IMPRECATIONS DE DIDON
O Junon, grand Junon tutrice de ces lieux,
O toymesme grand Roy des hommes et des Dieux,
Desquels la majesté traistrement blasphémée,
Asseura faulsement ma pauvre renommée.
Qu'est-ce, qu'est-ce qui peut or' me persuader
Que d'enhaut vous puissiez sus nous deux regarder,
D'un visage équitable ? Ha ! grans Dieux, que nous sommes
Vous et moy bien trahis ! La foy, la foy des hommes
N'est seure nulle part. Las ! comment, fugitif.
Tourmenté par sept ans de mer en mer, chetif,
Tant qu'il sembloit qu'au port la vague favorable
L'eust jette par despit, souffreteux, misérable,
Je l'ay, je l'ay receu, non en mon amitié
Seulement, mais (helas ! trop folle) en la moitié
De mon royaume aussi. J'ay ses compagnons mesme
Ramené de la mort. Ha ! une couleur blesme
Me prend par tout le corps, et presque les fureurs
Me jettent hors de moy, après tant de faveurs.
Maintenant, maintenant il vous a les augures
D'Apollon ; il vous a les belles avantures
De Lycie ; il allègue et me paye en la fin
D'un messager des Dieux qui haste son destin.
C'est bien dit, c'est bien dit, les Dieux n'ont autre affaire ;
Ce seul souci les peut de leur repos distraire !
Je croirois que les Dieux affranchis du souci,
Se vinssent empescher d'un tel que cestuy-ci !
Va, je ne te tiens point! Va, va, je ne réplique
A ton propos, pipeur ; suy la terre Italique.
J'espère bien en fin (si les bons Dieux au moins,
Me peuvent estre ensemble et vengeurs et tesmoins),
Qu'avec mille sanglots tu verras le supplice
Que le juste destin garde à ton injustice.
Assez tost un malheur se fait à nous sentir;
Mais, las ! toujours trop tard se sent un repentir.
Quelque isle plus barbare, où les flots équitables
Te porteront en proye aux Tigres tes semblables ;
Le ventre des poissons, ou quelque dur rocher
Contre lequel les flots te viendront attacher,
Ou le fons de ta nef, après qu'un trait de foudre
Aura ton mas, ta voile et ton chef mis en poudre,
Sera ta sépulture, et mesmes en mourant,
Mon nom entre tes dents on t'orra murmurant.
Nommant Didon, Didon, et lors, tousjours présente,
D'un brandon infernal, d'une tenaille ardente.
Comme si de Megere on m'avoit fait la sœur,
J'engraveray ton tort dans ton parjure cœur :
Car, quand tu m'auras fait croistre des morts le nombre
Par tout devant tes yeux se roidira mon ombre.
Tu me tourmentes; mais, en l'effroyable trouble
Où sans fin tu seras, tu me rendras au double
Le loyer de mes maux. La peine est bien plus grande
Qui voit sans fin son fait : telle je la demande ;
Et si les Dieux du ciel ne m'en faisoient raison,
J'esmouvrois, j'esmouvrois l'infernale maison.
Mon dueil n'a point de fin. Une mort inhumaine
Peut vaincre mon amour, non pas vaincre ma haine.
JODELLE