‹ Les poètes de la guerreChapitre 48 sur 54 · EDMOND ROSTAND · texte numérisé non relu

EDMOND ROSTAND

Le Bleu d'horizon

Adieu, garance ! il faut se faire une raison, Et qu'à moins s'exposer le héros se résigne. Mais de vous habiller l'horizon seul est digne. Vous qui de l'Avenir êtes la garnison !

Défendre l'Avenir en habit d'horizon,

O le bel uniforme et la belle consigne !

C'est un signe, ce bleu ; vous vaincrez, par ce signe.

Leur gris de casemate et leur brun de prison !

Je crois, puisqu'ils n'ont pris que des couleurs de terre. Qu'il est bon, qu'il est juste et qu'il est salutaire Qu'on s'habitue à nous confondre avec l'azur ;

Et pour le monde il sied, puisque Berlin et Vienne Ne peuvent pesamment mettre en marche qu'un mur. Que notre armée à nous soit l'Horizon qui vienne !

Edmond Rostand, de VAcadémie Française.

{Le Figaro, novembre 1914.)

laa HENRI SIRET

Lettre d'un Soldat

Je t'écris de loin, ma petite amante.

L'Allemand voudrait marcher sur Paris.

Sa rage s'accroît ; notre tâche augmente Et par les combats tous nos jours sont pris. Mais, comme on n'est pas chevalier de Malte, Et, puisque l'amour fleurit le repos, Pour toi je compose, aux heures de halte, Un menu bouquet de tendres propos.

Mon dernier billet t'a-t-il rassurée ?... Me crois-tu toujours sombre et soucieux ? Nous ne touchons pas aux bords de la Sprée, Pour que son brouillard flotte dans pos yeux. Vivre l'un sans l'autre ! un ennui sans doute. Pourtant, avant lui, rien ne nous prouvait, Chérie, à quel point tu m'appartiens toute, Et combien je suis à toi, tout à fait.

Embrasse maman, niamau qui naguère Eut à ton égard mépris et rigueurs :

J'apprends tout joyeux que, grâce à la guerre, La paix est conclue entre vos deux cœurs ; Cœurs séparés ? Non... Vous aviez cru l'être : Un commun chagrin fait que l'on consent A signer ensemble une même lettre.

Mêlant les baisers donnés à l'absent.

HENRI SiREt 123

Les'Boches cruels marquent leur passage

D'exploits sans vaillance et d'atrocités.

En le déplorant, imitons le sage

Qui fait son bonheur des maux évités.

Ne crains rien pour moi. Fatigue et mitraille

Epargnent souvent qui les fuit si peu 5

Et les coups de feu qu'on brave et qu'on raille

Feront des récits pour le coin du feu.

Serai-je un héros qu'on loue et qu'on fête ? Pourras-tu revoir ton petit troupier Vêtu de lauriers des pieds à la tête, Ainsi qu'on déclame en style pompier ?... Mon Dieu, n'attends pas que de loin, je dise Des mots fanfarons et creux ; non, je sais L'inutilité de la vantardise, Et, tout simplement, je suis bon Français.

Après le combat, ou dort sur la dure ; C'est là que je rêve à nos soirs d'amour. Bah ! Désir qu'on sévre ou soif qu'on endure Rend plus savoureux l'instant du retour. Ne prélève rien sur l'humble quinzaine.

De nouveau pour moi ne t'appauvris pas : Notre nourriture est exquise et saine ; La gaîté préside à chaque repas.

La Croix-Rouge est là, douceur féminine. Et bravoure utile, aimante, sachant Panser et guérir quand l'homme extermine. Toute de bonté lorsqu'il est méchant.

124 HENRI SIRET

Si je te savais vivre au milieu d'elle, J'irais demander aux sabres germains Une plaie affreuse et presque mortelle, Pour être sauvé par tes chères mains.

Quelques jours encore, et c'est notre armée Domptant les Teutons pour toujours exclus. C'est l'accueil rieur de la Bien-Aimée, Au sein d'un bonheur qu'on ne fuira plus. Car, fardeau trop lourd aux forces humaines, La guerre ne doit peser qu'un moment ; Mais l'Amour, vainqueur de toutes les haines, Plane sur les cœurs éternellement.

Henri Sireï.

(Supplément du Petit Journal.)

GEORGES TROUILLOT 125

Les Deux Pendules

Poésie dite par Marie Leconte, DE LA Comédie-Française

Elles sont deux sœurs, deux jumelles, L'une en France, l'autre à Berlin.

Avec force livres sterling, On n'en voit pas beaucoup comme elles.

Un Livre en donne le portrait.

La leur est pareille à la nôtre.

Celui qui vit l'une, a vu l'autre.

Bien fin qui les reconnaîtrait.

Mélange de cuivre et d'écaillé, Du soleil imitant l'aspect, On les contemple avec respect Dans ce. siècle de l'antiquaille.

Contemporaines d'un Louis Qu'on taxe de Grand dans l'histoire.

Leur style reste une victoire A nos yeux encore éblouis.

Grâce aux mains qui me furent chères,

La mienne a gardé sa beauté.

Elle ignore la cruauté

Si douloureuse des enchères.

lîG GEORGES TROUILLOT

L'autre a fui le pays natal.

Quand la chose s'est-elle faite ?

Fut-ce marché, présent, défaite ?

Fut-ce un enlèvement brutal ?

Aux heures du fameux pillage, Extraite d'un palais brûlant, Dans le bagage d'un uhian A.-t-elle accompli le voyage ?

Tout ce qu'on sait, c'est que, reclus Loin de son beau pays de France, Son timbre en ressent la souffrance :

La pendule ne sonne plus.

On fait croire qu'elle est usée, Morte des fatigues d'antan.

Et comme un trophée éclatant On l'a mise dans un musée.

Au silence, elle s'entêtait.

D'un double plaisir je frissonne, Et parce que la mienne sonne, Et parce que la leur se tait.

Mais puisque, saccageant leurs gloires.

Par le désastre il leur convient De clore un constant va-et-vient De défaites et de victoires;

Puisque, par l'air, la terre et l'eau, Roulant fer, éclair et tonnerre.

Ils nous offrent pour centenaire La revanche de Waterloo,

GEORGES TROUILLOT 127

Attends-nous, petite Française.

Si ton silence eut sa fierté, Bientôt, sans doute, en liberté Ton timbre tressaillira d'aise.

Et quel doux et joyeux frisson Quand, chez nous, vos deux sonneries Pourront, leurs tristesses guéries, Carillonner à l'unisson.

Georges Trouillot,

{Le Petit Journal.)

128 GEORGES TROUILLOT

Nos Ruines

Vers dits par Madeleine Roch, le 17 janvier igiS,

A LA Matinée dite des « Gloires françaises »

AU Théâtre-Français

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