L'AMOUR OISEAU
.... Sous les grenadiers j'apperçoy d'aveniure,
Hier, sur le mi- jour, un enfant que nature
A fait pour un chef-d'œuvre : il avoit en ses mains
Des pommes de grenade, et mille petits grains
De myrte verdoyant ; il avoit des flammèches.
Un arc d'yvoire blanc, d'or fin estoyent ses flèches,
Et portoit sur les yeux je ne sçay quel bandeau,
Des ailes sur le dos ; sa délicate peau
Estoit comme la neige encore non touchée.
Ou le lait caillotté sur la verte jonchée.
Il cueilloit de mon fruit encore le plus meur,
Voilant de branche en branche, et moi tremblant de peur,
Qu'en voilant ne rompist quelque feuillage tendre,
Comme trop fretillart, je cours pour le surprendre.
Mais soudain il eschappe, et sous les grenadiers,
Tantost sur les pavots, tantost sous les rosiers,
Il s'escoule, et se glisse, ainsi que sous la gerbe
Le perdriau tapi se desrobe dans l'herbe.
Tay couru mille fois après de jeunes veaux
Qui ne faisoyent que naistre et après des chevreaux,
Mais ce garçon vrayment est bien toute autre chose.
Doncques me trouvant las, sur l'herbe me reoose,
Comme vieil et recreu, regardant curieux
Qu'il ne se dérobast finement de mes yeux :
Sur un myrte il se branche, et de son aile peinte
Rebatoit les rameaux : mais moi surpris de crainte
Qu'il n'en froissast quelqu'un, je me courrouce à luy,
Lui demandant pourquoy dans le verger d'autruy
Venoit si privément. Lui sans parolle dire
Entr'ouvrit doucement un délicat sourire,
Me jettant sur les yeux de sa petite main
Du myrte et de ses grains qu'il portoit dans son sein.
Devant ceste douceur aussi tost je demeure
Morne, triste et pensif; et promptement je meure,
Si ce ris délicat ne m'attendrit le cœur,
Me faisant oublier la colère et la peur.
« Père, dit cet enfant, ceste tendre jeunesse Que mon visage porte, a trop plus de vieillesse Et plus grand nombre d'ans que le père des Dieux, Que les flots de la mer, que la terre et les cieux. C'est moy qui rends du ciel les estoiles plus fieres, Et du forçant destin les ailes plus légères, Et n'eus onc tel pouvoir sur tes petits troupeaux Que j'ay dessus les feux des célestes flambeaux : Tout ce qu'en l'univers la Nature mesnage, C'est pour moy seulement qu'ell' bastist son ouvrage Par moy couUent les eaux, et les plus belles fleurs Du parfum de mon chef empruntent leurs odeurs. Mais dy-moy, je te pry, as-tu point souvenance D'avoir eu quelquefois de mon arc cognoissance ? Et qu'en gardant tes bœufs je te rendis heureux. Alors qu'esperdûment tu devins amoureux Des plus rares beautez d'une gentille amie...? »
REMY BELLEAU
CHANSON
Faites- vous la sourde, Macée?
Voyez Gombaut qui vient à vous, Pour ravoir ce que vostre œil doux Luy a tiré de la pensée.
Vous l'avez et luy ne l'a plus, Voyez sa couleur jaune et fade, Et tout le reste si malade Qu'il en est demeuré perclus.
M'amour, si vous voulez qu'il vive, Rendez-luy tost, car vous l'avez ; Regardez ses yeux tout cavez Qui de vivre n'ont plus d'envie.
Ou le gardez, si vostre amour Souhaitte, cruelle, qu'il meure :
Car en plus gentille demeure Ne sçauroit faire son séjour.
Il vous aime plus que l'avette Au mois d'avril aime les fleurs, Plus que le berger aux chaleurs L'ombré mollet de la coudrette.
Il est brun, mais la terre brune Tous jours porte les beaux espis, Et parmi les ombreuses nuits Il n'est clarté que de la lune.
Il n'est ny trop laid ny trop beau, Hier je regarday sa face Dedans la fontaine qui passe Contre le pié de cet ormeau.
Il est riche assez pour vous deux, Et si n'a bien qu'il he vous donne ; Aimez-le seulement, mignonne, Mon Dieu, il sera trop heureux !
Il a ja trois cochons de lait,
Qui sont sous le ventre à leur mère,
Et trois brebis avec le père
Qui nourrissent un aignelet.
Toujours il a dans sa logette Du formage gras à foison.
Et du lait en toute saison Avec la chastaigne mollette.
Il sçait le train du pasturagc, Et sçait la terre ensemencer, Et si sçait aussi bien danser Que jouvenceau de ce village.
Il vous aime plus que son cœur, Que tenez en prison cruelle :
Ne luy soyez donc plus rebelle, Et le prenez pour serviteur.
Hé! que ne suis- je ou dessus Erymanthe, Ou sur Rhodope un terme rendurci En corps de glace, ou d'Hème le sourci Tousjours couvert de neige blanchissante !
Hé ! que ne suis-je une fleur languissante Dessus l'espine, ou en bronze transi !
Ou dans la mer un roc à la merci Des vents mutins, abois de la tourmente!
Sans sentiment et sans affection, Veuf de pouvoir et franc de passion, Je ne craindroy la cruauté de celle
Qui tient mon cœur esclave tellement Qu'il n'ose pas dérober seulement La liberté de soupirer près d'elle.
RÉ M Y BELLE AU
Heureuses fleurs, et vous herbes heureuses, Que ma maistresse en s'allant esgayer Presse d'un pié mi^nardement léger, En discourant ses plaintes langoureuses ;
Heureux ruisseaux, et vous rives heureuses, Qui la sentez, bien-heureux le sentier Où en marchant forme le pas entier Dont mille fleurs renaissent amoureuses :
Hà ! seigneur Dieu, que n'ay-je ce plaisir Que vous avez, sans le pouvoir choisir! J'en suis jaloux et mon cœur s'en mutine.
Car si aviez quelque bon sentiment,
Vous sçauriez bien que vous portez vrayment
Sur vostre émail quelque charge divine.
Pendant que vostre main docte, gentille et belle, Va triant dextrement les odorantes fleurs Par ces prez esmaillez en cent et cent couleurs, Par le sacré labeur de la troupe immortelle :
Gardez qu'Amour tapy sous la robe nouvelle De quelque belle fleur n'évente ses chaleurs, Et qu'au lieu de penser amortir vos douleurs, D'un petit trait de feu ne vous les renouvelle.
En recueillant des fleurs la fille d'Agenor Fut surprise d'Amour, et Proserpine encor : L'une fille de roy, l'autre toute déesse.
Il ne faut seulement que soufler un bien peu Le charbon eschauffé, pour allumer un feu. Duquel vous ne pourriez enfin estre maistresse.
Je n'ay membre sur moy, nerf, ny tendon, ny veine, Qui ne sente d'Amour l'amoureuse poison ; J'ay perdu liberté, j'ay perdu la raison, Doucement enyvré d'une espérance vaine :
y^ij tout le dos courbé de travail et de peine, Je languis sous le faix, je suis fait par trayson Hoste perpétuel d'une forte prison, Qui se voit dans les yeux de ma douce inhumaine.
Hà ! charge trop pesante, hà ! trop pesant fardeau, Vrayment cil qui premier fit Amour au pinceau, Et qui dessus le dos luy figura des aelles,
U estoit ignorant des vertus de ce dieu, Çui jamais ne s'envole et ne change de lieu, Et ne sçavoit sinon peindre des arondeUes,
ELEGIE CHAMPETRE
Ha ! qu'il est mal-séant au pastoureau champestre
De se rendre forçat et trainer le chevestre
Sous les voiles d'Amour, aussi il ne doit point
Avoir autre souci que de tenir en point
Tout son petit bestail, et de gente allaigresse
Le guarantir du loup, et quand la nuit le presse
Le ramener au tect et de soigneuses mains.
Corne à corne, conter les chèvres et les dains,
La garder du pourry et de la clavelée.
De charme, de venin et d'herbe ensorcelée.
Le tenir dans la prée en esté fraischement
Près le coulant d'une eau, en hyver nettement
Sous la chaleur d'un chaume, et garder qu'une œillade
Ne le face rongneux ou poussif ou malade :
Non pas faire l'amour, et beuvant ce poison
S'enyvrer doucement et perdre la raison.
Devenir fol, aveugle et prendre la sagette
Pour le baston nouailleux de la douce houlette ;
Perdre le sentiment au lieu de l'avoir bon.
Laisser moisir au croc et l'anche et le bourdon,
REM Y BELLE AU
Sans daigner seulement tant soit peu prendre peine
De luy prester les doigts ou la langue ou l'haleine ;
N'avoir autre souci que d'escorcher la peau
Et la molle toison de son pauvre troupeau;
N'avoir autre souci que de la douce flamc
Qui, coulant par les yeux, va reschauffant son ame,
Discourir de la grâce, et du trait des beaux yeux
De sa fiere maistresse et du ris gracieux
Qui se dore en sa bouche et sur ses lèvres closes
Va desrobant l'odeur des œillets et des roses.
Venus voyant un jour peintes en un tableau Les lèvres de Catin, elle devient honteuse, Baisse l'œil contre-bas, et toute vergongneuse De pleurs trempe son voile et son visage beau.
Elle appelle son fils et le jeune troupeau
Des Grâces et des Jeux et se plaint desdaigneuse
D'avoir eu des beautez la palme glorieuse
Et se voir maintenant vaincue d'un pinceau.
Hà ! peintre trop gentil, qui troubles la poitrine
De souspirs et de pleurs les beaux yeux de Cyprinc,
Sous le mort contrefait de ces trompeux appas ;
Et quoyl s'elle voyoit de la peinture vive La bouche soupirante et la grâce naisvc, Selle pouvoit mourir ne mourroit-elle pas?
Hà ! je vous pry, mes yeux, soyez-moy si courtois De me fournir de pleurs, n'espargnez la fontaine Qui ne tarit jamais de l'humeur de ma peine, Soyez-m'en libéraux, au moins à ceste fois !
Je sens une douleur qui m'estoupe la voix,
Qui me glace le sang et retient mon haleine;
Je voy desja la mort cruelle qui me mène
Où les simples bergers sont grands comme les roys.
Ceste douleur me vient d'une jalouse envie Çue j'ay de voir» absent, les grâces de ma vie Avant que de mourir, et de baiser encor
L'yvoire blanchissant de sa chaste poitrine, De voir ses yeux, sa main et sa marche divine, Puis, en baisant, mourir dessus ses lèvres d'or.
REM Y BELLE AU