D'UN VANNEUR DE BLE AUX VENTS
A vous, troupe légère, Qui d'aile passagère Par le monde volez.
Et d'un sifflant murmure L'ombrageuse verdure Doucement ébranlez,
J'offre ces violettes, Ces lis et ces fleurettes, Et ces roses ici.
Ces vermeillettes roses, Tout fraîchement écloses, Et ces œillets aussi.
De votre douce haleine Éventez cette plaine.
Éventez ce séjour, Cependant que j'ahanne A mon blé que je vanne A la chaleur du jour.
CONTRE LES PÉTRARQUÎSTES
J'ai oublié l'art de pétrarquiser,
Je veux d'amour franchement deviser,
Sans vous flatter et sans me déguiser :
Ceux qui font tant de plaintes N'ont pas le quart de la vraie amitié, Et n'ont pas tant de peine la moitié, Comme leurs yeux, pour vous faire pitié,
Jettent de larmes feintes.
Ce n'est que feu de leurs froides chaleurs, Ce n'est qu'horreur de leurs feintes douleurs, Ce n'est encor de leurs soupirs et pleurs
Que vent, pluie et orages.
Et bref, ce n'est, à ouïr leurs chansons. De leurs amours que flammes et glaçons, Flèches, liens, et mille autres façons
De semblables outrages.
De vos beautés, ce n'est que tout fin or, Perles, cristal, marbre et ivoire encor, Et tout l'honneur de l'Indique trésor,
Fleurs, lis, œillets et roses :
De vos douceurs, ce n'est que sucre et miel, De vos rigueurs, n'est qu'aloès et fiel. De vos esprits, c'est tout ce que le ciel
Tient de grâces encloses.
Puis, tout soudain, ils vous font mille torts, Disant que voir vos blonds cheveux retors Vos yeux archers, auteurs de mille morts,
Et la forme excellente De ce que peut l'accoutrement couver, Diane en l'onde il vaudrait mieux trouver, Ou voir Méduse, ou au cours s'éprouver
Avecques Atalante.
JOACHIM DU BELLA.Y
S'il faut parler de votre jour natal, Votre ascendant heureusement fatal De votre chef écarte tout le mal
Qui aux humains peut nuire.
Quant au trépas, sa'vous quand ce sera Que votre esprit le monde laissera?
Ce sera lors que là-haut on verra
Un nouvel astre luire....
De vos beautés, sa'vous que j'en dirais? De vos deux yeux deux astres je ferais, Vos blonds cheveux en or je changerais,
Et vos mains en ivoire ; Quant est du teint, je le peindrais trop mieux Que le matin ne colore les cieux; Bref, vous seriez belles comme les dieux,
Si vous me vouliez croire.
Mais cet enfer de vaines passions, Ce paradis de belles fictions.
Déguisements de nos affections,
Ce sont peintures vaines, Qui donnent plus de plaisir aux lisants Que vos beautés à tous vos courtisans.
Et qu'au plus fol de tous ces bien disants
Vous ne donnez de peines.
Vos beautés donc leur servent d'arguments, Et ne leur faut de meilleurs instruments Pour les tirer tout vifs des monuments ;
Aussi, comme je pense.
Sans qu'autrement vous les récompensez De tant d'ennuis mieux écrits que pensés, Amour les a de peine dispensés
Et vous de récompense.
Si je n'ai peint les miens dessus le front, Et les assauts que vos beautés me font, Si sont-ils bien gravés au plus profond De ma volonté franche,
Non comme un tas de vains admirateurs, Oui font ainsi, par leurs soupirs menteurs Et par leurs vers honteusement flatteurs, Rougir la carte blanche.
Il n'y a roc qui n'entende leur voix, Leurs piteux cris ont fait cent mille fois Pleurer les monts, les plaines et les bois,
Les antres et fontaines ; Bref, il n'y a ni solitaires lieux, Ni lieux hantés, voire même les cieux, Çui çà et là ne montrent à leurs yeux
L'image de leurs peines.
Celui-là porte en son cœur fluctueux De l'Océan les flots tumultueux, Cestui l'horreur des vents impétueux
Sortant de leur caverne ; L'un d'un Caucase et Montgibel se plaint, L'autre, en veillant, plus de songes se peint Qu'il n'en fut onc en cet orme qu'on feint
En la fosse d'Averne.,..
L'un meurt de froid et l'autre meurt de chaud,
L'un voie bas et l'autre vole haut,
L'un est chétif, l'autre a ce qu'il lui faut,
L'un sur l'esprit se fonde, L'autre s'arrête à la beauté du corps ; On ne vit onc si horribles discords En ce chaos qui troublait les accords
Dont fut bâti le monde....
Cestui, voulant plus simplement aimer, Veut un Properce et Ovide exprimer.
Et voudrait bien encor se transformer
En l'esprit d'un Tibulle ; Mais celui-là, comme un Pétrarque ardent, Va son amour et son style fardant.
Cet autre après va le sien mignardant,
Comme un second Catulle.
JOACHIM DU BELLAY
Quelque autre encor la terre dédaignant Va du tiers ciel les secrets enseignant, Et de l'amour, où il se va baignant,
Tire une quinte essence ; Mais, quant à moi, qui plus terrestre suis, Et n'aime rien que ce qu'aimer je puis. Le plus subtil qu'en amour je poursuis,
S'appelle jouissance...
J^os bons aïeux, qui cet art démenaient, Pour en parler Pétrarque n'apprenaient, Ains franchement leur dame entretenaient
Sans fard ou couverture ; Mais, aussitôt qu'amour s'est fait savant, Lui, qui était Français auparavant, Est devenu flatteur et décevant,
Et de Tusque nature.
Si vous trouvez quelque importunité En mon amour, qui votre humanité Préfère trop à la divinité
De vos grâces cachées, Changez ce corps, objet de mon ennui; Alors je crois que de moi, ni d'autrui, Quelque beauté que l'esprit ait en lui,
Vous ne serez cherchées...
N'attendez pas que la grand faux du Temps Moissonne ainsi la fleur de vos printemps, Qui rend les dieux et les hommes contents ;
Les ans, qui peu séjournent, Ne laissent rien que regrets et soupirs, Et, empennés de nos meilleurs désirs, Avecques eux emportent nos plaisirs
Qui jamais ne retournent.
Je ris souvent, voyant pleurer ces fous, Qui mille fois voudraient mourir pour vous, Si vous croyez de leur parler si doux Le parjure artifice ;
Mais, quant à moi, sans feindre ni pleurer. Touchant ce point je vous puis assurer Que je veux sain et dispos demeurer, Pour vous faire service.
De vos beautés je dirai seulement Que, si mon œil ne juge follement, Votre beauté est jointe également
A votre bonne grâce ; De mon amour, que mon affection Est arrivée à la perfection De ce qu'on peut avoir de passion
Pour une belle face.
Si toutefois Pétrarque vous plaît mieux. Je reprendrai mon chant mélodieux, Et volerai jusqu'au séjour des dieux
D'une aile mieux guidée ; Là, dans le sein de leurs divinités.
Je choisirai cent mille nouveautés Dont je peindrai vos plus grandes beautés
Sur la plus belle idée.
Rêmy Belleau
Rémy Belleau naquit en 1528 à Nogent-le-Rotrou. Il fut placé, très jeune encore, en qualité de précepteur, auprès du fils du marquis d'Elbeuf, Charles de Lorraine. Sans doute, il vécut heureux sous le toit de ses protecteurs, car il n'a pas d'autre histoire que celle de ses oeuvres. Belleau jouit, à son époque, d'une grande réputation, Ronsard, qui l'estimait fort, l'avait surnommé « le poète de la nature », Nous nous montrons à bon droit plus sévères aujourd'hui. Ce n'est pas d'ailleurs que le style de Belleau, aisé, coulant, facile, plein d'images riantes et gracieuses, ait beaucoup vieilli, mais son élégance trop soutenue finit par rebuter. Et puis, Belleau na pas ce« grands élans et ces fortes pensées qui rendent supportables les pires endroits de Ronsard, Il s'est confiné, et sans doute il n'a pas eu tort, dans des sujets étroits et mesquins. Il a traduit Anacréon ; c'était là besogne à sa mesure. Il a chanté les pierres précieuses, et sauf quelques pages charmantes, le livre ne vaut pas mieux que les anciens « lapidaires » du moyen âge. Il a trouvé dans ses Bergeries, pour chanter la campagne et les saisons, de frais accents. C'est là son principal mérite. Quoi qu'on puisse tenter pour le réhabiliter et pour en faire un grand poète, Belleau restera toujours pour nous l'aède d'Avril, et c'est une gloire dont on peut être jaloux.
RÉMY BELLEAU