‹ Les poètes de la PléiadeChapitre 42 sur 48 · DERNIÈRES PLAINTES DE DIDON · texte numérisé non relu

DERNIÈRES PLAINTES DE DIDON

O mort ! mort ! voici l'heure :

C'est à ce coup qu'il faut que coupable je meure ! Sus mon sang, dont je veux sur l'heure faire offrande, Qu'on paye à mon honneur tant offensé l'amende ! J'ai tantost dans l'espais du lieu sombre et sauvage, Près l'autel où je tiens de mon espoux l'image, Entendu la voix gresle et receu ces paroles : « Didon, Didon, viens t'en ! » O amours ! amours foies, Qui n'avez pas permis qu'innocente et honneste Je revoise vers luy ! mais ja ma mort est preste. Pour t'apaiser, Sichee, il faut laver mon crime Dans mon sang, me faisant et prestresse et victime. Je te siiy, je te suy, me fiant que la ruse, La grâce et la beauté de ce traistre m'excuse.

JODELLE

La grand' pile qu'il fault qu'à ma mort on enflamme Desteindra de son feu et ma honte et ma flamme. Et toy, chère despouille, ô despouille d'Enee, Douce despouille, helas ! lorsque la destinée Et Dieu le permettoient, tu recevras ceste ame, Me depestrant du mal qui sans fin me rentame. J'ay vescu, j'ay couru la carrière de l'âge Que Fortune m'ordonne, et or ma grand'image Sous terre ira ; j'ay mis une ville fort belle A chef; j'ay veu mes murs ; vengeant la mort cruelle De mon loyal espoux, j'ay puni, courageuse, Mon adversaire frère : heureuse, ô trop heureuse, Helas ! si seulement les naus Dardaniennes N'eussent jamais touché les rives Libyennes. Sus donc : allons, de peur que le moyen s'enfuye : Trop tard meurt celuy-là qu'ainsi son vivre ennuyé.

Page 1