A SON LIVRE
Mon livre (et je ne suis sur ton aise envieux) Tu t'en iras sans moy voir la Court de mon Prince. Hé chétif que je suis, combien en gré je prinsse, Çu'im heur pareil au tien fust permis à mes yeulx !
Là si quelqu'un vers toy se monstre gracieux, Souhaitte luy qu'il vive heureux en sa province : Mais si quelque malin obliquement te pince, Souhaitte luy tes pleurs, et mon mal enuuieux.
Souhaitte luy encore qu'il face un long voyage, Et bien qu'il ait de veue élongné son mesnage, Que son cueur, où qu'il voise, y soit tousjours présent.
JOACHIM DU BELLAY
Souhaitte qu'il vieillisse en longue servitude, Qu'il n'esprouve à la fin que toute ingratitude, Et qu'on mange son bien pendant qu'il est absent.
Je ne veulx point fouiller au sein de la nature, Je ne veulx point chercher l'esprit de l'univers, Je ne veulx point sonder les abysmes couvers, Ny desseigner du ciel la belle architecture.
Je ne peins mes tableaux de si riche peinture, Et si haults arguments ne recherche à mes vers : Mais suivant de ce lieu les accidents divers. Soit de bien, soit de mal, j'escris à l'adventure.
Je me plains à mes vers, si j'ay quelque regret,
Je me ris avec eulx, je leur dy mon secret,
Comme estans de mon cœur les plus seurs secrétaires.
Aussi ne veulx- je tant les pigner et friser.
Et de plus braves noms ne les veulx desguiser,
Que de papiers journaulx, ou bien de commentaires.
Un plus sçavant que moy (Paschal) ira songer Aveques l'Ascréan dessus la double cyme : Et pour estre de ceulx dont on fait plus d'estime, Dedans l'onde au cheval tout nud s'ira plonger.
Quant à moy je ne veulx, pour un vers allonger, M'accoursir le cerveau : ny pour polir ma ryme, Me consumer l'esprit d'une songneuse lime, Frapper dessus ma table, ou mes ongles ronger.
Aussi veulx-je (Paschal) que ce que je compose Soit une prose en ryme, ou une ryme en prose. Et ne veulx pour cela le laurier mériter.
Et peult estre que tel se pense bien habile, Qui trouvant de mes vers la ryme si facile, Eu vain travaillera, me voulant imiter.
N'estant, comme je suis, encor' cxercité Par tant et tant de maulx au jeu de la Fortune, Je suivois d'Apollon la trace non commune. D'une saincte fureur sainctement agité.
Ores ne sentant plus ceste divinité, Mais picqué du soucy qui fascheux m'importune, Une adresse j'ay pris beaucoup plus opportune A qui se sent forcé de la nécessité.
Et c'est pourquoy (Seigneur) ayant perdu la trace Que suit vostre Ronsard par les champs de la Grâce, Je m'adresse où je voy le chemin plus battu :
Ne me bastant le cœur, la force, ny l'haleine, De suyvre, comme luy, par sueur et par peine, Ce pénible sentier qui meine à la vertu.
Je ne veulx feuilleter les exemplaires Grecs, Je ne veulx retracer les beaux traicts d'un Horace, Et moins veulx-je imiter d'un Pétrarque la grâce, Ou la voix d'un Ronsard, pour chanter mes regrets.
Ceulx qui sont de Pliœbus vrais poètes sacrez. Animeront leurs vers d'une plus grand' audace : Moy, qui suis agité d'une fureur plus basse. Je n'entre si avant en si profonds secretz.
Je me contenteray de simplement escrire Ce que la passion seulement me fait dire. Sans rechercher ailleurs plus graves arguments.
Aussi n'ay-je entrepris d'imiter en ce livre
Ceulx qui par leurs escripts se vantent de revivre,
Et se tirer tout vifz dehors des monuments.
JOACHIM DU BELLAY
Ceulx qui sont amoureux, leurs amours chanteront, Ceulx qui ayment l'honneur, chanteront de la gloire, Ceulx qui sont près du Roy, publiront sa victoire, Ceulx qui sont courtisans, leurs faveurs vanteront :
Ceulx qui ayment les arts, les sciences diront, Ceulx qui sont vertueux, pour tels se feront croire, Ceulx qui aiment le vin, deviseront de boire, Ceulx qui sont de loisir, de fables escriront :
Ceulx qui sont mesdisans, se plairont à mesdire,
Ceulx qui sont moins fascheux, diront des mots pour rire,
Ceulx qui sont plus vaillans, vanteront leur valeur :
Ceulx qui se plaisent trop, chanteront leur louange, Ceulx qvii veulent flater, feront d'un diable un ange ; Moy, qui suis malheureux, je plaindray mon malheur.
Las, où est maintenant ce mespris de Fortune ? Où est ce cœur vainqueur de toute adversité, Cest honneste désir de l'immortalité, Et ceste honneste flamme au peuple non commune?
Où flont ces doulx plaisirs, qu'au soir sous la nuict brune
Les Muses me donnoient, alors qu'en liberté
Dessus le verd tapy d'un rivage escarté
Je les menois danser aux rayons de la Lune?
Maintenant la Fortune est maistresse de moy, Et mon cœur qui souloit estre maistre de soy, Est serf de mille maulx et regrets qui m'ennuyent.
De la postérité je n'ay plus de soucy,
Ceste divine ardeur, je ne l'ay plus aussi,
Et les Muses de moy, comme estranges, s'enfuyent.
POETES DE LA PLErlADE.
Ce pendant que la Court mes ouvrages lisoit, Et que la sœur du Roy, l'unique Marguerite, Me faisant plus d'honneur que n'estoit mon mérite, De son bel œil divin mes vers favorisoit,
Une fureur d'esprit au ciel me conduisoit D'une aile qui la mort et les siècles évite, Et le docte troppeau qui sur Parnasse habite, De son feu plus divin mon ardeur attisoit.
Ores je suis muet, comme on voit la Prophète Ne sentant plus le Dieu qui la tenoit sugette, Perdre soudainement la fureur et la voix.
Et qui ne prend plaisir qu'un Prince luy commande? L'honneur nourrit les arts, et la Muse demande Le théâtre du peuple, et la faveur des Roys.
Ne t'esbahis, Ronsard, la moitié de mon ame, Si de ton Dubellay France ne lit plus rien. Et si avecques l'air du ciel Italien Il n'a humé l'ardeur que l'Italie enflamme.
Le sainct rayon qui part des beaux yeux de ta dame, Et la saincte faveur de ton Prince et du mien. Cela (Ronsard), cela, cela mérite bien De t'eschauffer le cœur d'une si vive flamme.
Mais moy, qui suis absent des raiz de mon soleil, Comment puis-je sentir eschauffement pareil A celuy qui est près de sa flamme divine?
Les costeaux soleillez de pampre sont couvers. Mais des Hyperborez les éternels hyvers Ne portent que le froid, la neige, et la bruine.
JOACHIM DU BELLAY
France, mère des arts, des armes, ei des loix, Tu m'as Dourry longtemps du laict de ta mamelle; Ores, comme un aigneau qui sa nourrice appelle, Je remplis de ton nom les antres et les bois.
Si tu m'as pour enfant advoué quelquefois, Que ne me respons-tu maintenant, ô cruelle ? France, France, respons à ma triste querelle : Mais nul, sinon Echo, ne respond à ma voix.
Entre les loups cruels j'erre parmy la plaine, Je sens venir l'hyver, de qui la froide haleine D'une tremblante horreur fait hérisser ma peau.
Las, tes autres aigneaux n'ont faute de pasture, Ils ne craignent le loup, le vent, ny la froidure : Si ne suis- je pourtant le pire du troupeau.
Ce n'est le fleuve Thusque au superbe rivage, Ce n'est l'air des Latins ny le mont Palatin, Qui ores (mon Ronsard) me fait parler Latin, Changeant à l'estranger mon naturel langage ;
C'est l'ennuy de me voir trois ans, et d'avantage, Ainsi qu'un Prométhé, cloué sur l'Aventin, Où l'espoir misérable et mon cruel destin, Non le joug amoureux, me détient en servage .
Et quoy (Ronsard), et quoy, si au bord estranger, Ovide osa sa langue en barbare changer. Afin d'estre entendu, qui me pourra reprendre
D'un change plus heureux ? nul, puisque le François, Quoy qu'au Grec et Romain égalé tu te sois, Au rivage Latin ne se peult faire entendre.
Bien qu'aux arts d'Apollon le vulgaire n'aspire, Bien que de tels thrésors l'avarice n'ait soing, Bien que de tels harnois le soldat n'ait besoing, Bien que l'ambition tels honneurs ne désire :
Bien que ce soit aux grands un argument de rire, Bien que les plus rusez s'en tiennent le plus loing, Et bien que Dubellay soit suffisant tesmoing, Combien est peu prisé le mestier de la lyre ;
Bien qu'un art sans profit ne plaise au courtisan, Bien qu'on ne paye en vers l'œuvre d'un artisan, Bien que la Muse soit de pauvreté suyvie,
Si ne veulx-je pourtant délaisser de chanter,
Puis que le seul chant peult mes ennuys enchanter.
Et qu'aux Muses je doy bien six ans de ma vie.
Veu le soing mesnager, dont travaillé je suis, Veu l'importun soucy, qui sans fin me tourmente, Et veu tant de regrets, desquels je me lamente, Tu t'esbahis souvent comment chanter je puis.
Je ne chante (Magny), je pleure mes ennuys : Ou, pour le dire mieulx, en pleurant je les chante Si bien qu'en les chantant, souvent je les enchante Voy-là pourquoy (Magny) je chante jours et nuicts.
Ainsi chante l'ouvrier en faisant son ouvrage. Ainsi le laboureur faisant son labourage, Ainsi le pèlerin regrettant sa maison,
Ainsi l'adventurier en songeant à sa dame, Ainsi le marinier en tirant à la rame. Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.
JOACHIM DU BELLAY
Maintenant je pardonne à la donlce fureur, Qui m'a fait consumer le meilleur de mon aage, Sans tirer autre fruict de mon ingrat ouvrage, Que le vain passetemps d'une si longue erreur.
Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur, Puis que seul il endort le soucy qui m'oultrage, Et puis que seul il fait qu'au milieu de l'orage Ainsi qu'auparavant je ne tremble de peur.
Si les vers ont esté l'abus de ma jeunesse. Les vers seront aussi l'appuy de ma vieillesse, S'ils furent ma folie, ils seront ma raison,
S'ils furent ma blessure, ils seront mon Achille, S'ils furent mon venim, le scorpion utile, Qui sera de mon mal la seule guérison.
Si l'importunité du créditeur me faschc, Les vers m'ostent l'ennuy du fascheux créditeur : Et si je suis fasché d'un fascheux serviteur, Dessus les vers (Boucher) soudain je me défasche.
Si quelqu'un dessus moy sa cholère délasche.
Sur les vers je vomis le venin de mon cœur :
Et si mon foible esprit est recreu du labeur.
Les vers font que plus frais je retourne à ma taschc.
Les vers chassent de moy la molle oisiveté,
Les vers me font aymer la doulce liberté.
Les vers chantent pour moy ce que dire je n'ose.
Si doncq j'en recueillis tant de profits divers, Demandes-tu (Boucher) de quoy servent les vers, Et quel bien je reçoy de ceulx que je compose?
Pan j as, veuls-tu sçavoir quels sont mes passetemps ? Je songe au lendemain, j'ay soing de la despense Çui se fait chacun jour, et si fault que je pense A rendre sans argent cent créditeurs contents :
Je vays, je viens, je cours, je ne perds point le temps, Je courtise un banquier, je prens argent d'avance, Quand j'ay despesché l'un, un autre recommence, Et ne fais pas le quart de ce que je prétends.
Qui me présente un compte, une lettre, un mémoire, Qui me dit que demain est jour de consistoire, Qui me rompt le cerveau de cent propos divers :
Qui se plainct, qui se deult, qui murmure, qui crie :
Aveques tout cela, dy (Pan j as) je te prie.
Ne t'esbahis-tu point comment je fais des vers ?
Cependant que Magny suit son grand Avanson, Pan j as son Cardinal, et moy le mien encore, Et que l'espoir flateur, qui noz beaux ans dévore, Appaste noz désirs d'un friand hamesson.
Tu courtises les Roy s, et d'un plus heureux son Chantant l'heur de Henry, qui son siècle décore. Tu t'honores toy mesme, et celuy qui honore L'honneur que tu luy fais par ta docte chanson.
Las, et nous ce pendant nous consumons nostre aage
Sur le bord incogneu d'un estrange rivage,
Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter ;
Comme on voit quelquefois quand la mort les appelle, Arrengez flanc à flanc parmy l'herbe nouvelle, Bien loing sur un estang trois cygnes lamenter.
JOACHIM DU BELLAY
Après avoir longtemps erré sur le rivage, Où Ion voit lamenter tant de chétifs de court, Tu as attaint le bord où tout le monde court, Fuyant de pauvreté le pénible servage.
Nous autres ce pendant, le long de ceste plage, En vain tendons les mains vers le Nautonier sourd. Qui nous chasse bien loing : car, pour le faire court, Nous n'avons un quatrin pour payer le naulage.
Ainsi donc tu jouis du repos bienheureux, Et comme font là bas ces doctes amoureux, Bien avant dans un bois te perds avec ta dame ;
Tu bois le long oubly de tes travaux passez. Sans plus penser en ceulx que tu as délaissez, Criant dessus le port, ou tirant à la rame.
Si tu ne sçais (Morel) ce que je fais icy, Je ne fais pas l'amour, ny autre tel ouvrage : Je courtise mon maistre, et si fais d'avantage, Ayant de sa maison le principal soucy.
Mon Dieu (ce diras-tu) quel miracle est-ce cy. Que de veoir Dubellay se mesler du mesnage, Et composer des vers en un autre langage ! Les loups et les aigneaux s'accordent tout ainsi.
Voylà que c'est, Morel : la doulce poésie M'accompagne par tout, sans qu'autre fantaisie En si plaisant labeur me puisse rendre oisif.
Mais tu me respondras : Donne, si tu es sage. De bonne heure congé au cheval qui est d'aage. De peur qu'il ne s'empire, et devienne poussif.
Ce pendant que tu dis ta Cassandre divine, Les louanges du Roy, et l'héritier d'Hector, Et ce Montmorancy nostre François Nestor, Et que de sa faveur Henry t'estime digne ;
Je me pourmène seul sur la rive Latine, La France regretant, et regretant encor Mes antiques amis, mon plus riche trésor, Et le plaisant séjour de ma terre Angevine.
Je regrete les bois, et les champs blondissans, Les vignes, les jardins, et les prez verdissans. Que mon fleuve traverse : icy pour récompense
Ne voiant que l'orgueil de ces monceaux pierreux, Où me tient attaché d'un espoir malheureux. Ce que possède moins celuy qui plus y pense.
Heureux, de qui la mort de sa gloire est suyvie, Et plus heureux celuy, dont l'immortalité Ne prend commencement de la postérité, Mais devant que la mort ait son âme ravie.
Tu jouis (mon Ronsard) mesme durant ta vie, De l'immortel honneur que tu as mérité : Et devant que mourir (rare félicité) Ton heureuse vertu triomphe de l'envie.
Courage donc (Ronsard), la victoire est à toy,
Puis que de ton costé est la faveur du Roy :
Jà du laurier vainqueur les temples se couronnent,
Et j à la tourbe espesse à l'entour de ton flanc
Resemble ces esprits, qui là bas environnent
Le grand prestre de Thrace au long sourpely blanc.
JOACHIM DU BELLAY
Conte, qui ne fis onc compte de la grandeur, Ton Dubellay n'est plus : ce n'est plus qu'une souche Qui dessus un ruisseau d'un dos courbé se couche, Et n'a plus rien de vif, qu'un petit de verdeur.
Si j'escry quelquefois, je n'escry point d'ardeur, J'escry naïvement tout ce qu'au cœur me touche, Soit de bien, soit de mal, comme il vient à la bouche, En un stile aussi lent que lente est ma froideur.
Vous autres ce pendant peintres de la nature. Dont l'art n'est pas enclos dans une portraiture. Contrefaites des vieux les ouvrages plus beaux.
Quant à moy, je n'aspire à si haulte louange, Et ne sont mes portraits auprès de voz tableaux, Non plus qu'est un Janet auprès d'un Michelange.
Ores, plus que jamais, me plaist d'aymer la Muse, Soit qu'en François j'escrive, ou langage Romain, Puisque le jugement d'un Prince tant humain. De si grande faveur envers les lettres use.
Donq le sacré mestier où ton esprit s'amuse. Ne sera désormais un exercice vain, Et le tardif labeur que nous promet ta main. Désormais pour Francus n'aura plus nulle excuse.
Ce pendant (mon Ronsard) pour tromper mes ennuys, Et non pour m'enrichir, je suivray, si je puis, Les plus humbles chansons de ta Muse lassée.
Aussi chascun n'a pas mérité que d'un Roy La libéralité luy face, comme à toy.
Ou son archet doré, ou sa lyre crossée.
Ne lira-Ion jamais que ce Dieu rigoureux? Jamais ne lira-Ion que ceste Idalienne?
Ne voira-Ion jamais Mars dans la Cyprienne? Jamais ne voira-Ion que Ronsard amoureux?
Retistra-lon tousjours, d'un tour laborieux, Ceste toile, argument d'une si longue peine ? Revoira-Ion tousjours Oreste sur la scène? Sera tousjours Roland par amour furieux?
Ton Francus, ce pendant, a beau haulser les voiles, Dresser le gouvernail, espier les estoiles, Pour aller où il deust estre ancré désormais :
Il a le vent à gré, il est en équippage,
Il est encor pourtant sur le Troien rivage,
Aussi croy-je (Ronsard) qu'il n'en partit jamais.
Qu'heureux tu es (Baïf), heureux et plus qu'heureux, De ne suivre abusé ceste aveugle Déesse, Qui d'un tour inconstant et nous hausse et nous baisse, Mais cest aveugle enfant qui nous fait amoureux !
Tu n'esprouves (Baïf) d'un maistre rigoureux Le sévère sourcy : mais la doulce rudesse D'une belle, courtoise, et gentile maistresse, Qui fait languir ton cœur doulcement langoureux.
Moy chétif ce pendant loing des yeux de mon Prince, Je vieillis malheureux en estrange province, Fuyant la pauvreté : mais las, ne fuyant pas
Les regrets, les ennuys, le travail et la peine, Le tardif repentir d'une espérance vaine. Et l'importun souci qui me suit pas à pas.
JOACHIM DU BELLAY
Malheureux l'an, le mois, le jour, l'heure, et le poinct, Et malheureuse soit la flateuse espérance, Quand pour venir icy j'abandonnay la France ; La France, et mon Anjou dont le désir me poinct.
Vraiment d'un bon oiseau guidé je ne fus poinct, Et mon cœur me donnoit assez signifiance. Que le ciel estoit plein de mauvaise influence, Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint.
Cent fois le bon advis lors m'en voulut distraire, Mais tous jours le destin me tiroit au contraire : Et si mon désir n'eust aveuglé ma raison,
N'estoit-ce pas assez pour rompre mon voyage, Quand sur le sueil de l'huis, d'un sinistre présage, Je me blessay le pied sortant de ma maison?
Si celuy qui s'appreste à faire un long voyage, Doit croire cestuy là qui a jà voyagé. Et qui des flots marins longuement oultragé. Tout moite et dégoûtant s'est sauvé du naufrage :
Tu me croiras (Ronsard) bien que tu sois plus sage. Et quelque peu encor (ce croy-je) plus aagé, Puis que j'ay devant toy en ceste mer nagé, Et que desjà ma nef descouvre le rivage.
Donques je t'advertis, que ceste mer Romaine, De dangereux escueils et de bancs toute pleine, Cache mille périls, et qu'icy bien souvent,
Trompé du chant pippeur des monstres de Sicile, Pour Charybde éviter tu tomberas en Scylle, Si tu ne sçais nager d'une voile à tout vent.
Ce n'est l'ambition ny le soing d'acquérir
Qui m'a fait délaisser ma rive paternelle,
Pour voir ces monts couverts d'une neige éternelle,
Et par mille dangers ma fortune quérir.
Le vray honneur, qui n'est coustumier de périr,
Et la vraye vertu, qui seule est immortelle,
Ont comblé mes désirs d'une abondance telle,
Qu'un plus grand bien aux dieux je ne veulx requérir.
L'honneste servitude, où mon devoir me lie. M'a fait passer les monts de France en Italie, Et demourer trois ans sur ce bord estranger,
Où je vy languissant : ce seul devoir encore
Me peult faire changer France à l'Inde et au More,
Et le ciel à l'enfer me peult faire changer.
Quand je te dis adieu, pour m'en venir icy,
Tu me dis (mon Lahaye), il m'en souvient encore :
Souvienne toy, Bellay, de ce que tu es ore,
Et comme tu t'en vas retourne t'en ainsi.
Et tel comme je vins, je m'en retourne aussi : Hors mis un repentir qui le cœur me dévore. Qui me ride le front, qui mon chef décolore. Et qui me fait plus bas enfoncer le sourcy.
Ce triste repentir, qui me ronge, et me lime,
Ne vient (car j'en suis net) pour sentir quelque crime,
Mais pour m'estre trois ans à ce bord arresté :
Et pour m'estre abusé d'une ingrate espérance,
Qui pour venir ici trouver la pauvreté,
M'a fait (sot que je suis) abandonner la France.
Je hay plus que la mort un jeune casanier, Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de feste, Et craignant plus le jour qu'une sauvage beste, Se fait en sa maison luy mesmes prisonnier.
Mais je ne puis aymcr un vieillard voyager. Qui court deçà delà, et jamais ne s'arreste, Ains des pieds moins léger, que léger de la teste, Ne séjourne jamais non plus qu'un messager.
L'un sans se travailler en seureté demeure, L'autre qui n'a repos jusques à temps qu'il meure, Traverse nuict et jour mille lieux dangereux ;
L'un passe, riche et sot, heureusement sa vie, L'autre plus souffreteux qu'un pauvre qui mendie, S'acquiert en voyageant un sçavoir malheureux.
Quiconques (mon Bailleul) fait longuement séjour Soubs un ciel incogneu, et quiconques endure D'aller de port en port cherchant son adventure, Et peult vivre estranger dessoubs un autre jour :
Qui peult mettre en oubly de ses parents l'amour, L'amour de sa maistresse et l'amour que nature Nous fait porter au lieu de nostre nourriture, Et voyage tous jours sans penser au retour :
Il est fils d'un rocher, ou d'une ourse cruelle,
Et digne que jadis ait sucé la mamelle
D'une tygre inhumaine : encor ne voit-on point
Que les fierts animaux en leurs forts ne retournent, Et ceulx qui parmy nous domestiques séjoumenlj Tous jours de la maison le doulx désir les poingt.
Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage, Ou comme cestuy là qui conquit la toison, Et puis est retourné, plein d'usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son aage !
Quand revoiray-je, hélas, de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Revoiray-je le clos de ma pauvre maison, Qui m'est une province, et beaucoup d'avantage ?
Plus me plaist le séjour qu'on basty mes ayeux, Que des palais Romains le front audacieux, Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine :
Plus mon Loyre Gaulois, que le Tibre Latin, Plus mon petit Lyre, que le mont Palatin, Et plus que l'air marin la doulceur angevine.
Je me feray sçavant en la philosophie, En la mathématique, et médicine aussi : Je me feray légiste, et d'un plus hault soucy Apprendray les secrets de la théologie :
Du luth et du pinceau j'ébatteray ma vie, De l'escrime et du bal. Je discourois ainsi, Et me vantois en moy d'apprendre tout cecy, Quand je changeay la France au séjour d'Italie.
O beaux discours humains ! je suis venu si loing, Pour m'enrichir d'ennuy, de vieillesse, et de soing. Et perdre en voyageant le meilleur de mon aage.
Ainsi le marinier souvent pour tout trésor Rapporte des harencs en lieu de lingots d'or, Aiant fait, comme moy, un malheureux voyage.
JOACHIM DU BELLAY
Que feray-jc, Morel? dy moy, si tu l'entends, Feray-je encore icy plus longue demeurance, Ou si j 'iray reveoir les campaignes de France, Qiiand les neiges fondront au soleil du printemps ?
Si je demeure icy, hélas, je perds mon temps A me repaistre en vain d'une longue espérance, Et si je veuLx ailleurs fonder mon asseurance, Je fraude mon labeur du loyer que j'attens.
Mais fault-il vivre ainsi d'une espérance vaine? Mai» fault-il perdre ainsi bien trois ans de ma peine? Je ne bougeray donc. Non, non, je m'en iray.
Je demourray pourtant, si tu me le conseilles. Hélas (mon cher Morel) dy moy que je feray, Car je tiens, comme on dit, le loup par les oreilles.
Comme le marinier, que le cruel orage A long temps agité dessus la haulte mer, Ayant finablement à force de ramer Garanty son vaisseau du danger du naufrage,
Regarde sur le port, sans plus craindre la rage Des vagues ny des vents, les ondes escumer : Et quelqu'autre bien loing, au danger d'abysmer, En vain tendre les mains vers le front du rivage
Ainsi (mon cher Morel) sur le port arresté Tu regardes la mer, et vois en seuretè De mille tourbillons son onde renversée :
Tu la vois jusqu'au ciel s'eslever bien souvent, Et vois ton Dubellay, à la mercy du vent, Assis au gouvernail dans une nef percée.
La nef qui longuement a voyagé (Dillier) Dedans le sein du port à la fin on la serre : Et le bœuf qui long temps a renversé la terre, Le bouvier à la fin lui oste le collier ;
Le vieil cheval se voit à la fin deslier
Pour ne perdre l'haleine, ou quelque honte acquerre
Et pour se reposer du travail de la guerre.
Se retire à la fin le vieillard chevalier.
Mais moy, qui jusqu'ici n'ay prouvé que la peine, La peine et le malheur d'une espérance vaine, La douleur, le soucy, les regrets, les ennuys.
Je vieillis peu à peu sur l'onde Ausonienne,
Et si n'espère point, quelque bien qui m'advienne,
De sortir jamais hors des travaux où je suis.
Depuis que j'ay laissé mon naturel séjour, Pour venir où le Tibre aux flots tortuz ondoyé. Le ciel a veu trois fois par son oblique voye Recommencer son cours la grand'lampe du jour.
Mais j'y si grand désir de me voir de retour,
Çue ces trois ans me sont plus qu'un siège de Troye,
Tant me tarde (Morel) que Paris je revoye.
Et tant le ciel pour moy fait lentement son tour.
Il fait son tour si lent, et me semble si morne, Si morne, et si pesant, que le froid Capricorne Ne m'accoursit les jours, ny le Cancre les nuicts.
Voilà (mon cher Morel) combien le temps me dure Loing de France et de toy, et comment la nature Fait toute chose longue aveques mes ennuis.
JOACHIM DU BELLAY
C'estoit ores, c'estoit qu'à moy je devois vivre, Sans vouloir estre plus, que cela que je suis, Et qu'heureux je devois de ce peu que je puis, Vivre content du bien de la plume, et du livre.
Mais il n'a pieu aux Dieux me permettre de suivre Ma jeune liberté, ny faire que depuis Je vesquisse aussi franc de travaux et d'ennuis, Comme d'ambition j'estois franc et délivre.
Il ne leur a pas pieu qu'en ma vieille saison
Je sceusse quel bien c'est de vivre en sa maison.
De vivre entre les siens sans crainte et sans envie :
Il leur a pieu (hélas) qu'à ce bord estranger Je veisse ma franchise en prison se changer. Et la fleur de mes ans en l'hyver de ma vie.
O qu'heureux est celuy qui peult passer son aage Entre pareils à soy ! et qui sans fiction, Sans crainte, sans envie, et sans ambition, Règne paisiblement en son pauvre mesnage !
Le misérable soing d'acquérir d'avantage Ne tyrannise point sa libre affection.
Et son plus grand désir, désir sans passion, Ne s'estend plus avant que son propre héritage.
n ne s'empesche point des affaires d'autruy,
Son principal espoir ne dépend que de luy,
Il est sa court, son roy, sa faveur, et son maistre.
Il ne mange son bien en païs estranger,
Il ne met pour autruy sa personne en danger,
Et plus riche qu'il est ne voudroit jamais estre,
J'ayme la liberté, et languis en service, Je n'ayme point la court, et me fault courtiser, Je n'ayme la feintise, et me fault déguiser, J'ayme simplicité, et n'appreus que malice :
Je n'adore les biens, et sers à l'avarice, Je n'ayme les honneurs, et me les fault priser, Je veuLx garder ma foy, et me la fault briser, Je cherche la vertu et ne trouve que vice :
Je cherche le repos, et trouver ne le puis. J'embrasse le plaisir, et n'esprouve qu'ennuis, Je n'ayme à discourir, en raison je me fonde :
J'ay le corps maladif, et me fault voyager,
Je suis né pour la Muse, on me fait mesnager :
Ne suis-je pas (Morel) le plus chétif du monde?
Un peu de mer tenoit le grand Dulichien D'Ithaque séparé : l'Apennin porte-nue.
Et les monts de Savoye à la teste chenue Me tiennent loing de France au bord Ausonien.
Fertile est mon séjour, stérile estoit le sien, Je ne suis des plus fins, sa finesse est cogneue : Les siens gardans son bien attendoient sa venue, Mais nul en m'attendant ne me garde le mien.
Pallas sa guide estoit, je vays à l'aventure. Il fut dur au travail, moy tendre de nature : A la fin il ancra sa navire à son port,
Je ne suis asseuré de retourner en France : Il feit de ses haineux une belle vengeance. Pour me venger des miens je ne suis assez fort,
JOACHIM DU BELLAY
N'estant de mes ennuys la fortune assouvie, Afin que je devinsse à moy mesme odieux, M'osta de mes amis celuy que j'aymois mieux, Et sans qui je n'avois de vivre nulle envie.
Donc l'éternelle nuict a ta clarté ravie, Et je ne t'ay suivy parmy ces obscurs lieux? Toy, qui m'a plus aymé que ta vie et tes yeux, Toy, que j'ay plus aymé que mes yeux et ma vie.
Hélas, cher compaignon, que ne puis-je estre encor
Le frère de PoUux, toy celui de Castor,
Puis que nostre amitié fut plus que fraternelle ?
Reçoy donques ces pleurs pour gage de ma foy, Et ces vers qui rendront, si je ne me deçoy, De si rare amitié la mémoire éternelle.
C'est ores, mon Vineus, mon cher Vineus, c'est ores Çue de tous les chétifs le plus chétif je suis, Et que ce que j'estois plus estre je ne puis, Aiant perdu mon temps et ma jeunesse encore.
La pauvreté me suit, le souci me dévore, Tristes me sont les jours, et plus tristes les nuicts : O que je suis comblé de regrets et d'ennuis ! Pleust à Dieu que je fusse un Pasquin ou Marphore
Je n'aurois sentiment du malheur qui me poingt. Ma plume seroit libre, et si ne craindrois point Qu'un plus grand contre moy peust exercer son ire.
Asseure toy, Vineus, que celuy seul est Roy, A qui mesme les Roy s ne peuvent donner loy, Et qui peult d'un chacun à son plaisir escrire.
Je ne commis jamais fraude, ne maléfice,
Je ne doutay jamais des poincts de nostre foy,
Je n'ay point violé l'ordonnance du Roy,
Et n'ay point esprouvé la rigueur de justice :
J'ay fait à mon seigneur fidèlement service, Je fais pour mes amis ce que je puis et doy. Et croy que jusqu'icy nul ne se pleint de moy, Que vers luy j'aye fait quelque mauvais office.
Voilà ce que je suis. Et toutefois, Vineus,
Comme un qui est aux Dieux et aux hommes haineux
Le malheur me poursuit, et toujours m'importune :
Mais j'ay ce beau confort en mon adversité, C'est qu'on dit que je n'ay ce malheur mérité, Et que digne je suis de meilleure fortune.
Si pour avoir passé sans crime sa jeunesse, Si pour n'avoir d'usure enrichi sa maison. Si pour n'avoir commis homicide ou traison, Si pour n'avoir usé de mauvaise finesse.
Si pour n'avoir jamais violé sa promesse, On doit se resjouir en l'arrière saison, Je dois à l'ad venir, si j'ay quelque raison, D'un grand contentement consoler ma vieillesse.
Je me console donc en mon adversité,
Ne requérant aux Dieux plus grand' félicité,
Que de pouvoir durer en ceste patience.
O Dieux, si vous avez quelque souci de nous, Ottroyez moy ce don, que j'espère de vous, Et pour vostre pitié, et pour mon innocence.
JOACHIM DU BELLAY
O marastre Nature (et marastre es-tu bien, De ne m'avoir plus sage ou plus heureux fait naistre), Pourquoy ne m'as-tu fait de moy mesme le maistre, Pour suivre ma raison, et vivre du tout mien ?
Je voy les deux chemins, et de mal, et de bien :
Je sçay que la vertu m'appelle à la main dextre.
Et toutefois il fault que je tourne à senestre,
Pour suivre un traistre espoir, qui m'a fait du tout sien.
Et quel profit en ay-je? ô belle récompense !
Je me suis consumé d'une vaine despense,
Et n'ay fait autre acquest que de mal et d'ennuy.
L'estranger recueillit le fruict de mon service, Je travaille mon corps d'un indigne exercice, Et porte sur mon front la vergongue d'autruy.
Si par peine, et sueur, et par fidélité, Par humble servitude, et longue patience, Employer corps, et biens, esprit, et conscience, Et du tout mespriser sa propre utilité :
Si pour n'avoir jamais par iraportunité Demandé bénéfice, ou autre récompense, On se doit enrichir, j'auray (comme je pense) Quelque bien à la fin, car je l'ay mérité.
Mais si par larrecin advancé l'on doit estre, Par mentir, par flater, par abuser son maistre, Et pis que tout cela faire encor' bien souvent :
Je cognois que je sème au rivage infertile, Çue je veux cribler l'eau, et que je bats le vent, Et que je suis (Vineus) serviteur inutile.
Si onqucs de pitié ton ame fut atteinte, Voiant indignement ton amy tormenté, Et si onques tes yeux ont expérimenté Les poignans esguillons d'une douleur non feinte,
Voy la mienne en ces vers sans artifice peinte.
Comme sans artifice est ma simplicité :
Et si pour moy tu n'es à pleurer incité,
Ne te ry pour le moins des soupirs de ma pleinte.
Ainsi (mon cher Vineus) jamais ne puisse-tu Esprouver les regrets qu'esprouve une vertu. Qui se voit défrauder du loyer de sa peine ;
Ainsi l'œil de ton Roy favorable te soit, Et ce qui des plus fins l'espérance déçoit, N'abuse ta bonté d'une promesse vaine.
O combien est heureux, qui n'est contreint de feindre
Ce que la vérité le contreint de penser,
Et à qui le respect d'un qu'on n'ose offenser.
Ne peult la liberté de sa plume contreindre !
Las, pourquoy de ce nœu sens-je la mienne estreindre,
Quand mes justes regrets je cuide commencer?
Et pourquoy ne se peut mon ame dispenser,
De ne sentir son mal, ou de s'en pouvoir pleindre?
On me donne la genne, et si n'ose crier, On me voit tormenter, et si n'ose prier Qu'on ait pitié de moy, O peine trop sugette !
Il n'est feu si ardant, qu'un feu qui est enclos, Il n'est si fâcheux mal, qu'un mal qui tient à l'os. Et n'est si grand' douleur, qu'une douleur muette.
JOACHIM DU BELLAY
Si après quarante ans de fidèle service, Que celuy que je sers a fait en divers lieux, Emploiant, libéral, tout son plus et son mieux Aux affaires qui sont de plus digne exercice,
D'un hayneux estranger l'envieuse malice Exerce contre luy son courage odieux, Et sans avoir souci des hommes ny des dieux, Oppose à la vertu l'ignorance et le vice :
Me doy-je tormenter, moy qui suis moins que rien. Si par quelqu'un (peult estre) envieux de mon bien. Je ne trouve à mon gré la faveur opportune ?
Je me console donc, et en pareille mer.
Voyant mon cher Seigneur au danger d'abysmer,
Il me plaist de courir une mesme fortune.
Sortons (Dilliers), sortons, faisons place à l'envie, Et fuions désormais ce tumulte civil, Puis qu'on y voit priser le plus lasche et plus vil. Et la meilleure part estre la moins suivie.
Allons où la vertu, et le sort nous convie, Deussions nous voir le Scythe, ou la source du Nil, Et nous donnons plus-tost un éternel exil. Que tacher d'un seul poinct l'honneur de nostre vie.
Sus donques, et devant que le cruel vainqueur De nous face une fable au vulgaire moqueur, Banissons la vertu d'un exil volontaire.
Et quoy ? ne sçais-tu pas que le bany Romain, Bien qu'il fust déchassé de son peuple inhumain, Fut pourtant adoré du barbare coursaire?
Mauny, prenons en gré la mauvaise fortune, Puis que nul ne se peult de la bonne asseurer, Et que de la mauvaise on peult bien espérer, Estant son naturel de n'estre jamais une.
Le sage nocher craint la faveur de Neptune, Sachant que le beau temps long temps ne peult durer Et ne vault-il pas mieulx quelque orage endurer, Que d'avoir tous jours peur de la mer importune?
Par la bonne fortune on se trouve abusé, Par la fortune adverse on devient plus rusé : L'une esteint la vertu, l'autre la fait paroistre :
L'une trompe nos yeux d'un visage menteur, L'autre nous fait l'amy cognoistre du flateur. Et si nous fait encor' à nous mesmes cognoistre.
LU
Si les larmes servoient de remède au malheur, Et le pleurer pouvoit la tristesse arrester. On devroit (Seigneur mien) les larmes acheter, Et ne se trouveroit rien si cher que le pleur.
Mais les pleurs en effect sont de nulle valeur : Car soit qu'on ne se veuille en pleurant tormenter. Ou soit que nuict et jour on veuille lamenter, On ne peult divertir le cours de la douleur.
Le cœur fait au cerveau ceste humeur exhaler. Et le cerveau la fait par les yeux dévaller. Mais le mal par les yeux ne s'allambique pas.
De quoy donques nous sert ce fascheux larmoyer ? De jetter, comme on dit, l'huile sur le foyer, Et perdre sans profit le repos et repas.
JOACHIM DU BELLAY