DESCRIPTION DU PRINTEMPS
Voicy l'Aronde passagère, Qui de son aile printaniere Chassant les glaces de l'hyver Rend serain et l'air et la mer : Puis de sa bouchette cornue Ainsi que d'un petit marteau, Maçonne et creuse le berceau Pour la jeune et tendre venue Du petit emplumé bestail, Qu'elle musse, quand elle arrive D'outre-mer, sous une solive, Ou sous la voûte d'un portail :
Ne voulant descouvrir l'inceste, Le crime et la table funeste Qu'elle dressa pour tout jamais, Infâme de son entremets.
Le bouton de la rose franche.
S'enfle sur l'espineuse branche Et aux rais d'un nouveau Soleil Emprunte son beau teint vermeil
REMY BELLE AU
Les vignes souples reverdissent, Ouvrant l'œil d'un tendre bourgeon, Les arbres d'un nouveau jetton Arment leurs flancs qui rajeunissent, Auparavant qui vieillissoyent.
Les eaux vont espurant leurs sources, Commençant à faire leurs courses, Plus claires qu'elles ne souloyent.
Plus ne se voyent desbordées Les eaux, ny leurs courses bridées De glaçons, qui d'un pas cruel Courent sur un nouveau dégel.
Les cerfs dans les forests bondissent, Les poutres dans les prez hennissent.
Le poisson fraye dessous l'eau, Sur le roc lutte le chevreau :
Le blé meurdry de la froidure, Et blesme de jarçans frimas, Maintenant n'a plus le chef bas, Mais touffu reprend sa verdure : Es bois les oisillons petits, Sauvez des neiges importunes, Vont jargonnant de leurs fortunes Dessous les pavillons faitis D'un bois ramé, ou d'un bocage, Ou dessus le moussu rivage D'une fontaine sautellant.
Ou d'un ruisselet doux-coulant.
La terre gelée et recuite
Du froid, par la douce entresuite
De mille printaniers plaisirs,
Se destrempe aux vents des Zéphyrs :
La bize farouche et cuisante
Ne nous retient plus au foyer,
Ny les froidures de l'hyver,
Dans le toict la troupe bellantc :
Les prez bigarrez de couleurs
Plus ne blanchissent de bruines,
Ny paresseux en leurs cassines Plus ne chômaient les Laboureurs :
Bref, le soleil, la terre, et l'onde, Et toute l'apparence ronde.
Ramènent leur belle saison En France, et des biens à foison.
Tout y rit, fors toy larmoyante,
Fors toy, France, triste et dolente,
Qui ne peux choisir le bon-heur,
Pour t'affranchir de ton malheur :
Et semble que le voisinage,
Ny le païs, ny l'amitié
Ne peut rompre l'inimitié
Qui se forge sous cet orage :
Et ne sçay quel astre fatal
Nous pousse à ce vent, qui nous guide,
Comme dessus la plaine humide
Le bateau glisse à contreval,
Sans que nous sentions en nous-mesme
De ce temps la rigueur extrême.
Et comme esblouis nous courons
Pour trébucher où nous tirons.
Fay donc. Seigneur, que nos Provinces, Nos temples, nos feux, et nos Princes Se couplent d'un lien si doux Que la paix demeure entre nous :
Que les querelles domestiques, La vengeance ni la rancœur.
Ou quelque autre importun malheur N'offensent plus nos Republiques, A fin que nous puissions heureux, Sans guerre, sans peur, sans envie.
Tirer le fil de nostre vie Hors de ces troubles orageux.
Et qu'en ceste saison nouvelle Nous voyions la gente Arondelle, La terre, et le ciel, et les ans, Nous ramener un beau Printemps.
Etienne Jodelle
Etienne Jodelle, sire du Lymodin, naquit à Paris en 1532. Ce devait être le poète tragique de la Pléiade. Ami de Ronsard et son disciple, il prit part à ces fêtes joyeuses, telles que le couronnement du bouc à Arcueil, qui devaient faire suspecter de paganisme et d'athéisme les poètes de la nouvelle école. En 1552, encore à la fleur de l'âge, il donna la première tragédie et la première comédie vraiment conformes aux règles antiques qui furent jouées en France : la Cléopâire captive^ et l'Eugénie. Ces deux pièces eurent l'heur de satisfaire le roi Henri II qui, outre cinq cents écus qu'il lui fit remettre, ne cessa de combler le poète de présents. Il donnait six ans après une tragédie, son chefd'œuvre, dont il avait emprunté le sujet à Virgile : Didon se sacrifiant. Mais la fortune, par une volte subite, se détourna de lui. Chargé d'organiser une mascarade pour la réception du roi à l'Hôtel de Ville de Paris, le 15 février 1559, il avait rapidement exécuté une comédie : les Argonautes, où lui-même devait tenir le rôle de Jason. La maladresse d'un machiniste, qui, au lieu de deux « rochers », avança sur la scène deux « clochers », le fit se troubler et rester court au beau milieu de son rôle. Le roi ne lui pardonna jamais cet accident. Tombé dans la disgrâce, il s'abandonna de jour en jour davantage et mourut à la suite des excès de toute sorte auxquels il se livra, âgé de quarante et un ans. Outre ses pièces de théâtre qui, parmi beaucoup d'inexpérience, laissent voir d'immenses qualités, il a laissé des poésies de jeunesse écrites avec vigueur et fermeté.
JODELLB