COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES
■ — Un jour, ils étaient là, vivants, graves, joyeux, Les brumes du matin glissaient dans les branchages, Les chevaux hennissaient, indomptés, anxieux. L'automne secouait son vent clair dans les cieux. Les casques de l'Iliade ombrageaient les visages !
On leur disait : « Afin qu'une minute encor Le sol que vous couvrez soit la terre latine, Il faut dans les ravins précipiter vos corps. » Et comme un formidable et musical accord Ces cavaUers d'argent s'arrachaient des collines !
Ivre de quelque ardente et mystique liqueur, Leur âme, en s'élançant, les lâchait dans l'abîme. Ils croyaient que mourir c'était être vainqueurs. Et les armées semblaient les battements de cœur De quelque immense dieu palpitant et sublime.
Ils tombaient au milieu des vergers, des houblons, Avec une fureur rugissante et jalouse ; Leurs bras sur leur pays se posaient tout du long. Afin que, dans les bois, les plaines, les vallons. On ne sépare plus l'époux d'avec l'épouse...
— O terre mariée au sang de vos liéros !
Ceux qui vous aimaient tant sont une forteresse
Ténébreuse, cachée, où le fer et les os
Font entendre des chocs de sabre et des sanglots
Quand l'esprit inquiet vers vos sillons se baisse.
COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES gS
Plus encor que ceux-là, qui, vivants et joyeux, Tiendront les épées d'or des guerres triomphales, Ces morts gardent le sol qu'ils ramènent sur eux; Leur pays et leur cœur s'endorment deux à deux, Et leur rêve est entré dans la nuit nuptiale...
Le Rhin, paisible et sur comme un large avenir Où s'avancent les pas de la France éternelle. Verse à ces endormis un puissant élixir. Oui, dans toute saison, les fait s'épanouir Comme un rose matin sur la molle Moselle !
Exaltants souvenirs ! O splendeur de l'affront Par qui chaque être, ainsi qu'une foule qui prie, Se délaisse soi-même, et, la lumière au front, Vif comme le soleil qu'un fleuve ardent charrie. Préfère aux voluptés, qui toujours se défont. Le grand embrassement du mort à sa patrie !
Comtesse Mathieu de Noailles.
Vers écrits sur les champs de ljat:iille d'Alsace-Lorraine. (Le Journal, 2 novembre 191-I.)
gG JACQUES NORMAND
Les Aviateurs
La gauche fléchissait... D'un ton autoritaire
Le général — grand chef dont le nom doit se taire —
Dit aux aviateurs qui l'entouraient : « Voici :
« Pour survoler ce bois qu'on aperçoit d'ici
« Il me faudrait, messieurs, trois d'entre vous, trois hommes
« De bonne volonté. Vous le voyez, nous sommes
« Très menacés. Il faut reconnaître à tout prix
« Ce bois... Mais c'est la mort presque sûre... Compris?
« Oue trois lèvent la main. . . Combien êtes-vous ? Treize. »
D'un même élan joyeux, ardent, à la française.
Treize mains brusquement se levèrent : « Parbleu !
« J'en étais sûr... Brigands ! » Sa voix tremblait un peu;
Mais pour ne point paraître ému, d'un air bravache,
D'un doigt vif, il frisait le bout de sa moustache.
« Allons!... Tirons au sort... Les noms dans un képi...
« Et vite... Regardez!... l'ennemi s'est tapi
« Au fond de la vallée, et son attaque est prête... »
Les trois noms sont tirés, comme pour une fête.
Déjà les trois élus s'éloignent, triomphants...
Mais : « Halte!... Demi-tour! Depuis quand les enfants