SONNETS
Ou soit que la clairté du soleil radieux Reluise dessus nous, ou soit que la nuict sombre Luy efface son jour et de son obscur ombre Renoircisse le rond de la voûte des cieux :
Ou soit que le dormir s'escoule dans mes yeux, Soit que de mes malheurs je recherche le nombre, Je ne puis éviter à ce mortel encombre, Ny arrester le cours de mon mal ennuyeux.
D'un malheureux destin la fortune cruelle
Sans cesse me poursuit et tousjours me martelle :
Ainsi journellement renaissent tous mes maux.
Mais si ces passions qui m'ont l'ame asservie Ne soulagent un peu ma misérable vie, Vienne, vienne la mort pour finir mes travaux.
Plus tost la mort me vienne dévorer, Et engloutir dans l'abysme profonde Du gouffre obscur de l'oblivieuse onde, Qu'autre que toy l'on me voye adorer.
Mon brasselet, je te veux honorer Comme mon plus précieux en ce monde :
Aussi viens-tu d'une perruque blonde, Qui pourroit l'or le plus beau redorer.
Mon brasselet, mon cher mignon, je t'aime
Plus que mes yeux, que mon cœur, ny moi-mesme
Et me seras à jamais aussi cher
Que de mes yeux m'est chère la prunelle : Si que le temps ny autre amour nouvelle Ne te feront de mon bras delascher.
J'aime le verd laurier, dont l'hyver ny la glace N'effacent la verdeur, en tout victorieuse, Monstrant l'éternité à jamais bien heureuse, Que le temps, ny la mort ne change ny efface.
J'aime du hous aussi la tousjours verte face. Les poignans eguillons de sa fueille espineuse ; J'aime le lierre aussi et sa branche amoureuse Qui le chesne ou le mur estroitement embrasse.
J'aime bien tous ces trois, qui tousjours verds ressemblent Aux pensers immortels, qui dedans moy s'assemblent, De toy que nuict et jour j'idolâtre, j'adore :
Mais ma playe, et poincture et le nœu qui me serre Est plus verte, et poignante, et plus estroit encore Que n'est le verd laurier, ny le hous, ny le lierre.
Comme un qui s'est perdu dans la forest profonde Loing de chemin, d'orée, et d'addresse, et de gens ; Comme un qui en la mer, grosse d'horribles vens, Se voit presque engloutir des grans vagues de l'onde ;
Comme un qui erre aux champs, lorsque la nuict au monde Ravit toute clarté, j'avois perdu long temps Voye, route et lumière, et presque avec le sens Perdu long temps l'object, où plus mon heur se fonde.
Mais quand on voit (ayant ces maux fini leur tour) Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour, Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire :
Moy donc qui ay tout tel en vostre absence esté,
J'oublie en revoyant vostre heureuse clarté,
Forest, tourmente et nuict, longue, orageuse et noire.
Je croy, lorsque nostrc ame est au joug asservie D'une beauté farouche et superbe et rebelle, Qu'Amour de mille morts tourmente notre vie.
Je croy celuy-là serf d'une peine éternelle
Qui serf d'une maistresse inconstante et voilage,
Ne peut ny la lier ny se deslier d'elle.
- JODELLE
Je croy qu'Amour fait naistre encores plus grand rage Dans l'esprit, qui jaloux d'une beauté conquise Fait au milieu du port Iny-mesmes son naufrage.
Je croy le mal que sent l'une et l'autre ame esprise, Quand on ne peut trouver l'occasion fuyante, Çui tant plus est suivie et moins peut estre prise.
Je croy le mal que sent toute ame violente
Lors que de sa moitié par force se retire,
Se repaissant de pleurs et de songe et d'attente.
Mais je croy mieux encor que c'est plus grand martire
D'aimer et de penser l'amitié mutuelle,
Sans que les deux amants oêent se l'entredire...
CHANSON