‹ Les poètes de combatChapitre 3 sur 4 · A. DE .MUSSET — BERANGER — VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

A. DE .MUSSET — BERANGER — VICTOR HUGO

Je place à la suite de ces leçons, trois articles extraits de la « Revue de Paris », qui rentrent dans le cadre de ces études et qui les complètent, les quelques pages que j'écrivis sur Alfred de Musset à l'époque de sa mort et l'article que je consacrai à Béranger dans les mêmes conditions.

On verra que j'ai peu varié dans mon appréciation sur le premier de ces deux poètes. Quant au second, le lecteur comprendra qu'il m'eut été difficile de lui consacrer une leçon publique.

Les pages intitulées « Victor Hugo à quatre sous » furent écrites à l'époque où l'on publia une édition populaire de ce grand poète.

Alfred de Musset aura été un des plus grands poètes de notre siècle. Il est mort jeune d'années, et plusieurs de ceux qui l'ont vu partir ont semblé dire que la gloire de l'illustre écrivain étant faite depuis longtemps, la vie de l'homme avait peut-être prolongé ses journées. A notre avis, ce jugement est une erreur : cette existence ne compte pas une heure inutile. Une saison de notre ame vient de passer ;»le printemps de notre génération s'efface dans les brouillards ; c'est notre jeunesse qui est morte.

Revenir sur ses pas et reprendre, pour Ij suivre avec attention, le cours rapide de la carrière d'Alfred de Musset, c'est, pour la plupart de nous, un examen de conscience. Nous aurons à faire d'importantes réserves, ou plutôt nous détournerons souvent la tête, comme il nous arrive de faire pour nous-mêmes, quand nous cherchons à échapper à un remords. Cela nous porterait malheur, au moment d'entrer dans les régions sérieuses du voyage, de traiter cruellement ce compagnon qui vient de nous

quitter. Ce n'est pas la faute de cet ami si la gracieuse indifférence de son sourire ne nous suffit plus. Quand une alarme vient nous arracher brusquement aux joies de la halte pour nous faire continuer une route difficile que nous croyions parcourue, nous aurions tort, sous le soleil qui nous accable, sous la fatigue qui nous abat, de maudire l'ombre, et cette sieste que nous prenions pour le repos.

Alfred de Musset aura reçu trois adieux : l'adieu de ses contemporains qui l'ont connu jeune, vaillant, débutant avec éclat, et qui, en conduisant les funérailles de ce charmant esprit, ont cherché une larme que tous n'ont pas trouvée ; l'adieu de la jeunesse de vingt ans, quia entouré de respects ce souvenir glorieux, mais en traversant cette oasis sans s'y arrêter, car ses croyances et ses regards sont ailleurs; enfin, l'adieu des hommes de notre âge qui ont commencé à penser et à admirer, à l'époque où Alfred de Musset brillait en pleine réputation. C'est à nous qu'est échue la tâche la plus difficile. L'heure où nous vivons défend l'indulgence: nous demandons aux poètes de prendre un parti et de choisir un camp; l'indifférence tue, et nous préférons un adversaire à un sceptique. Cette exigence est-elle profitable à l'art, et n'est-ce pas tuer la fantaisie que d'imposer de pareilles contraintes? Nous n'avons pas à répondre. Dante et Milton ont subi ces exigences, et si Platon revenait, nous voudrions qu'il eût, pour expulser les poètes de sa République, d'autres motifs que l'inutilité. Byion lui-même,

cet esprit farouche et rebelle, dont la pensée fut toujours en querelle avec Dieu, ne méprisa pas l'humanité au point de dédaigner les aspirations qui la guident ; il aima la liberté et mourut pour elle.

On a comparé Alfred de Musset à Byron ; par certains côtés, la ressemblance est exacte; mais elle ne doit rien ôter à l'originalité de notre poète, quiful essentiellement Fiançais. 11 commença par s'abandonner au mouvement romantique, et ses premières poésies rappellent aussi Shakspeare. « Don Paez », « Portia » et les poèmes de cette époque ont l'allure belliqueuse d'un chant de guerre.

La forme du vers y est étudiée, et ce n'est qu'à partir de « Mardoche » que Musset, rebelle à toute discipline, abandonna le groupe avec lequel il avait fait ses premiers pas, pour marcher seul, indépendant, libre dépensées et de rhythme. Depuis ce moment, il écrivit selon son inspiration individuelle, imitant et créant à la fois, insaisissable pour la critique; à l'instant où l'on croit prendre Byron, on tient La Fontaine ; la pluniL1 qui écrit le Don Juan de « Namouna » va tracer le charmant récit de « Simone ».Les deux volumes de poésie d'Alfred de Musset représentent sa vie et justifieront sa gloire. Il raille; il rit, il joue; puis soudain il pleure comme un enfant. Il se tord pendant des « Isuits « immortelles, maudissant et adorant avec des cris humains qui ont retenti dans tous les cœurs et qui seront vrais et admires tant que le monde existera, tant qu'un homme aimera une femme.

Les biographes chercheront à rendre publique l'anecdote

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de celte douleur ; déjà même les indiscrétions personnelles en ont trop dit peut-être. Evitons de nous arrêter à la légende d'un sentiment. Quand nos jeunes émotions vibraient à la lecture de ces ardentes poésies et que nous dévorions ces plaintes en touchant à celte robe de Néssus, des voix confuses voulaient alors nous apprendre cette histoire mystérieuse; nous n'écoutions pas, et aujourd'hui encore nous ne voulons rien savoir ni rien répéter de ce que l'on murmure. Qu'importent les petites joies scandaleuses que l'on pourrait recueillir? Lisons les vers et respectons la torture. Notre époque est trop avide de scandales ; le goût du public, ainsi détourné de ce qu'il doit voir, s'amoindrit et se blase. Alfred de Musset a assez parlé de lui-même pour qu'on se contente de ce qu'il a dit. Voulez-vous connaître l'idéal humain, le type qu'il se proposait? lisez l'admirable second chant de « Namouna » ; voyez le second Don Juan, que « Mozart a rêvé » ; voilà ce qu'il aurait voulu être; mais la franchise de sa verve ne lui permit pas ce rôle.

Les poètes personnels qui livrent à la publicité leurs émotions et souvent les aventures de leur vie sont de deux, sortes : les uns se munirent tels qu'ils vomiraient être; ils donnent à leurs facultés ^Iv^. proportions épiques; ils se grandissent et se posent en statues devant les lecteurs qui admirent un être surnaturel dans ce personnage arrangé a loisir, et qui sont désenchantés quand un jour la réalité s'offre à eux, quand ils aperçoivent le poète lui-même, redevenu homme d'idole qu'il était, et

traversant tristement les vulgarités de ce monde. Il est d'autres écrivains qui étudient leurs sensations devant la foule et se présentent tels qu'ils sont. On les voit ; on peut les plaindre; on n'est jamais déçu. Alfred de Musset fut du nombre de ces derniers. Gomme un ami familier qui nous visite à toute heure, il entrait chez son lecteur sans se faire annoncer, sans se draper dans un manteau, sans s'envelopper d'un nuage; il causait, changeant de ton, rieur, caustique, ému, s'arrétant pour pleurer au souvenir d'un rêve, tombant découragé sur un canapé, sans énergie, mais sans fiel, triste sans excuse, mais non sans motif, tous les jours regrettant hier, enfant chargé de la responsabilité d'une âme d'homme, oisif supportant un génie de poète. 11 avait des pressentiments de justice sévère ; il sentait l'avenir qui planait sur lui. Ainsi troublé dans sa gloire, ébloui de son auréole, il s'est avancé vers la mort, entouré d'amis affligés et d'admirateurs plus préoccupés que lui-même de sa renommée.

Sa poésie, comme celle d'Henri Heine, est animée d'une émotion railleuse. Alfred de Musset a chanté l'amour en vers admirables et sincères; il a fait résonner une corde nouvelle, et les jeunes imaginations ont tressailli. Cependant nous reste-t-il de ces émotions nerveuses le respect d'un idéal de tendresse? Entre Lisette et ÎNinon, y a-t-il une autre différence que celle de la distinction de la forme, plus abondante chez le poète qui vient de mourir? Nous plaçons les œuvres d'Alfred de Musset au nombre de celles qui dureront. S'il s'agissait d'une vogue passagère,

nous tomberions dans le ridicule en discutant l'influence de pensées frappées de mort ; mais ici nous avons le droit de discuter des tendances qui déjà peut-être ont été fatales et qui devaient s'exercer, parce qu'elles venaient d'un grand esprit.

Alfred de Musset, disent quelques-uns, l'ut un enfant gâté, et il appelle le pardon. Nous admirons trop le poète pour le traiter aussi légèrement. 11 eût fallu à celte imagination indifférente un milieu calme, un régime politique sans secousses et sans révolutions; son cœur était bon et tendre; il aima et pleura des amis illustres; il honora un prince mort fatalement et prêtera un peu de sa gloire, à cette mémoire oubliée. ÎN'ous trouvons, dans la dernière page qu'il publia, ces vers :

La politique, hélas! voilà notre misère.

Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.

Etre rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non !

Nous ne songeons donc pas à demander au poète ce qu'il n'a pas voulu faire; nous ne le troublerons pas par des exigences injustes. Cependant, nous pouvons regretter le scepticisme de sa pensée el déplorer le ton railleur avec lequel il a traité ceux qui cherchaient une conviction. Nous nous rappellerons toujours la tristesse dans laquelle nous plongea la lecture du dialogue de « Dupont et Durand ». Que de fois, pour effacer l'impression pro-

duite par ces vers, il nous a fallu relire « Rolla », « les stances à la Malibran » , « Souvenirs » et tant d'autres chefsd'œuvre. Alfred de Musset, comme un ami, nous avait fait mal par une cruauté. Nous avons toujours pris en sainte pitié ceux qui souffrent pour avoir aimé une idée, ceux qui meurent de faim pour avoir fait un rêve. Nous sommes gênés en écrivant ces lignes; nous les regrettons, et pourtant il faut les écrire, car elles sont justes. Nous ne disposons ni du temps, ni de l'heure, et nous devons accepter les enseignements de la mort aussi bien que ceux de la vie.

Alfred de Musset est trop connu, trop lu, pour que nous ayons à énumérer ses poésies et à citer ce que nous en admirons. La dimension de cet article ne suffirait pas. .\ous rappellerons seulement, pour faire contraste au dialogue de « Dupont et Durand », une pièce qui n'a pas été recueillie dans les œuvres du poète, et qui parut en 1835 sous le titre de « la Loi sur la presse ». Il s'y trouve une prosopopéc magnifique où Aristophane parle- an peuple français en vers dignes du grand comique grec. Cet admirable morceau rachète le reproche que nous adressons plus haut à Alfred de Musset et le justifie. 11 y parle de la liberté avec une tendresse qui montre que ce mot, pour lui, représentait une idée et vibrait dans son âme. Ces accents sont élevés, énergiques, puissants, et nous conseillons aux éditeurs qui vont recueillir les poésies inédites de l'auteur de « Rolla », de ne pas omettre cette satire pleine de fougue et d'honnêteté. Elle rempla-

cera ce qu'on doit laisser dans l'oubli. Nous nous attachons à trouver L'élément généreux dans les œuvresd'Al-

l'rcd de Musset, et nous avons raison. Il s'y rencontre; el la réponse à Becker, le « Rhin allemand ». montre que ce railleur, dédaigneux trop souvent, savait dans l'occasion pousser un cri retentissant.

Après 1848, une commission fut formée pour composer un chaut national. Le ministre qui conçut cette idée appela à lui plusieurs musiciens et un seul poêle, Alfred de Musset. On nous demandera quel fut le résultat de cette tentative. Le projet était noble, digne de l'esprit qui l'avait enfanté, digne du peuple qui est l'ait pour comprendre les hymnes que L'on écrirait pour lui. Les événements se hâtèrent, et la commission se sépara sans résultat. Alfred de Musset avait pris au sérieux la tâche qu'il avait acceptée. Dix ans plus Lot, peut-être, sa verve eût rencontré ce chant immortel que la muse ne saurait dicter, et qu'on reçoit directement de L'inspiration de la patrie.

C'est surtout comme poète qu'Alfred de Musset vivra : toutefois, nous ne voulons pas traiter avec dédain ses œuvres en prose. La » Confession d'un enfant du siècle » est une autobiographie qui restera comme la peinture exacte d'une époque maladive el inquiète. C'est sinistre et vrai: ces pages sont bonnes a relire : elles respirent un désespoir moral qui n'est pins dans nos âmes, occupées par des tristesses plus viriles. Les » Nouvelles » d'Alfred de Musset renferment un chef-d'œuvre, « Frédé-

rie et Bernerette ». Ce conte finit par une larme aussi pure que celles que la vie réelle peut arracher. Après « Emmeline, les Deux Maîtresses, le Fils du Titien » viennent « Pierre et Camille, Mimi Pinson, le Secret de Javotte », récits des dernières années du travail de l'auteur, manquant un peu de sa grâce et de son originalité personnelles. A la suite de ces histoires, on a imprimé les « Lettres de deux habitants de la Ferté-sous-Jouarre: » « Dupuiset Cotonnet » rappellent « Dupont et Durand » ; la prose des uns est aussi regrettable que les vers des autres.

Alfred de Musset a publié deux volumes sous le titre de : » Comédies et Proverbes » . Le public laissa passer presque inaperçues ces charmantes créations, jusqu'au jour où une actrice d'un talent supérieur, madame Allan, rapporta de Russie une scène dialoguée qui fut représentée au théâtre Français. Le « Caprice », joué en novembre 1847, presque malgré l'auteur, révéla à la foule les qualités scéniques d'Alfred de Musset qui reçut,- par cette vogue inattendue, une consécration méritée. Au « Caprice » succéda : « Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée > | théâtre Français, avril 1848), « Il ne faut jurer de rien » (théâtre Français, juin 1848), « Le Chandelier » (théâtre Historique, août 1848: théâtre Français, juin 1850), » Andréa del Sarto » (théâtre Français, novembre 1848; Odéon, octobre 1851 ), « Les caprices de Marianne » I théâtre Français, juin [851 |. Toutes ces comédies étaient imprimées depuis longtemps. Il y avait bien des années

que « La Nuit vénitienne », représentée à l'Odéon au mois dé décembre 1830, sans succès, avait découragé Alfred de Musset du métier d'auteur dramatique. Aussi, renonçant à de vaines tentatives, il se résignait à dialoguer ses fantaisies sans préoccupation du parterre. Cette joie d'être applaudi par une foule attentive lui fut donnée a l'époque où son talent déclinait. 11 essaya d'écrire pointa scène et ne rencontra plus le succès. « Louison » fut composée pour le théâtre Français et jouée en février 1849; « On ne saurait pensera tout » ( théâtre Français, mai 1849), « L'Habit vert » (Variétés, 1840), « Bettine » (Gymnase, octobre 1851).

Malgré la faveur du public, certaines comédies, et les meilleures, ne furent pas comprises. « Andréa deT Sarto » est un drame émouvant comme ceux de Shakspeare : une passion puissante y anime une action rapide. Le lyrisme tua la pièce, conduite d'une façon trop neuve el trop imprévue. Si Alfred de Musset eût assisté plus toi au succès du " Caprice » ; si madame Allan fût revenue de Russie au moment où le poète écrivait dans toute la force de son talent, peut-être ce bonheur nous eût privé i\o^ belles œuvres littéraires qui nous restent. « Andréa del Sarto » serait devenu un drame accommodé aux nécessités du théâtre, et « Lorenzaccio » aurait vu la censure tronquer sa belle prose et les planches routinières lui refuser dos décors. Ce malheur nous a été épargné. La comédienne est rentrée en France à un momenl où son retour ne pouvait plus nuire à la gloire du poète;

elle a déposé une fraîche couronne de popularité sur ce front fatigué ; elle a consolé les dernières années de cette existence découragée. Si le théâtre se transforme jamais, si Paris devient cligne de voir représenter Shakspeare tel qu'il est. si jamais « Faust » et « Goétz de Berlichingen » peuvent apparaître sur une scène française, ce jour-là nous assisterons à une fêle splendide, nous verrons des acteurs jouer « Lorenzaccio » devant la foule. Jusque-là. contentons-nous de lire ce drame énergique. La plus ardente inspiration enfanta celte œuvre vivante, digne des plus grands maîtres dans l'art du théâtre. Nous sommes étonné que ce modèle de drame historique n'ait pas rencontré plus d'imitateurs. Tout un côté de la littérature moderne est contenu dans cette pièce, et nous connaissons peu de scènes comparables à celle de Lorenzo et de Philippe Strozzi. Comme c'est bien là cette sombre Italie, féconde en fêtes et en crimes ! Quelle mélancolie sinistre plane sur cette histoire !

Alfred de Musset a raillé le romantisme. Nous invoquons ses œuvres contre ses plaisanteries; nous citerons même, pour défendre « Lorenzaccio » , quelques strophes des beaux jours du poète. Il secouait le joug du passé, alors, et se disposait à marcher en maître :

Mais monsieur le ministre a dit à la tribune Que l'art était perdu, que le goût s'en allait; Que sa loi, pour la scène, était ce qu'il fallait:

Ou' «autrefois l'éloquence était chose commune,

Mais qu'en France aujourd'hui l'on n'en voyait aucune,

Et la chose, à l'ouïr, parut claire en effet.

Je voudrais bien savoir, pour la rendre plus claire, Ce que c'est que ce « goût » dont on nous parle tant. Le goût! toujours le goût! Lorsque j'étais enfant, J'avais un précepteur qui m'en disait autant. Je vois bien trois mille ans depuis la mort d'Homère; Mais, depuis trois mille ans, je ne vois sur la terre

Qu'un seul siècle de « goût » qu'on appelle le Grand :

C'est celui de Boileau, c'est celui de Corneille

Mais enfin, monsieur Thiers, cette terre est bien vieille:

Que ce siècle soit beau, soit grand, c'est à merveille,"

Et je n'en dirai pas de mal assurément.

Quand le diable y serait, ce n'en est qu'un pourtant.

Est-ce une loi pour tous qu'un siècle dans l'histoire? Parce que trois pédants m'ont farci la mémoire De je ne sais quels vers à contre-cœur appris, N'est-il pour moi qu'un siècle et pour moi qu'un pays? Eh! s'il est glorieux, qu'il dorme dans sa gloire. Ce siècle de malheur; c'est du mien que je suis.

Dans quel temps vivons-nous, voyons, je vous en prie? Vivons-nous sous Louis, quatorzième du nom? Alors portons perruque, allons à Trianon, Soyons des fleurs d'amour et de galanterie; Enfin, décidez-vous, monsieur Thiers, ou sinon Laissez-nous être au monde et vivre notre vie.

Alfred de Musset fut de son siècle ; il se mêla aux luttes de son temps et eut sa part des conquêtes. Sa mort amènera un jugement sur ses œuvres : uni' génération nouvelle va ouvrir les livres du poêle. Nous avons blâmé le scepticisme et l'indifférence qui y régnent, comme dans un jardin merveilleux nous signalerions les fleurs au parfum énervant et les arbres enchantés qui versent le sommeil. Nous avons dit ce que nous pensons être juste. Devions-nous attendre? Y a-t-il une heure réservée à la vérité? Nous ne le croyons pas. Le point de vue où nous nous sommes mis est-il trop particulier et trop spécial ? Nous prétendons que non. A quoi bon faire des concessions quand l'éloge l'emporte sur le blâme, et fausser ses balances pour plaire à quelques amis et les tromper? Notre justice est étroite, dira-t-on, et nous pesons dans les mêmes plateaux tout le monde indifféremment, celui qui pense et celui qui agit, le caprice et la volonté, le poète et l'homme politique. Nous abordons cette objection, parce qu'elle nous sera faite et que nous ne la redoutons pas. 11 est bon d'être indulgent pour ne pas décourager les jeunes esprits, les imaginations délicates, ceux qui débutent et qui cherchent; mais les précautions uous sembleraient injurieuses pour une réputation consacrée qui échappera toujours aux plus sévères rigueurs de la critique et qui n'a besoin ni de complaisance, ni de ménagements. La justice relative est faite pour les faibles.

Alfred de Musset, par son talent, peut résister aux plus exigeants et aux plus sévères.

Nous l'avons dit en commençant, la mort de Musset emporte toute une partie de nous-mêmes ; une jeunesse charmante, mais qui a été trop oisive. Aujourd'hui que nous tachons de regagner le temps perdu, en résumant nos facultés, il nous serait doux de ne rien perdre de nos souvenirs. « Nous sommes pèlerins comme vous, » dit le Dante, et, bien que notre fardeau soit déjà bien lourd, nous ne voulons pas laisser derrière nous la chanson du premier âge. Les heures sont tristes; la gaîté sera difficile; les vers d'autrefois nous resteront aux lèvres comme un parfum.

On dit que Caton, traduit en justice et accusé par ses ennemis, à quatre-vingt-trois ans, prononça les paroles suivantes en face du peuple : « Il est bien difficile, Romains, de rendre compte de sa conduite devant des hommes d'un autre siècle que celui où l'on a vécu. » Il est bon de se rappeler ces paroles quand on veut étudier une existence bien remplie et juger cinquante années de gloire avec l'expérience passionnée que les faits donnent aux générations nouvelles. A l'heure où nous sommes, nous déclarons que nous serions entraîné à une sévérité peut-être injuste, si nous restions au point de vue impitoyable de notre opinion. Pouvons-nous remonter le cours de la vie de Béranger et le redescendre avec lui en nous pénétrant des idées qui l'inspirèrent ? Devons-nous plutôt nous placer à une longue distance en avant, et prendre la perspective de la postérité ? Ces deux moyens de critique sont impraticables. Nous pourrions, malgré nos

précautions, nous tromper dans l'appréciation du poète. Le déplacement nous conduirait à des erreurs, et, pour avoir essayé d'être pins respectueux envers une des grandes gloires de ce siècle, qous embrasserions mal le rôle de Déranger et nous priverions notre humble critique de l'excuse qu'elle porte avec elle sur le terrain où nous voulons rester. Nous conserverons donc toute l'ardeur de nos sentiments pour esquisser une étude du poète illustre qui vient de mourir. Il n'y a que les gloires passagères qui ont besoin de l'éloge sans restriction ; la véritable gloire se tient debout quand l'engoûment est passé et sort pure des épreuves de la discussion loyale. Les Egyptiens jugeaient les morts, et, après une enquête publique, prononçaient la glorification ou l'anathème. Nous aussi, nous examinons la vie des grands penseurs qui disparaissent, afin d'y trouver un enseignement pour ceux qui vivent. La mort de Béranger devait avoir un immense retentissement. Le jour où ce sage modeste a été remis à la terre, la ville s'est émue; les déesses mystérieuses des deuils populaires ont plané sur la cité ; on a vu les foules pacifiques escorter cette dépouille vénérée; les flots du peuple semblaient soulever ce cercueil comme le battement d'un cœur universel ; un entbousiasme religieux régnait sur cette fête funèbre; l'immortelle, la Heur triste et durable, ornait les blouses qui remplissaient les rues ; ce symbole banal de l'éternité reprend, dans ces rares journées, toute la jeunesse et toute la force d'une idée. Le peuple mêle à tout ce qu'il

fait une solennité puissante qui remplit l'âme ; il communique quelque chose de sa vie fiévreuse même à la mort, et ses défilés pacifiques à la face du ciel représentent les seules cérémonies vivantes et attestent que Dieu est avec lui. Il n'y a pas de somptuosités qui égalent celles dont il dispose quand il s'avance ainsi par cent mille, et que d'un convoi il fait un triomphe. L'enterrement de Béranger a eu pour cortège ces masses unanimes et sympathiques.

La biographie du chansonnier illustre est très-simple. Les événements n'y sont pas compliqués; l'influence du poète s'exerça par l'action de sa peusée et non par celle de sa personne. 11 fut toujours ce qu'autrefois on appelait un sage, ce qu'aujourd'hui on doit appeler un honnête homme.

Pierre-Jean de Béranger naquit à Paris, rue Montorgueil, le 17 août 1780. Son grand-père était tailleur. Dans une chanson, « le Tailleur et la Fée », le poète donne luimême ces premiers détails. 11 resta à Paris jusqu'à l'âge de neuf ans ; il assista à la prise de la Bastille ; ce fut là pour lui une grande leçon d'histoire contemporaine. Quarante ans après, il se rappelait cette époque dans une autre prison qu'on nommait « la Force ». Vers cet âge de neuf ans, l'enfant fut envoyé à Péronne, chez une tante paternelle qui tenait une hôtellerie. C'est là qu'au milieu des loisirs que lui laissaient ses fonctions de garçon d'auberge, Béranger lut Voltaire. A chaque étape de sa vie, la destinée lui réseivait un enseignement. L'édu-

cation que donne le sort est rapide et substantielle ; elle se compose de grands spectacles et de fortes lectures. C'est à Péronne que Béranger fut frappé de la foudre, accident qu'il rappelle quelque part. A quatorze ans, il entra en apprentissage chez un imprimeur de Péronne, M. Laisné, qui resta un ami du poète dont la reconnaissance donne l'immortalité. A dix-sept ans, Béranger revint à Paris. Il ébaucha une comédie, les « Hermaphrodites » ; il essaya d'édifier un poème épique, « Clovis » ; il composa plusieurs dithyrambes : le « Déluge », le « Jugement dernier », le « Rétablissement du culte » ; il publia une idylle, le » Pèlerinage ». Sa vocation était décidée; il cherchait sa voie. Vers ce temps, en proie aux luttes que la vie impose même à ses favoris, découragé par la misère qu'il sut vaincre si noblement et qu'il a surmontée pendant cinquante années en face d'une époque avide et corrompue, vers ce temps Béranger pensa à partir pour L'Egypte. 11 renonça à son projet, et « Lisette « lui fit oublier sa pauvreté. Toutefois, l'avenir demeurait sombre et les défaillances revenaient à certaines heures. Ici se place la protection accordée, en 1803. au chansonnier par Lucien Bonaparte. Vers 1809, grâce à l'appui d'Arnault, Béranger entra comme expéditionnaire au secrétariat de l'Université, avec douze cents francs d'appointements. En 1813, il fui reçu membre du « Caveau «."Cette circonstance, insignifiante en appa< rence, décidade sa gloire en lui confirmant sa vocation. Le succès donna de la certitude à son génie, et sa popu-

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larité marcha avec rapidité. Après la seconde restauration, elle était établie. Ses refrains frondeurs trouvaient des échos. Il grandit avec le succès. En 1815, l'expéditionnaire avait été menacé dans son emploi quand parut son premier recueil ; la publication des chansons nouvelles de 1821 amena sa démission. En outre, il eut à subir trois mois de prison et cinq cents francs d'amende. On va voir maintenant jusqu'où peut s'élever le talent persécuté. « Croyez-moi, car je suis souvent en prison ! » disait saint Paul ; on crut Béranger, qui se dressa comme un adversaire formidable contre un pouvoir impopulaire; il employa toutes les armes et se jeta sans prudence dans la lutte, où toute une opposition le suivait. Ils ne virent que le moment et ne songèrent pas au lendemain. Un second procès frappa le poète d'une condamnation. Ici apparaît un de ces personnages que le hasard rend célèbres pour avoir servi d'instruments de persécution. Marchangy. raillé, ridiculisé, exécré, ne méritait que l'oubli, comme tant d'autres. Dante plaça ses ennemis en enfer, et le châtiment les a illustrés ; dans l'œuvre de Béranger, Marchangy joue le rôle d'une marionnette à tête dure qui reçoit quelques coups de bâton. En 1828 parut le troisième recueil de Béranger : c'était sous le ministère Martignac. « L'Ange gardien », « le Sacre de Charles-le- Simple »> et « la Gérontocratie » valurent au chansonnier neuf mois de prison et dix mille francs d'amende. Le parti libéral paya l'amende.

Après 1830, Béranger publia un dernier recueil, le plus

beau et le plus élevé. Le poète a toujours marché en grandissant. 11 s'est arrêté trop tôt. Ceux qui se consacrent à la défense de La liberté ne doivent pas compter sur le repos. 11 y a toujours à pleurer pour les poètes. Une légende païenne raconte que chaque fois qu'un danger menaçai! la Grèce, il y avait à Cumes un Apollon qui pleurait.

M. Bérard, dans ses « Souvenirs de 1830 », raconte que Béranger « avait cherché à faire comprendre, à l'assemblée centrale de la rue Richelieu, que la République était en ce moment impossible ou tout au moins fort dangereuse; et telle était l'exaspération des esprits, qu'il avait été presque maltraité. » Les amis du poète arrivèrent au pouvoir et il refusa tout, titres et emplois. Cette conduite devrai* êtnec lie de tous l s irens de cœur; toutefois, nous devons l'honorer comme une vertu, puisque Béranger offre un exemple presque unique d'un pareil désintéressement. 11 se retira dès lors dans la solitude, vécut à Passy, a Fontainebleau, à Tours et enfin à Paris, où il vient de mourir. On a parlé' de « Mémoires contemporains » qu'il aurait écrits pendant ses années de retraite ; ce travail, qui ne devait paraître qu'après sa mort, embrassait tous les souvenirs de cette existence si intimement mêlée aux événements de son temps; on a dit depuis que cet ouvrage avait été anéanti. Nous ne savons pas la vérité ace sujet. Ce qui parait positif, c'est que Béranger laisse un recueil de chansons inédites, dont il parle dans une lettre adressée a son éditeur Perrotin, et publiée en

1847. ÎN'ous attendons sans impatience ces chants d'outre-tombe. Ajouleront-iis quelque ci, ose à sa gloire? La réputation de Bélanger est complète. A une statue achevée il est peut-être dangereux de tenter une soudure.

Un jour., Béranger habitait alors Passy, le chansonnier se rendit à Sainte-Pélagie. Il allait visiter Lamennais, qui subissait là une condamnation. Il s'y rencontra avecChateaubriand, et tous les trois ils devisèrent du passé et de l'avenir. M. de Loménie, dans ses biographies « d'un Homme de rien », raconte cette scène curieuse et imposante. De ces trois hommes le dernier vient de s'éteindre, confiant comme ses deux an.is dans le progrès qui marche en ralliant à lui toutes les intelligences. Chacun des grands esprits de ce temps salue le soleil avant de mourir.

Béranger vécut loin du monde jusqu'en 1848. Il n'écrivait plus et cherchait le repos. Comme sa réputation n'était pas une de ces vogues factices qui ne peuvent se soutenir que par des publications sans cesse nouvelles, il jouissait d'une popularité sereine et douce.' Tous les regards connaissaient ce simple vieillard; on se le montrait dans les rues et l'on suivait respectueusement ses cheveux blancs rejetés en arrière et répandus sur un dos voûté par l'âge.

Février arriva, et la reconnaissance du peuple se manifesta par une explosion que Béranger ne prévoyait pas- Il fut nommé représentant pour siéger à l'Assemblée constituante. Le poète refusa ; ses collègues n'acceptèrent

pas sa démission ; il la renouvela, et lecture en fut faite le matin môme du 15 mai. Ici se présente une question : Béranger était-il libre ? Peut-on se soustraire à un devoir? Paris disait, par son vote, à l'illustre chansonnier : « Tu as combattu pour la Liberté, tu as souffert pour elle ; depuis quinze ans tu étais las, comme nous, de toutes les royautés et de tous les despotismes; tu as ensemence le sol ; la moisson et la vendange sont faites : viens partager le pain des libres et boire à la coupe de l'égalité ; tu avais fait un rêve, il est réalisé : viens saluer le soleil avec nous ! » Béranger, pris d'un accès de sagesse désespérée, voulut rester à l'écart. On a publié, depuis, quelques lettres du poète où il semblait dire, en 1848, comme il avait dit en 1830 : « Pas encore! » Nous admirons le bon sens et nous vénérons le génie ; mais l'histoire de nos idées prouve qu'une telle patience serait une vertu dangereuse, et nous pensons que ce n'est pas assez de savoir supporter la prison quand nos ennemis régnent, et qu'il faut encore braver l'impopularité à l'heure où nos amis triomphent. Béranger pouvait sans scrupule ni répugnance entrer dans cette Assemblée où ses amis étaient en majorité, où l'œuvre qu'on allait entreprendre était l'édification de l'avenir, où l'emportement et l'excès de quelques-uns auraient besoin d'être contenus par une prudence respectée. Les plus honnêtes, les plus purs ont traversé la fournaise; et qui sait ce qui serait arrivé en mainte circonstance si Béranger eut prêté à sa cause l'autorité de son vote et de sa personne? il ne s'agit pas

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là d'ambition satisfaite, ni d'apothéose bruyante à chercher, ni d'orgueil à tenter un beau rôle. 11 s'agissait d'un devoir à remplir et d'un danger à affronter. Nous regrettons que Béranger n'ait pas engagé sa vie dans ces journées ; la couronne qu'on a déposée sur sa tombe aurait peut-être eu quelques épines; mais les épines se mêlent harmonieusement aux lauriers, et la grande gloire se complète bien par un peu de martyre. •

Toutefois, il n'y aura pas eu beaucoup d'existences en ce siècle plus dignes de servir d'exemple et d'être proposées comme modèle. Le désintéressement le plus pur fut la loi de cette vie si longue. La sage médiocrité et la pauvreté sacrée furent les hôtesses de Béranger. A une époque de corruption et de cupidité comme la nôtre, cet homme vécut et mourut sans un mauvais désir, sans envie, satisfait du pain quotidien, léguant à la génération qui lui survit l'enseignement de soixante-dix années d'une intégrité souriante. Il sut vaincre le plus redoutable ennemi, le besoin. « Celui qui se soumet aux hommes s'est auparavant soumis aux choses », a dit Epictète. Béranger domina les idées morales de son temps en se faisant une gloire de ce dont la foule a honte,, et le modeste chansonnier, qui subit trois condamnations pour « outrage à la morale publique et religieuse », pratiqua l'Évangile dans ce que sa doctrine a de plus pur et de plus méconnu, dans son respect pour la pauvreté. — Il avait raillé le pape, répondrait Marchangy ; et la vie tout entière du poète atteste un bien plus grand scan-

dale ; il avait compris le Christ en faisant le bien et en restant pauvre.

C'est là ce que le peuple a honoré en lui. Le peuple a horreur des hypocrisies ; il déteste le faste égoïste et méprise tous ces orgueilleux enrichis qui ont de la boue aux genoux et aux lèvres; il sent que la corruption le gagne, que les mauvais rêves l'obsèdent, et, quand un homme de bien meurt, le peuple se presse à ses funérailles. Ce sont des fêtes où, pour lui, la vertu brille aussi claire que le soleil, et il rentre dans ses ateliers tumultueux vivifié, rasséréné et chantant les refrains du poète qui vient de lui rendre l'espérance.

Béranger est plutôt un poète populaire qu'un poète national. Il est venu à son temps, apportant avec lui la tradition de Voltaire. Après 1814, on essaya d'enterrer le dix-huitième siècle sous les calomnies dirigées contre la Révolution. Béranger est venu pour rire au nez de la Restauration. Ce fut là son véritable rôle, et son premier recueil a surtout une valeur historique. « Le Marquis de Garabas, Paillasse, le Petit Homme rouge, Monsieur Judas,

le Ventru de 1818, celui de 1819 » sont de merveilleuses caricatures. « Paillasse » est un chef-d'œuvre éternel, malheureusement pour l'espèce humaine. Dans une édition deBéranger, » illustrée » par Grandville, nous nous rappelons une gravure qui accompagne celte chanson, dans laquelle le dessinateur s'est montré presque aussi spirituel que le poète. Le tapis sur lequel « saute Paillasse » est le vrai hlason de la platitude humaine; il est écartelé des emblèmes de tous les gouvernements. On devrait placer des tapis faits sur ce modèle au seuil de toutes les antichambres.

« L'Épée de Damoclès, Denis maître d'école, le Sacre de Cbarles-le-Simple, la Marquise de Pretintaille » et tant d'autres chansons criblèrent de couplets la Restauration. « Le Roi d'ïvetot » et <> le Sénateur » parurent sous l'Empire ; ces chansons s'adressent à un régime qui inspira à Béranger plutôt des chants de regrets que des railleries. Il est difficile pour nous de remonter vers ces temps de désastres auxquels succédèrent des rois impopulaires. Nous ne pouvons que constater ce fait, que Béranger mettait son talent au service d'un parti nombreux et que les moindres 'couplets qu'il écrivait se gravaient clans les mémoires, même avant d'être imprimés.

Nous passerons sous silence une série de chansons que nous sommes incapables de juger. La gaudriole, le rire un peu grossier ne répondent pas à un des besoins de notre esprit. Les poètes que nous avons lus à l'âge où les impressions durables se forment, nous ont appris à corn-

prendre l'amour d'une autre façon et à y mêler plutôt des larmes que du vin. Si nous pensions à juger cette partie des œuvres de Déranger, nous serions entraîné à des erreurs très-probablement; nous trouverions que Désaugiers a plus de gaitô dans la cbanson bacbique et Armand Gouffé plus de lyrisme. Parny nous paraît avoir manié la mythologie avec plus de grâce, et, malgré le sensualisme de sa poésie, il n'a pas, comme Béranger, considéré l'amour sous sa face bouffonne. Mais nous nous rendons justice; la maladie mélancolique de notre temps nous a disposé à préférer des concerts que nous appelons divins à un bruit de grelots qui nous paraissent fêlés quelquefois.

« Les Gueux » sont la première œuvre importante qui révèle un grand poète ; en dehors des chansons de polémique et des flons-flons indispensables au genre choisi par l'auteur, « les Gueux » ont la valeur d'un poème durable, écrit pour la postérité. Là se montre un maître bien supérieur dès lors aux poètes de second ordre que plus haut nous rapprochions de Béranger. Voilà bien la source d'où sortiront les merveilleux poèmes des dernières années, du demie]- recueil. Ce 'genre est propre à Béranger; il devra à cette inspiration « les Souvenirs du peuple, le Vieux Sergent, le Vieux Caporal, le Vieux Drapeau », habiles croquis tout émus du sentiment d'une époque disparue et qui devront vieillir avant « les Fous » et « Jeanne la Bousse ».

On a souvent appliqué le nom d'odes aux chansons de

Béranger; on a eu tort. Nous ne prétendons pas que l'ode soit un genre de poésie qu'il n'est pas permis à tout le monde d'aborder; nous estimons, au contraire, qu'une chanson médiocre de Béranger vaut mieux que tout Jean-Baptiste Bousseau, et que « les Gueux » sont bien supérieurs à ce que nous a laissé Lebrun, dit « le Pindarique ». Mais cet éloge déplacé trompa plus d'une fois le chansonnier et nous devons à ces préoccupations du poète des œuvres mal venues comme « le Chant du Cosaque, Psara » et quelques autres. On ne songeait pas assez que Béranger était un poète original et que toutes les comparaisons faites à son profit ne restaient pas toujours à son avantage. On a voulu trouver du rapport entre lui et Horace. Il est bien facile de relire « le Vieux Célibataire » :

Petite bonne agaçante et jolie,

et de se reporter à l'ode d'Horace :

Ne sit ancillae tibi amor pudori.

Après celte lecture, on ne conservera plus aucun doute. Béranger devait avoir des nostalgies de Borne et de Grèce. « Je fus Grec », dit-il dans le « Voyage imaginaire ». Il se rattachait à sa patrie pythagoricienne plutôt par les idées que par la forme de sa poésie.

Puisque nous en sommes aux rapprochements, bous

nous permettrons de placer auprès de la « Bonne Vieille » un sonnet de Ronsard :

Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse, Vous vieillirez el je ne serai plus !

dit Béranger. Voici le sonnet :

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise au coin du feu, dévidant et filant, Direz, chantant mes vers en vous émerveillant : Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle!

Lors vous n'aurez servante, oyant telle nouvelle, Déjà sous le labeur à demi sommeillant, Qui, au bruit de mon nom, ne s'aille réveillant. bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et, fantj)me sans os, Par les ombres myrteux je prendrai mon repos. Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Rcgreltanl mon amour et votre lier dédain. Vivez, si m'en croyez; n'attendez àdemain, Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.

Béranger a dit quelque part : » Le peuple, c'est ma muse. « Bien n'est plus juste. Il partagea les erreurs du

peuple et chanta ses grandes idées ; partout il est son compagnon ou son complice, trop désireux peut-être de rester toujours son ami. On ne pourrait pas dire sans être injuste que Béranger flatta le peuple; mais on doit regretter qu'il n'ait pas profité de sa toute-puissance de chansonnier pour rectifier et élargir les idées des masses sur lesquelles sa voix avait tant d'autorité. Il est rare de rencontrer un écrivain qui dispose d'une action aussi absolue sur la foule.

Béranger comprit son rôle, mais un peu tard, et dès ce moment ses chansons prennent un caractère de grandeur souveraine. « Le bonheur de l'humanité a été le songe de ma vie, dit-il dans sa préface de 1833 ; une foule d'hommes jeunes et courageux, éclairés et ardents, ont donné, depuis peu, un grand développement à ces questions. .. Pourquoi faut-il que le poète se soit arrêté pour « faire de la paresse », selon son expression ? Il indique le chemin, désigne ceux qui y marchent, et ne veut pas s'y engager avec eux.

« Le Déluge, les Bohémiens, la Comète de 1832, le Juif errant, le Vieux Vagabond, les Fous, les Contrebandiers, Jacques, le Suicide, Nostradamus, les Quatre Ages », voilà le véritable poète, le Béranger en possession de luimême, prenant place au premier rang des grands esprits de son époque. Ce ne sont plus là « des espèces de mémoires chantants », c'est delà poésie éclatante. Il suffit de rappeler les titres de ces morceaux ; chacun de nous en porte les couplets dans sa mémoire. Nous sommes

loin de la gaudriole ; les ailes ont poussé. C'est sombre et menaçant. La gaité a tourné en ironie dans le « Conseil aux Belges », une admirable chanson ; dans le « Relus », un chef-d'œuvre :

Ami, pourtant gardez votre or.

Las ! j'épousai, bien jeune encor, La Liberté, dame un peu rude.

Moi qui dans mes vers ait caché Plus d'une facile beauté, Je meurs l'esclave d'une prude.

La Liberté, c'est, monseigneur, Une femme folle d'honneur; C'est une bégueule enivrée Qui, dans la rue ou le salon, Pour le moindre bout de galon, Va criant : A bas la livrée !

La « Restauration de la Chanson » prouve que le poète était dans la force de son talent, malgré ce qu'il lui plait d'en dire :

Mais pourtant laisse, en jachère

Mon sol fatigué !

Mes jeunes rivaux, ma chère,

Ont un ciel si gai !

Hélas! en relisant le « Jean de Paris » de Béranger nous pensions à un des « jeunes rivaux » du chansonnier, à Hégésippe Moreau, qui se jeta avec ardeur dans la mêlée. Il avait un très-grand talent et une forme qui manqua souvent à son maître ; il servit la liberté avec acharnement et vertu ; il fît la guerre aux ennemis du peuple et les accabla d'admirables satires. Il ne se ménageait pas, celui-là ! Il fut pauvre aussi, et fut un des martyrs de la cause dont Béranger fut un apôtre. J'ignore si le peuple sait son nom et si la foule connaît sa tombe. A-t-il une tombe, seulement? Pour moi, je me suis fait un devoir de parler en toute occasion de ce grand poète, et, si ma plume avait quelque autorité, je ne cesserais de réclamer une gloire réelle et populaire pour ce pauvre enfant dont le ciel ne fut pas « gai » en ce monde. Le volume qu'il nous a laissé disait à tous : « Ne m'oubliez pas ! » « Myosotis ». Félix Pyat fut le premier à le signaler : c'est une bonne action. Quelques esprits moroses ont cru voir dans plusieurs chansons de ce recueil, un peu trop lestement tournées peut-être, la cause de l'oubli qui retombe sur ce nom dès qu'on le prononce. Mon Dieu, voilà la destinée ! Il s'agit de venir à son heure. La « Cantharide » n'a pas empêché Béranger de figurer dans toutes les bibliothèques.

Ce que c'est pourtant que la gloire!

a dit l'ami de Lisette.

Béranger a fait de nobles adieux à Emile Debraux, l'auteur de « Te souviens-tu » ? et de « Fanfan la Tulipe » ; il a écrit de très-belles strophes sur le suicide d'Escousse et de Lebras. S'il avait connu Hégésippe Moreau, quels nobles regrets celte mort lui eût inspirés !

Nous ne pouvons parler de toutes les chansons de Bélanger; elles sont toutes célèbres et nous ne mentionnons que celles qui se rattachent aux idées que nous cherchons à exprimer. « Le Grenier, les Deux Cousins, Mon Habit » et tant d'autres doivent rester en dehors de notre cadre, et nous le regrettons. Nous nous arrêterons un moment au « Dieu des bonnes gens », qui nous a paru une des œuvres les plus admirées du poète. Nous nous déclarons incapables d'admirer ce déisme incolore, qui est impuissant à calmer un seul instant les doutes terribles de 1 ame humaine. Cette chanson n'appartient pas à notre temps ; elle se rattache au dix-huitième siècle. Le souffle manque à cette hymne bourgeoise qui, le verre à la main, célèbre un Dieu « bon enfant », une sorte de président de goguette. Quand Gœthe, avec l'ironie de Mêphistophélès, promenait sur les croyances germaniques la torche de Voltaire, il essayait, le grand païen, d'opérer la renaissance du panthéisme grec ; Victor Hugo, agité par le doute, fait intervenir la nature pour rassurer l'humanité. Béranger, lui, remplit sa coupe d' « aï », appelle Lisette et porte un toast au « Dieu des bonnes gens ». Avec la plume des dernières heures de travail, le chansonnier eût conçu tout autrement ces couplets.

Béranger aima le peuple et défendit la Liberté ; on B'est beaucoup occupé du rôle qu'il a joué et de l'influence qu'il a eue. Nous n'aborderons pas ce sujet; son influence fut énorme, nous le reconnaissons. Quelques critiques ont semblé faire de ce poète une sorte de Tyrtée officiel. La discussion serait stérile; interrogeons le chansonnier luimême. Sa correspondance, spirituelle, sensée, remarquable au double point de vue de la pensée et du style, servira à nous éclairer sur ses sentiments intimes. On nous a communiqué une lettre importante dans laquelle Béranger s'explique très-nettement; elle fut adressée à M. Morin, avocat, ancien commissaire de la République d'Eure-et-Loir; la voici :

« Je vous remercie, monsieur, des très-spirituelles et très-piquantes fables que vous avez bien voulu me communiquer. Elles m'ont fait trop de plaisir pour qu'en ma qualité de vieux rimeur je ne me hasarde pas de vous reprocher un peu trop de laisser-aller de style. Une plus grande attention donnée au travail des vers ajouterait à tout ce qu'elles ont de mérite.

« Je ne puis répondre, monsieur, à ce que contient voire lettre. Ce sont là des questions graves qui exigeraient bien des pages de réfutation, quoique nous soyons d'accord sur le fond de la discussion. Je me contenterai de vous demander pourquoi, si j'ai eu tant d'influence sur la popularité conservée au nom de l'Empereur, j'en ai eu si peu en préchant la Bépublique, comme je n'ai cessé de le faire depuis plus de quarante ans, et comme

je le ferais encore si, à soixante-douze ans, il m'était possible de retrouver ma verve de trente ans.

« Convenez-en, monsieur, vous qui méconnaissez trop les services rendus à la France par Napoléon, tous les partis ont fait des fautes; mais celles dont nous devons le plus gémir, ce sont les fautes énormes commises par les Républicains. Je les avais prévues: aussi aurais -je voulu que la République nous vint un peu plus tard. La Providence en a décidé autrement. Toutefois, je mourrai avec l'assurance qu'un jour ou l'autre mes vœux seront exaucés.

« Recevez, avec nies remerciments, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

« Déranger:

« Paris, 8 février 1852. »

Cette lettre est fort curieuse et n'a pas besoin de commentaires. Si elle eut été publiée du vivant de Béranger, peut-être aurions-nous essayé d'en discuter quelques termes. Telle qu'elle est, c'est, à notre avis, l'expression exacte de l'opinion de son auteur. Il en était reste a la scène que nous avons rapportée d'après les « Souvenirs de 1830 » de M. Rérard. « Pas encore! » disait-il toiîjours.

Indépendamment de son génie très-populaire, de sa sagesse, de son bon sens, de la pureté morale de sa vie, une grande et rare qualité fit aimer Béranger, la bonté.

Son tombeau recevra longtemps encore des larmes de reconnaissance. Particulièrement après 1851, il eut occasion d'arracher quelques familles au désespoir ; il usa de son crédit pour faire du bien, et il y en avait à faire. Des cœurs simples et obscurs ont béni sa dépouille, et si les curieux qui virent passer le convoi du chansonnier ont aperçu quelques femmes dont les yeux étaient rouges de pleurs, ils ont pu s'expliquer facilement le mystère de cette douleur ; le poète avait rendu un mari ou un frère à ces malheureuses. Il avait su par expérience que la prison accable et tue, et que tout le monde ne reçoit pas du gibier et du vin sous les verrous, et ne peut pas, à Sainte-Pélagie, plaisanter Bellart et Marchangy « à la façon de Barbari, mon ami ».

J'ai fait du bien, puisque j'en ai fait faire.

est un vers inspire par le cœur et profondément vrai. Tout Béranger est là. Les poètes chantent les idées générales et tirent de leur âme des accents qui expriment les pensées nobles et généreuses que le monde a besoin de voir formulées d'une façon souveraine et saisissante. La mission du génie est de vulgariser par l'art les instincts du beau et du bien répandus confusément au sein des masses. Béranger obéit à celte loi; mais sa personnalité ne s'efface pas. Ses enseignements portent le cachet de sa bonhomie. Il y a dans ce poète un côté pratique rappelant Franklin.

... Quand je pense aux malheureux, Je me sens né pour être riche.

Je n'ai (latte que l'infortune.

Ce dernier vers est. fort beau. Cependant, si on le relit bien, on verra qu'on se laisse émouvoir par la surprise d'une fausse tendresse. On ne flatte pas l'infortune; on console une souffrance, en passant, mais à la condition de plaindre l'humanité en plaignant uu homme. Le grand poète, et c'est à ce point de vue absolu que nous nous plaçons pour discuter cette question d'art, le grand poète appartient aux. idées. Son regard doit toujours viser en avant, du côté de la vérité et de la lumière. Sur l'horizon, rayonnant ou sombre, les choses qui seront se détachent pour l'œil du génie. Là, si l'on regarde bien, apparaissent des formes fugitives, des vertus en larmes, des infortunées auxquelles le poète doit donner des noms en les désignant à la foulesuperslitieuse qui a peur des fantômes. Déranger, en véritable Parisien, chanta la gloire militaire; sa muse aimait à suivre les tambours. Comme Chariot et Raffet, il s'est épris du côté pittoresque des choses. La vraie philosophie des événements lui a échappé. Un jour, dans la chanson intitulée « la Sain te- Alliance des peuples », il a laissé planer sa pensée au-dessus des frontières politiques, des circonscriptions géographiques et s'est élevé jusqu'aux vérilables régions humaines.

Mais il retombait vite à la vignette, lui dont le pinceau a ébauché quelques modèles de la fresque sociale.

Les jeunes gens me disent : Tout chemine; A petit bruit chacun lime ses fers ; La presse éclaire et le gaz illumine, Et la vapeur vole aplanir l's mers.

Les jeunes gens avaient raison. L'homme grandit et l'individu n'est plus une vaine unité qui grossit une somme de chiffres sans importance. Nos entrailles sont émues quand le sang coule, et notre génération a entendu dans les solitudes de la Sibérie cette voix que César en Afrique entendit en songe, la nuit où il rêva d'une grande armée en pleurs qui lui demandait une patrie.

On peut dire de Béranger ce qu'on a dit de Chateaubriand. Ils ont pressenti l'avenir, qui travaillait leur âme comme une inquiétude, comme une maladie. Avoir deviné, c'est être grand. L'initiateur est plus digne d'admiration que le guide; Moïse sans d vite dépasse Josué ; mais si le monde vénère les esprits troublés qui pleurent devant la porte ténébreuse, il bénit le passant heureux qui, à l'heure fixée par Dieu, ouvre sans effort et en souriant les battants lumineux de la vie attendue. « Hélas! dit Jean-Paul, après cette vie pleine de morts, ne rencontrerons-nous pas un visage ami auquel nous puissions dire : Sois le bien-venu ! »

Quand le bruit se fait autour d'un nom, aux jours de gloire et d'acclam?tion, certains esprits orgueilleux se tiennent à l'écart ; ils ne recherchent pas les familiarités du génie heureux. Cette fidélité indifférente en apparence, garde son hommage pour les temps de silence et de malheur. Si le poète qu'on admire est méconnu, dédaigné, justifié de ses fautes par le mépris même des lâches et des sots, l'ami oublié se lève, arbore le drapeau des grandes victoires et crie à tous et tout haut: Je viens vous parler de mon maître ! — On nous a dit hier que nous voulions reprendre la lutte littéraire à 1829 ; insensés que vous êtes ! mais cette grande journée dure toujours, et pendant que vous constatez votre triomphe dans des annales ridicules, comme Mêlas à Marengo, vous n'entendez pas les canons qui roulent et les tambours qui battent ; c'est Desaix qui arrive avec une armée ardente et fraîche : vous attendez unBlucher et vous

ne voyez pas ce flot de jeunesse qui va culbuter vos Autrichiens ! Vieillards, qui êtes aveugles, nous vous assourdirons bientôt du bruit de nos fanfares! nous sommes dispersés a cette heure, mais une strophe suffît pour nous rallier tous :

Chercheurs qu'une lampe accompagne.

Pasteurs armés de l'aiguillon, Courage à tous sur la montagne ; Courage à tous dans le vallon !

C'est le « Ranz des vacbes » ; comme aux Suisses exilés, cela nous rappelle la patrie.

Certes, je dois paraître bien extravagant aux esprits sages de ce bas monde. Eh bien ! je veux leur avouer une tristesse, c'est que je me sens vieilli, quand je me rappelle mes premières tendresses l'ttéraires. On ne croit plus à ces mises en scène romanesques que nous trouvions si naturelles. Nous lisions « Notre-Dame de Paris », entre les deux classes du collège, assis au revers d'un fossé, sous un arbre ; nous étions trois : chacun lisait à son tour, et je suis sur que chez les plus austères protestants la lecture de la Bible n'est pas plus saintement écoutée. Je connais un bois où tous les vers de Hugo ont été récités à haute voix, en chœur souvent. Et ces grandes tirades dont vous vous moquez, ces larges scènes des drames de notre poète, nous les avons dites

et jouées, mieux que tous les acteurs du monde n'auraient pu le faire : nous étions comme l'enfant qui va communier et qui met plus de foi dans sa prière que le plus fervent des prêtres. Ces émotions sont passées ; je les regrette. Quelques-uns en seraient honteux et les renieraient ; je me les rappelle avec orgueil. Toutes les fois que j'ai franchi la porte ovale et trapue de la place Royale, mon cœur a battu : et je livre encore ici une raillerie aux imbéciles qui admettent volontiers que Napoléon faisait tressaillir ses soldats, et qui ne voudraient pas que les imaginations frémissent devant le poète. Ce seuil de la maison du grand écrivain, bien des pas l'ont traversé, et aujourd'hui, c'est à qui s'essuiera les pieds, c'est à qui crachera sur son souvenir. Malheur à ceux-là qui profanent leurs joies passées, enthousiasmes poétiques ou amours d'enfant. — « Ne jette pas une pierre dans le puits duquel tu as bu l'eau, » — dit une sentence thalmudique : — « Que la femme de là jeunesse soit bénie, » dit la Bible au livre des Proverbes.

le' ne veux donc pas troubler ce torrent ou j'ai rafraîchi ma première soif. D'ailleurs, Victor Hugo est loin de nous, et j'ose rendre cette justice à ses adversaires, qu'il est inattaquable et sacré pour eux aujourd'hui, et qu'a nous seuls il appartient de parler du poète, sans blesser les vanités hostiles, ni réveiller les animosités muettes. Pour ceux qui sont en dehors du monde littéraire, je commets ici une action aussi insensée que serait celle d'aborder un pestiféré. L'appréciation de ces gens-

là, je la récuse, sans avoir même à la juger. Pour ceux qui vivent de la vie de l'esprit, j'accomplis un acle de fidélité vaillante. Au nom de la petite garnison bloquée dans sa citadelle, je tire une salve en l'honneur du chef absent, et si quelques-uns de nos coups portent, qu'on ne s'en fâche pas, — c'est pour apprendre à nos ennemis que nous avons encore des munitions.

Dans ces derniers temps on a inventé un mode de publication à bon marché : tous les écrivains de notre époque sont réimprimés dans ce grand format à deux colonnes, avec des illustrations sans art, faites à la hâte, pas assez réussies, pas assez naïves ; tout subira l'épreuve de la livraison à quatre sous. Le défilé a commencé par les romanciers : c'est Frédéric Soulié, avec sa lourde infanterie qui a gagné quelques batailles ; c'est Alexandre Dumas, suivi de cette folle cavalerie habile aux escarmouches, un peu pillarde, mais au moins richement vèttie ; c'est Paul de Kock. avec sa bande de loustics, dont les plaisanteries outrageantes font toujours rire quelqu'un ; c'est George Sand, suivie de charmantes pécheresses et de trop jolis paysans ; c'est Eugène Sue, avec sa ménagerie monstrueuse, avec sis marionnettes étranges qui jouent des scènes de salon et des scènes de cabaret, avec sa lanterne magique où tout passe, raconte dans un style informe, au son d'un orgue de Barbarie; c'est Balzac, le terrible et le puissant, qui entraine derrière lui tout un monde que vous connaissez : cette femme, vous l'avez aimée; cet ami, vous voulez l'appeler,

c'est... Non, ne dites pas son nom, c'est Raslignac, c'est Lucien de Rnbempré, c'est la vie enfin sous un pseudonyme. Et puis, au roman se mêle l'histoire ; aux écrivains français s'ajoutent les écrivains étrangers ; aux gros cahiers, les maigres feuillets. On trouve là Werther à quatre sous ; René et toute la mélancolie de notre siècle, à quatre sous! — Qui veut être triste à bon marché? Assez longtemps ces douleurs mystérieuses ont été réservées aux artistes seuls. Nous buvions ce nectar de mort, au coin du feu, entre amis, en fumant et en devisant de l'autre monde. Maintenant la fiole des désolations est aussi commune que le vin bleu ! — Soyez rassurés, esprits vulgaires ; la pensée a des tourments. — Tous ces étalages, ce sont des salles d'hôpitaux où gémissent les passions humaines; ce sont des morgues, où reposent les suicidés du monde intellectuel. Si j'avais le temps, quelle large leçon de clinique je pourrais vous faire ! Qui oserait donc aujourd'hui parler d'Omar et de l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie? — Voilà bien autre chose ; tous les mystères de l'esprit sont dispersés dans la rue. L'alchimiste s'arrache les cheveux quand son laboratoire éclate ; que ferait-il donc s'il voyait ses secrets vulgarisés ?

Tant mieux. Que les grands et les petits se coudoient. La rue offre le spectacle des extrêmes ; c'est là que passent le triomphe et le supplice, le char et le tombereau : la même poussière pour tout le monde. Ces publications à bon marché seront, pour certains écrivains, comme la

fosse commune pour les cadavres ; de formats en formats, ils ne sont pas descendus en se popularisant, ils sont tombés en s'épuisant. Pour d'autres, ce mode de reproduction est la consécration suprême ; c'est le génie qui se fait familier, c'est Molière lu par Laforêt.

Victor Hugo tente aujourd'hui cette épreuve difficile, et la nouvelle édition de ses œuvres est plus curieuse a étudier peut-être que ne le serait un nouveau livre. Jusqu'à ce jour Victor Hugo avait été interprété avec effroi par les peintres. Il est presque impossible de mettre dans un dessin toute la pensée d'un poète : Tony Jobannot, Steinhel, L. Boulanger ont fait de vains efforts et employé un grand talent pour traduire avec le crayon les types rêvés par l'écrivain, et compris, devinés par le lecteur. Quelqu'un vous a-t-il fait voir jamais Esméralda. Sara la baigneuse, même Quasimodo et Triboulet? On fait les unes trop belles, les autres trop laids: et ce ne sont jamais les créations que l'on cherche inutilement. Aujourd'hui, c'est une autre affaire. Victor Hugo parait à quatre sous, « illustré » de dessins plus nombreux que n'osèrent en graver les artistes que nous venons de nommer. Ouvrez un de ces cahiers au hasard et vous « y verrez » Gennaro poignardant Lucrèce Borgia : Han d'Islande pleurant sur le cadavre de Gïll ; Beschid chantant sa défaite, à pied, sans essuyer

Son rouge cimeterre,

et sans les deux chevaux qui.

... Près de lui, du pied, battaient la terre.

« Vous y verrez » cette étrange Lazzara que personne ne nous montra jamais ; « vous y verrez » Mazeppa, Canaris, Marie Tudor parlant au bourreau ; Didier et Ruy-Blas et tous les personnages de « Notre-Dame de Paris ». C'est une vraie lanterne magique; mais Dieu nous garde de crier à la profanation ; ces dessins pleins d'inexpérience audacieuse, nous ramènent au naïf. Cela rappelle les livres bleus de Montbéliard et d'Epinal, où Cliarlemagne, Roland, Gannelon, Renaud sont bien autrement défigurés, sans en être amoindris. La légende idéalise en parodiant.

Tous ces « bons-hommes », faits pour reproduire des types adorables, seront pris au sérieux par le nouveau public auquel s'adresse le poète. C'est de la gloire brutale, mais c'est de la gloire solide. Les sybarites d'art trouvent que Rossini et Meyerbeer sont gâtés par les orgues de barbarie. Ils se trompent. Il est bon que des bouffées de mélodies s'échappent de l'Opéra et de la salle Ventadour pour errer dans la rue. Les. Italiens, qui sont plus musiciens que nous, écoutent ces moulins harmonieux qui s'arrêtent dans les carrefours : ce qui est beau, est beau partout, et la musique qui ne peut se passer d'un grand orchestre et de grands acteurs n'est pas de la bonne musique.

Consolons-nous donc ; Esméralda va devenir une bohémienne des rues qui perdra son auréole idéale, mais qui vivra pour des milliers d'intelligences de plus ! Phébus de Chàteaupers sera un beau gendarme comme on en

voit tous les jours dans les casernes de Paris; chacun des personnages de ces temps passés trouvera une assimilation dans notre époque. Le peuple veut voir ce qu'il admire : les types s'incarnent dans son esprit, selon le hasard de son observation. Ruy-Blas, pour lui, c'est Frédéric Lemaître; Marie ïudor, Lucrèce Borgia, c'était mademoiselle Georges. Les personnages des romans prendront une forme de la même façon, et une fois gravés dans le cerveau populaire, ils vivront d'une nouvelle vie passionnée, ardente, commune, mais réelle.

Dans les rayons de nos bibliothèques, vêtus de belles reliures, ces livres aimés avaient une place de choix à côté de Chateaubriand et de Lamartine; Théophile Gautier et Alfred de Musset étaient heureux de les coudoyer ; c'était, pour nous, la grande famille moderne: ils descendaient de leurs cases pour occuper de vastes loisirs, et même ils étaient devenus inutiles comme un luxe : notre mémoire les feuilletait de souvenir. A présent, confondus avec les brochures fugitives, ils vont être entassés dans des étalages eu plein vent. Le passant les maniera entre ses doigls, en lira quelques lignes au hasard, approuvera ou blâmera, cl s'en ira le sourire aux lèvres ou la rêverie au cœur ; il se trouvera des amis inconnus qui feront des collections de ces œuvres à bon marché, el qui attendront leur livraison, comme une nourriture hebdomadaire ; il y aura des oisifs qui injurieront le papier portant le nom du poète, et qui croiront que cette consécration de la gloire est une der-

nière chute. Des âmes jeunes et tendres, étudiants, travailleurs, en allant ou en revenant, s'arrêteront devant ces feuilles éparses et liront quelques vers qui les encourageront au travail ou les consoleront de leurs peines : ce sera une fontaine de poésie devant laquelle ils passeront tous les jours et où ils se désaltéreront assidûment. Oh ! certes, il sera bien jugé par son nouveau public ! Il sortira triomphant de l'épreuve. Il est pourtant plus difficile pour un livre de passer du salon à la rue, que de monter de la loge du portier au boudoir. C'est petit à petit que Hugo sera apprécié par le peuple ; tous les jours Paul de Kock distrait des duchesses.

Dans les régions intellectuelles, l'art est plein de passions savantes qui discutent, s'attaquent et se défendent avec méthode et d'après des lois convenues. Autour des questions de principes, on soulève des controverses pleines de vaillants plaidoyers, comme autour des hérésies dans le moyeu âge religieux. Ou bien encore ce sont des tournois comme au temps de la chevalerie : chaque artiste adopte une forme du Beau et la défend avec ardeur ; c'est une châtelaine dont il porte les couleurs avec amour. Tous les nobles esprits de ce temps ont rompu des lances pour la muse romantique, et si la lutte est suspendue, tous les premiers champions sont encore debout et ils ont derrière eux une armée toute prête. Dans ces querelles d'artistes, Victor Hugo a été discuté, analysé, vanté, rabaissé ; ses adversaires, s'ils n'étaient pas terribles, se sont montrés implacables : ses partisans

furent violents et audacieux. Mais tout cela n'a été que de l'escrime savante, entre de beaux lutteurs, dans une salle d'armes, avec plastrons et gants, devant une galerie de juges pour lesquels rien n'était perdu, ni une intention, ni un geste, ni une parade, ni un coup porté. Victor Hugo est sorti de ces escarmouches avec une personnalité immense ; son nom, maudit ou acclamé, a sa place dans les bouches, et les bibliothèques se sont agrandies pour le recevoir.

Mais dans la rue on ne fait pas d'esthétique. C'est un duel étrange, inégal. On juge brusquement, vivement, sans discussion, sans appel, sans formules savantes : — C'est amusant ou c'est ennuyeux. Mal venu celui qui voudrait commenter, expliquer ceci ou cela. L'escrime régulière est inconnue ; c'est à coups de pied, à coups de poing qu'on décide les questions.

C'est la conquête ardue, âpre, démesurée.

Les talents musculeux et nerveux triomphent: la force unie à la grâce est sure du succès. Quelques écrivains ont fait, comme certains élégants, comme le prince Rodolphe, des » Mystères de Paris » : ils tirent la savate dans le ruisseau. C'est un moyen d'être applaudi ; mais, en fait d'art comme en fait de monde, c'est de mauvais ton. Victor Hugo a un de ces talents taillés en Hercule : sa puissance est incontestable et impose le respect (''est une statue animée, digne et forte. C'est

Milon de Crotone qui renversera des athlètes et qui gardera toujours dans ses mains des pommes et des grenades sans les écraser. Sa grâce n'est pas une faiblesse, ni une stérilité ; c'est le résultat suprême, le dernier effort de la vigueur.

Parmi ce nouveau public, les amis de Victor Hugo ne pourront pas le suivre, ses adversaires non plus. Sur ce terrain, les querelles d'école ressembleraient assez à la dispute de l'académicien et de la femme de la halle. L'argumentation deviendrait impossible et les injures ne seraient pas comprises. Victor Hugo s'offre donc tout seul à des lecteurs qui vont le juger tout d'une pièce. Il y en a beaucoup qui ne remarqueront pas la belle ciselure du style, qui ne sauront pas respirer le parfum d'idéal exhalé de ces riches coffrets, qui ne sauront pas faire jouer les ressorts de cette poésie ; mais ils se sentiront pris de respect, et ce qui a paru de la sauvagerie aux partisans de l'ordre racinien, et, par contre, une audace aux idolâtres romantiques, fera l'effet d'une chose toute simple et toute naturelle â des gens qui n'auront pas d'idée arrêtée et qui déclareront beau ce qui leur semblera beau.

Victor Hugo a écrit pour le peuple, c'est-à-dire pour tout le monde ; son talent n'a rien de compassé, ni de convenu. La tragédie est l'art des rois et des grands de la terre que les émotions embarrassent et que la vérité gêne quelquefois. Shakspeare a toujours eu le bonheur de travailler pour la foule ; la plupart de ses pièces ont

été jouées dans dos granges, sans autre décor que ces mots sur un écrileau : Ceci est une foré t. — Cela est un palais. — Aujourd'hui, Victor Hugo en est là ; les dessins qui accompagnent son édition nouvelle pourraient être expliqués de la même façon : Ceci, c'est la fameuse Esméralda ! — Cela, est le célèbre Claude Frollo ! — Les larges mouvements de passions, les profondes vérités, les pensées généreuses, les tendres élans seront sentis vigoureusement. Les rimes bien sculptées, les phrases ouvragées, les oppositions heureusement trouvées, ces mille détails qui font la joie des artistes, seront perdus. Le lecteur passera peut-être à côté de ces aspirations infinies en présence de la nature, et négligera sans doute ces vagues sentiments de panthéisme qui nous font rêver; Mais, ce qui grandira, ce qui éblouira, ce" sont les vraies palpitations île l'àme, les larges avertissements pleins d'une philosophie tout humaine, les éternelles beautés en un mot. Par exemple, quand on lira, au milieu d'une ode nationale et douloureuse, ce vers :

Oh! n'exilons personne, oh ! l'exil est impie !

quelque sévère qu'on puisse être pour le grand poète, j'ai le droit d'espérer qu'il lui sera beaucoup pardonné! Et croyez bien qu'en écrivant ceci j'obéis à l'équité de

ma pensée : loin de moi l'idée do- faire une allusion

politique, embarrassante ou taquine ; seulement je prétends que tous les hommes loyaux, seront de mon avis. A l'heure où Victor Hugo va paraître devant une justice nouvelle, avec sa vie et son génie, avec ses fautes et ses qualités, il est juste qu'à côté de ce qu'il a écrit de dangereux pour sa gloire, on puisse placer une noble et divine parole, et il doit être permis d'ajouter que c'est pour lui une consolation évangélique et sacrée de pouvoir, au bord de la mer, réciter un vers pareil qu'on a fait dans des temps meilleurs !

il y a vingt ans que ce vers est écrit et ce n'est qu'un mot emprunté à un chef-d'œuvre. Oh ! vous tous qui me lirez, si vous avez été rigoureux pour le cher maître que je défends, si la passion vous a laissé un peu d'impartialité, si vous vous sentez la patience d'être justes, ouvrez les « Chants du crépuscule » et lisez en entier ce morceau, dont je ne veux pas mettre le titre ici. Lisez ! et vous verrez que les poètes ont une àme immense et qu'ils sont les bien-aimés du Seigneur. Nous avons tort de les peser dans les balances communes et d'exiger d'eux ce que nous demandons aux autres hommes.

Victor Hugo porte une auréole faite d'aiguillons et de rayons. Il a partagé avec Lamartine les grands succès qui ont inauguré le réveil littéraire du siècle où nous sommes. Ils ont pleuré, saigne pour nous. Ils ont trouvé les formules de nos croyances; ils ont chanté nos amours, nus espoirs, nos doutes; ils ont rallié les esprits

perdus. La France n'avait plus de poésie, ils ont inventé des formes et des idées. Le hasard, qui lçs réunit alors pour le triomphe, les réunit aujourd'hui pour l'impopularité ; le hasard est souvent un ami fidèle. Ils prêchèrent la même foi, l'un à l'Orient, l'autre à l'Occident : les deux martyrs se retrouvent à Rome pour le même . supplice. La plus terrible injure qu'on jette à ces parias est leur plus grand titre de noblesse : on les appelle poètes. Pour la foule, ce mot est dérisoire comme la couronne qu'on mettait au pape des fous. Mais nous autres, nous acceptons cette insulte à titre d'hommage ; ainsi que des sujets respectueux, nous restons fidèles à ces puissances déchues. D'ailleurs, dans la multitude, il y a peu d'ingrats, il y en a qui appartiennent à la grande famille; le reste, c'est le vent et la pluie : « Tonnerre, gronde à ton aise, disait le roi Léar, feux, vomissez vos flammes ! Je ne vous accuse point ' vous n'êtes pas mes enfants ! »

Il avait trois filles, ce vieux roi de Shakspearc : deux furent ingrates et cruelles, Goneril et Régane, celles qu'il aimait le plus ! Elles chassèrent leur père quand il leur eut tout donné ; elles lui refusèrent le pain et l'asile; elles raillèrent le vieillard; elles insultèrent le fou ! Ne les connaissez-vous pas ces deux femmes sans cœur, que l'orgueil et la fortune enivrent, qui s'abandonnent au caprice comme des prostituées, qui n'ont ni amour ni fidélité, ne les connaissez-vous pas ? Et la troisième, la pauvre Gordélie? Elle ne fut pas gâtée, celle-

là : son père ne lui donna rien ; elle resta pour consoler le vieillard. Je veux vous dire ce que c'est que Cordélie, c'est la jeunesse, c'est le peuple, c'est tout ce qui est naïf et tendre, c'est l'écolier qqi achète les poésies de Victor Hugo, c'est celui qui lit les brochures de Lamartine.

Notre futaie romantique séchait dans ses hautes . branches ; coupons le bois mort ; les tiges d'en bas rajeunissent ; les folles feuillées, pleines de sève et de printemps, vont égayer les troncs vivaces. Nous avons rapporté du soleil pour nourrir ces ardentes végétations. Nous aussi nous revenons de notre croisade. Les « Orientales » ont servi de chant de prédication, et la foule des jeunes penseurs s'est précipitée vers ces pays de la lumière. La Grèce, la Syrie, l'Egypte ont reçu les

' pèlerins romantiques. Gomme des rapsodes nous chantions les vers de Hugo en plein désert ; nous traversions

, ces contrées attrayantes avec ses strophes aux lèvres. En quittant un village hospitalier, nous murmurions les « Adieux de l'hôtesse arabe » ; sous les murailles mélancoliques des palais, nous récitions la plainte de la « Captive ». Après nos joies d'initiés, nos premières lectures de collège, nous trouvions des excitations dans les courses lointaines. L'enfance est écoulée, la jeunesse est à sa fin, et nous sommes revenus avec une trempe virile. Le soleil nous a enivrés ; le désert a prêté ses étendues à notre esprit, et nous voici prêts aux luttes nouvelles ; comme des troupes aguerries sous d'autres climats, nous allons nous mêler aux batailles de notre monde. Hugo et

Lamartine ont guidé cotte génération aux croisades de l'esprit, et, pour n'oublier personne, Chateaubriand n'at-il pas été le saint François-Xavier du romantisme ?

A nous donc les grandes amours, le soleil, la nature. la mer !

And 1 loved thee, Océan.

s'écrie Byron ; à nous l'épée de Roland, l'empire de Barberousse, l'héritage de ceux qui ne meurent pas. et que Dieu donne des forces à ceux qui ont la foi et la vaillance !

La poésie de Victor Hugo conviendra aux masses ; le peuple aime assez ce qui brille, ce qui éclate, ce qui éblouit ; il lira avec intérêt tous les détails que le poète donne sur sa vie, depuis les pures aspirations de l'amour des « Odes », jusqu'aux récits plus personnels, plus intimes que l'on trouve dans « les Feuilles d'automne » :

Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte, Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, Et du premier consul déjà, par maint endroit. Le front de l'empereur brisait le masque étroit.

Alors, dans Besancon, vieille ville espagnole,

Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,

Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois

In enfant sans couleur, sans regard et sans voix,

Si débile, qu'il fut, ainsi qu'une cbimère,

Abandonné de tous, excepté de sa mère,

Et que son cou ployé comme un frêle roseau

Fit faire en même temps sa bière et son berceau.

Cet enfant que la vie effaçait de son livre,

Et qui n'avait pasjnème un lendemain à vivre.

C'est moi.

Je n'aime pas les critiques empressés qui veulent trop en dire au public et qui se permettent des indiscrétions sur les hommes illustres ; cependant les vers que j'ai cités, tous ceux qui suivent, une phrase de la préface, m'autorisent peut-être à placer ici deux lettres relatives à la naissance de Victor Hugo, l'une de sa mère, l'autre de son père. Le hasard a fait tomber ces papiers entre mes mains ; ils appartiennent à un ami fidèle qui m'a permis de les copier, pensant comme moi que le poète recevra cette surprise avec plaisir et lira ces lettres avec joie. — « Comme L'eau fraîche sur un corps fatigué est une nouvelle venant d'un pays lointain, » dit la Bible.

Le général Victor Fanneau Lahorie, qui fut, plus tard, compromis dans la conspiration Malet et fusillé en 1812, reçut, vers la fin de janvier 1802, dans sa demeure de la rue de l'Université, 1559, une lettre ainsi conçue .

« Besancon, le 4 pluviôse an X.

« Citoyen général,

« Vous avez toujours témoigné tant de bontés à Hugo, fait tant de caresses à mes enfants, que j'ai beaucoup regretté que vous n'ayez pu nommer le dernier ; à la veille d'être mère d'un troisième, il me serait bien agréable de pouvoir me flatter que vous voulussiez bien remplir envers lui les fonctions que je vous désirais voir remplir envers l'autre ; il ne faut pour cela qu'un léger effort de votre amitié pour nous.

« Malgré le plaisir que nous aurions à vous voir ici, nous n'osons vous engager, à entreprendre un voyage aussi long et dans une saison aussi dure que le mois de ventôse, vers le milieu duquel je pense faire mes couches ; je vais prier madame Delelée de vouloir bien nous rendre ce service avec vous, ne doutant pas qu'elle ne suit trèsflattée d'être votre commère. Dans le cas où nous serions privés de la satisfaction de vous posséder, le citoyen Delelée, notre ami commun, aurait sûrement la complaisance de vous représenter et de donner à l'enfant un surnom que vous n'avez pas démenti et que vous avez si bien illustré; « Victor » ou « Victorine » serait son nom; il serait un témoignage de plus de voire bienveillance et de votre amitié pour nous, qui en avons

déjà beaucoup reçus, et qui espérons que vous ne nous refuserez pas celui-là.

« Veuillez agréer, citoyen général, les assurances de notre sincère attachement.

« Femme Hugo. »

Cette lettre était écrite sur un papier grenu, verdâtre, qui a été taché de jaune par le temps ; l'écriture à la fois inhabile et assurée, portait le cachet d'une fermeté douce. En examinant ces lignes tracées par la mère de Victor Hugo, je pensais que tout ce qui nous est personnel, même dans les petites choses, tend à s'effacer tous les jours. Cette écriture de femme avait un sens pour moi, parce que j'y trouvais des traits bien particuliers à la personne. Aujourd'hui, l'horrible calligraphie anglaise donne aux mains féminines une cursive élégamment vulgaire, qui, pour l'avenir, doit enlever de grands charmes aux souvenirs. Une lettre aimée vous rappelant les tendresses de votre cœur sera comme un portrait mal fait qui n'était même pas ressemblant ; on le garde, on plonge sa vue dans ces traits inconnus qui ont eu pour modèle une part de vous-même ; dans ces vagues ténèbres, les yeux cherchent encore ce qu'ils ont aimé ; on ne veut pas anéantir celte image imparfaite, parce que ce serait alors la nuit sans espoir.

La lettre était pliée en carré ; à un coin la poste avait mis le timbre de Besancon en long. 11 y avait un cachet

assez étrange que j'ai examiné avec soin : il était l'ait de cire rouge ; au centre, un médaillon portait deux initiales entrelacées; au-dessus, deux colombes voletaient l'une vers l'autre sous un bonnet phrygien qui couvrait le tout; au bas de L'écusson, un chien était accroupi, et à l'entour couraient des brins de lierre. La devise circulaire était celle-ci : je meurs ou je m'attache.

Au-dessus de la lettre de madame Hugo, le général Lahorie avait mis de sa main ces deux mots : « répondu, accepté ; » et au commencement de mars de la même année, il recevait ce remerciment :

« Besançon, le 14 ventôse, an X.

« Nous avons reçu, ma femme et moi, mon cher général, chacun la lettre que vous nous avez particulièrement adressée pour nous prévenir que vous acceptiez les fonctions que nous désirions de vous : nous avons été on ne peut plus sensibles aux expressions dont vous vous êtes servi, el nous ne pourrons jamais en être trop reconnaissants.

« C'est le G que le chef de brigade Delelée a reçu votre lettre ; c'est le 7 que nous sont parvenues celles que vous nous avez écrites, el le même jour mon épouse est accouchée d'un fils ; elle a été délivrée plus heureusesement qu'elle ne s'y était attendue, ayant été singulièrement gênée dans sa grossesse. Je vous aurais écrit plus toi. mon cher général, si je n'avais voulu vous prévenir

comment se portaient l'accouchée et l'enfant ; nous sommes au huitième jour, l'un et l'autre se portent aussi bien qu'il est possible de le désirer.

« Nous avons nommé l'enfant » Victor-Marie »>, ce dernier nom étant celui de madame Delelée. Vos intentions et les nôtres ont donc été remplies ; ma femme vous remerciera, mon cher général, de tout ce que vous lui dites d'obligeant; elle est bien sûre, ainsi que moi, de L'intérêt que vous prenez à nos enfants par celui que vous n'avez cessé de témoigner pour moi et pour tout ce qui pouvait m'être favorable. Ce que vous venez de faire est un nouveau titre que vous avez acquis à notre reconnaissance et doit cimenter encore plus les liens d'amitié, d'estime et déconsidération qui nous unissent; je ne négligerai rien pour continuer à m'en rendre digne, et avec la même continuité d'efforts j'espère conserver, „ sans altération, tous les sentiments que vous m'avez voués.

« Je vous embrasse, ainsi que ma famille, du meilleur cœur possible.

« Hugo. »

Cette lettre était écrite sur le même papier que la première ; même pli aussi. La main est plus vigoureuse, plus énergique, plus nette; c'est ferme et militaire. Le style a une précision qui dénote un esprit solide traduisant les sentiments d'un cœur affectueux. Nous n'avons

pas supprimé quelques saints détails sur les souffrances de la mère ; c'est un commentaire aux vers de Victor Hugo, parlant de ces soins qui,

Prodigués pour « sa » vie en naissant condamnée,

« L'ont » fait deux fois l'enfant de « sa » mère obstinée.

Que le poète nous pardonne ces confidences ; c'est avecrespect et admiration que nous avons touché ces lettres sacrées et nous n'en aurions pas fait usage si nous avions du. lui faire entrevoir un trésor qu'il lui serait défendu de toucher : j'ai dit que les deux papiers cités ici sont entre les mains d'un ami fidèle.

Tous ces rapprochements n'ont-ils pas un charme immense ? Victor Hugo nous conduit lui-même de Besançon à Blois, où son père est mort :

C'est là ! regardez bien : c'est le toit de mon père ! C'est ici qu'il s'en vint dormir après la guerre. Celui que tant de fois mes vers vous ont nommé, Que vous n'avez pas vu, cpii vous aurait aimé.

Et puis il élève un monument à la mémoire de ce père, un volume de vers eu tète duquel tons les états de service du général sont tracés avec ces mots à la fin : « .Von inscrit sur l'arc de triomphe de l'Etoile ». Le poète l'a chanté ce

Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire.

Et là encore sa tristesse éclate. Dans son admiration il ne regrette

Que Phidias absent et « son » père oublié.

Si nous nous laissions aller à cette pente intime, nous lirions les vers adressés à Eugène Hugo,

Esprit, qu'hélas ! Dieu submergea.

Nous y verrions les souvenirs de cette enfance heureuse écoulée aux Feuillantines, où le poète nous ramène plus tard. Le dessinateur, chargé de reproduire ces poésies charmantes, nous montre les deux enfants, enfouis dans les herbes, courant après les papillons. Quelle étrange Vision pour l'homme grave et triste que de se voir ainsi interprété, que de regarder ce dessin où il se retrouve jeune, insouciant, petit.

0 temps! jours radieux ! aube trop tôt ravie ! Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur delà vie Tout au commencement?

Mais quittons la tête blonde pour le front grave, et revenons au Victor Hugo d'aujourd'hui. Sans entrer dans le domaine de la politique qui m'est interdit, je puis constater que les inconséquences de sa vie ont été attaquées

assez terriblement, et les plus puritains parmi ses ennemis n'étaient pas toujours les plus purs. J'ai pour système

d'aborder tout franchement et de ne pas attendri- l'attaque sur les points où l'on peut croire que je suis faible. Le poète, entraîné par son enthousiasme, se livre souvent aux détracteurs. Les adversaires qui attaquent sans savoir ce qu'ils disent sont heureux de rabaisser la gloire, parce que les détracteurs sont vulgaires d'àmeet d'esprit. Relisez Hugo, et vous trouverez dans ses poésies des larmes pour un roi mort, une malédiction pour « l'homme qui a livré une femme », des actions de grâces à un prince généreux, des conseils à un gouvernement qui s'oublie, de l'enthousiasme pour la gloire, des hymnes pour le peuple vainqueur. A ceux. qui l'accuseraient d'avoir flatté le succès, je dirais que ce n'est pas le moment de lui envoyer cette injure: à ceux qui voudraient se montrer impitoyables, je dirais qu'en regardant autour de soi on devient indulgent ; a ceux qui ont assez d'intelligence pour juger les hommes, je dirais que les poètes traduisent les impressions des foules, et que leurs inconséquences sont les inconséquences du peuple, et si de là on voulait m'entrainer à avouer que tout est contradiction, apostasie et misère en ce momie, je répondrais que toutes les convictions ont leur tristessse et (pie. dans les instants de grande douleur, je donne un coup d'aile pour regarder de plus liant ma souffrance. Lorsque Dieu frappe les hommes, la raison est tentée de le trouver injuste et de le maudire, et cependant je m'in-

cline à ces heures-là et je crois encore à lui. Certaines choses de ce monde où Dieu amis sa volonté et sa pensée sont pour moi respectables et sacrées, et, par-dessus tout, je place l'âme du poète.

J'ai une certitude profonde, c'est que le peuple, qui va avoir dans les mains toutes les pièces de ce grand procès intenté à Victor Hugo par une opinion publique d'une espèce particulière, absoudra l'écrivain : le peuple est indulgent, il a tant vu et tant pardonné! Au lieu de s'amuser aux niaiseries, il s'appropriera les belles idées. Il y a parmi les foules de fécondes intelligences qui sont en friche depuis assez longtemps; avec un peu de travail, elles deviendront les meilleures terres à blé. Plutôt que. défaire des livres exprès pour les masses, donnons-leur donc ce que nous lisons -, ce qui nous a consolés, les consolera. Les riches poésies où nous avons trouvé Dieu révélé, la nature bienfaisante et les enfants adorés, pourquoi ne les sauraient-elles pas lire comme nous? Pourquoi faire une nourriture particulière pour ces esprits? 11 y a un danger d'abord dans cette espèce de mystère qu'on leur fait des belles choses ; ils éprouvent une répugnance à prendre ce qui est pour eux comme la potion pour le malade. De là il arrive que les lectures vides, malsaines, leur plaisent ; les romans informes les séduisent ; ils se figurent que le secret est caché là, et, à force de chercher le mauvais conseil, ils le trouvent. Qu'ils lisent donc tout! A force de dessécher l'étang, il n'est resté que la boue. Laissez donc couler les eaux abondantes. Encore

une utopie qui va se réaliser par le hasard d'une spéculation. On aurait apporté cette idée à un gouvernement, il l'aurait dédaignée ou repoussée ; elle n'a plus besoin de personne et elle marche toute seule.

Les mesures hygiéniques matérielles sont recherchées, étudiées, appliquées. Pourquoi n aurait-on pas songé plus tôt aussi à assainir les esprits, à purifier les âmes, à désaltérer les cœurs desséchés ? Pour les rues, il n'y a que l'air et l'eau ; pour les hommes, il n'y a que la pensée, et de même que l'eau doit couler abondante et pure, que l'air doit contenir du soleil et de la lumière, de même la pensée d«iit être pleine de Dieu, de la nature, et descendre des grandes cataractes ou monter des sources profondes, sortir de la tête ou du cœur.

Si une poésie est puissante et vient des sommets, c'est bien celle de Victor Hugo ; si une poésie parle le langage des vrais sentiments, c'est bien la sienne. — « Dieu est. toujours là », — « La Prière pour tous », — « Pour les pauvres », il ne faut pas être lettré pour comprendre ces morceaux, il suffit de savoir lire et d'être homme.

Vous figurez-vous ces pièces éclatant aux yeux d'un public qui ne sait rien des taquineries qu'on a faites au poète, ni des plaisanteries par lesquelles on prétendait ridiculiser sa forme ? Vous figurez-vous cette muse à qui tout le monde a dit qu'elle était laide, cette Gendrillon idéale qui va être admirée? Pour en avoir une idée, rappelez-vous le succès des discours de Victor Hugo, succès réel parmi les niasses, la seule chose de

lui qu'elles avaient bien lue. Mais croyez que le jour où ses poésies deviendront familières au peuple, l'acclamation sera immense, et que ceux qui ont nié la valeur réelle de l'écrivain seront obligés de récuser le jugement unanime et de déclarer la foule stupide ou de s'avouer vaincus. Je parle des vers seulement, parce quil est bien entendu que les romans ont un attrait particulier en dehors des mérites de forme et d'art, et que le succès en est certain.

Ce triomphe obtenu sera définitif, j'espère ; autrement, il faudrait déclarer que le peuple français est moins intelligent que le peuple grec qui comprenait Homère et Tyrtée, et on devrait oublier que Lamartine, au milieu des orages de la rue, a réalisé la fable d'Orphée. La foule n'écoute les éloquences frelatées qu'au défaut de paroles meilleures et plus généreuses. Le peuple est trop souvent traité comme un enfant ; on lui parle un langage particulier ; oii se fait puéril pour être compris de lui ; c'est une erreur. Les enfants qu'on élève ainsi restent plus longtemps en tutelle ; ceux que l'on initie à la raison, auxquels on fait entendre des paroles nourrissantes, les comprennent, se familiarisent asTec elles et acquièrent une intelligence pleine de maturité. N'effrayons pas ces imaginations naïves et impressionnables; révélons à ces âmes le Dieu indulgent qui aime les petits, qui juge avec pardon, aux yeux duquel une bonne action est une prière, une bonne pensée un psaume, les nobles sentiments des actes de reconnaissance ; montrons-leur la

nature avec ses mystères, nourrice généreuse qui aime le travail, mère gracieuse qui sourit au repos. Pourquoi le peuple des villes et des champs ne se passionnerait-il pas pour la terre, comme le marin se passionne pour la mer? Et, certes, des deux étendues, la plus perfide est encore l'Océan. Ce ne sont donc ni leur dur labeur, ni la souffrance, ni les déceptions qui empêchent les grandes amours. Eh bien, l'œuvre (\(^ poètes contient la révélation : on y trouve une tristesse consolante : c'est l'initiation à la patience. Victor Hugo, comme un charmeur, a répandu un calme sévère sur la création : les forêts. les horizons, la feuille et l'herbe entrent en communion avec lui.

La plaine brille, heureuse et pure Le bois jase, l'herbe fleurit...

Homme! ne crains rien ! la nature Sait le grand secret et sourit !

Voici l'été avec son « spectacle rassurai] ( ». Envoyons donc notre souvenir au poète comme un bouquet de Heurs mélancoliques ; qu'il reçoive avec joie cette bouffée d'air printanier venue du pays. Cette lettre publique, pleine d'intimité littéraire, beaucoup de mains la signeraient; tout le monde n'est pas oublieux. One les rieurs trouvent nos vers ridicules, notre prose exagérée, notre forme absurde ; qu'on nous dise que les sentiments que

nous exprimons sont faux, que les mots dont nous nous servons ne se rencontrent dans aucun vocabulaire; nous nous livrons au dédain des plaisants, c'est notre besogne d'avoir raison d'eux avec le temps ; mais il est un reproche que nous ne mériterons ni aujourd'hui ni jamais, c'est celui d'ingratitude : nous sommes aventureux et extravagants, soit ; mais aussi nous prétendons être sérieux et fidèles.

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