‹ Les poètes de la PléiadeChapitre 12 sur 48 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

Morel, quand quelquefois je perds le temps à lire Ce que font aujourd'huy nos trafiqueurs d'honneurs, Je ry de voir ainsi desguiser ces Seigneurs, Desquelz (comme Ion dit) ilz font comme de cire.

Et qui pourroit, bons dieux ! se contenir de rire Voyant un corbeau peint de diverses couleurs, Un pourceau couronné de roses et de fleurs, Ou le pourtrait d'un asne accordant une lyre ?

La louange, à qui n'a rien de louable en soy, Ne sert que de le faire à tous monstrer au doy, Mais elle est le loyer de cil qui la mérite.

C'est ce qui fait (Morel) qui si mal voluntiers Je diz ceulx, dont le nom fait rougir les papiers, Et que j'ay si fréquent celuy de Marguerite.

Celuy qm de plus près attaint la Déité, Et qui au ciel (Bouju) vole de plus haulte aile. C'est celuy qui suivant la vertu immortelle, Se sent moins du fardeau de nostre humanité.

Celuy qui n'a des Dieux si grand félicité, L'admire toutefois comme une chose belle, Honnore ceulx qui l'ont, se monstre amoureux d'elle, Il a le second ranc, ce semble, mérité.

Comme au premier je tends d'aile trop foiblc et basse, Ainsi je pense avoir au second quelque place : Et comment puis-je mieux le second mériter.

Qu'en louant ceste fleur, dont le vol admirable, Pour gaigner du premier le lieu plus honnorable Ne laisse rien icy qui la puisse imiter ?

JOA CHIM D U BELLA Y

Quand ceste belle fleur premièrement je vy, Qui nostre aage de fer de ses vertuz redore, Bien que sa grand' valeur je ne cogneusse encore, Si fus-je en la voyant de merveille ravy.

Depuis ayant le cours de fortune suivy

Où le Tybre tortu de jaune se colore,

Et voyant ces grands dieux que l'ignorance adore,

Ignorans, vicieux, et meschans à l'envy ;

Alors (Forget) alors ceste erreur ancienne,

Qui n'avoit bien cogneu ta princesse et la mienne,

Le venant à revoir, se dessilla les yeux ;

Alors je m'apperceu qu'ignorant son mérite, J'avois, sans la cognoistre, admiré Marguerite, Comme, sans les cognoistre, on admire les cieux.

La jeunesse (Duval) jadis me fit escrire De cest aveugle archer, qui nous aveugle ainsi, Puis fasché de l'Amour, et de sa mère aussi, Les louanges des Roys j'accorday sur ma lyre.

Ores je ne veulx plus tels argumens esUrc, Ains je veulx comme toi, poingt d'un plus hault souci, Chanter de ce grand Roy, dont le grave sourci Fait trembler le céleste et l'infernal empire.

Je veux chanter de Dieu. Mais pour bien le chanter, H fault d'un avant-jeu ses louanges tenter, Louant, non la beauté de ceste masse ronde,

Mais ceste fleur, qui tient encor' un plus beau lieu : Car comme elle est (Duval) moins parfaitteque Dieu, Aussi l'est-elle plus que le reste du monde.

Page 1