‹ Les poètes de la PléiadeChapitre 6 sur 48 · ANTIQUITÉS DE ROME · texte numérisé non relu

ANTIQUITÉS DE ROME

Telle que dans son char la Bérécynthienne, Couronnée de tours, et joyeuse d'avoir Enfanté tant de dieux, telle se faisait voir, En ses jours plus heureux, cette ville ancienne,

Cette ville qui fut, plus que la Phrygienne, Foisonnante en enfants, et de qui le pouvoir Fut le pouvoir du monde, et ne se peut revoir Pareille à sa grandeur, grandeur sinon la sienne.

Rome seule pouvait à Rome ressembler, Rome seule pouvait Rome faire trembler : Aussi n'avait permis l'ordonnance fatale

Qu'autre pouvoir humain, tant fût audacieux,

Se vantât d'égaler celle qui fit égale

Sa puissance à la terre et son courage aux cieux.

Sacrés coteaux, et vous, saintes ruines, Qui le seul nom de Rome retenez, Vieux monuments, qui encor soutenez L'honneur poudreux de tant d'âmes divines ;

Arcs triomphaux, pointes du ciel voisines, Qui de vous voir le ciel même étonnez, Las ! peu à peu cendre vous devenez, Fable du peuple, et publiques rapines !

Et, bien qu'au temps pour un temps fassent guerre Les bâtiments, si est-ce que le temps Œuvres et noms fiiaablement atterre.

Tristes désirs, vivez doncque contents : Car, si le temps finit chose si dure, 11 finira la peine que j'endure.

JOACHIM DU BELLAY

Ni la fureur de la flamme enragée, Ni le tranchant du fer victorieux, Ni le dégât du soldat furieux.

Qui tant de fois, Rome, t'a saccagée,

Ni coup sur coup ta fortune cliangée, Ni le ronger des siècles envieux, Ni le dépit des hommes et des dieux, Ni contre toi ta puissance rangée,

Ni l'ébranler des vents impétueux.

Ni le débord de ce dieu tortueux.

Qui tant de fois t'a couvert de son onde.

Ont tellement ton orgueil abaissé

Que la grandeur du rien qu'ils t'ont laissé

Ne fasse encore émerveiller le monde.

Comme on passe en été le torrent sans danger, Qui soûlait en hiver être roi de la plaine Et ravir par les champs, d'une fuite hautaine. L'espoir du laboureur et l'espoir du berger ;

Comme on voit les couards animaux outrager Le courageux lion gisant dessus l'arène, Ensanglanter leurs dents et d'une audace vaine Provoquer l'ennemi qui ne se peut venger ;

Et comme devant Troie on vil des Grecs encor Braver les moins vaillants autour du corps d'Hector Ainsi ceux qui jadis soûlaient, à tète basse.

Du triomphe romain la gloire accompagner.

Sur ces poudreux tombeaux exercent leur audace.

Et osent les vaincus les vainqueurs dédaigner.

Pâles esprits, et vous, ombres poudreuses, Qui, jouissant de la clarté du jour, Fites sortir cet orgueilleux séjour Dont nous voyons les reliques cendreuses ;

Dites, esprits (ainsi les ténébreuses Rives du Styx non passable au retour, Vous enlaçant d'un trois fois triple tour, N'enferment point vos images ombreuses ! ),

Dites-moi donc (car quelqu'une de vous, Possible encor, se cache ici dessous), Ne sentez-vous augmenter votre peine,

Quand quelquefois de ces coteaux romains Vous contemplez l'ouvrage de vos mains N'être plus rien qu'une poudreuse plaine ?

Ces grands monceaux pierreux, ces vieux murs que tu Furent premièrement le clos d'vm lieu champêtre, [vois, Et ces braves palais, dont le temps s'est fait maître, Cassines de pasteurs ont été quelquefois.

Lors prirent les bergers les ornements des rois. Et le dur laboureur de fer orna sa dextre , Puis l'annuel pouvoir le plus grand se vit être, Et fut encor plus grand le pouvoir de six mois,

Qui, fait perpétuel, crut en telle puissance Que l'aigle impérial de lui prit sa naissance. Mais le ciel, s'opposant à cet accroissement.

Mit ce pouvoir es mains du successeur de Pierre, Qui, sous nom de pasteur, fatal à cette terre. Montre que tout retourne à son commencement.

Quand ce brave séjour, honneur du nom latin, Qui borna sa grandeur d'Afrique et de la Bise, De ce peuple qui tient les bords de la Tamise, Et de celui qui voit éclore le matin,

Anima contre soi d'un courage mutin Ses propres nourissons, sa dépouille conquise. Qu'il avait par tant d'ans sur tout le monde acquise. Devint soudainement du monde le butin :

Ainsi, quand du grand Tout la fuite retournée, Où trente-six mille ans ont sa course bornée Rompra des éléments le naturel accord,

Les semences, qui sont mères de toutes choses Retourneront encore à leur premier discord, Au ventre du chaos éternellement closes.

Toi qui de Rome émerveillé contemples L'antique orgueil qui menaçait les cieux, Ces vieux palais, ces monts audacieux, Ces murs, ces arcs, ces thermes et ces temples.

Jugé, en voyant ces ruines si amples, Ce qu'a rongé le temps injurieux, Puisqu'aux ouvriers les plus industrieux Ces vieux fragments encor servent d'exemples.

Regarde après comme de jour en jour Rome, fouillant son antique séjour.

Se rebâtit de tant d' œuvres divines :

Tu jugeras que le démon Romain S'efforce encor d'une fatale main Ressusciter ces poudreuses ruines.

Qui a vu quelquefois un grand chêne asséché, — Qui pour son ornement quelque trophée porte, Lever encore au ciel sa vieille tète morte. Dont le pied fermement n'est en terre fiché,

Mais qui, dessus le champ plus qu'à demi penché, Montre ses bras tout nus et sa racine torte, Et, sans feuille ombrageux, de son poids se supporte Sur un tronc nouailleux en cent lieux ébranché,

Et, bien qu'au premier vent il doive sa ruine. Et maint jeune à l'entour ait ferme la racine, — Da dévot populaire être seul révéré :

Qui tel chêne a pu voir, qu'il s'imagine encore Comme entre les cités qui plus florissent ore Ce vieil honneur poudreux est le plus honoré.

Espérez-vous que la postérité Doive, mes vers, pour tout jamais vous lire ? Espérez-vous que l'œuvre d'une lyre Puisse acquérir telle immortalité ?

Si sous le ciel fût quelque éternité, Les monuments que je vous ai fait dire, Non en papier, mais en marbre et porphyre, Eussent gardé leur vive antiquité.

Ne laisse pas toutefois de sonner,

Luth, qu'Apollon m'a bien daigné donner ;

Car, si le temps ta gloire ne dérobe,

Vanter te peux, quelque bas que tu sois, D'avoir chanté le premier des Français, L'antique honneur du peuple à longue robe.

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