ROBERT OUDOT
Il porte avec lui l'espoir de la Race Comme un talisman très vieux et très pur, Et le fin sillon qui marque sa trace Mène à la victoire — on en est bien sûr ! Puis il servira pour l'autre semaille Quand vous rentrerez, fiers, à la maison, Gars qui combattez, joyeux, sans façon.
Narguant leur obus, leur boîte à mitraille : Le Soixante-Quinze a dit sa chanson !
Robert Oudot, Maréchal des logis au 44<^ d^artillerie.
{L'Auto, ib uoNeinbrc 1914.)
Gott mît " Huns ''
Où donc est le Kaiser ? se demandaient les Boches,
Qui ne pouvaient admettre, en leurs dures caboches,
Que ce puissant guerrier ne fût pas un peu là.
Dame ! comprenez-vous les Huns sans Attila ?
Enfin, ces temps derniers — quelle aimable surprise !
Ils le virent, sanglé dans sa capote grise.
Sur un tertre, debout, absurde, théâtral,
Et se donnant des airs de Petit Caporal.
Or, il semblait plutôt poser pour un Détaille,
Cependant qu'à ses pieds s'agitait la bataille.
Et, qu'est-ce qu'ils « prenaient » ses beaux cuirassiers blancs ,
Ses hussards de la Mort et ses fameux uhlans,
Ou'il se flattait de voir, dans huit jours, à Moutmertre !...
C'est ainsi qu'il resta, tout un jour, sur son tertre. Et quand ce fut le soir, les membres fracassés Par les éclats d'obus, qu'il avait encaissés... Dans la peau de ses Huns, il rentra sous sa tente. Que vous voyez d'ici colossale, épatante : Salle de bains, de danse (il est aussi danseur), BiUard et cinéma, téléphone, ascenseur.
Electricité — bref, tout le confort moderne. Quoique ça, ce héros, ou mieux cette baderne. Fit un méchant souper, laxatif à l'excès,
De marmelade anglaise et de pruneaux français,
Le tout accompagné fâcheusement — dirai-je —
D'un Champagne allemand qui sentait le... liège.
Après qu'il eut soupe, d'abord il rédigea,
Pour l'Histoire, un papier, comme quoi donc, déjà
Il était à Paris ainsi qu'à Pétrograde.
Ensuite il se coucha, pénétré de son grade.
Comme il dormait, il fut réveillé vers minuit. A sa porte, en effet, on menait un grand bruit. Alors, les poils dressés et la mine hagarde :
— Qui va là? cria-t-il à l'officier de garde.
— Sire, fit celui-ci, c'est votre vieux bon Dieu Qni voudrait vous parler. — C'est bon, fusiUez-le !
Raoul PONCHON.
{Le Joiinia!.)
RAOUL rONCHON
La Souris d'argent
et le Prussien en or
Or, ceci se passait en sol alsacien :
Ces temps derniers, on vit un gradé prussien
Flanqué d'un paysan, qui lui servait de guide,
Entrer dans une église, à l'heure qu'elle est vide,
■ — "On pense qu'il était épris du monument
Sous l'unique rapport de son bombardement. —
Après avoir erré de chapelle en chapelle.
Sans trouver, à son gré, quelque chose assez belle,
Il allait s'en aller, quand son regard tomba
Sur un petit objet dont il resta baba;
C'était, perdu parmi des ex-voto sans nombre,
Une souris d'argent qui scintillait dans l'ombre.
— Qu'est-ce que c'est que ça, bonhomme ? s'enquit-il, Pourquoi cette souris pendue au bout d'un fil ?
— Ah ! dit l'Alsacien — ça, c'est tout une histoire : Il y a quelque six vingt ans, ce territoire
Fut littéralement de souris infesté,
Rien n'échappait, dit-on, à leur voracité,
Un vrai fléau, quoi ! . . . tout, jusque aux moindres semailles
Disparaissait en proie à la gent ronge-mailles.
Nos pauvres bons aïeux s'avisèrent en vain
De mille expédients. Rien n'y fit. Lorsque, enfin
Un ancien du pays, homme d'expérience,
En lequel ils avaient entière confiance,
Leur suggéra d'abord, le cas étant urgent.
De faire fabriquer une souris d'argent
Et de la consacrer au Seigneur qui, peut-être,
Ferait tout aussitôt le fléau disparaître.
Jadis, en pareil cas, en le même péril.
On ne s'y prenait pas autrement, disait-il.
La proposition leur parut assez folle.
Tout de même, chacun y fut de son obole. Ils allèrent trouver, qui la leur cisela. Un praticien... d'où vient la souris que voilà. Et, si vous la voyez plus grande que nature, C'est que l'on en paya largement la facture.
— Et puis.P — Eh bien, et puis... du jour au lendemain, Plus de souris. Monsieur, pas plus que sur ma main.
— Kolossal ! fit le Boche en s'esclafFant, que dis-je ? En montrant un gosier à donner le vertige.
Ouoi ! vous seriez encore innocents à ce point De croire à de pareils miracles ? — ■ Que non point. Pour mon compte, le fait n'a du tout d'importance. C'est là simple hasard, pure coïncidence. En Alsace on n'est pas si bête... Croyez bien Que si nous étions sûrs que ce fût un moyen De nous débarrasser du fléau que vous êtes. Nous aurions tous donné, depuis belle lurette. Jusqu'à nos derniers sous, et quelque chose encor. Afin de nous off"rir un Prussien — en or ! »
Raoul PoNCHON.
{Le Journal, lù novembre i9i4.)
RAOUL PONCHON lo5
Le Kronprinz
Le Kronprinz est-il mort ? se disaient, consternés, Nos poilus sur le front. On ne voit plus son nez,
Ce nez de si rare envergure, Vrai triangle de brie, à le voir de profil, Et tel, que lorsqu'il se mouchait on croyait qu'il
Se mouchait toute la figure.
Pour que nos avions ne l'aient pas déniché, ^ Il faut, d'ailleurs, qu'il soit terriblement caché
Et hors de toute mitraillade.
Mais où donc ? Mais dans quel patelin sous les cieux ? C'est cela qui nous rend tous tretous soucieux.
Pourvu qu'il ne soit pas malade !
Que l'on ne trouve pas en des meules de foin Une aiguille, voilà qui ne m'étonne point.
Moi-même, pauvre misérable, S'il me vient à l'esprit de me cacher jamais, Qu'on ne me trouve pas non plus, passe encor, mais
Un être aussi considérable !
On le signale un peu partout, de tout côté. Jouirait-il, par hasard, du don d'ubiquité,
Comme tel saint de la légende?
On le dit en Champagne, eu des terriers prudents... De même, complétant une douzaine dans
Une bourriche, prés d'Ostende...
N'est-il plus animé de cette belle ardeur Qu'U avait au début, en tant que chapardeur?
Ce nous serait tout bénéfice.
Sa bosse — comme on dit — - de l'acquisivité Le rend plus dangereux que l'épée au côté,
Pauvre stratège en pain d'épice !
Enfin a-t-il chez nous fini de ravager ? Dans ses collections est-il allé ranger
Ses cambriolages d'esthète?
Ou bien estime-t-il qu'il a conquis aussi Assez de vert laurier, si ce n'est de persil,
Pour en enguirlander sa tête?...
Son père est-il si bas que l'on dit à Berlin ? C'est encore possible. Et lui, le gros malin,
Oue l'ambition éperonne.
Est-il à son chevet pleurant et sanglotant, Et, selon l'éternel protocole, attendant
Qu'il lui repasse la couronne?...
Qui sait ? Dans tous les cas il le fera plus tard. Hélas!... Nous reverrons empereur ce têtard !
Sur le trône, cet homuncule !
Après tout, n'est-ce pas ? le sieur Caligula Fit bien de son cheval un consul — et cela
N'était guère plus ridicule.
Raoul PoNCHON.
{Le Journal, 21 di-cciiibn^ 'Qi^.)
JEAN RAMKAU IO7
Les Canons Jleuris
Canons, je vous ai vus partir pour la frontière, Canons français, canons élégants, fins et gris. Des gars flattaient, songeurs, votre échine guerrière ; Des filles vous avaient pieusement fleuris.
Vous, les cracheurs de mort, les semeurs de tempête, Beaux parleurs dont le verbe est fait d'obus ardents, Comme des villageois qui s'en vont à la fête, Vous aviez tous la rose ou la verveine aux dents.
O léopards de fer hurlant vers la tuerie ! Des fleurs ? Quel contresens ! Passe encor des lauriers ! Quoi? Pour ces lourds Teutons qui souillent la Patrie, C'est des gerbes de fleurs, vraiment, que vous auriez ?
Non, la parure fraîche et propitiatoire.
Ce n'était pas pour eux, mais pour nous, les vainqueurs.
Et nous avons senti, le jour de la Victoire,
Tous ces canons lancer leurs roses dans nos cœurs.
Jean Rameau.
{Le Figaro.)