ALBERT DU BOIS
Voilà ce qu'il voudrait te ravir, cette brute, Oui souille nos vieux champs de ses bataillons gris, Le but de ses efforts et le prix de sa lutte : Tu l'as très bien compris !
C'est l'âme de ta mère, à la tienne transmise, Qu'il rêve d'abaisser, qu'il veut humilier ; Cette âme, il voudrait bien, ce Teuton, que l'on dise Qu'on la vit, devant lui, plier...
Peut-être même aussi — qui sait! — cette âme auguste. Voudraient-ils l'écraser sous leurs rudes talons. Et te faire le sort qu'ont, en ce temps injuste, Tes frères, Lorrains et Wallons !
Eux, les infortunés, ont cette honte amère Qu'un étranger leur dit, dédaigneux et jaloux : a Elle ne suffit pas, l'âme de votre mère,
« Pour faire des hommes de vous !
« Vous apprendrez les mots que m'enseigna la mienne : « Ma mère à moi, — Lorrains, Wallons ! — car elle vaut « Plus que la vôtre et je prétends qu'on la comprenne ! « Apprenez sa langue ! Il le faut ! »
Français ! plutôt mourir ! Sous le coup qui t'assomme. Ton cri, ton dernier cri, veut dire que tu sais Qu'elles ont fait de leurs enfants de rudes hommes. Les mères des soldats français !
Albert du Bois.
(Les Annales.)
Chien de guerre
A mon jeune ami Jean Mirman.
Bien qu'on l'eût baptisé : Loulou — d'un nom commode, Le pauvre n'avait rien des griffons à la mode. Saint-Simon eût, de lui, dit qu'il n'était pas « né ». Il tenait à la fois du cocker par le nez, Du terrier par la robe et du bull par la patte. Mais il avait, ce chien cocasse et disparate. Un regard presque humain, si bon, si caressant, Oue, lorsqu'il vous fixait, son œil phosphorescent S'emplissait d'on ne sait quelle lumière immense...
Nous l'avions découvert dans un champ, près d'Amancc.
Il errait éperdu, hagard. — Une maison
Et des granges flambaient au lointain horizon
Et nous avions pensé que « les autres » peut-être
Avaient brûlé sa ferme et fusillé son maître.
D'ailleurs, à la tranchée il fut bien accueilli ;
Quand on l'eût vu'^frotter, d'abord, en cliicn poH,
Avant de pénétrer dans notre taupinière,
Ses pattes sur un paillasson imaginaire,
On en augura bien.
Il devait faire mieux Car ce roquet, servi par un flair merveilleux
Et qu'il devait tenir de ses lointains ancêtres
Qui chassaient les grands ours dans les forêts de hêtres,
Devint un chien de guerre admirable. Souvent,
Le soir, il s'en allait, grave, le nez au vent.
Vers l'ennemi « pour une enquête personnelle »
Et lorsqu'à son retour, de sa large prunelle
Il regardait les chefs avec un air d'ennui.
Nous nous tenions, tous, prêts à l'alerte.
Une nuit, Qu'il grognait sourdement tout en grattant la terre, Gomme s'il eût flairé soudain quelque mystère Là-bas, chez les Teutons, notre sous-lieutenant Lui demanda : « Loulou! que sens-tu?... L'Allemand? » Alors, sans aboyer, sachant que la prudence Veut qu'en des cas pareils on garde le silence, Il releva son nez dans le sol enfoui Et d'un clignement d'yeux sembla répoudre : Oui ! Aussitôt l'officier nous fit prendre les armes : « Ce cabot, pour le flair, dit-il, vaut deux gendarmes... « Le Bavarois pour nous prépare un entremets « Qu'il compte nous servir à l'improviste. — Mais... « (Toi — Loulou — va devant, la chose te regarde.) « A nous de le surprendre avant qu'il soit en garde. « Baïonnette au canon ! — • Dans cette obscurité « Ne tirez pas ! — Rien que l'aiguille à tricoter « C'est l'arme du Français, et l'on sait que le Boche « Aime peu le baiser pointu du tourne-broche. f( En avant ! »
Or, le chien ne s'était pas trompé :
A cent pas devant nous, nous pûmes voir ramper.
Profitant du fossé qui borde la grand'route, Les Bavarois, Leur chef, dont l'oreille à l'écoute Avait perçu du bruit, allait crier : Wer da ! Il n'en eut pas le temps, les deux mains d'un soldat, Cependant qu'il râlait comme un soufiHet de forge, Lui rentrèrent bientôt son Wer da! dans la gorge. Et puis l'on se rua... baïonnette en avant... Ce fut beau!...
Pour briser notre assaut triomphant Leur mitrailleuse en vain cracha sa bave immonde. Il faisait noir... son feu nous tua peu de monde... Nous, l'on faisait merveille, on se sentait en train !... La moitié de ces gueux resta sur le terrain, L'autre s'enfuit...
Hélas, au cours de la poursuite, L'infortuné Loulou, qui talonnait leur fuite, Avise un gros major, large, replet, dodu. (Pourquoi dans ses mollets n'aurait-il pas mordu P Les chiens n'admettent pas qu'on aille de la sorte, Et toujours on les voit surgir de quelque porte Quand passe un étranger qui court un peu trop fort.) Donc le brave Loulou, gentiment, sans effort. Avait planté ses crocs dans les moUets du reître ; Même, il avait dû mordre un peu plus haut, peut-être, Car l'énorme Teuton, prenant son pistolet. L'abattit à ses pieds...
Ainsi qu'il le fallait, Un sergent, tout d'abord, vengea d'un coup de crosse La bête, en assommant le Bavarois féroce
DOMINIQUE BOXNAUD 25
(D'un tel coup qu'il brisa son arme en l'assénant !)
Et puis l'on regagna la tranchée, emmenant
Le corps encor tout chaud de la vaillante béte.
De part en part la balle avait troué la tète,
Et dans ses yeux profonds, dans ses yeux que j'aimais,
Le beau regard s'était éteint à tout jamais !
Comme pour l'un de nous, on lui fit une tombe. Nous y portâmes tous quelque débris de bombe ; Puis le fourrier (c'était un avocat connu) Fit ce petit discours familier — mais ému :
« Adieu, dit-il, adieu, cher petit camarade. « Au régiment des chiens humble soldat sans grade, « Ton nom, nous en faisons tous ici le serment, « Vivra tant que vivra notre fier régiment! « Non ! nous n'oublierons pas l'ami fidèle et tendre « Vers le grand inconnu parti sans nous attendre, « Et dont les cris joyeux et les bonds enfantins (( Mettaient de la clarté dans nos sombres matins ! « Adieu, Loulou ! Tu meurs pareil à Cynégire, « — Non en mordant le bastingage d'un navire — « Mais en plantant tes crocs, et juste au bon endroit « Dans l'envers adipeux d'un major bavarois ! « Salut! »
Ce fut la fin de la cérémonie ; Mais, sur le vœu formé par notre compagnie — Et bien vite exaucé par notre colonel — On décida que, désormais, à chaque appel, Le nom du chien figurerait comme les nôtres. Et qu'on l'appellerait à la suite des autres.
Cette décision fut portée au rapport,
Et, depuis, tous les jours, quand le sergent-major
Lance ce nom : « Loulou ! » de sa voix énergique,
Afin de bien prouver à la bête héroïque
Que nous n'oublions pas celui qui nous garda,
L'un de nous — simplement — répond : « Mort en soldat! »
Dominique Bonnaud.
Nancy, a8 novembre igi'l.
(Le Matin, 3 décembre 1914.)
Lettre à S^lme
A mon spirituel ami le général (/(' Tevssières.
La tranchée où je m'aligne Près de R..., en ce moment Avec r « ixiéme » de ligne, Vous plairait assurément.
EUe évoque, cette crypte, Presqu'un hôtel renommé De la Grèce ou de l'Egypte :
C'est un Palace- A théné !
L'existence qu'on y mène Et que je peins dans le vif Tout doucement vous ramène Vers l'ancêtre primitif.
Il faut tout créer, tout faire Soi-même, Fare dà se, Mais le Français, en l'affaire, N'est jamais embarrassé.
Les couloirs y sont humides Et nos illustres anciens Près des grandes pyramides Avaient plus chaud, j'en cou\iens !
DOMINIQUK BONNAUU
Nous, quand la bise est mauvaise.
On se réchauffe en chantant A plein cœur la Marseillaise Comme ces héros d'antan !
Puis on se métamorphose :
On devient des Crusoë ; Ou est des Lubin, sans Rose, Et des Daphnis, sans Chloë.
Nous avons pris une vacho.
Pauvre bête à l'abandon, Qui jouait à cache-cache Avec l'obus du Teuton.
Moi, jadis clerc de notaire A Paris, rue Amelot, Si vous me voyiez la traire, C'est du dernier rigolo !
Avec des morceaux de caisse Et deux planches de fayard — Luxe royal en l'espèce ! — Je me suis fait un placard.
L'un de nous, un petit maître Et le roi du cotillon.
Ne parlait-il pas d'y mettre Des tendeurs pour pantalon.
Puis nous avons une salle De théâtre... Un Bavarois Dirait qu'elle est « golossale » :
Elle a deux mètres sur trois.
DOIUNIQUE BONNAUD 29
Certe elle n'est pas profonde A donner le vertigo, Mais enfin, l'on a du monde, On vient à nos thés tangos.
Et puis chaque galerie Dans la tranchée a son nom ; Or, la mienne, je vous prie, Porte celui d'Apollon.
Non pas que je me découvre La beauté du dieu païen.
Mais ça rappelle le Louvre, Ça fait ce riche » et ça fait bien.
Lorsque l'on n'est pas de garde L'oeil au guet, le nez au vent, Quand l'ennemi nous canarde De ses shrapnels moins souvent,
Nous écoutons la musique (Du Bizet — jamais du Brahms !) D'un bon vieux phono phtisique.
Enfin nous jouons au rams...
... Ou plutôt à la manille.
(Au rams, être sans atout Et crier : « Je prends la fille ! v Quand on ne prend rien du tout,
Avouez que c'est grotesque !) Parfois encor nous cherchons A faire au voisin tudesque De petits tours de... démons !
Nous jetons aux « kamarades »
Le journal « révélateur », Sans compter quelques grenades ; L'un de nous, un bon chanteur,
Prend son projectile et chante, En le lançant au Saxon :
« Adieu ! Grenade charmante ! »
Gomme ce pauvre Fragson.
Je vous ai tout dit, Sylvie, ' Et vous voyez ce que c'est...
Nous prenons gaîment la vie, — Surtout, nous restons Français.
Car le Rire c'est notre arnic, Et le Boche est trop vilain Pour eu coimaître le clianitc...
Ils n'en ont pas à Berlin.
Dominique Bonnaud.
Nancy, dcccmbre 19 14. {Le Rire Rouge.)
THEODORE BOTREL 3a
Dans la Tranchée
Je VOUS écris, ma cher' maman, Durant que pour un bon moment Notre section est bien cachée Dans la tranchée ;
Tous pas bileux, tous bons copains, On est là, comm' des p'tits lapins, (Face aux Pruscots) toute un' nichée Dans la tranchée ;
C'est vraiment le « p'tit trou pas cher » Y a pas d'erreur, c'est « la grande air » . Bien qu'la vue soit un peu bouchée Dans la tranchée ;
Mais, par l'orchestr' d'un casino, Par les tzigan's ou le piano On n'a pas l'oreille écorchée Dans la tranchée.
Nos « 75 », nos « Rimailhos »
Nous berçant à leurs trémolos.
On rêve à la Franc' revanchée Dans la tranchée !