas présenté devant le paradis lumineux de la gloire avec le cortège des Vénus vulgaires, le verre en main, la démarche incertaine, et couronné des roses fanées de l'orgie comme un triomphateur aviné. Le poète est l'homme d'une tendresse ; il le savait : son cœur n'avait pas eu d'amour. Il est entré au pays des Béatrice et des Laure, chétif et seul, appuyé sur l'amitié de celle qu'il appelait sa sœur, le front ceint d'un maigre laurier qui n'avait pas fleuri pendant sa vie.

Hégésippe Moreau semblait avoir deviné que sa renommée se ferait un jour, et il évita de se draper dans les haillons de misère sous lesquels on a voulu l'étouffer depuis. Il souffre, mais il ne le dit qu'à « sa sœur», el la tendresse voile toujours la plainte. « Ma chambre est petite et froide, écrit-il à sa protectrice, pendan t le rigoureux hiver de 1829, mais la nuit j'enveloppe mon cou d'un mouchoir qui a touché le vôtre, et je n'ai plus froid. » Moreau conserva jusqu'à la fin une attitude digne de la postérité; il ne vida jamais une coupe en fanfaron et ne défia pas la gloire qui n'aime pas les scandales et re pousse les souillures. Cet orgueil ombrageux, qui tout d'abord choque en lui, fut sa sauvegarde. Son peu d'énergie en face des problèmes pratiques de l'existence ca-

chait un danger. S'il n'eût pas été aussi fier, il se serait laissé apprivoiser insensiblement; illusion par illusion, délicatesse à délicatesse, il en serait arrivé à rire des autres d'abord, puis de lui-même. Il n'est pas de plus horrible grimace que cet éclat de rire dégradé. Je n'entends que lui à mes oreilles. Combien rencontrons-nous de gens qui le cherchent sur notre figure, dans la rue, ce rictus des Augures, et qui voudraient bien nous faire rire sur ce qu'ils ont fait et nous rabaisser aux parades de la bassesse!

N'ayons point d'esprit, et prenons cette vie au sérieux ; c'est loin d'être une farce.

Hégésippe Moreau eut le bonheur de rester enfant, timide et facile à effaroucher, tout espoir ou tout désespoir, souffrant à la fois du cœur et de l'esprit pour un coup de vent ou pour un coup de poignard, pour une caresse un peu brusque ou pour une blessure. Une fois plongé dans ses abattements, il était sauvé; rien ne l'atteignait plus; il était rentré en lui-même. Ces natures-là sont douées de la force des faibles, de, la protection accordée à ceux qui n'ont pas de défense. Pourquoi la sensitive fermet-elle toutes ses feuilles quand on la touche? Afin de n'éprouver qu'une douleur et de repousser toute approche en cédant au premier contact.

Dans le livre d'Hégésippc Moreau les convictions se tiennent droit; il s'y montre reconnaissant envers ceux qui lui furent bons, et l'amertume île son vers est toujours corrigée par un pardon suprême.

11 a traversé « l'Enfer », comrao Dante, la tète ferme sous l'auréole tremblotante, avec un ange à ses côtés, doux et cher guide, « dolce guida e cara » ; il fit sa route en bas, dans le monde sans fin, amer, « per lo mundo senza fine amaro » , et sa robe n'a pas gardé trace des fanges qu'il a parcourues.

L'arbre est mort maladif et flétri; mais le fruit est resté intact. C'est là que l'on apprécie la vraie grandeur du poète, lorsque la vie ne gâte pas l'œuvre. Voilà l'épreuve du génie. Je vous ai dit que cet homme avait été malheureux; j'ai fait la part de ses fautes dans son infortune; je le devais. Mais tous ces détails, j'aurais voulu pouvoir vous les laisser ignorer. Le livre me suffisait; il ne fallait tout simplement que le lire, et vous auriez dit, comme moi, en finissant, qu'il est bon de relever cette statue enfouie et de la proposer pour modèle aux jeunes poètes. Tout cherche à nous corrompre. La Destinée elle-même se met de la partie et veut gâter les intelligences. La Tentation se fait charmante. La vieille fable du loup et du chien se répète tous les jours sur les boulevards. Ce sont des camarades gros et gras qui rencontrent leurs anciens compagnons, « cancres, hères et pauvres diables », comme dit La Fontaine, et qui leur parlent de « franches lippées », d'os de poulets et de pigeons, et de caresses. Que faut-il pour mériter une si belle vie ? Presque rien : aboyer après quelques mécontents, faire le gentil à table et danser devant les oisifs. Le cou pelé n'apparaît plus guère , car ce n'est pas un

grossjer collier qu'on porte; c'est une faveur rose, un ruban léger et tentateur. Je sais gré à Moreau d'être resté grognon et de dure approche. Car il est juste de remarquer que si Moreau ne sut pas se dompter lui-même et se vaincre au point de défier toutes les servitudes au prix desquelles on gagne son pain, s'il ne sut pas, par la soumission de la patience, rendre les délicatesses de son âme invulnérables aux affronts et inaccessibles aux répugnances, il est juste d'ajouter qu'il n'y a pas trace dans sa vie d'une faiblesse de caractère, ni d'une débilité d'honneur.

Son humeur farouche lui fut nuisible d'un côté, mais le sauva d'autre part. El il n'est pas douteux que la tentation n'ait mis sur son chemin des recruteurs de. probité et des racoleurs de conscience. Le poète qui a pleuré les victimes de juin et qui a écrit la belle ode intitulée « 1835 », celui qui a attaqué le parti bonapartiste et le parti des Bourbons, celui-là n'était pas un homme habile; il chantait la Liberté, rapsode insouciant, sans giJte etsanspain. Les idées qu'il célébrait n'ont jamais enrichi leurs défenseurs; il ne ménageait personne et ne flattait aucune réserve. C'était donc une précieuse recrue pour les acheteurs de talents, les bienfaiteurs qui viennent a propos et qui oui la prétention de n'accepter que la plume et de laisser la conscience, c'est-à-dire qui paient sans prendre livraison et emmagasinent après avoir posé leur estampille. Ces trafics ont eu lieu de tout temps et nous savons plus d'un poète dont la verve avait moins de

IIÉGÉSIPPE MOREAU 223

force que celle de Moreau et dont on paya le silence.

La moralité de cette existence, c'est qu'aucun attrait ne s'attache aux malheurs qui l'ont accablée. Rien à envier, rien qui séduise. La misère n'y est pas dorée, et une fausse insouciance n'en voile pas les erreurs. C'est un spectacle qui porte son enseignement. Cette fin n'a rien de vertigineux et n'appelle pas les lamentations stériles. La société ne devait rien à Moreau; il lui avait déclaré la guerre ; il avait attaqué ses préjugés et ses despotismes; il lui avait jeté un défi qui s'est perdu dans le silence, mais qui retentit aujourd'hui. 11 fut un volontaire de la Révolution. Les maîtres et les occupants de cette vie ne lui devaient rien. Sun œuvre subsiste; laissons-lui le soin de le venger. 11 serait mauvais d'habituer notre génération à des plaintes qui ressembleraient à des requêtes La dignité humaine est entourée de pièges qu'il est bon de signaler, quand on les voit. Un livre bien fait est une sommation ; il s'impose, et j'aime mieux qu'il en soit ainsi.

Hégésippe Moreau mérite, il me semble, l'étude que je lui ai consacrée. Le talent du poète nous avait paru trop sacrifié à la vie de l'homme. J'ai essayé de rétablir l'équilibre. J'ai fait deux parts dans cette existence : j'ai laissé la légende banale à l'hôpital, et j'en ai dégagé une figure pour laquelle je vous ai demandé l'apothéose. Une fois la distinction bien établie, je pense que Moreau est un bon exemple à présenter à la jeunesse.

Le médecin, chargé de la clinique littéraire, peut ap-

peler tous ses élèves au lit du malade. Il n'y a pas de contagion à craindre. Les enseignements qu'ils y recueilleront seront salutaires. Sur le front de cet enfant amaigri ils liront une confiance attristée. Le mourant leur parlera comme un jeune immortel qui sent déjà son âme libre; il leur fera sa confession publique et leur apprendra que le travail est la grande loi d'ici-bas et que la patience est la mère de la liberté. Il leur avouera ses défaillances et ses découragements et les détournera de ses faiblesses.

« Je n'ai pas su lutter, dira-t-il, et je suis un peu coupable de ma défaite. Né poète, j'étais condamné à l'héroïsme ; j'ai faibli, j'ai voulu la paie de ma journée avant le soir, et j'ai hâté mon heure.

« 0 vous tous qui êtes ici, ne célébrez pas cette scène à laquelle vous assistez; ne chantez pas ce grabat d'agonie; ces incantations portent malheur. N'implorez pas la pitié en ma faveur et ne changez pas ce lit en char de triomphe. Profitez de la leçon : vivez mieux que moi, et pensez aussi fermement. Les causes que j'ai défendues ont des ennemis redoutables; défendez-les à votre t ouicontre les mêmes adversaires ; mais que la réputation ne soit pas une aumône, et que la gloire ne vienne jamais par charité. Obtenez justice. Adieu ! et ne m'oubliez pas! » Et, de sa main défaillante, le mourant jettera sur son drap de mort quelques brins de myosoti?.

On passe souvent dans la rue à côté d'un homme illustre, sans être averti par une émotion; on ne devine pas le génie et on le coudoie avec indifférence. Si l'on se retourne, c'est pour prêter sa curiosité à un marchand d'orviétan qui porte un casque empanaché et fait la parade devant les badauds, au son de la musique. Nous sommes excusables peut-être de ces erreurs machinales: l'œil est un organe brutal. Mais que dans le domaine de l'intelligence, il en soit ainsi, que nous permettions à notre esprit de méconnaître ce qu'il doit admirer et de livrer toute son attention aux exhibitions bruyantes des charlatans, voilà ce que je trouve triste.

Il existe un homme dont la vie a été constamment honnête, modeste et sage, qui se tient à l'écart, fidèle à ses pénates, n'ayant jamais cherché à mettre en avant sa personnalité, cachant son individualité aune époque où chacun se produit dans une arrogance importune, un

poète qui a eu raison avant tous et contre tous, et qui semble survivre a une inspiration brûlante qui a glorifié' ses lèvres, comme ce charbon de feu dont le prophète reçut le baiser.

Quand on fait le compte de nos réputations contemporaines, on cite les noms que l'on fait toujours passer les premiers, par admiration, par respect humain ou par habitude, les noms de Lamartine et de Hugo; puis vient le défilé des poètes de second ordre, puis les célébrités viagères, puis les vogues du moment. C'est comme une distribution de prix dans les petites pensions; on récompense d'abord ceux qui méritent d'être récompensés, puis ceux qui pourraient le mériter ; puis on fait la part de la faveur, de l'encouragement, de l'intérêt de la maison ; et en fin de compte, toutes les couronnes se ressemblent et tous les prix se valent. Les petites coteries littéraires ont en cela un rapport parfait avec les familles de bourgeois qui assistent aux fêtes scolaires de tin d'année; elles ne jugent pas le travail et ne comparent point les intelligences; elles constatent le succès, et s'en vont salisfaites du résultat.

Il est bien rare que, dans ces glorifications du souvenir. on pense à Auguste Barbier cl qu'on lui donne nue place dans ces apothéoses improvisées; il est bien raie qu'on l'admette au rang des élus, et pourtant cet homme a écrit un livre qui vivra, en dépit des oublis dédaigneux et des engouements absurdes et passagers, un livre, qui, au milieu de la grande débâcle littéraire, surnagera, d'à-

près une loi que je veux croire infaillible, loi qui protège et conserve au monde les œuvres où vit une passion honnête, énergique et saine. Croyez-vous que ce soit un simple hasard qui ait amené Tacite entre nos mains? Le livre de Barbier est à la fois un monument littéraire et historique. Il porte l'empreinte d'un temps et doit transmettre aux générations qui nous suivent le retentissement de cet'e époque.

J'ai cru utile et à propos de vous parler d'un poète que l'on n'a pas enivré d'éloges jusqu'à ce jour. J'ai peu le souci de me conformer à la mode, d'encenser la vogue, d'applaudir l'actualité, et j'ai le malheur ou le bonheur d'aimer à remonter souvent le courant des admirations. Ma tâche aujourd'hui est semée d'obstacles. Je vais exprimer un jugement oral et public sur un homme, vivant ; je sais qu'un entretien est plus délicat qu'un article écrit ; mais je me sens assez fort et assez convaincu pour n'éprouver aucun embarras. J'apporte de la sincérité et de la justice dans mon opinion. La vie- littéraire du poète que j'ai choisi se présente à nos yeux si nettement que je n'ai pas à craindre de choquer ceux qui l'aiment.

Une autre gêne, et plus grave, celle-là, me préoccupe. 11 se trouve que, pour une raison ou pour une autre, je ne pourrai pas citer tous les vers que je voudrais vous rappeler. J'espère que vous me comprendrez quand je vous dirai les premiers mots d'une strophe, comme on devine un chant connu aux premières mesures fredonnées.

On va criant partout que les temps de Juvénal ont reparu et que la satire devrait venir purifier nos idées et cautériser nos cœurs. On a soif des breuvages énergiques, des amertumes vivifiantes, des caustiques impitoyables; on est las des plumes débiles, je ne veux pas dire servîtes, quoique cependant nous assistions à des spectacles bien misérables. L'instinct de notre vertu appelle la satire, et elle tarde à se réveiller, cette pauvre Némésis dont le nom a été compromis et avili, comme tant de grands noms qui sont dignes de notre culte. Un noble esprit, dont nous parlerons quelque jour, un penseur qui semblait s'être retiré de l'arène, par dégoût ou par lassitude, M. de Laprade, a quitté les sommets sur lesquels il s'était réfugié, pour revenir au combat et donner l'exemple. 11 s'adresse à la jeunesse, et la jeunesse lui répond.

Est-ce un vrai printemps de poésie que ce réveil de muses, que ce bourdonnement laborieux? je l'espère. Je pourrais citer des noms auxquels je pense; mais il est trop tôt. Je connais si bien ce goût débilitant des Batteries inutiles; elles étaient si fades toutes ces coupes d'éloges qui ontélé vidées par notre génération, que je ne pardonnerais à personne, pas même à celui que je jugerais le moins autorisé à le faire, pas même moi, d'y verser une goutte d'orgueil pour les autres. J'attendrai donc, plein, d'espérance, que les jeunes athlètes répondent à leur frère aine. « Ali ! j'ai connu, » dit M. de Laprade,

Ah! j'ai connu des jours et je les ai vécu, Où les droits désarmés, où l'idéal vaincu, Le penseur qu'on proscrit et le dieu qu'on délaisse Avaient au moins pour eux les cœurs de la jeunesse ! Sous son drapeau la muse enrôla, de tous temps, Le bataillon sacré des âmes de vingt ans. C'était vous, jeunes gens, qui la suiviez naguère, Dans ses nobles amours et dans ses nobles guerres; Vous qui preniez, des mains d'Eschyle et de Platon, L'idée à Sunium, le glaive à Marathon.

Hier, vous aviez chacun votre beauté choisie, Tantôt la liberté, tantôt la poésie ; Alors aux grandes voix les cœurs étaient ouverts, Et les beaux sentiments s'inspiraient des beaux vers. Tous, alors, adoptant nos poètes pour guides, .Nous montions, dédaigneux des intérêts sordides, Fiers, altérés du beau plutôt que du bonheur, Amoureux de l'amour, du droit, du vieil honneur, Et tous prêts à mourir, purs de toute autre envie, Pour ces biens qui font seuls les causes de la vie.

Ces beaux vers sont d'hier, inspirés par une muse rajeunie.

J'ai dit que la satire ne retentissait plus, car je suppose que les prétendues audaces qui se produisent à la scène ne sont pas de voire goût, et je pense que vous êtes comme moi fort peu consolés par le courage contrôlé de nos Aristopbanes de théâtre. Us attaquent les

mœurs de leur temps, et n'ont pas de public plus assidu que leurs victimes, qui accourent, dans leurs plus belles toilettes, se faire flageller, en souriant, devant tout le monde, comme les « Convulsionnaires » de l'art dramatique; ils attaquent l'argent, et. voilà les banquiers qui viennent digérer dans les loges et dans les stalles, sourire aux allusions fournies par les petits détails qu'on aura ramassés chez eux, et battre des mains aux malices qu'on leur adresse et aux réclames qu'on leur fait. Le beau résultat pour des peintres de mœurs et le beau triomphe pour les satiriques ! Ils présentent à leurs contemporains le miroir de leurs vices, espérant les faire reculer d'horreur et grimacer de rage; erreur! — loin de là, la courtisane devant cette glace rarrange son bandeau dénoué, et le banquier y refait son nœud de cravate.

Un grand nombre de gens se montrent heureux de cet adoucissement répandu sur nos mœurs par la civilisation; les rapports sociaux ont gagné beaucoup depuis quelques années. La politesse nous façonne de jour en jour. Je ne me sens pas en état de discuter une question pareille; j'ai une conviction bien arrêtée, et je m'y tiens. Je me contenterai de dire à ceux dont j'ai le malheur de ne lias partager l'avis, que, puisque c'est un si beau résultat d'être tous d'accord et souriants les uns envers les autres, il serait peut-être plus décent et plus simple qu'on ne jouât pas à la morale et que ceux qui sont chargés d'amuser la foule ne fissent pas semblant d'être indignes, afin de rendre encore plus piquant le bonheur des autres.

Nous ne sommes plus au temps des cyniques; soit; mais alors supprimons les parodies; car je n'aimerais pas les faux Diogènes, qui changent de tonneau et auxquels Alexandre donne des lanternes d'or.

Auguste Barbier manie un fouet qui cingle mieux que tout cela, et il ne s'attaque pas au bétail inutile; il fouaille les plus forts et donne les étrivières à ceux qui mordent le mieux, aux plus féroces de la ménagerie.

En attendant que la satire sérieuse se réveille, voyons ce qu'elle était il y a trente ans. Arrêtons-nous au milieu du chemin et reprenons la coupe de 1830, afin de la porter à nos lèvres. Revenons à ce vin généreux des bonnes ivresses. Comme le prêtre à l'autel remue son calice pour ne rien perdre de la liqueur du sacrifice, recueillons les gouttes vivifiantes, et rendons à notre cœur des soifs littéraires oubliées.

— Votre poète n'a fait qu'un livre, me dira-t-on. Vous choisissez un satirique de quelques morceaux, un inspiré qui n'a eu que trois ou quatre révélations. — Oui, je lui consacre une étude spéciale, méritée, et où je ne mettrai pas encore toute mon admiration, et je puis affirmer que si l'ardeur parait s'être éteinte dans son âme, on ne doit pas s'en étonner. Eh quoi! pensez-vous donc qu'un poète soit un baladin, un acrobate de rimes, qui sort des rangs pour jeter quelques paroles ronflantes à ceux qui l'entourent, pour se faire applaudir ou siffler, et descendre de son tabouret, après une ovation ou une huée ? Non. Le poète se lance au milieu de la foule et pousse les

deux ou trois cris de sa conscience indignée. Si l'on ne veut pas l'entendre, il se décourage et change de

rhythmes. C'est ce qu'a fait Barbier. Il a fêté la Liberté après 1830; il l'a fait en citoyen qui n'a pas de récompense à réclamer d'un parti. C'était l'homme de bonne volonté qui s'inspire du passé et qui prophétise. Il jette son àme d'une haleine et tout s'y trouve, l'honneur patriotique, la forme littéraire, le souffle de feu. (l'est l'enthousiasme le plus impartial que les explosions popirtaires aient jamais soulevé. Cette satire n'est ni calculée ni réfléchie; s'il y a des erreurs à ménager, elle n'en tient pas compte: des préjugés à respecter, elle les frappe ;des vérités à taire, elle les hurle. Cela ne ressemble ni a Juvénal, ni à aucun de ceux qui, inspirés à froid, brûlent les vices avec un fer rougi à la forge de l'artiste. C'est de la colère harmonieuse comme « la Marseillaise »; c'est du patiiotisme ardent comme l'âme du peuple ; c'est de la lave sombre et dévorante, sortie des entrailles d'un volcan.

Un ambitieux se fût gardé d'une aussi complète franchise ; il ne se fût pas dépensé en un jour, comme poète; comme homme politique, il se fui gardé de toucher aux illusions et aux. folies. Barbier a une vérité à dire, elle éclate ; il ne flatte pas ; il admire, mais ne caresse pas.

Pourtant, si quelque jour de ces fangeux abîmes,

Où nous roulons aveuglément, De ce chaos immense où les âmes sublimes

Apparaissent si rarement,

AUGUSTE BA11BIEB 235

Tout d'un coup, par hasard, s'il en surgissait une,

Au large front, au bras charnu, Une âme tout en fer, sans peur à la tribune,

Sans peur devant un glaive nu ; Si cette âme, en un mot, saisissant le vulgaire,

Et le frappant de son éclat, Montait avec l'appui de la main populaire

S'asseoir au timon de l'Etat; Alors je lui crierais de ma voix de poète

Et de mon cœur de citoyen :

Homme placé si haut, ne baisse pas la tète,

Marche, marche, et n'écoute rien!

Laisse le peuple en bas applaudir à ton rôle,

Et se repaitre de ton nom; Laisse-le te promettre un jour même l'épaule

Tour te porter au Panthéon; Marche! et ne pense pas à son temple de pierre;

Souviens-toi que, changeant de goût, Sa main du Panthéon peut chasser ta poussière

Et la balayer dans l'égoût ! — Marche pour la patrie, et, sans qu'il nous en coûte,

Marche en ta force et le front haut; Et dût ton pied heurter, à la fin de ta route,

Les planches de quelque échafaud; Dût ton front de génie et ta tète sublime

Tomber enfin avec le jour, Du peuple, quel qu'il soit, ne cherche que l'estime;

Ne redoute que son amour!...

La popularité lui fait peur ; ces jeux d'ivresses l'épouvantent et ce n'est pas à un psuple vaincu qu'il s'adresse : c'est à un maître ; il connaît toutes les orgies de la gloire et se défie des pavois tremblants.

C'est la mer! c'est la mer! d'abord calme et sereine,

La mer aux premiers feux du jour, Chantant et souriant comme une jeune reine,

La mer blonde et pleine d'amour; La mer baisant le sable, et parfumant la rive

Du baume enivrant de ses flots, Et berçant sur sa gorge ondoyante et lascive

Son peuple brun de matelots; Puis la mer furieuse et tombée en démence,

Et de son lit silencieux Se redressant géante avec sa tète immense,

Et tordant ses bras dans les cieux; Puis courant ça et là, hurlante, écbeveléc;

Et sous la foudre et ses carreaux, Bondissant, mugissant dans sa plaine salée,

Comme un combat de cent taureaux; Puis, le corps tout blanchi d'écume et de colère,

La bouche torse et l'œil errant.

Se roulant sur le sable, et déchirant la terre,

Avec le râle d'un mourant ; Puis, comme la bacchante, enfin, lasse de rage,

N'en pouvant plus, et sur le flanc Retombant dans sa couche, et jetant à la plage

Des tètes d'hommes et du sang!...

Barbier ne se mêle pas à ceux qu'il appelle les « flatteurs mélodieux »,

Aux poètes menteurs, aux sonneurs de louanges.

Personne peut-être n'a mieux compris et n'a peint avec plus de courage celte race terrible, flottante et incertaine, cette race de Paris, infidèle à ses amours comme à ses baines, qui ne sait pas son histoire et demeure hésitante entre plusieurs traditions.

0 race de Paris, race au cœur dépravé,

Race ardente à mouvoir du fer ou du pavé !

Mer, dont la grande voix fait trembler sur les trônes

Ainsi que des fiévreux tous les porte-couronnes!

Flot hardi qui, trois jours, s'en va battre les cieux

Et qui retombe après, plat et silencieux !

Race unique en ce monde! effrayant assemblage

Des élans du jeune homme et des crimes de l'âge !

Race qui joue avec le mal et le trépas,

Le monde entier t'admire et ne te comprend pas.

Il fallait du courage pour parler ainsi et faire la leçon au sphinx redoutable. Pris d'une douleur profonde, le poète devinait les dangers qui se cachaient sous cette insouciance turbulente II venait de saluer uu lion à son réveil; mais cet élan n'avait eu qu'une durée de trois jours.

La langue toute rouge et la gueule béante, Haletant, je l'ai vu de sa croupe géante, Inondant le velours d'un troue culbuté, Y vautrer tout du long sa fauve majesté.

— Alors j'ai vu soudain une foule sans nombre, Se traînera plat ventre à l'abri de son ombre. J'ai vu, pâles encor du seul bruit de ses pas, Mille nains grelottants lui tendre les deux bras; Alors, on caressa ses flancs et son oreille,

On lui baisa le poil, on lui cria merveille, Et chacun lui léchant les pieds, dans son effroi Le nomma son lion, son sauveur et son roi.

— Mais lorsque, bien repu de sang et de louange, Jaloux de secouer les restes de sa fange,

Le monstre à son réveil voulut faire le beau ; Quand ouvrant son oeil jaune et remuant sa peau; Le crin dur, il voulut, comme l'antique athlète, Sur son cou musculeux dresser toute sa tête, Lorsqu'enfin il voulut, le front échevelé, Rugir en souverain, il était muselé.

Ces vers sont datés de décembre 1830. Et la « Curée « était du mois d'août. La désillusion vint vile.

Barbier fut acclamé poète spontanément et tout d'un cri. Sa popularité brûla comme un feu de paille. La politique reprit son allure hypocrite, et le poète partit pour L'Italie. Cette réputation rapide ne dévora pas le livre; il était d'amiante et devait vivre. La vogue donna une en-

resse violente au jeune inspiré, et, depuis, elle lui a accordé quelques souvenirs, mais avec effroi. La vraie gloire s'était emparée des tablettes brûlantes, des « ïambes » ardents, et les conservait sous sa garde. Des amis inconnus ont toujours admiré, du fond de leur solitude, le poète énergique dont les vers sont encore trop forts pour notre voix.

Auguste Barbier, fidèle à ce qu'il avait baï et a ce qu'il avait aimé, n'a pas laissé écbapper une plainte ; il avait chanté trop tôt; il attend. Il n'a reçu ni ovation populaire, ni distinction royale ; il s'est toujours tenu à l'écart, loin de ceux qu'il aimait, et ceux qu'il a attaqués n'ont jamais osé penser à l'aborder dans sa retraite de sage. Il a vécu dans l'ostracisme de sa conscience. Serait-il encore trop tôt pour aller le chercher dans sa demeure cacbée, et le troubler dans sa modestie? Trente années ne suffisent-elles donc pas pour faire comprendre que le stage de l'indépendance doit avoir un terme, et qu'il appartient à notre génération d'ouvrir les bras à cette gloire négligée?

Je sais bien qu'Auguste Barbier n'avait pas cboisi la bonne manière d'arriver à la célébrité qui ne quitte pas ses élus, et les cboie pendant foute la durée de leur passage sur cette terre. Henri Delatoucbe a dit quelque part :

Du labeur veux-tu les récompenses?

Ecris ce qui se vend et non ce que tu penses.

Il avait raison. Il est des choses qu'il faut ménager, et il est mauvais de toucher brutalement à des idées reçues. Mieux vaut caresser la passion de la foule, la flatter, la bouder, mais y revenir sans cesse, après des querelles, comme à une femme préférée. Barbier ne fil aucune concession à la vaine popularité ; il ne la rechercha point et ne subit pas la tentation. Il exorcisa la syrène. J'honorerai toujours le talent qui s'appuie sur le courage. Trente ans sont écoulés et le livre brûle encore, comme à l'heure où le premier iambe dévora la lèvre du poète. Que n'avons-nous eu beaucoup de pareils hommes, illustres comme penseurs, modestes comme citoyens !

Ce volume d' « ïambes » est pareil à un chant national, entonné autrefois par nos pères et dont le refrain vague arrive à peine jusqu'à nous. Je sens que notre tempérament littéraire est si débilité que j'en éprouve un grand trouble. J'ouvre le livre et je choisis:

On dira qu'à plaisir je m'allume la joue,

Que mon vers aime à vivre et ramper dans la boue,

Qu'imitant Diogènc au cynique manteau,

Devant tout monument je roule mon tonneau.

Que j'insulte aux grands noms, et que ma jeune plume

Sur le peuple et les rois frappe avec amertume!

Que me font après tout les vulgaires abois

De tous les charlatans qui donnent de la voix,

Les marchands de pathos el les faiseurs d'emphase

Et tous les baladins qui dansent sur la phrase?

Si mon vers est trop cru, si ma bouche est sans frein,

C'est qu'il sonne aujourd'hui dans un siècle d'airain.

Le cynisme des mœurs doit salir la parole

Et la haine du mal enfante l'hyperbole.

Or donc, je puis braver le regard furibond,

Mon vers rude et grossier est honnête homme au fond.

Les deux grandes pièces de ce volume sont « l'Idole >< et « la Curée ». Je citerai quelques vers de « la Garée » :

Oh ! lorsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles

Des ponts et de nos quais déserts, Que les cloches hurlaient, que la grêle des balles

Sifflait et pleuvait par les airs; Que dans Paris entier, comme la mer qui monte,

Le peuple soulevé grondait, Et qu'au lugubre accent des vieux canons de fonte

La Marseillaise répondait; Gerte, on ne voyait pas comme aux jours où nous sommes,

Tant d'uniformes à la fois.

C'étaient sous des haillons que battaient les cœurs d'hommes,

C'étaient alors de sales doigts Qui chargeaient les mousquets et renvoyaient la foudre ;

C'était la bouche aux vils jurons Qui mâchait la cartouche, et qui, noire de poudre,

Criait aux citoyens : Mourons !

Quant à tous ces beaux fils aux tricolores flammes, Au beau linge, au frac élégant,

Ces hommes en corsets, ces visages de fouîmes,

Héros du boulevard de Garni.

Que faisaient-ils, tandis qu'à travers la mitraille

Et sous le sabre détesté La grande populace et la sainte canaille

Se ruaient à l'immortalité ?

Tandis que tout Paris se jonchait de merveilles,

Ces messieurs tremblaient dans leur peau, Pâles, suant la peur, et la main aux oreilles,

Accroupis derrière un rideau !

C'est Cfue la liberté n'est pas une comtesse, etc.

Je passe ici la description d'une liberté violemment épanouie, la fleur farouebe des barricades.

Mais, ô honte ! Paris si beau dans sa colère,

Paris, si plein de majesté Dans ce jour de tempête où le vent populaire

Déracina la royauté; Paris, si magnifique avec ses funérailles,

Ses débris d'hommes, ses tombeaux, Ses chemins dépavés et ses pans de murailles.

Troués comme de vieux drapeaux; Paris, cette cité de lauriers toute ceinte,

Dont le monde entier est jaloux.

Que les peuples émus appellent tous la sainte,

Et qu'ils ne nomment qu'à genoux; Paris, n'est maintenant qu'une sentiné impure,

Un égout sordide et boueux, Où raille noirs courants de limon et d'ordure

Viennent traîner leurs flots honteux ; Un taudis regorgeant de faquins sans courage,

D'effrontés coureurs de salons, Qui vont de porte en porte, et d'étage en étage,

Gueusant quelques bouts de galons :

Une halle cynique aux clameurs insolentes,

Où chacun cherche à déchirer Un misérable coin de guenilles sanglantes

Du pouvoir qui vient d'expirer.

Ainsi quand, dans sa bauge aride et solitaire,

Le sanglier frappé de mort, Est là, tout palpitant, étendu sur la terre,

Et sous le soleil qui le mord, Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,

Ne bougeant plus en ses liens, Il meurt, — et que la trompe a sonné la curée

A toute la meute des chiens; Toute la meute alors, comme une vague immense,

Bondit; — alors chaque matin Hurle en signe de joie, et prépare d'avance

Ses larges crocs pour le festin :

Et puis vient la cohue, et les abois féroces

Roulent de vallons en vallons ; Chiens courants et limiers, et dogues et molosses,

Tout se lance et tout crie : « Allons! » Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,

Allons : allons! les chiens sont rois; Le cadavre est à nous, payons-nous notre peine,

Nos coups de dents et nos abois; Allons, nous n'avons plus de valet qui nous fouaille

Et qui se pende à notre cou; Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,

Et gorgeons-nous tout notre saoul !

Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche,

Fouillent ces flancs à plein museau, Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche,

Car chacun en veut un morceau; — Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne

Avec un os demi rongé, Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne,

Jalouse et le poil allongé, Il lui montre sa gueule encor rouge — et qui grogne,

Son os dans les dents arrêté, Et lui crie, en jetant son quartier de charogne :

— « Voici ma part de royauté ! » —

En présence de pareils spectacles, le poète, pris de désespoir, se retourne vers le passé; il peint le vaisseau de la République harcelé par les forbans de l'Europe, qui attendent son naufrage, afin de s'en partager les dépouilles.

Mais lui, tout mutilé des coups de la tempête, Se dressa sur sa quille, et relevant la tète,

Hérissa ses sabords d'un peuple de héros, Et rallumant soudain ses foudres désarmées, Comme un coup de canon lâcha quatorze armées, Et l'Europe à l'instant rentra dans son repos.

Sombre Quatre-vingt-treize, épouvantable année, De lauriers et de sang grande ombre couronnée, Du fond des temps passés ne te relève pas! Ne te relève pas pour contempler nos guerres, Car nous sommes des nains à côté de nos pères, Et lu rirais vraiment de nos maigres combats.

Oh! nous n'avons plus rien de ton antique flamme, Plus de force au poignet, plus de vigueur dans l'âme, Plus d'ardente amitié pour les peuples vaincus ; Et quand parfois au cœur il nous vient une haine, Nous devenons poussifs, et nous n'avons d'haleine Que pour trois jours au plus.

Le poète savait que son vers devait porter loin, et il l'avait chargé de toutes les mitrailles du langage. Quand la mélancolie le prend, c'est une mélancolie tonique, ■■sœur de l'indignation et de la colère.

Est-ce donc un besoin de la nature humaine

Que de toujours courber le dos?

Faut-il du peuple aussi faire une idole vaine,

Pour lui jeter de vains propos?

A peine relevé, faut-il qu'on se rabaisse?

Faut- il oublier avant tout

Que la liberté sainte est la seule déesse

Que l'on n'adore que debout?

Hélas! nous vivons tous dans un temps de misère,

Un temps à nul autre pareil.

Où la corruption mange et ronge sur terre

Tout ce qu'eu tire le soleil; Où dans le cœur bumain l'égoïsme déborde,

Où rien de bon-n'y fait séjour; Où paiiout la vertu montre bientôt la corde,

Où le héros ne l'est qu'un jour:

Un temps où les serments et la foi politique

.Ne soulèvent plus que des ris; Où le sublime autel de la pudeur publique

Joncbe le sol de ses débris; Un vrai siècle de boue, où, tous tant que nous sommes,

Cbacun se vautre et se salit.

Où, comme en un linceul, dans le mépris des hommes,

Le monde entier s'ensevelit!

Et ce chant do » Varsovie » où la Guerre, le Choléra et la Mort se reposent de leur hideuse orgie, accroupis sur le corps de leur victime, ne nous prouve-t-il pas qu'il est juste et bon. d'ouvrir encore ce livre, et n'y voyons-nous pas la preuve de ce que j'ai tant de fois répété, que le devoir et la justice animent à certaines heures l'âme des poètes? Ne dirait-on pas que les événements sont frappés d'immobilité et que le despotisme est immuable comme la fatalité païenne? Une génération a

passé sur ces poésies, et la Pologne souffre encore, et le même martyre continue; guerre, choléra et mort, quel que soit le nom des bourreaux, ils sont toujours trois. Toutefois, malgré cette désespérante inertie auxquelles les choses paraissent condamnées, l'énergie du peuple qui résiste est mieux inspirée et plus redoutable pour son ennemi, que jamais elle ne le fut, et d'autre part, en face de cette résignation héroïque, le despotisme absurde, à bout d'excès atrocement puérils, commence à devenir grotesque à force d'étfe odieux. Il a des peurs de Shahabaham ; et se lance dans les bouffonneries de la tyrannie orientale. Ce ne sont plus des soldats qu'il cherche à vaincre ; ce ne sont plus même des femmes qui prient; il en est descendu à s'effrayer de voir quelques pauvres jeunes filles pointiller leurs robes de larmes d'encre. Quand le despotisme devient à ce point irritable, il est encore à craindre, mais il n'est plus fort ; quand la menace de la bête féroce devient grimaçante, l'animal peut mordre encore, mais il est blesse.

Il y a un morceau dans « les ïambes » qui rattache ce volume au volume suivant : « il Pianto » ; c'est la pièce où Auguste Barbier adresse une invocation à Dante.

Il vit sur les bûchers s'allumer les victimes;

Il vit pendant trente ans passer des flots de crimes;

Et le mot de patrie, à tous les vents jeté,

Sans proflt pour le peuple et pour la liberté.

0 Dante Alighicri, poète de Florence!

Je comprends aujourd'hui ta mortelle souffrance,

Amant de Béatrice à l'exil condamné,

Je comprends ton œil cave et ton front décharné,

Le dégoût qui te prit des choses de ce monde,

Ce mal de cœur sans fin, cette haine profonde

Oui, te faisant atroce et te fouettant L'humeur,

Inondèrent de bile et ta plume et ton cœur.

Aussi, d'après les mœurs de ta ville natale,

Artiste, tu peignis une toile fatale.

Et tu fis le tableau de sa perversité

Avec tant d'énergie et tant de vérité,

Que les petits enfants qui, le jour, dans Ravenne,

Te voyaient traverser quelque place lointaine.

Disaient, en contemplant ton front livide et vert :

« Voilà, voilà celui qui revient de l'Enfer. »

Après ces vers, le poète passe en Italie. Il intitule son nouveau poème « il Pianto ». Il parcourt la campagne; de Rome, le Campo-Santo de Dise et repaît sa douleur des fresques redoutables qui y pâlissent le long des grandes murailles ; il cherche toutes les solitudes et se plonge dans le monde silencieux de la peinture, dans les régi qs où le marbre est vivant, où la pierre est animée. Il sculpte en sonnets les médaillons de tous les artistes qu'il admire, et dans cette collection se trouve le beau sonnet à Michel-Ange, morceau que tout le monde eounait.

AUGUSTE 1UBBIER 249

Ce livre, empreint de tristesse lumineuse, a été écrasé par le voisinage des « ïambes » . L'Italie, aux yeux du poète, c'est Juliette, et, en lui disant adieu, il pose sur son front le baiser du réveil.

Divine Juliette, au cercueil étendue,

Toi qui n'es qu'endormie et que l'on croit perdue,

Italie, ô beauté! si malgré ta pâleur

Tes membres ont encor gardé de la cbaleur,

Belle ressuscitée, ô princesse chérie, N'arrête tes yeux noirs qu'au sol de la patrie : Dans tes fils réunis cherche ton Roméo, Noble et douce Italie, ômère du vrai beau!

N'est-ce pas là une prédiction et n'est-ce pas un poète qui la lance? Mickiéwicz prétendait que le poète savait tout, devinait tout, et que celui qui commettait une erreur, même dans un fait de science, n'était pas un véritable inspiré.

Si Auguste Barbier ne retrouva pas toujours la plume magistrale des « ïambes », si le coup de pinceau n'a pas toujours cette vigueur dont seul il a eu le secret pour sa toile de maître, on peut dire que le sens divinatoire no lui a jamais fait défaut. Son poème sur l'Italie est transparent et triste comme des larmes dans de beaux yeux.

Son « Lazare », poème sur l'Angleterre, nous apparaît brumeux comme Londres.

Une marée infecte et toujours avec l'onde Apportant, remportant les richesses du monde; Des chantiers en travail, des magasins ouverts, Capables de tenir dans leurs lianes l'univers; Puis un ciel tourmenté, nuage sur nuage; Le soleil, comme un mort, le drap sur le visage, Où, parfois, dans les Ilots d'un air empoisonné, Montrant comme un mineur son front tout charbonné; Enfin, dans un amas de choses, sombre, immense, Un peuple noir, vivant et mourant en silence, Des êtres par milliers suivant l'instinct fatal, Et courant après l'or par le bien et le mal.

Le ton général du tableau est d'une'harmonie estompée. La muse y marche dans le brouillard, le front cerné d'une auréole pluvieuse. Toutes les misères de Londres, de cette ville sinistre et infinie, s'agitent comme des ombres autour du poète, pareilles à des insectes de nuit autour d'un falot : c'est le spleen qui erre dans son atmosphère d'ennui; c'est le suicide qui cherche à tâtons la Tamise cachée sous les vapeurs et confondue avec ses rives et ses ponts; c'est le travail qui pousse son chant de détresse au sein des ateliers eu les corps épuisés ne respirent que L'haleine crasseuse du charbon de terre; c'est l'ivresse du gin qui trinque avec la mort dans des tavernes où l'abrutissemenl rampe, s'amasse et moule

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pesamment, comme une asphyxie; c'est la débauche qui traîDe la soie dans la houe; c'est le défilé de tous les vices et de" toutes les souffrances. Londres passe devant vous, comme un vaisseau-fan lôme enveloppé de ténèbres humides; c'est bien la cité redoutable et mystérieuse, la Babel flottante, le consommateur insatiable dont tous les matins on charge les caves de houille, ponton démâté qui s'agite à l'ancre, aux flancs de l'Europe, somptueux et florissant en apparence, mais cachant sa plaie. Ce vaste festin de la prospérité, étalé sur le pont, éblouit le monde ; mais, de temps en temps, la table se vide; et l'équipage descend à la cale, quand il sent la lourde masse qui s'affaisse ; il va faire sa corvée aux pompes , car il y a une voie d'eau constante sous ce beau navire; c'est la misère.

Auguste Barbier a vu tout cela, et nous le montre. Il a bien saisi la couleur de ce tableau de l'Angleterre.

Puisse cet hymne sombre Susciter eu tous lieux Des avocals sans nombre Au peuple noir des gueux.

Ainsi se termine la funèbre complainte. La satire est l'âme d'Auguste Barbier, mais une satire émue, humaine, sociale.

Après ses voyages en Italie et en Angleterre, le poète

rentre en France et écrit « Ero-lrate » et « Pot-de-Vin ». Ces deux poèmes sont renfermés dans leur titre même; ce sont des mots de Balthasar, charbomiés sur un livre. « Pot-de-Vin » a pour dieu l'ôret a épousé la France; les nations vaincues , toujours l'Italie et la Pologne, crient au secours vers leur sœur puissante ; mais la France a peur, envahie par son bien-être, et elle abandonne les suppliciées. C'est là l'esquisse d'une grande fresque, un carton puissant, fait à larges traits, sans couleur, mais d'une vigueur de pinceau honnête et saine. Le poète de 183U est toujours là; cette œuvre porte la date de 1840. Et ce sont toujours de beaux vers que ceux dont l'âme ne meurt pas et qui subsistent à la fois dans leur vérité écrite et dans la pensée de celui qui les a conçus."

Ainsi, demander justice pour les nations opprimées, Pologne et Italie, appeler les pitiés de tous sur les détresses des travailleurs, avertir le peuple en révolution, plaindre le peuple qui souffre, s'interposer toujours au milieu des conflits redoutables et des luttes meurtrières, dans la rue, pendant la. bataille, dans l'atelier, pendant le travail ; choisir toujours de préférence les causes sacrifiées et dangereuses, être impartial et juste, et ne jamais se lasser; je crois que voilà un beau rôle de poète.

« Erostrate », c'est la satire du passionné de la Gloire, du fanatique de succès, de- ce famélique chercheur de renommée qui, par le scandale, par le cynisme ou le

AUGUSTE B.VKBIER 253

crime, veut arriver à son but. Auguste Barbier, sous la forme antique, flétrit ces frénésies coupables que les malédictions n'ont jamais fait qu'illustrer. Ils ont tous réussi, ces impudents! Empédocle a laissé une pantoufle qui n'est pas encore usée, et Erostrate a allumé un feu qui brûle toujours.

La renommée, de sa voix retentissante, annonce à la postérité tous ceux qui arrivent, mais elle n'arrête personne dans fanlichambre pour lui demander son vrai nom et savoir si ses litres sont valables. Cela se passe comme dans nos réunions du monde où ceux qui paient d'audace savent se faufiler. Devons- nous donc nous étonner de rencontrer des faquins dans un salon, quand l'histoire en est remplie? Erostrate n'est qu'un intrus; mais il tenait à entrer dans la maison, et il y occupe une bonne place. Il ne faut pas croire que la postérité soit trés-sévère et que la société y soit choisie. Il est plus difficile souvent de rester honnête et obscur que de devenir illustre à certaines conditions. On se laisse si facilement entraîner aux célébrités fâcheuses, aux tentations du scandale. Combien n'en voyons-nous pas clans notre mémoire de ces Erostrates d'un feu de paille, qui brûlent trois planches et réclament l'indemnité d'un palais à l'avenir. Le charlatan d'Éphêse a incendié un temple célèbre, et, en dépit de la loi qui défendit de prononcer son nom, il s'est acquis une immortalité plus complète que celle qu'il espérait; il a vécu plus longtemps que le temple, et plus longtemps que le culte delà déesse à lato

quelle il était dédié. Vous figurez-vous ce vagabond qui brûla le temple d'Éphèse, le jour même de la naissance d'Alexandre qui en brûla bien d'autres et n'en est pas plus maudit pour cela? vous figurez-vous cet insensé allant se promener sur les ruines de ce magnifique édifice et demandant aux bergers de ces contrées des nouvelles de Diane? Quelle joie n'éprouverait-il pas en entendant cette réponse qui fut faite, dit un poète allemand, à un ministre danois voyageant au Groenland : « Autrefois, on croyait encore à la lune, mais maintenant on n'y croit plus ! » La profanation d'Eroslrate contient presque une pensée. Cet homme était peut-être un philosophe qui ne savait ni écrire, ni parler, et qui ne trouva pas d'autre moyen que cette extravagance criminelle pour "formuler une doctrine qu'on n'a pas encore dégagée. Empédocle, lui, ne fut qu'un Anglais. Son action est le premier cas de spleen connu; il y a bien quelque chose de choquant et de peu britannique dans ce détail des sandales oubliées au bord du cratère de l'Etna, mais le volcan rehausse l'entreprise et donne du relief à la familiarité.

Plus qu'à personne il appartenait à Auguste Barbier de flétrir Erostrate. Le poète qui demeura toujourè à L'écart des camaraderies dut souffrir des impertinences de tant d'ambitieux littéraires. Quel piédestal se serait l'ait le premier sauteur venu de ce beau livres des « ïambes » ! La ligne de conduite était indiquée : choisir ses ennemis, ceux du plus grand nombre, être sur ihis applaudissements, servir la vérité banale, ne pas craindre de s'ino-

culer quelques préjugés, ne chanter que dans le courant de l'opinion, ne pas essayer de la conduire, la suivre, et, sans l'aire violence à sa conscience, lui interdire les folies de l'empressement. Auguste Barbier n'a pas voulu de celte popularité. Il a été plus modeste, ila été plus fier. Il nous-apparait, à travers les années, dans sa nudité puissante qui rejette la rhétorique drapée. On l'a comparé à un athlète herculéen descendu au milieu du cirque parmi les baladins pailletés et les paillasses, et la comparaison est juste. Combien de ces pasquins, après des injures et des outrecuidances, ont fini par tendre leur bonnet de bouffon à la générosité d'un maître ! combien de ces Hercules forains de la satire qui ont commencé par jongler avec les faux poids des vérités creuses, qui ont promené en rodomonts des massues de carton et porté leurs défis ampoulés aux badauds <ki la politique, tout cela pour, en arriver à une quête dont le produit était dépensé en compagnie de l'agent chargé de la police de la place publique. Auguste Barbier a conservé son attitude. I! a continué a écrire, il a traité des sujets d'un autre genre, mais le poète des « ïambes » est toujours debout. Plein de placidité, il s'est réfugié dans l'art, dans la nature, dans l'antiquité, dans l'histoire. La statue énergique est là toujours sous nos yeux, au repos, dans sa force ; c'est Milon de Crotone tenant dans sa main des fruits et des lleurs. Auguste Barbier chanta, sous une forme nouvelle, les convictions qu'il a conservées et dont il n'a jamais désespéré. 11 quitte le terrain des faits, son œil perçant

voyait trop bien les choses ; il était comme un lynx en cage. Il s'attacha aux rêves de sa pensée et non plus à ses pensées mêmes; il chanta les personnifications intellectuelles, les divinités de ses idées et non plus les hommes qui auraient dû les servir et qui faisaient défaut. « Les Chants civils et religieux » nous montrent le poète résigné à attendre. Avec quelle mélancolie on parcourt ces poésies. On y sent la fougue contenue. On voit sur les collines errer Tyrtée réduit à invoquer les fantômes, n'ayant plus de vainqueur à célébrer, adressant' ses strophes au soleil qui nous éclaire avec indifférence, à la terre et à ses produits, le froment et la vigne, à la nuit qui nous enveloppe, à l'amitié, douce consolatrice, à la charité, vertu impuissante, à la famille, retraite des découragés, à la liberté qui a rouvert ses ailes et qui plane dans les nuages, à la mort, à la France; on le voit errer, perdu en plein désert, lui, l'homme des multitudes, égaré dans la paix, lui, le chantre des colères. On suit ce poète respecté; on l'aborde sur les sommets perdus et on lui rappelle ses grandes journées. L'air des monts surexcite le souvenir ; on entonne les « ïambes »,les tempes battent ; on est haletant ; le sang de la vingtième année vous monte à la tète; le cœur tressaille en présence de ce Dante isolé. Lui, alors, se retourne, vous regarde en souriant et semble vous dire : « Vous pensez donc encore à moi ! Vous me cherchez donc encore dans les retraites où je vis radié depuis trente ans! Que voulez-vous de moi ? des satires? Qu'en feriez- von s? Tenez, en voici d'un genre tout

nouveau. J'ai intitulé ce livre : « Rimes légères » ; ce sont des chansons et des odelettes; Anacréon, Moschus, Hafiz, Horace et Platon m'ont inspiré. Je ne crois pas que le monde puisse actuellement supporter autre chose ; il faut hercer ceux qui veulent dormir, et ne pas taquiner leur repos par des vers trop retentissants ! »

Je ne veux pas oublier une satire, qui n'a pas été recueillie dans un volume, écrite au hasard, par boutade, et dont la morale saisissante et profonde éclate aux yeux. Auguste Barbier l'a intitulée « Le secret de bien des gens », et l'a lancée au public comme un modèle de ce que la poésie militante pourrait faire. C'est un dialogue dont je vous donnerai une rapide analyse. Le poète nous mène à Venise dans l'atelier du Titien. Le peintre, est à son chevalet, tandis que l'Arétin, assis dans un fauteuil, pose pour son portrait. — Oui, compère, dit l'Arétin, oui, c'est par ma fantaisie et par mon ordre que Strozzi a été tué hier soir de deux coups de dague.

J'ai dû répondre fer à qui parlait bâton.

— Quelle existence que la vôtre ! répond le Titien ; toujours des algarades, toujours être exposé aux coups et n'avoir pour vous défendre que le poignard des spadassins, et votre esprit que vous dépensez en obscénités et et en scandales ! Ne craignez-vous pas de vous tromper sur le vrai but de votre tache ici-bas? — Non, compère, reprend l'Arétin,

Non, compère, mon pied ne porte pas à faux; Je sais ce que je fais, je sens ce que je vaux, El vois sous leur vrai jour les objets de ce monde. Jeté par le hasard sur la machine ronde Avec le vide en poche et le mépris des miens, J'en fais payer la chance à mes concitoyens.

Vous croyez, conliime-t-il, que les choses de ce monde refleuriront ailleurs; alors je vous comprends, vous êtes lié par des scrupules. Moi je ne crois pas à ces niaiseries d'une autre vie, et je suis sur que notre corps

Ce bahut de misère, Est un étui trop sale et trop matériel Tour en soi renfermer un esprit immortel.

Tout finit avec nous et la gloire n'est qu'une fumée inutile. Si la nature m'avait créé comme le Tasse

Sans estomac, sans reins, triste et blême de face,

je ne dis pas que je n'aurais pas vécu comme lui de rêves creux, d'amour idéal et d'eau claire. Tout est une affaire de tempérament. Je me porte très-bien, je suis taillé en Hercule, j'aime ce que la vie a de meilleur, et les abstinences ne sont pas mon fait.

Voyez nos excellences, Les ducs et les prélats et tous nos batailleurs,

Ils pratiquent la vie en habiles jongleurs.

Pourquoi ue ferais-je pas comme eux et ne me serviraispas des armes que le Destin m'a données? Je ue suis ni soldat, ni prince, ni prêtre, mais je suis homme d'esprit, et ma plume est chargée de défrayer mes goûts et mes fantaisies. Guttemberg ne se doutait pas de ce qu'il faisait en inventant l'imprimerie.

Moi seul l'ai bien compris. Un chiffon de papier Me fait, quand je le veux, maître du monde entier.

Avec ce talisman, je mène l'existence heureuse et large; j'ai un palais magnifique, une table bieu servie, tous les convives que je veux et toutes les amours qui me plaisent. Les ambassadeurs sont à mes pieds.

Et pour que rien ne manque à mon désir avide, Le dieu de la couleur. Titien le splendide, Fait de ses nobles doigts, en ce jour enebanté, ■ Passer ma face auguste à la postérité.

Le peintre se courbe sous l'ironie. — On me reprochera peut-être un jour cette faiblesse, dit-il. — Eh quoi ! de la faiblesse, s'écrie l'Arétin, dites plutôt de l'habileté.

De moi vous n'avez pas une bien baute estime,

Ni même grand souci, mais vous craignez ma rime.

2 GO lf.s poî;tes

Vous me faites la cour afin que je vous mette à La mode auprès des puissants du monde] Vous avez du talent, mais il n'est pas inutile qu'où eu parle. C'est calcul de voire part et calcul de la mienne. Si vous ne me redoutiez pas, vous n'auriez pas consenti à faire mon portrait et je n'aurais point espéré « que le pinceau fameux »

Qui vôt de pourpre et d'or les princes de la terre Voulût bien retracer les traits d'un pauvre hère.

— Hélas! dil le peiulre, vous avez raison. J'ai le sentiment de ma force, mais j'ai peur de vos haines, et ma vanité aussi bien que mon intérêt vous ménage. — Et le Titien essaie de convertir son modèle. — Je comprends que vous ayez eu des débuts violents; pour vous l'aire une place, il a fallu coudoyer les gens; mais aujourd'hui que Vous êtes à l'apogée de la puissance, que ne soni.'ez- VOUS à écrire une o'iivre consciencieuse et digne (h' la postérité? — L'Arélin, là-dessus, se met a rire. — Est-ce que le public, consentirai! a m'écouter si je devenais sérieux? Il lui faut du scandale, je lui en donne. Mon esprit est à la fois ma force cl mon succès. Je perdrais (oui

en un clin-d'œil si je me laissais désarmer par vus consens. Vous blâmez les immoralités de mon style: je tombe d'accord avec vous. Si je me livre a des récits indignes de ce que vous appelez la vertu, c ! u'est pas que la notion du bien me manque.

Croyez-vous que j'ignore, en écrivant ainsi, Que j'ofïense la règle et le goût. — Pardieu, si,

je le sais; mais il faut servir à la foule ce qu'elle demande et la nourrir de ce qui l'engraisse. ]\[on impudence est mon salut. Que me fait l'immortalité et que m'importe ce qu'on dira un jour de mes écrits? On me mettra au rang des bandits de la plume, on me méprisera, ou me maudira, j'en ai peu de souci; je veux vivre et bien vivre; je vivrai bien. Quant à la gloire — eli ! mais, j'y songe, elle m'est assurée. Votre pinceau m'aura consacré. Je serai accroebé un jour dans quelque musée ; on dira ce qu'on voudra du modèle, mais il faudra bien rendre justice au peintre ; on pensera ce qu'on voudra de moi, mais on sera bien forcé de convenir que c'est Titien qui m'a fait.

J'ai analysé cette satire, parce qu'il eût été trop long de la citer. Je vous parlais, au début de cet entretien, de la façon dont la comédie de mœurs est faite. Avcz-vous jamais vu sur nos théâtres une scène aussi énergique ? Enlevez les pourpoints et mettez des habits noirs aux personnages; transportons la scène de Venise à Paris, et dites-moi si l'homme des u ïambes » n'est pas là tout entier?

Résumons-nous. L'histoire va par étapes, et une œuvre de la pensée se rattache à chaque grand mouvement qui

s'opère. La première révolution nous a laissé la « Marseillaise », souffle de guerre patriotique, élan d'enthousiasme, hymne éloquent entonné par des volontaires du midi qui lui donnèrent leur nom, et qui, comme un courant électrique, poussant à la défense du territoire, souleva les citoyens devant lui et les lança sur le Rhin. Au point de vue de l'esthétique, au point de vue de l'art, on peut critiquer de pareilles œuvres. La « Marseillaise », par exemple, est grande à la condition qu'on ne l'analysera pas; elle ne satisfait en rien le goût littéraire et ne résiste pas à un examen froid et attentif. C'est une sublime et mystérieuse banalité, un chant qui devait s'attacher à toutes les mémoires et réunir les foules afin de n'en faire qu'une âme dans un bruit. Que l'on en commente la musique ou les paroles, qu'importe? C'est une révélation, une œuvre nationale, née pour être familière aux oreilles, aux lèvres et aux cœurs des masses.

Les « ïambes 9 d'Auguste Barbier ne sont comparables a la » Marseillaise - que parce qu'ils représentent une autre étape de la Révolution; c'est un cri de confiance, suivi de malédictions jetées sur une illusion morte. 11 n'est pas donné à tout le monde de fixer une date et de marquer une heure. Auguste Barbier a eu cette gloire. 11 a tiré une salve de poésie en l'honneur d'une explosion populaire qui n'eût (pic la durée de son inspiration entraînante. Quant à la portée littéraire de l'ouvrage, elle ( si réelle et hors de discussion. Le vocabulaire du livre a des audaces formidables; la pruderie de notre langue

en tressaille encore. On sort de cette lecture comme d'une scène, de colère éloquente à laquelle on aurait assisté. Ce n'est ni compassé, ni réservé, ni convenable. Ce n'est pas plus convenable qu'un tas de pavés et qu'une insurrection. C'est brutal, charnu; les muscles sont en saillie; mais il y a de l'art, comme chez le Dante et Michel-Ange, art redoutable et sans lois, dont les principes ne pourraient être établis et dont la prosodie n'est pas fixée. L'esprit même le plus exercé aux violences des tentatives littéraires a besoin de toute sa force pour ne pas être eiïrayé par les détonations foudroyantes de cette poésie.

On se familiarise avec les harmonies de tous nos poètes; on les reconnaît d'avance ; on est préparé même à leurs surprises; on attend leurs effets. La note des « ïambes » nous saisit toujours à l'imprévu et nous électrised'un frisson.

Rien que par un roulement de main sur son large clavier, Lamartine se révèle ; on écoute ; le chant pénètre dans le cœur, insinue son harmonie dans les replis de notre être, nous captive, nous charme, et tout à coup s'échappe de nous sans nous laisser libre, comme fait un fluide, et nous entraîne dans quelque majestueuse rêverie ou nous berce dans un vision de tendresse. — Victor Hugo, c'est tout un orchestre ; mais sa précision d'exécution est familière à nos oreilles. Qu'un instrument seul se fasse entendre, ou qu'ils éclatent tous à la fois, on reconnaît le maître, aussi facilement qu'un virtuose distingue l'artiste auquel il est accoutumé ; c'est un coup d'archet bien

enlevé, c'est une mélodie savamment conduite, bien brodée de variations, lumineuse, pétillante, ou bien encore une fanfare triomphante poussée dans de beaux clairons d'or, dont les notes défilent, comme des régiments bariolés, un jour de fête, en plein soleil. On suit ces strophes qui passent, comme les enfants suivent les soldats; on connaît leur uniforme et l'on se plait à Leur faire escorte.

Auguste Barbier, c'est autre chose. Sa poésie éclate au milieu du silence, comme un gong chinois, comme un tamtam gigantesque, comme cette cloche Martinella qui, au moyen-âge, appelait les Italiens à la guerre. On peut jouer avec les poésies de Lamartine et presque toutes celles de Hugo, et déchiffrer tout seul ces pensées mélodieuses, comme on retrouve un opéra sur un piano, en rêvant, mais il est défendu d'aborder les «ïambes», si l'on a peur du bruit ; si l'on n'a pas une àme habituée aux colères d'autrefois, si l'on ne se rappelle pas ces fièvres, il faut laisser le livre fermé. Que l'enfant se garde de tirer la corde du beffroi ; il agiterait un battant terrible, perpendiculaire et morne, muet, dont la musique s'appelle le tocsin.

Il me semble qu'eu venant parler d'Alfred de Musset, je commets une sorte d'indiscrétion profane. Je me fais l'effet d'un homme qui viendrait en public raconter l'histoire d'une brouille avec une femme longtemps aimée. Cette muse de « Namouna », cette muse des « Nuits », je l'ai adorée, et je l'ai vue présider à de précieuses soirées, en compagnie d'amis aussi loin de moi aujourd'hui que ces souvenirs; nous récitions les vers de l'enchanteresse; nous étions insouciants comme elle. La vie n'a pas voulu nous laisser en paix ; elle est venue nous arracher à ces tranquilles oublis, comme une mère prévoyante qui s'alarme de voir son fds trop heureux. Je le confesse : beaucoup d'entre nous cèdent ainsi à des considérations qui peuvent être appelées vulgaires; on est faible; on écoute la voix qui parle raison; on suit la main qui vous entraine loin de vos amours et vous détache de vos enivrements de la vingtième année. Que

dirai-je de plus? La muse que l'on aimait n'est pas changée; elle reste toujours jeune, dans le prestige; c'est nous qui vieillissons, sachons en convenir. La plume qui a écrit « Mardoche » rirait bien de ces trahisons et saurait flétrir d'une douce ironie ces perfidies et ces abandons. La raison nous marie, et nos enthousiasmes d'adolescence deviennent gênants; nous éprouvons comme des remords d'imagination et nous ne nous soucions pas de faire connaître à notre nouvelle compagne cette société turbulente et folle, au milieu de laquelle nous avons ri, et même pleuré, et les plus sévères aujourd'hui n'étaient pas les moins initiés autrefois. J'en fais donc l'aveu : je me suis rangé ; je me suis marié ; j'ai épousé une belle et triste personne qui porte trois noms, dont le premier est Liberté.

Notre âme, selon le temps, exige des sacrifices et notre conscience nous commande des cruautés. A ceux qui me blàmerojit, je n'ai rien à répondre. Est-ce une faiblesse ? est-ce une décadence morale que de trouver amères et de repousser des joies passées ? Je comprends et je permets qu'on le juge ainsi. Si je persiste, c'est que je crois au contraire que c'est une force el un progrès. « Dupuis et Co tonne t » trouveraient plaisantes mes réserves; mais nous traversons une époque redoutable, et pour que notre cœur surnage, il doit jeter à l'abîme tout le luxe de ses rêveries, sous peine de sombrer et de s'anéantir. Nous avons commencé par la barque sur la lagune; les journées étaient belles et les nuits étaient pures.

Juana, laCamargo, Portia, Belcolor, Pépa, Julie, les Andalouses et les marquises, Ninon, Ninette, Namouna, chantaient autour de nous; nous allions du Lido aux grands palais vénitiens, et le bruit des sérénades couvrait le bruit de l'orage qui s'avançait. Nous nous sommes trouvés tout à coup, les fleurs au front, la coupe en main, en face du déluge. Il a fallu manœuvrer, et la nacelle était trop pleine. Ce pauvre Octave, l'élégant et triste ordonnateur de ces fêtes, est tombé le premier à la mer; puis le cortège des femmes qu'il avait amenées a disparu ; les mandores se sont brisées ; autour de la frêle embarcation battue par les flots les échelles de soie pendent mêlées aux herbes marines et sont encombrées d'ombres en détresse, les cheveux épars et la face livide. L'inondation a soulevé la barque où ceux qui survivent au désastre se trouvent serrés l'un contre l'autre, comme Dante et Virgile sur le lac d'Enfer. Hélas! je le répète, ce n'est pas nous qui avons choisi l'heure. Cette pauvre Venise la rouge, comme l'appelle Musset, nous. reprocherait aujourd'hui de ne voir que ses fêtes, ses carnavals, ses amours. Ses canaux sont déserts, son lion de Saint-Mare est triste; les côtes de ses lagunes sont chargées d'artillerie ; j'écoute et je ne me figure qu'avec dégoût le bruit que ferait dans ces solitudes l'éperon de Don Juan courant à un rendez-vous. J'ai beau faire, je n'entends que la botte allemande sur ces dalles. Ah! ce n'est plus sur une guitare que le cavalier qu'elle attend, lui dira sa sérénade à

La pauvre vieille du Lido Nageant dans une goutte d'eau Pleine de larmes.

Je souffre de la savoir traitée par les poètes comme une hôtesse de joie. Ils se sont tous installés chez elle, ils lui ont fait raconter ses splendeurs passées, ne lui ont parlé que de ses doges, de ses fiançailles avec l'Adriatique et ne lui ont demandé que des rêves et de l'oubli; ils la font assister à leurs orgies et aucun d'eux n'a remarqué ses yeux rouges de pleurs. Ils la traitaient comme une courtisane qui n'a pas le droit d'avoir une douleurêt à laquelle on ne suppose pas d'âme. Pas un n'a songé à lui demander quel était cet étranger sinistre qui la garde sans cesse et la bat quand elle gémit. Pas un n'a flétri ce misérable et ne lui a cherché querelle, ce qu'il eut fait sans doute pour débarrasser une Camargo d'un amant honteux et détesté. A Venise, Alfred de Musset me gène ; Byron au contraire semble me dire qu'il n'irait pas aujourd'hui jusqu'en Grèce. Toutes mes illusions sont décolorées ; quelque belle que soit la poésie, je ne puis être gai à Venise. A tous les soupers auxquels on m'invite, chez celte magnifique esclave, j'aperçois toujours un grand Autrichien blanc qui me gâte l'ivresse.

Alfred de Musset, me dira-t-on, vivait indépendant de toute conviction politique, et vous ne pouvez pas

exiger d'un poète qu'il prenne parti pour ou contre une opinion, dans les débats flottants de la vie publique : ce n'est plus de la critique, c'est du parti pris. Vous avez un lit de Procuste et vous y coudiez tout le monde, et ceux qui ne s'y trouvent pas à leur aise sont découpés par vous jusqu'à ce qu'ils y tiennent.

Ne me croyez pas aussi rigoureux. Je respecte celui que j'aborde et que je veux juger. Je le suis dans les évolutions de sa pensée et je ne m'arrête, et ne cherche moimême la route qu'après m'ètre perdu derrière lui dans des labyrinthes fleuris, enchanteurs, mais inextricables.

Un homme qui se poserait en face de moi, dégagé de toute servitude, de toute dépendance, mériterait les plus grands éloges. Il y a partout des abus et des excès; toute pensée burnaine entraine, des erreurs ; cet écrivain qui se tiendrait à l'écart de toutes les coteries, loin du peuple, loin des rois, serait peut-être mon héros, à la condition qu'il le fit par sagesse et non par indifférence, par supériorité et non par faiblesse. Il est dangereux d'avoir une conviction, au point de vue littéraire; cela gêne l'imagination, et la fantaisie sans liberté bat plus lourdement des ailes; je le reconnais. Les entraves ne vont pas à la poésie. Pour le commun des honnêtes gens, il n'est pas déjà si facile de concevoir une idée ferme et il est encore moins facile de la porter. Pour le poète, c'est un fardeau, écrasant quelquefois. Qu'il aille donc, libre et seul, mais qu'il ne nous égare pas. L'hésitation entre les principes est dangereuse, et notre faiblesse même, notre

fragilité exigent que nous soyons engagés afin de rester fidèles, compromis afin de demeurer honnêtes. Je ne prétends pas tracer à l'oiseau un sillon dont son vol ne devra jamais s'écarter, mais je lui demande de guider mes yeux qui le suivent, sur des sommets où je puisse me reposer et vers des horizons où je sentirai mon àme agrandie.

Je lis dans les critiques qui se sont occupés du mouvement littéraire de ces trente dernières années, que les tendances poétiques, incertaines encore vers 1828 et 1829, furent déterminées et fixées par la révolution de de Juillet. Les événements politiques ne sont donc pas étrangers à la marche des idées. Je n'ai jamais soutenu autre chose. Les poètes ont leur chemin de Dama^, et ils doivent tenir compte des avertissements qu'ils reçoivent et des révélations qui les éblouissent. Ces électricités éparses dans l'esprit des penseurs, ces tendances vagues des poètes qui cherchent, sont condensées tout d'un coup et réunies par une explosion de tonnerre. D'où vient ce coup de tonnerre et que veut-il? Si vous n'en conservez pas la brûlure, saints ou maudits, lueur divine ou odeur de soufre, vous n'avez pas compris. Je le répète : je m'appuie ici sur un lieu commun qui accorde à la révolution de 1830 une influence évidente sur la littérature. Si l'on subissait le résultat et que l'on oubliât la cause, si les événements politiques n'étaient qu'un signal et non une leçon, s'ils ne nous imposaient pas leur actions, si les poètes n'en étaient pas saisis et frappés, alors ils ne seraient plus les guides, mais les serviteurs de l'ar-

mée. Ils marcheraient en tête toujours, non plus comme les chefs, mais comme la musique.

Je suis tellement pénétré de la nécessité de relever le rôle de ces rares et radieuses personnalités, que je m'expose a être appelé blasphémateur et à me faire lapider par les partisans de l'art pour l'art.

« Je me laisserai volontiers traiter par la critique de telle manière qu'il lui plaira, » dit quelque part Alfred de Musset, « mais je ne puis souffrir qu'on me bénisse; « et il ajoute : « la critique ne doit frapper que quand elle espère». Ces deux phrases protégeront ma franchise.

Alfred de Musset n'a pas de biographie pour ceux qui le respectent. Orphée fut déchiré par les femmes de Thrace, et l'Hèbre n'a rejeté sur ses bords que sa lyre brisée. Les débuts du poète furent vaillants et d'un éclat sans pareil. Musset lut « Don Paez » à une fête littéraire chez Antoni Deschamps, et il fut sacré poète. On a cherché à établir que le jeune débutant imitait celui-ci ou celui-là ; on a voulu par la suite lui disputer les diverses originalités de sa muse; on lui a reproché de procéder de Hugo, de Byron et de tant d'autres. Ce sont là de misérables querelles. Si Musset brilla de quelques reflets avant de trouver sa vraie lumière, cela n'empêche pas qu'aujourd'hui il nous apparaît tout à fait lui-même, spontané, sans calcul, sans apprêt, obéissant à cette fantaisie qui n'avait quitté personne pour le suivre d'abord, et le guider ensuite. Même dans les défis qu'il semble jeter au sens commun, le poète rencontre des beautés exquises.

27i LES POÈTES

(Jette exaltation fiévreuse qui l'entraîne est mêlée d'une tristesse amére qui se fait jour déjà dans les « Vœux stériles » ;

11 n'existe qu'un être Que je puisse en entier et constamment connaître ; Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi. Un seul! Je le méprise... et cet être c'est moi!

Ces vers sont de 1831. Ils ont un écho dans ce sonnet de 1840 :

J'ai perdu ma force et ma vie, k Et mes amis et ma galté !

J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie!

Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont toul ignoré.

Dieu parle, il faut qu'on lui réponde; 1-e seul bien qui me reste an monde Est d'avoir quelquefois pleuré.

Ces ailes d'or, brillantes au soleil, se sont trop appesanties sur la matière. Il a toujours conservé au fond du cœur ce clou de la débauche dont il a parlé lui-même. C'est bien l'enfant du siècle, trop faible pour dompter son ennemi. Emporté par une ardeur désordonnée, par un tempérament capricieux, à chaque œuvre nouvelle il donne de son âme et de sa chair. Dieu, l'amour, la femme, le mysticisme, le blasphème, l'extase, l'appellent tour à tour; il ne peut choisir. Il se débat; il souffre. Douleurs touchantes, mais qui ne sont pas énergiques. L'inspiration le brûlait, et le laissait plongé dans des anéantissements profonds. A chaque instant, il adresse des invocations puissantes à l'idéal. L'éloquence de la poésie n'a jamais été plus forte. La muse évoquée arrive, et l'on ne part pas ce jour-là. Elle se présente et veut entreprendre les nobles lâches ; elle se penche vers son poète charmant et l'invite au voyage ; mais lui la retient et lui demande une chanson. Il est si séduisant ! elle sourit et s'oublie. Au milieu de ces folies ravissantes, elle mêle des élans d'audace et de grandeur; c'est ce qui lui fait cette attitude triste et joyeuse à la fois ; elle tient d'une main la lyre et de l'autre la coupe, toujours debout, espérant que son ami va la suivre. « Nous partirons demain! » murmure le poète. C'est la devise d'Alfred de Musset. A vivre ainsi au jour le jour, il crut avoir conservé son indépendance; c'est le lierre qui traîne à terre et qui se croit plus libre parce qu'il a dédaigné l'arbre qui l'eût soutenu. Il ne voulut pas obéir aux hommes, il obéit aux choses ; il ne voulut pas se sou-

mettre aux doctrines ni aux opinions, il roula dans les passions et les fantaisies. « Je suis une ruine, » dit Octave dans « la Confession d'un Enfant du siècle »; et Octave a dix-neuf ans! Il se laissa aller à ses impressions; il céda à ses entraînements et ne fut pas maître de lui un seul jour.

Le poète qui avait écrit ce vers :

Les arts, ces dieux amis, fils de l'oisiveté,

était né pour être le contemporain de Périclès, d'Auguste, des Médicis, de Louis XIV. C'est une excuse, et nous remarquons souvent de pareils auachronismes dans la littérature.

Le poète passe ici-bas en étranger. Dans aucune époque il n'est chez lui; mais ceux qui vivent dans l'avenir ne sont pas à plaindre, tandis que ceux qui regardent le passé sont les exilés les plus solitaires, et nulle parole ne peut les consoler.

Alfred de Musset n'osa rien affirmer contre la vie, contre cette Bible qu'Octave a ouverte au chapitre le plus désespérant de l'Ecclésiaste; il n'osa maudire cet appui qui lui manque. Plus d'une fois il en eut la tentation parce qu'il ignorait que l'homme n'en est plus à attendre d'une révélation écrite ou parlée le mot d'ordre de sa destinée. Il la règle lui-même. « J'irai là, » se dit-il, et il y va, sans qu'aucune défaillance moi aie ou physique doive l'arrêter. S'il veut choisir les joies de ce monde,

pour conclure au néant; si les élégances et l'incrédulité du dernier siècle le séduisent, qu'il se décide; si Don Juan lui semble le type de la grandeur humaine, qu'il se façonne à ce rôle, mais qu'il y entre résolument ; qu'il n'agace pas la mort en timide, et qu'il tienne ferme et fasse bonne contenance quand l'homme de pierre viendra le chercher. Ce n'est pas l'heure des conversions par boutades.

Alfred de Musset croyait traverser un siècle d'impiété ; il s'était trompé. Un temps de discussion n'est pas une époque stérile. La pensée a fait des progrès immenses, au moment même où Musset chantait. Qu'on ne me reproche pas de lui demander pourquoi il n'a pas été philosophe. Je ne veux pas plus chercher un philosophe chez lui qu'un homme politique. Je constate un trouble dans ses croyances et je ne saurais me l'expliquer. Dans son «• Espoir en Dieu », admirable morceau de poésie, je le vois troublé, effrayé, réclamant une formule; il avoue ses tendances épicuriennes, mais quelque chose l'inquiète; il s'en prend à la religion orthodoxe :

Vous les voulez trop purs, les heureux que vous faites, Et quand leur joie arrive ils en ont trop souffert.

Il s'en prend au théisme, à Locke, à Kant, à Voltaire et s'étonne de ne rien voir sortir de tous ces systèmes qui puisse le satisfaire. Il se débat en enfant gâté devant un problème insoluble; il interroge tout le monde et ne se

consulte pas lui-même; il cherche partout un soutien et ne s'appuie pas sur sa liberté.

Qu'as-tu fait de ta vie et de ta liberté?

lui crie sa muse.

Pareil à un ouvrier qui n'a pas voulu se choisir une tâche dans la besogne commune, il blasphème contre ceux qui ont travaillé ; il s'impatiente de ne pas voir les ruines déblayées et le temple reconstruit. Cette indignation nous paraît être un aveu d'impuissance. Il se trouvait en présence delà religion et de la philosophie, entre le passé et l'avenir; l'église lui apparaît debout, mais il n'ose pas y entrer; les piliers qui la soutiennent lui paraissent fatigués; il entrevoit des mystères qui le troublent; il veut qu'on lui donne une certitude ; il voudrait que le prêtre vînt sur le seuil et lui présentât son Dieu. Les constructions de la libre pensée se montrent à lui inachevées, incohérentes, confuses: il craint de se briser au milieu de ces fondations profondes, parmi ces pierres neuves et ces blocs à peine dégrossis; les temples ébauchés ne lui inspirent aucune confiance et il reste errant à travers les

décombres, maudissant les destructeurs et piétinant les

• ruines, qu'il ne sait ni regretter, ni respecter. Il conclut

en s'en remettant à Dieu, qui eût pu lui répondre : « Je l'ai fait libre et je t'ai donné le génie*. C'est à toi de trouver. Prends une de ces pierres : baptise-la d'une espérance et bâtis dessus ta destinée. Cette confusion de systèmes.

qui le dit que je l'ai maudite? Est-ce moiquiai peur des Babels et de ces vieilles fables renouvelées des Titans? L'homme qui s'approche de moi ne m'effraye pas. » La vie s'agitait autour du poète; la pensée humaine se hâtait; il contemplait ce mouvement et le méprisait; le monde lui faisait l'effet d'une fourmilière sur laquelle il se serait penché avec dédain. Il eût fallu à cet esprit une société tranquille, aux erreurs encore respectées, aux préjugés solides ; il en eût accepté les lois établies. Il était né pour fouler aux pieds des marches de marbre rose, et les impatiences de ses amours cachaient un spleen de Versailles. Il fallait à toute force que sa passion remplit le monde. 11 y a je ne sais quoi en lui d'irritable, de volontaire, de turbulent et de royalement enfantin ; il a les rages puériles et despotiques d'un petit prince élevé par des bourgeois; il se roule à terre quand on ne veut pas lui obéir, et il salit sa belle robe de poésie.

Mais si loin que la haine • De cette destinée aveugle et sans pudeur Ira, j'y veux aller. J'aurai du moins le cœur De la mener si bas que la honte l'en prenne.

Son Octave, qui lui ressemble un peu, n'a pas de respect pour la femme; il la traite comme un joujou, embrassée, idolâtrée, puis jetée à terre et foulée aux pieds. Il appelle l'amour et maudit l'être aimé; il cherche le nom dé Dieu entre le blasphème du dépit et la prière de

la défaillance. Il invoque la fatalité, le hasard, la Providence ! Il croit pendant une phrase; il doute pendant la durée d'une boutade. Que dis-je? Sa douleur n'est pas même le doute. Le doute représente quelque chose de réfléchi, une étude, une recherche, un acheminement : c'est la nuit du chaos, et non celle du néant. Ses troubles. à lui, sont des ténèbres épaisses, au sein desquelles il se débat, au milieu des restes d'un souper, quand la table est renversée, quand les lampes sont brisées et éteintes, et, à ce moment-là, il crie après un Dieu de justice et le met en demeure de foudroyer ce qui déplaît à ses fantaisies. Dès qu'il est saisi par les folies de la joie nerveuse, par les jalousies fébriles, par ses indécisions et ses impatiences, il faut que tout lui cède. Ce héros de la « Confession d'un Enfant du siècle » joue à l'Alcibiade ; c'est un sybarite du vice, un dilettante de l'orgie, un raffiné qui cherche la volupté dans la corruption élégante. 11 lui faut la courtisane d'après Boccace et Bandello; il a besoin de luxe et de couleur, et de vastes portiques, et de festins à la Véronèse. S'il se promène dans l'histoire, il n'y aborde que les mauvaises rencontres, les Aspasie, les Phryné; à l'église, il aime, enivré d'encens, à rencontrer les doigts des folles de la Renaissance au rebord des bénitiers obscurs. C'est brillant et drapé dans la soie rayonnante de la plus admirable poésie. Mais c'est un rêve, une maladie. Cette vie, en somme, n'est pas un « Décaméron ». Le vice a perdu ses prestiges et ses grandeurs. Est-ce de de la vertu ou de l'hypocrisie? Je l'ignore. Mais il esteer-

tain que la débauche est dégradée de ses magnificences d'autrefois, et à mes yeux c'est un bien. Le plaisir n'a plus d'auréole, et, en Italie, la voix du Dante, si longtemps étouffée par celle de Boccace, a repris le dessus. Octave n'appartient pas à son époque; il a la nostalgie des siècles galants. Nous ne blâmons pas notre temps d'avoir fait justice de ces déifications des beautés impures. La Révolution a chassé ces ombres corruptrices, et elles n'osent plus affronter le grand jour. Depuis quelques années, je remarque cependant que les compilateurs de cancans et d'anecdotes s'appliquent à réhabiliter les femmes qui ont régné dans la honte et se sont étalées sur des trônes, aux regards de tout un peuple, les Pompa dour, les Parabère, les Du Barry et tant d'autres ; on cherche à rendre de l'éclat à ces étoiles du vice et jusqu'à la voie lactée du Parc-au-Cerf ; mais ces livres demandent le succès au scandale, et le goût du public ne les accepte pas. Les favorites, les reines de la main gauche n'existent plus, ou bien elles se cachent et sont méprisées là où elles n'ont pas disparu. La courtisane douée de charme et d'esprit, rachetant sa dégradation par des supériorités d'intelligence, de grandeur et d'élégance, n'a plus de place dans notre société. Nous n'en sommes plus aux syrènes vertigineuses, aux démons irritants qui cachaient sous le brocard le pied fourchu qui sentait encore sa divinité et rappelait le ciel par sa déchéance. Aujourd'hui, la soie et les dentelles vénales ne couvrent plus que de la boue et gardent le stigmate du ruisseau ;

la corruption subsiste, mais sans gloire. Octave, privé des fêtes de la débauche héroïque, se rattrapait sur les grisettes, sur les passions à court jupon et de courte durée, sur les fdlettes insouciantes et imprévues. A défaut du parc de Versailles, il courait les bois de Romainville. Ces poésies encore ont perdu leurs enchantements et sont mortes avec les taillis qui les abritaient. « Les lauriers sont coupés, » comme dit la chanson. L'amour qui nous reste n'a que de nobles exigences et d'austères ardeurs.

En opposition avec Octave, Alfred de Musset a placé un personnage, très-bien conçu, le type de tous les raisonneurs de la comédie actuelle, le fameux Desgenais. Celuilà est triste, mais il est vrai. C'est uu cynique, et le poète le peint si nettement qu'il se trouve flétri par l'œuvre même. On a donné un nom à ces destructeurs d'illusions ; on les a appelés des sceptiques. Notre littérature moderne compte un écrivain qui affecta ces allures d'incrédulité et de matérialisme en fait de sentiment. Il porte dans les lettres le nom de Stendhal. Celte espèce de chirurgien moral eut deux élèves : M. Mérimée, qui resta un disciple fidèle à la doctrine du maître, et Balzac, qui fut le grand romancier que vous connaissez. Le Desgenais d'Alfred de Musset, par des formules paradoxales et grossières, réduit l'homme à la condition d'une bêle brute, et là où nous voyons des passions, il ne constate que des instincts. Dans la « Confession d'un Enfant du siècle », il ne développe guère sa doctrine qu'au sujet

des femmes. Dans les pièces que l'on a jouées sur nos théâtres et où il reparait sous différents noms, il en est même où il s'appelle Desgenais, il applique ses principes à tous les faits de la vie. Il s'épanouit avec égoïsme, mettant le doigt sur les choses, patron du succès, ami de l'argent, parasite du plaisir, toujours plus spirituel que les autres, bon compagnon, calculant ses imprudences, Philinte des mœurs actuelles et imposant silence au Misanthrope par les éclats de sa verve, chargé de la morale et aimé du public. Alfred de Musset eut le grand art de ne pas s'attacher à ce vilain camarade. Le poète connut des heures où il se plaisait aux rêves et aux larmes et, dans les immortelles « Nuits » durant lesquelles il a gémi et sangloté, un pareil interlocuteur eût profané les consolations de la muse.

Les « Nuits » parurent après « Rolla », l'un des poèmes les plus célèbres d'Alfred de Musset, où l'élan lyrique est à la fois magnifique et insensé. Pour assister à une scène vulgaire et honteuse, le monde entier est convoqué. Il faut que l'Olympe et le ciel soient là; et Vénus Astartô, et les Faunes, et les Nymphes, Prométhée, Satan, Lazare, la Vie, la Mort, Jésus-Christ, saint Paul, la Madeleine, et jusqu'aux nègres de Saint-Domingue; il faut que Voltaire soit maudit à la face du soleil ; et cette convocation, et cette malédiction sont d'une éloquence rare. Mais devons-nous prendre les périodes à mesure qu'elles passent et les admirer sans nous inquiéter du récit? Alors à chaque page nous nous arrêterons pour applaudir. Au

contraire, devons-nous chercher un sens à celte fable et un rapport entre les divers morceaux dont elle se compose ? Kn ce cas, nous verrons que Rolla n'est qu'un vil misérable qui blasphème parce qu'il n'est pas assez riche, un Yalmont déclamateur, qui place la liberté dans la violation de toutes les lois de la morale et qui, drapé dans le manteau de Faust, se glisse le soir vers une ignoble maison où l'attend un crime qu'il a payé de ses dernières pièces d'or; c'est odieux ; c'est du ressort de la Cour d'assises, et il fallut un étrange génie pour poétiser cette scène sans la flétrir. Alfred de Musset avait subi le charme des types de Byron ; il cherchait non pas un homme éprouvant les mêmes passions que ses semblables, mais un héros sinistre, ironique et amer, riant là où le vulgaire pleure, versant des larmes au milieu de la joie des autres, un cavalier pale que toutes les femmes adorent et pour lequel toutes meurent, un demi-Dieu de la débauche, un Jlercule-Brummel à l'épée invincible, à l'œil irrésistible, fier de lui-même, et se figurant qu'il occupe une telle place dans l'univers, que le ciel tremble quand il se remue et que Dieu le suit de l'œil avec inquiétude en tremblant pour sa création; un Messie du vice, un rédempteur des bouges qui, au lieu de subir et d'expier les supplices de l'enfer qu'il parcourt en se les assimilant pour les purifier, pratique le rachat par la joie cl par l'initiation aux grossières voluptés. Cette création n'est sortie qu'ébauchée du cerveau du poète. Il a brodé le costum- de l'aventurier qu'il rêvait: le manteau est

étincelant; mais soulevez-le, il n'y a dessous qu'un mannequin.

L'homme réel, douloureux et vivant, c'est celui qui va soupirer les « Nuits », les plus belles élégies de la langue française.

Est-ce toi dont la voix m'appelle ?

0 ma pauvre muse, est-ce toi?

0 ma fleur, ô mon immortelle, Seul être pudique et fidèle Où vive encor l'amour de moi!

Que n'a-t-elle parlé plus tôt, cette compagne? Il l'eût écoutée et suivie. Ces accents de vraie douleur font plaisir à rencontrer, et l'on tient dans cette phase fortunée de sa vie l'immortalité du poète. La fièvre factice est tombée. Ce n'est plus l'impatience de Frank, sorte de Faust avec les mœurs des brigands de Schiller, recherchant le plaisir inconnu, enlevant Belcolor et brisant Deidamia; ce n'est plus Rolla, ni Raphaël, ni Octave; c'est un homme, faible encore, mais frappé au cœur, qui se jette aux pieds de sa muse et lui raconte sa douleur, qui maudit et qu'elle rappelle au pardon, qui veut mourir et qu'elle ranime en accordant la lyre consolatrice. Alors ce vagabond inspiré jette au dehors tous les amers souvenirs et n'en conserve que la tristesse inspiratrice, et il saisit la lyre oubliée et se sent plus fort et rajeuni.

0 solitude! ô pauvreté!

s'êcrie-t-il dans un saint emportement d'enthousiasme. La femme est perfide, mais ce n'est plus la courtisane. La trahison serre bien .le cœur du poète ; tous ceux qui le lisent lui deviennent sympathiques; on pleure avec lui; on voudrait le prendre sur sa poitrine, le serrer étroitement et le consoler en mêlant ses larmes aux siennes. Cette solitude même du poète qui se retrouve dans sa chambre, anéanti, sans ami, fait mal; que n'a-t-il rencontré un noble esprit digne de le comprendre, digne de lui parler dans ces heures solennelles et sacrées! Que n'a-t-on été là pour lui rendre cette fierté qu'il regrette, pour chasser à jamais les fantômes corrompus qui obsédaient sa vie, etpour lui crier : « Frère, tu es sauvé ! reviens à les livres, reviens à l'étude, àla méditation, à l'humanité! ne retombe plus dans tes lâchetés; ne te venge pas en te dégradant; ne cherche pas l'oubli dans le dégoût de toi-même ! tu as une douleur noble à porter ! ta blessure est une source, ne la promène pas dans les orgies; le sang que tu verses est pur, répands-le sur tes jours, ô pélican delà passion, et nourris-en ta gloire! » Ali! que n'a-t-il eu un ami!

Je n'analyserai point Alfred de Musset, bien entendu ; je le traite comme le plus connu de nos poètes et je n'insiste pas comme je le ferais pour tout autre. A celte époque heureuse de son talent se rattachent tous ses chefs-

d'oeuvre : « Une bonne Fortune, les Stances à la Malibran, Lucie et la lettre à Lamartine. » Cette épitrc arriva trop lard à son adresse. Ce fut sans doute un malheur. C'était là cet ami peut-être qu'il fallait à Musset. Il eût été bon de voir deux de nos grands poètes se rapprocher par une de .ces amitiés, hélas! si rares de nos jours. Qui sait si la destinée de Musset n'eût pas suivi un autre courant. Qui sait s'il n'eût pas été pris du zélé sacré et de l'amour des hommes. Le moment était favorable. L'âme du poète était brisée ; il fait son aveu et sa confession et veut s'éloigner du chemin douloureux qu'il a suivi jusque-là. Il veut se plonger et se purifier dans le lac limpide des « Méditations ». La plume à la main, il rappelle à Lamartine les vers que ce dernier adressait à Byron, et lui offre les siens avec une modestie magistrale.

De t'égaler jamais je n'ai pas l'espérance.

Ce que tu tiens du ciel, nul ne me l'a promis ;

Mais de ton sort au mien plus grande est la distance,

Meilleur en sera Dieu qui peut nous rendre amis.

Je ne t'adresse pas d'inutiles louanges,

Et je ne songe point que tu me répondras;

Pour être proposés, ces illustres échanges

Veulent être signés d'un nom que je n'ai pas.

J'ai cru pendant longtemps que j'étais las du monde;

J'ai dit que je niais, croyant avoir douté;

Et j'ai pris devant moi pour une nuit profonde

Mon ombre qui passait, pleine de vanité.

Poète, je t'écris pour te dire que j'aime, Qu'un rayon de soleil est tombé jusqu'à moi. Et qu'en un jour de deuil et de douleur suprême, Les pleurs que je versais m'ont fait penser à toi.

Cette épitre marque une époque importante de la vie de Musset; c'est la crise de sa destinée. Lamartine a fait une amende honorable publique de son dédain ; mais il était trop tard. Il a envoyé son regret à une ombre; il a demandé pardon à la mort.

Autour de ces poésies plus viriles et plus saines d'Alfred de Musset se groupent des fragments de prose dont la tendance était généreuse : « Depuis quand, » s'écrie-t-il, « la pensée ne peut-elle plus monter en croupe derrière l'action? Depuis quand L'Humanité ne va-t-elle plus au combat comme Tyrtee, son épée d'une main et sa lyre de l'autre? »

Cette amitié fortifiante, il avait été au-devant d'elle plus d'une fois. En 1836, il rendit compte de l'exposition de peinture dans la « Revue des Deux-Mondes » . A la fin de cet article, il parle de Lôopold Robert dont il voulut se rapprocher à Venise, deux ans auparavant. Il avait l'intention de changer de logement. Après bien des recherches infructueuses, après avoir été sur le point de louer un des étages du palais Mocenigo, où avait habité Byron. « Le loyer n'en coûtait pas cher, » dit Musset, « mais nous étions alors en hiver, et le soleil n'y pénètre jamais, m Après plusieurs tentatives, il rencontra une maison garnie

de modeste apparence, appartenant à une française. Comme il visitait les chambres qui lui étaient proposées, il vit passer une jeune fille qui portait un plat. 11 l'interrogea et il apprit d'elle que ce repas était destiné à un locataire français qui occupait une petite chambre au second.

— Quand j'habiterai ici, m'apporteras- tu ainsi à diner? demanda Musset à l'enfant.

Elle répondit par une moue négative.

— Quel est donc alors ce personnage privilégié?

— C'est M. Robert, un peintre, dit-elle; personne ne le connaît !

Musset fit toutes les instances pour lui être présenté.

— Il ne reçoit jamais personne ! ajouta la jeune servante.

Le poète s'adressa dès le lendemain au consul de France. Ses efforts furent inutiles. Il dut renoncer à son projet. L'artiste vivait seul, pauvre, triste. Musset n'insista plus. Souvent, depuis, il passa sur le petit canal qui baignait les murs de la maison et contempla avec mélancolie les fenêtres derrière lesquelles travaillait Léopold Robert. Si ces deux hommes s'étaient aimés, l'un peutêtre ne serait pas mort et l'autre eût vécu ; car ils se tuèrent tous les deux. Le peintre achevait alors » le Départ pour la pèche » : « Ah Dieu! » s"écrie Musset achevant son récit, « la main qui a fait cela, et qui a peint dans six personnages tout un peuple et tout un pays!

Cette main puissante, sage, patiente, sublime, la seule

capable de renouveler les arts et de ramener la vérité! Cette main qui, dans le peu qu'elle a fait, n'a retracé de la nature que ce qui est beau, noble, immortel; cette main qui peignait le peuple, et à qui le seul instinct du génie faisait chercher la route de l'avenir là où elle est, dans l'humanité; cette main, Léopold, la tienne! cette main qui a fait cela, briser le front qui l'avait conçu ! » Nous rattacherons à cette période du génie de .Musset la satire qu'il écrivit sur les lois de septembre 1835 :

Je ne fais pas grand cas des hommes politiques;

Je ne suis pas l'amant de nos places publiques ;

On n'y l'ait que brailler et tourner à tous vents.

Ce n'est pas moi qui cherche, aux vitres des boutiques,

Ces placards éhontés, débaucheurs de passants,

Qui tuaient la pudeur dans les yeux des enfants.

(Jue les hommes entre eux soient égaux sur la terre, Je n'ai jamais compris que cela put se faire, Et je ne suis pas né de sang républicain ; Je n'ai jamais été, Dieu merci, pamphlétaire ;

Je ne suis jias de ceux qui fout mentir leur faim, Et dans tous les égouts vont s'enfournant du pain.

Pour être d'un parti j'aime trop la paresse, Et dans aucun haras je ne suis étalon. Ma muse, vierge encor, n'a rien d'écrit au front. Je n'ai servi que Dieu, ma mère et ma maîtresse, Et par quelque sentier qu'ait passé ma jeunesse. Aucun gravier fangeux ne lui traîneau talon.

J'ai fléchi le genou sur la dalle sanglante,

Chaude et tremblante encor d'un meurtre surhumain,

Quand de joie et d'horreur la France palpitante

Vit un père et ses (ils se tenant par la main,

A travers les éclairs d'une muraille ardente,

Passer en souriant, conduits par le destin.

J'ai prié, j'ai pleuré, moi, fils d'un siècle impie,

Le jour qu'à Notre-Dame, aux pieds du Dieu sauveur,

Une reine, une mère, ô fatale grandeur!

Vint, la tète baissée, et par les pleurs maigrie,

Prier pour ses enfants l'ange de la patrie

Et rendre grâce à Dieu, pâle encor de terreur.

Que la liberté sainte engendre la licence,

C'est un mal, je le sais ; et de tous les fléaux

Le pire est qu'un bandit soit bâtard d'un héros.

C'est un ardent soleil que celui de la France;

Son immense clarté projette une ombre immense;

Dieu voulut qu'un grand bien fit toujours de grands maux.

Oui, c'est la vérité, le théâtre et la presse Etalent aujourd'hui des spectacles hideux, Et c'est en pleine rue à se boucher les yeux. Un vil mépris de tout nous travaille sans cesse; La muse, de nos temps, ne se fait plus prêtresse, Mais bacchante; et le monde a dégradé ses dieux.

Oui, c'est la vérité qu'à peine émancipée, L'intelligence humaine, hier esclave encor.

A pris à lire d'aile un monstrueux essor. Nos hommes ont souillé leur plus vaillante épée, La parole : cette arme au sein de Dieu trempée. Dont notre siècle au flanc porte la laine d'or.

Oui, c'est la vérité. La France déraisonne ;

Elle donne aux badauds, comme à Laeédémone,

Le spectacle effrayant d'un esclave enivré.

C'est que nous avons bu d'un vin pur et sacré, Et, joyeux vigneron, qu'un pampre vert couronne, .Nous vendangeons encor d'un pas mal assuré.

Mais, morbleu! c'est un sourd ou c'est une statue, Celui qui ne dit rien de la loi qu'on nous fait! Messieurs les députés ne visent qu'à L'effet. Eli ! pour l'amour de Dieu, si votre âme est émue, Soyez donc trivial comme on l'est dans la rue: La Bruyère l'a dit ; celui-là s'y connaît.

Lue loi sur la presse ! ô peuple gobe-mouche !

La loi, pas vrai? quel mot! comme il emplit la bouche !

Une loi maternelle, et qui vous tend les bras!

L'ne loi, notez bien, qui ne réprime pas,

Oui supprime! une loi, comme sainte n'y touche;

l'ne petite loi qui marche à petits pas;

Une charmante loi, pleine de convenance, Qui couvre tous les seins que l'on ne saurait voir. Vous pouvez tout écrire en tonte confiance; Votre intention seule est ce qu'on veut savoir.

Rien que l'intention! Voyez quelle indulgence! La loi flaire un écrit; s'il sent mauvais, bonsoir.

Avez-vous insulté par quelque raillerie Les hauts représentants delà société?

Médites-vous d'un pair ou bien d'un député? L'offense la plus grave a droit de seigneurie; Les pairs vous jugeront, s'il plait à la pairie ; Sinon, c'est le pays, refait et recompté.

Avez-vous comparé dans quelque théorie L'état de république avec la royauté?

Avez-vous fait un rêve, et dit à la patrie Ce que pour elle un jour vous auriez souhaité? Les pairs vous jugeront, s'il plait à la pairie: Sinon, c'est le pays, refait et recompté.

Aviez-vous quelque place, ou bien quelque industrie, Dont les jours de Juillet vous aient déshérité? D'un vieux maître banni serviteur regretté, Osez-vous à l'exil faire une flatterie?

Les pairs vous jugeront, s'il plaît à la pairie; Sinon, c'est le pays, refait et recompté.

N'auriez-vous pas construit, pour quelque espièglerie, Au fond d'une campagne ou d'une métairie, Un théâtre forain sur deux tréteaux planté ? Les pairs vous jugeront, s'il plaît à la pairie; Sinon, c'est le pays, refait et recompté ; Et vous verrez le bât dont vous serez bâté.

Mais monsieur le ministre a dit à la tribune

Que l'art était perdu, que le goût s'en allait;

Que sa loi, pour la scène, était ce qu'il fallait ;

Qu'autrefois l'éloquence était chose commune,

Mais qu'en France, aujourd'hui, l'on n'en voyait aucune

El la chose, a l'ouïr, parut claire en effet.

Je voudrais bien savoir, pour la rendre plus claire, Ce que c'est que ce goût dont on nous parle tant. Le goût! toujours le goût!... Lorsque j'étais enfant, J'avais un précepteur qui m'en disait autant. Je vois bien trois mille ans depuis la mort d'Homère; Mais depuis trois mille ans, je ne vois sur la terre

Qu'un seul siècle de « goût », qu'on appelle le Grand.

G est celui de Boileau, c'est celui de Corneille.

Mais enfin, monsieur Thiers, cette terre est bien vieille;

Que ce siècle soit beau, soit grand, c'est à merveille,

Et je n'en dirai pas de mal, assurément.

Quand le diable y serait, ce n'en est qu'un, pourtant.

Est-ce une loi pour tous, qu'un siècle dans l'histoire ?

Parce que trois pédants m'ont farci la mémoire

De je ne sais quels vers à contre-cœur appris,

N'est-il pour moi qu'un siècle, et pour moi qu'un pays ?

Eh! s'il est glorieux. qu'il dorme dans sa gloire,

Ce siècle de malheur; c'est du mien que je suis.

Dans quel temps vivons-nous, voyons, je vous en prie? Vivons-nous sous Louis, quatorzième du nom ?

Alors portons perruque, allons à Trianon. Soyons des fleurs d'amour et de galanterie ; Enfin, décidez-vous, monsieur Thiers, ou sinon, Laissez-nous être au monde, et vivre notre vie.

Serait-ce par hasard que ce « goût » si vanté Passerait à vos yeux pour quelque vieil usage? Ne le croiriez-vous pas de la Grèce apporté? Cela pourrait bien être, et vous pensez, je gage, Que ce goût merveilleux, dont vous faites tapage, Vient de la vénérable et sainte antiquité.

L'an de la quatre-vingt-cinquième olympiade (C'était, vous le savez, le temps d'Alcibiade, Celui de Périclès, et celui de Platon), Certain vieillard vivait, vieillard assez maussade... Mais vous le connaissez, et vous savez son nom, C'était Aristophane, ennemi de Cléon.

Lisez-le, monsieur Thiers, c'est un rude génie; Il avait peu de grâce, et de goût nullement. On le voyait le soir, devant l'Académie, Poser sa large main sur sa tempe blanchie, A l'ombre du smilax et du peuplier blanc. Le siècle qui l'a vu s'en est appelé grand.

Quand son regard perçant fixait la face humaine, Pour fouiller la pensée il allait droit au cœur. Mais il n'en montrait rien qu'un sourire moqueur, Jusqu'au jour où lui-môme à la face d'Athène,

Tout barbouillé de lie, il montait sur la scène, Attaquait un arebonte et revenait vainqueur.

II nommait par leur nom les choses et les bommes.

Ni le mal, ni le bien pour lui n'était voilé;

Ses vers, au peuple même, au théâtre assemblé,

De dures vérités n'étaient point économes,

Et s'il avait vécu dans le temps où nous sommes,

A. propos de la loi, peut-être eùt-il parlé.

« Etourdis habitants de la vieille Lutèce, Dirait-il, qu'avez- vous, et quelle étrange ivresse Vous fait dormir debout? Faut-il prendre un bâton? Si vous êtes vivants, à quoi pensez-vous donc? Pendant que vous dormez, on bâillonne la presse, Et la chambre en travail entante une prison.

-. On bannissait jadis, aux temps de barbarie; Si l'exil était pire ou mieux que l'échafaud, Je ne sais; mais du moins sur les mers de la vie On laissait l'exilé devenir matelot.

Cela semblait assez de perdre sa patrie. Maintenant avec l'homme on bannit le cachot.

« Dieu juste! nos prisons s'en vont en colonie.

Je ne m'étonne pas qu'on civilise Alger.

Les pauvres Musulmans ne savaient qu'égorger

Mais nous, notre Océan porte à Philadelphie

One rare merveille, une plante inouïe

Que nous ferons germer sur le sol étranger.

« Regardez, regardez, peuples du nouveau monde!

N'apercevez-vous rien sur votre mer profonde?

Se vient-il pas à vous, du fond de l'horizon,

Un cétacée informe, au triple pavillon?

Vous ne devinez pas ce qui se meut sur l'onde.

C'est la première fois qu'on lance une prison.

« Enfants de l'Amérique, accourez au rivage! Venez voir débarquer, superbe et pavoisé, Un supplice nouveau par la mer baptisé. Vos monstres quelquefois nous arrivent en cage; Venez, c'est notre tour, et que l'homme sauvage Fixe ses yeux ardents sur l'homme apprivoisé.

« Voyez-vous ces forçats que de cette machine On tire deux à deux pour les descendre à bord? Les voyez-vous, fiévreux, et le fouet sur l'ëchine, Glisser sur leurs boulets dans les sables du port? Suivez-les, suivez-les, le monde est en ruiné ; Carie génie humain a fait pis que la mort.

« Qu'ont-ils fait, direz- vous, pour un pareil supplice ? Ont-ils tué leurs rois, ou renversé leurs dieux? Non. Ils ont comparé deux esclaves entre eux ; Ils ont dit que Solon comprenait la justice Autrement qu'à Paris les préfets de police, Et qu'autrefois en Grèce il fut un peuple heureux.

« Pauvres gens! c'est leur crime; ils aiment leur pensée,

Tous ces pâles rêveurs au langage inconstant.

On ne fera d'eux tous qu'un cadavre vivant.

Passez, Américains, passez tète baissée;

Et que la liberté, leur triste fiancée,

Chez vous du moins, au front les baise en arrivant. »

Alfred de Musset s'était nourri de Mathurin Régnier et la satire lui inspira par moments de spirituelles et énergiques bouffées de bon sens, mais rien jamais ne fut senti et ne tomba juste comme ces strophes que je viens de lire. De temps en temps, il se réveillait, ouvrait les yeux sur la vie et traçait une page. En 18il, il répondit au déli d'un poète allemand nommé Becker par celte improvisation si célèbre du Rhin allemand. Je ne parle pas des poésies qu'il adressa à Louis-Philippe, de celles qu'il fît sur la naissance du comte de Paris et sur la mort du due. d'Orléans. Ce sont les inspirations heureuses de la fidélité et du dévoùment; nous n'irons pas plus loin dans notre appréciation. Au-delà nous aurions peut-être à corriger notre ('loge.

11 est une préface d'Alfred de Musset dans laquelle on a voulu le saisir tout entier, de même que, dans la préface de <■ Cromwcll », Victor Hugo semble avoir mis les lois de son esthétique nouvelle. Le morceau dont nous voulons parler est placé en tête de « la Coupe et les

lèvres ». On a trop accordé à cette épitre d édicatoire ; c'est une simple échappée de bonne humeur, mais cependant il est bon de s'y arrêter un moment. Ceux qui seraient tentés d'attaquer l'influence de Musset s'en prendraient à cette fantaisie. One veut-elle dire? Le poète, comme toujours, y secoue les beaux vers à profusion ; il s'y défend du reproche d'imitation que les comptesrendus d'alors lui jetaient à la tête, et il se défend si bien que de ce jour-là la cause fut gagnée. Nous l'avons dit : nous ne nous arrêtons pas à ces niaiseries. Il y a deux sortes de critiques : celle qui analyse l'œuvre dans la forme et dans l'invention, qui s'attache au rhythme, au sujet, aux caractères, relève les plagiats et les réminiscences et s'applique à détailler les petites choses; et celle qui juge l'ensemble d'une œuvre, cherche l'influence exercée par un homme de talent et lui tient compte du bien qu'il a fail ou le blâme du mal qu'il a inoculé à ses imitateurs. Cette dernière critique est la seule qui nous convienne. Alfred de Musset raille avec un charmant esprit les pleurards, les rêveurs à nacelle,

Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles, Cette engeance sans nom qui ne peut faire un pas Sans s'iaonder devers, de pleurs et d'agendas.

C'est fort bien ridiculiser les poètes qui ont abusé de l'inspiration de Lamartine et l'ont délayée jusqu'à la

rendre insipide. Musset aurait pu également rire des poètes guindés qui suivent les traces de Hugo et battent de l'aile dans des odes impuissantes. Mais ces rimcurs auxquels manquent les qualités supérieures de force et de grâce vivent d'un idéal, et qu'ils rament sans avancer sur le « lac des méditations », ou qu'ils planent sur le rebord de leur fenêtre en suivant l'aigle de Hugo sur les sommets où il triomphe, au moins obéissent-ils à un désir d'amour et d'immensité. Si Musset pouvait voir les poètes que son souffle a créés et qu'il pût tenir encore la plume sensée et vigoureuse du vieux Matburin, il comprendrait que les mauvais écoliers qui l'ont suivi ne sont pas seulement ennuyeux, mais qu'ils sont pervertis. Le vin qu'il leur a versé est bon certes et d'un parfum exquis ; nous en avons bu tous ; mais l'ivresse n'en est pas salutaire ; elle ne vous excite pas à marcher et à vivre : elle a des lourdeurs d'opium, et les visions qu'elle éveille dans notre cerveau sont toujours les mêmes : des courtisanes qui défilent, le baiser aux lèvres et l'impudence au front.

Alfred de Musset avait publié deux volumes environ de « Comédies et de Proverbes •> sans souci de les faire représenter, quand une actrice revenant de Russie fil recevoir et jouer au théâtre Français les deux plus légères de ces œuvres dialoguées, « 11 faut qu'une porte soit ouverte ou fermée •• et » le Caprice ». On prit goûl à ces succès francs et faciles et l'on voulut transporter sur In <i-rwv les comédies déjà imprimées depuis long-

temps et depuis longtemps célèbres, entre autres « André del Sarto » et « Il ne faut jurer de rien ». Il est même question de monter « On ne badine pas avec l'amour ». Parmi ces pièces, il en est une dans laquelle Alfred de Musset a fait un effort pour sortir du monde de fantaisie de Shakspeare qui lui était familier et pénétrer dans le monde historique et dramatique du maître anglais : nous voulons parler de « Lorenzaccio ». Cette œuvre n'a jamais été aussi célèbre qu'elle' méritait de l'être ; elle tient une place effacée et secondaire dans l'ensemble des productions de Musset, et c'est pourtant là qu'il a donné la note la plus puissante et la plus noble de son talent.

Philippe Strozzi est un caractère digne de Schiller. Laurent de Médicis est ce Brutus italien qu'Alexandre Dumas a porté à la scène sous le nom de Lorenzino. Laurent de Médicis, qui s'est livré à tous les vices et est descendu à toutes les débauches afin d'arriver à son but et d'entrer dans la familiarité du tyran qu'il veut tuer, Laurent de Médicis qui a laissé traîner son nom jusqu'au diminutif méprisant de Lorenzaccio. explique ses projets, clans une longue scène, laplusimportantedu drame de Musset, et raconte sa vie au vieux républicain Philippe Strozzi, dont les deux fils viennent d'être jetés en prison. Philippe se tient assis sur un banc, en pleine rue. plongé dans le désespoir et roulant des projets de vengeance, quand Lorenzo vient à passer. « Il fard nous délivrer des Médicis, Lorenzo... dit le vieillard; le rôle que tu joues est un rôle de boue et de lèpre, tel que l'enfan

prodigue ne l'aurait pas joué dans un jour de démence, et cependant je t'ai reçu. Quand les pierres criaient à ton passage, quand chacun de tes pas faisait jaillir des mares de sang humain, je t'ai appelé du nom sacré d'ami; je me suis fait sourd pour te croire, aveugle pour t'aimer; j'ai laissé l'ombre de ta mauvaise réputation passer sur mon honneur, et mes enfants ont douté de moi en trouvant sur ma main la trace hideuse du contactde la tienne... Que l'injustice faite à ma famille soit le signal de la liberté! » — « Prends garde à toi, Philippe! répond Lorenzo, tu as pensé au bonheur de l'humanité ! » Je ne connais pas de cri plus déchirant et plus mélancolique que cette réponse. Elle renferme toutes les souffrances du dévoùment. C'est à ce moment que le jeune conspirateur raconte à Philippe comment la haine des tyrans le prit un jour qu'il rêvait sur les ruines du Colysée. Sa jeunesse alors était pure comme l'or. Afin d'arriver à son but il s'est fait vicieux et lâche, et il est trop tard pour en guérir. «Je me suis fait à mon métier, dit-il ; le vice a été pour moi un vêtement; maintenant, il est collé à ma peau... Brutus a fait le fou pour tuer Tarquin, et, ce qui m'étonne en lui, c'est qu'il n'y ait pas laissé sa raison... Que les hommes me comprennent ou non, qu'ils agissent on o'agissenl pas, j'aurai dit tout ce que j'ai à dire; je leur ferai tailler leurs plumes, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, et l'humanité gardera sur sa joue le souffle! de mon épée marqué'BD traits de sang. Qu'ils m'appellent comme ils voudront, Brutus ou Erostrate, il ne me plaît pas qu'ils

m'oublient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête en m'entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d'Alexandre. Dans deux jours, les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté. »

On retrouve bien encore là un peu de la déclamation de Franck, mais Laurent de Médieis n'est plus un somnambule lyrique ; il a un rôle, et pousse au but.

Nous ne ferons que mentionner en passant les « Contes et Nouvelles » d'Alfred de Musset. Nous ne dédaignons pas ces productions qui renferment le gracieux récit intitulé : « Frédéric et Berneret te » ; mais ces entretiens réclament une appréciation rapide, littéraire, mais morale aussi, et c'est aux œuvres où l'homme est particulièrement visible que je m'attache. Depuis notre première leçon jusqu'à celle-ci, je n'ai pas cessé de poursuivre la recherche du devoir chez les écrivains dont nous nous occupions. Alfred de Musset nous a contraint à d'importantes réserves. Nous les avons faites avec respect et avecindulgence. De la plus aveugle admiration, de l'enthousiasme le moins raisonné, j'en suis arrivé insensiblement à l'opinion d'aujourd'hui. Pour être bien sûr de ce que j'éprouvais en moi-même, j'ai relu ces livres; je me suis rappelé les jours où ces œuvres me semblaient irréprochables; j'ai réfléchi, non sans quelque tristesse; mais l'hésitation n'a pas été longue.

Au second chant de « Namouna », tout le monde a lu les strophes éclatantes où Alfred de Musset fait un double

portrait de Don Juan. J'ai relu ce morceau étincelant et magique. Il m'a paru un peu confus et j'y ai remarqué des incohérences de pensées qui détruisent en partie l'enchantement sous lequel je vivais. Il y a là deux Don Juan qui m'ont l'air de n'en faire qu'un, et c'est assez, car à coup sur il y a là la somme de plusieurs scélérats. Cette musique du rhythme m'a rendu un instant mes émotions d'autrefois. Et voyez jusqu'où la puérilité de la dignité humaine peut descendre : il a suffi d'un vers pour me rappeler à la réalité et me faire juger ce que les extravagances indifférentes de cette poésie recèlent de monstrueux. Le poète décrit son héros :

C'est le roué sans cœur, le spectre à double face. A la patte de tigre, aux serres de vautour, Le roué sérieux qui n'eut jamais d'amour; Méprisant la douleur comme la populace; Disant au genre humain de lui laisser son jour. Et qui serait César, s'il n'était Lovelace.

Ce dernier vers m'a réveillé. Le secret de la morale de Musset est là, ainsi que l'explication de ma douloureuse répugnance. Est-ce que nous pouvons permettre de dire que l'humanité est un bétail à la merci de quelques privilégiés? Est-ce que de pareilles folies ne doivent pas être relevées? Lisez, admirez, mais soyez avertis. Est-ce que l'on va nous demander des triomphes et des couronnes pour un Rolla-Lovelaee ou un Frank-César, deux profils

de la corruption? L'un aura les hommes, l'autre les femmes : à celui-ci des harems, à celui-là des champs de bataille. Et nous nous inclinerions devant de pareilles ironies, parce que la poésie a posé sa caresse sur ces strophes ! Rien n'est à l'abri de la discussion, en dehors de la vérité et de la justice. Il faut que le poète s'habitue, comme le prêtre s'y est habitué, à voir ses textes attaqués. Tant pis pour ceux qui mêlent des personnages historiques aux aventuriers de la fantaisie. Ne permettons pas qu'on édifie ces Olympes nouveaux et qu'on y place les rêves de l'imagination pêle-mêle avec les fantômes de la réalité. Quel idéal pouvez-vous composer de ces amalgames? En face de César et de Don Juan, au risque d'être traité d'esprit vulgaire, je prends parti pour ceux qu'on bafoue, pour le peuple et pour M. Dimanche.

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