ELEGIE
Madame, si jamais ma douce liberté Dessous ta dure main esclave n'eust esté, Si t'aimant seulement d'une fausse apparance Je n'eusse esté captif au vray sous ta puissance, Estant en ton endroit feint et de double cœur, Plustost que vray amy et loyal serviteur ; Et si, sans me piquer et sans jamais me prendre, J'eusse voulu tâcher amoureuse te rendre, Tousjours feignant beaucoup et n'aymant que fort peu, Brûler dedans la glace et glacer dans le feu : Hà! je serois encor bien-heureux en ta grâce Comme j'estois avant que si fort je t'aimasse ! Ou ne serois à toy si fort assubjecti Que je ne puisse prendre ailleurs autre parti : Ains demeurant tousjours mon cœur en sa franchise Sans que j'eusse esté pris, je te tiendrois éprise.
Mais d'autant que j'ay mis sans fart, sans fiction. En toy seule mon cœur et mon affection ; D'autant que je me suis d'un cœur trop volontaire Rendu à toi captif plus que n'est le forcaire, Et que tu as cogneu que je n'avois en moy Autre espoir, autre amour, autre désir qu'en toy : Tu as soudain de moy destourné ton courage, Et ce qui te devoit encore d'avantage Esmouvoir à l'amour et ton cœur enflammer, Cela t'a fait du tout délaisser à m'aymer.
En toy, qui paravant m'estois si favorable,
- - JODELLE
J'ay veu un changement si bisarre et muable, Que de ton feu premier je n'ay point apperceu Rien que la cendre morte en la place du feu ; Et ce qui t'a ainsi légèrement changée, Ce dont tu t'es sentie estre plus outragée, Et ce qu'à mon amour m'a fait un plus grand tort, N'est sinon mon amour trop ardent et trop fort. Si je t'eusse porté l'amitié froide et lente, La tienne en eust esté beaucoup plus violente, Si bien que sans aymer j'eusse aisément acquis Ton amour qu'en aimant acquérir je ne puis....
Je sçay que rien en moy ne t'a peu tant déplaire Que tout ce que l'amour me contraignoit à faire. La peur, la jalousie et les mortels soupçons, Que tu nommois en moy si mauvaises façons. Qui te déplaisoyent tant, n'estoit-ce l'amour mesmes Qui causoit en mon cœur ses f m-ies extrêmes ? Et si je n'eusse esté d'amour espoinçonné Je n'eusse aussi de toy rien craint ny soupçonné!...
Doncques pour bien aymer je suis hors de ta grâce î Et doncques mon amour de ton amour me chasse ! O destin malheureux ! ô dure cruauté ! Malheureux fut le jour que je vey ta beauté! Malheureux fut le lieu de nostre cognoissance, Et moy plus malheureux d'estre sous ta puissance!
Car je ne puis, madame, ores me délier, Je ne te puis laisser, je ne puis t'oublier; Et, maugré tes rigueurs cruelles et estranges, Je ne te puis changer encor que tu me changes. Il ne peut dans mon cœur entrer autre que toy, Et tousjours solitaire à part je ramentoy Tes gracieux propos et le privé langage Que tu tenois avant que changer de courage. Il me souvient encor du bien et du bonheur Que j'avois tous les jours recevant ta faveur, Quand ta main me serrant d'une estroite caresse Me faisoit les serments d'une saincte promesse ; Ou alors que ton bras, engagé de ta foy, Tant amoureusement s'étendoit dessus moy ; Ou quand ton ris, ton œil et tes lèvres vermeilles
Doucement me baisant me promettoycnt merveilles; Ou bien en ce temps là que je chassois d'autour De toy ceux qui venoyent pour te faire l'amour.
Hà î que ne suis-je mort en ce temps-là, madame, Que nous estions tous deux espris de mesme flamme ! N'estant pas moins aymé que j'estois amoureux, Hà! que je fusse mort content et bien-heureux!,..