‹ Les poètes de la PléiadeChapitre 40 sur 48 · IMPRECATIONS DE DIDON · texte numérisé non relu

IMPRECATIONS DE DIDON

O Junon, grand Junon tutrice de ces lieux,

O toymesme grand Roy des hommes et des Dieux,

Desquels la majesté traistrement blasphémée,

Asseura faulsement ma pauvre renommée.

Qu'est-ce, qu'est-ce qui peut or' me persuader

Que d'enhaut vous puissiez sus nous deux regarder,

D'un visage équitable ? Ha ! grans Dieux, que nous sommes

Vous et moy bien trahis ! La foy, la foy des hommes

N'est seure nulle part. Las ! comment, fugitif.

Tourmenté par sept ans de mer en mer, chetif,

Tant qu'il sembloit qu'au port la vague favorable

L'eust jette par despit, souffreteux, misérable,

Je l'ay, je l'ay receu, non en mon amitié

Seulement, mais (helas ! trop folle) en la moitié

De mon royaume aussi. J'ay ses compagnons mesme

Ramené de la mort. Ha ! une couleur blesme

Me prend par tout le corps, et presque les fureurs

Me jettent hors de moy, après tant de faveurs.

Maintenant, maintenant il vous a les augures

D'Apollon ; il vous a les belles avantures

De Lycie ; il allègue et me paye en la fin

D'un messager des Dieux qui haste son destin.

C'est bien dit, c'est bien dit, les Dieux n'ont autre affaire ;

Ce seul souci les peut de leur repos distraire !

Je croirois que les Dieux affranchis du souci,

Se vinssent empescher d'un tel que cestuy-ci !

Va, je ne te tiens point! Va, va, je ne réplique

A ton propos, pipeur ; suy la terre Italique.

J'espère bien en fin (si les bons Dieux au moins,

Me peuvent estre ensemble et vengeurs et tesmoins),

Qu'avec mille sanglots tu verras le supplice

Que le juste destin garde à ton injustice.

Assez tost un malheur se fait à nous sentir;

Mais, las ! toujours trop tard se sent un repentir.

Quelque isle plus barbare, où les flots équitables

Te porteront en proye aux Tigres tes semblables ;

Le ventre des poissons, ou quelque dur rocher

Contre lequel les flots te viendront attacher,

Ou le fons de ta nef, après qu'un trait de foudre

Aura ton mas, ta voile et ton chef mis en poudre,

Sera ta sépulture, et mesmes en mourant,

Mon nom entre tes dents on t'orra murmurant.

Nommant Didon, Didon, et lors, tousjours présente,

D'un brandon infernal, d'une tenaille ardente.

Comme si de Megere on m'avoit fait la sœur,

J'engraveray ton tort dans ton parjure cœur :

Car, quand tu m'auras fait croistre des morts le nombre

Par tout devant tes yeux se roidira mon ombre.

Tu me tourmentes; mais, en l'effroyable trouble

Où sans fin tu seras, tu me rendras au double

Le loyer de mes maux. La peine est bien plus grande

Qui voit sans fin son fait : telle je la demande ;

Et si les Dieux du ciel ne m'en faisoient raison,

J'esmouvrois, j'esmouvrois l'infernale maison.

Mon dueil n'a point de fin. Une mort inhumaine

Peut vaincre mon amour, non pas vaincre ma haine.

JODELLE

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