‹ Les poètes de la guerreChapitre 49 sur 54 · SENLIS, LE LOUVAIN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

SENLIS, LE LOUVAIN FRANÇAIS

Un colonel allemand, logé chez l'archiprêtre de Senlis, lui tint, le 4 septembre, ce propos :

« Demain, vous n'aurez plus de ville. Elle sera brûlée. Ce sera notre Louvain français. »

Dès le 5, de rue en rue, de maison en maison, et parfois de chambre en chambre, la ville fut inondée de pétrole par des pelotons armés de pompes foulantes. Puis ce fut le boutefeu.

l'.niiuête de Victor Marguejutte (^Revue des Deux- Mondes).

« Demain, dit l'officier, vous n'aurez plus de ville. » Et, dés le point du jour, la fête commença. Cette horreur, qu'on ne sait plus atroce ou plus vile, Sous la voûte d'un ciel efiFaré se passa.

De rue en rue, au pas militaire, sans armes. Pour l'incendie énorme outillé seulement, Parmi les déchirants désespoirs, l'Allemand, Mêlant cyniquement ses rires à leurs larmes.

GEORGES TROUII>LOT 129

De hontes impuissant à se rassasier, Inonde la cité, qui dans l'âme agonise. Tout à coup, au signal, et hurlant sous la bise, Éclate l'effroyable et colossal brasier.

Oui, tout cela, sans rien qui puisse le défendre, Joyau que, lentement, les âges ont serti, Croule, devant des mains jointes, anéanti, Monceau prodigieux de ruine et de cendre.

Pour rien, pour le plaisir, les brutes ont fait ça, Histoire de conter ce triomphe à leurs femmes. C'est naturellement que ces gens sont infâmes. On sait de quels exploits leur route se traça.

Nous les relèverons, nos douloureux décombres. Leurs lignes, au soleil, à nos yeux revivront... Pas toutes. Il en est qui veulent à leur front Garder le souvenir tragique des jours sombres.

O mon frère français, si facile au pardon. N'efface pas toujours la plaie accusatrice ! Une justice veut que mainte cicatrice Interdise à ton cœur tout indigne abandon.

Ta plus rude colère avec le temps s'apaise. Pour toi, c'est un trop lourd fardeau que de haïr. A ce besoin d'aimer toute rancune pèse. Mais sache, désormais, qu'oublier, c'est trahir.

Personne, d'un tel sang, n'a droit d'être infidèle A l'héritage fier légué par les aïeux.

Garde-toi dans ta haine, inflexible et pieux, Comme dans une haute et sainte citadelle.

il. POÈTES

IJO GEORGES TROUILI.OT

Les deuils qu'ils ont semés, lâchement, sans merci. Tous nos récits, plus tard, les feraient mal connaître. — « Leur âme, c'est cela. Les preuves, les voici ! » Diront ceux qui sont nés à ceux qui sont à naître.

Pour que de tels forfaits en nous restent scellés. Et qu'au lointain des ans les mémoires soient sûres, Que saignent à jamais de pareilles blessures ! Ces témoins immortels du crime, laissez-les.

Georges Trouillot.

JUGUEL ZAMACOIS I3I

Les Belges

Lorsque l'on en parlait on brodait sur ce thème : « Bon petit peuple aimable, actif, cœur excellent... » Et comme avec esprit il se « blaguait « lui-même, On souriait en en parlant.

« Il est gai, disait-on, hospitalier, honnête, « Franc, artiste, sensé, généreux, amusant... » Et puis l'épreuve vint qui fixa Tépithète : Il est « magnifique » à présent !

Un géant qui comptait sur son humeur affable Voulut passer chez lui pour aller à son but, Croyant tout simplement rééditer la fable De Gulliver à Lilliput.

A sa grande surprise il se vit éconduire ! Mais le crime étant prêt qu'il fallait perpétrer, « Ecartez-vous ! dit-il dans un énorme rire, « Nous n'avons rien à déclarer ! »

Or, nullement émus par la farce lourdaude. Les Belges dirent : « Soit ! puisqu'un contrebandier « Veut, malgré les traités, passer la mort en fraude, « Nous restons le peuple douanier !

« Pour faire un champ d'honneur autour d'une barrière, « Et pour faire un héros sans longtemps s'aguerrir, « Il suffit qu'un octroi devienne une frontière, « Et que l'on soit prêt à mourir !

132 MIGUEL ZAMACOIS

« Vous verrez ce qu'au bras d'un combattant pygmée « Le seutimeut du Droit ajoute de vigueur ; « Vous verrez ce que peut une petite armée

« Grande par le chef et le cœur ! »

Ayant ainsi parlé, les braves gens tranquilles, Armés de bons fusils, d'uniformes vêtus, Dépouillèrent soudain les qualités faciles

Pour n'arborer que des vertus !

Et l'on dut au forfait d'un agresseur infâme Ce spectacle inouï de l'ordre interverti : Le petit peuple était immense par son âme,

L'immense peuple était petit,..

Le petit reste grand en dépit de sa forme Pour avoir refusé l'acte déshonorant, L'autre peut devenir mille fois plus énorme,

Il ne sera plus jamais grand !

Mais faut-il détailler le honteux sacrilège ?

Le mot est sans valeur, le commentaire est vain.

Dès qu'on a prononcé ces cinq noms : Anvers, Liège,

Malines, Termonde et Louvain!

Ces noms que sans frémir on ne peut plus entendre, L'Histoire a frissonné d'horreur en les traçant, Car le feuillet du livre était tout noir de cendre.

Et tout éclaboussé de sang !

Le peuple qui commit ces crimes, quoi qu'il fasse Garde dans son dossier le feuillet infamant; La splendeur restera sur la page d'en face.

Écrite douloureusement !

MIGUEL ZAMACOIS I33

Belges, petits voisins ! Que vous étiez sublimes Quand, après chaque effort du colosse effaré, Autour de votre roi, surgissant des abîmes, Vous vous reformiez en carré!

Quand, subissant l'assaut de la rage et du nombre, Reculant pied à pied, de sillon en sillon, Vous restiez l'équipage héroïque qui sombre Sans amener son pavillon !

Comme vous étiez beaux quand, mourant pour un rêve. N'ayant cédé le sol qu'à l'état de tombeau. Vos derniers bataillons, refoulés sur la grève, Tiraient eucor, les pieds dans l'eau !

Petit peuple martyr, pour ton apothéose Tes ruines serviront de glorieux chantier : Chacun t'apportera sa pierre, car ta cause Est la cause du monde entier!

Eu échange de tant d'héroïsme et de gloire. Ta résurrection et ta prospérité, C'est, payable comptant aussitôt la victoire, La dette de l'Humanité !

Miguel Zamacoïs.

{Le Figaro, 20 novembre 1914.)

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