‹ Les poètes de la PléiadeChapitre 9 sur 48 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Qui choisira pour moy la racine d'Ulysse ? Et qui me gardera de tomber au danger Qu'une Circe en pourceau ne me puisse changer, Pour estre à tout jamais fait esclave du vice?

Qui m'estreindra le doy de l'anneau de Mélisse, Pour me désenchanter comme un autre Roger ? Et quel Mercure encor' me fera desloger. Pour ne perdre mon temps en l'amoureux service ?

Qui me fera passer sans escouter la voix

Et la feinte douceur des monstres d'Achelois?

Qui chassera de moy ces Harpyes friandes ?

Qui volera pour moy encor' un coup aux cieux. Pour rapporter mon sens, et me rendre mes yeux ? Et qui fera qu'en paix je mange mes viandes?

JOACHIM DU BELLAY

Gordes, il m'est advis que je suis esveillé, Comme un qui tout esmeu d'un effroyable songe Se resveille en sursault, et par le lict s'alonge, S'esmerveillant d'avoir si long temps sommeillé.

Roger devint ainsi (ce croy-je) esmerveillé : Et croy que tout ainsi la vergongne me ronge, Comme luy, quand il eut descouvert le mensonge Du fard magicien qui l'avoit aveuglé.

Et comme luy aussi je veulx changer de stile,

Pour vivre désormais au sein de Logistile,

Qui des cœurs langoureux est le commun support.

Sus donc (Gordes) sus donc, à la voile, à la rame, Puions, gaignons le hault, je voy la belle Dame Qui d'un heureux signal nous appelle à son port.

Ne pense pas (Bouju) que les Nymphes Latines Pour couvrir leur traison d'une humble privante, Ny pour masquer leur teint d'une faulse beauté, Me facent oublier nos Nymphes Angevines.

L'Angevine douceur, les paroles divines, L'habit qui ne tient rien de l'impudicité, La grâce, la jeunesse, et la simplicité, Me desgoutent (Bouju) de ces vieilles Alcines.

Qui les voit par dehors, ne peult rien voir plus beau, Mais le dedans ressemble au dedans d'un tombeau. Et si rien entre nous moins honneste se nomme.

O quelle gourmandise ! ô quelle pauvreté !

O quelle horreur de voir leur immundicité !

C'est vrayment de les voir le salut d'un jeune homme.

O beaux cheveux d'argent mignonnement retors ! O front crespe, et serein ! et vous face dorée ! O beaux yeux de crystal! ô grand' bouche honorée, Qui d'un large reply retrousses tes deux bordz !

O belles dents d'ébène ! ô précieux trésors,

Qui faites d'un seul riz toute ame énamourée!

O gorge damasquine en cent pliz figurée !

Et vous beaux grands tetins, dignes d'un si beau corps I

O beaux ongles dorez ! ô main courte, et grassette ! O cuisse délicate ! et vous gembe grossette, Et ce que je ne puis honnestement nommer !

O beau corps transparant ! ô beaux membres de glace ! O divines beautez ! pardonnez moy de grâce, Si pour estre mortel, je ne vous ose aymer.

En mille crespillons les cheveux se frizer. Se pincer les sourcilz, et d'une odeur choisie Parfumer hault et bas sa charnure moisie, Et de blanc et vermeil sa face desguiser :

Aller de nuict en masque, en masque deviser, Se feindre à tout propos estre d'amour saisie, Siffler toute la nuict par une jalousie, Et par martel de l'un, l'autre favoriser :

Baller, chanter, sonner, folastrer dans la couche, Avoir Je plus souvent deux langues en la bouche, Des courtisannes sont les ordinaires jeux.

Mais quel besoin est-il que je te les enseigne ? Si tu les veulx sçavoir (Gordes) et si tu veuls En sçavoir plus encor', demande à la Chassaigne.

JOACHIM DU BELLAY

Doulce mère d'amour, gaillarde Cyprienne, Qui fais sous ton pouvoir tout pouvoir se ranger, Et qui des bords du Xanthe, à ce bord estranger Guidas avec ton filz ta gent Dardanienne,

Si je retourne en France, ô mère Idalienne, Comme je vins icy, sans tomber au danger De voir ma vieille peau en autre peau changer, Et ma barbe Françoise en barbe Italienne,

Dès icy je fais veu d'appéndre à ton autel Non le liz, ou la fleur d'Amarante immortel, Non ceste fleur encor' de ton sang colorée :

Mais bien de mon menton la plus blonde toison, Me vantant d'avoir fait plus que ne feit Jason, Emportant le butin de la toison dorée.

Heureux celuy qui peult long temps suivre la guerre Sans mort, ou sans blesseure, ou sans longue prisoii ! Heureux qui longuement vit hors de sa maison Sans despendre son bien, ou sans vendre sa terre !

Heureux qui peult en Court quelque faveur acquerre Sans crainte de Tenvie, ou de quelque traison ! Heureux qui peult long temps sans danger de poison Jouir d'un chapeau rouge, ou des clefz de sainct Pierre !

Heureux qui sans péril peult la mer fréquenter ! Heureux qui sans procez le palais peult hanter ! Heureux qui peult sans mal vivre l'aage d'un homme !

Heureux qui sans soucy peult garder son trésor ! Sa femme sans souspçon, et plus heureux encor' Qui a peu sans peler vivre trois ans à Rome !

Maudict soit mille fois le Borgne de Libye, Qui le cœur des rochers perçant de part en part, Des Alpes renversa le naturel rampart, Pour ouvrir le chemin de France en Italie.

Mars n'eust empoisonné d'une éternelle envie Le cœur de l'Espaignol, et du François soldart, Et tant de gens de bien ne seroyent en hasart De venir perdre icy et l'honneur et la vie.

Le François corrompu par le vice estranger Sa langue et son habit n'eust appris à changer, Il n'eust changé ses mœurs en une autre nature.

Il n'eust point esprouvé le mal qui fait peler, Il n'eust fait de son nom la vérole appeller, Et n'eust fait si souvent d'un bufle sa monture.

O Déesse, qui peuls aux Princes égaler

Un pauvre mendiant, qui n'a que la parole,

Et qui peuls d'un grand roy faire un maistre d'escolc,

S'il te plaist de son lieu le faire dévaller :

Je ne te prie pas de me faire enroUer Au rang de ces messieurs que la faveur accoUe, Que Ion parle de moy, et que mon renom vole De l'aile dont tu fais ces grands Princes voler :

Je ne demande pas mille et mille autres choses. Qui dessous ton pouvoir sont largement encloses. Aussi je n'eu jamais de tant de biens soucy.

Je demande sans plus que le mien on ne mange, Et que j'aye bientôt une lettre de change, Pour n'aller sur le bufle au départir d'icy.

JOACHIM DU BELLAY

Douldn, quand quelquefois je voy ces pauvres filles Qui ont le diable au corps, ou le semblent avoir, D'une horrible façon corps et teste mouvoir, Et faire ce qu'on dit de ces vieilles Sibylles :

Quand je voy les plus forts se retrouver débiles, Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir : Et quand mesme j'y voy perdre tout leur sçavoir Ceulx qui sont en vostre art tenuz des plus habiles :

Quand effroyablement escrier je les oy,

Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy,

Tout le poil me hérisse, et ne sçay plus que dire.

Mais quand je voy un moine avecque son Latin Leur taster hault et bas le ventre et le tetin, Ceste frayeur se passe, et suis contraint de rire.

D'où vient que nous voyons à Rome si souvent Ces garses forcener, et la pluspart d'icelles N'estre vieilles (Ronsard) mais d'aage de pucelles, Et se trouver tous jours en un mesme couvent?

Qui parle par leur voix ? Quel Démon leur défend De respondre à ceulx-là qui ne sont cogneuz d'elles ? Et d'où vient que soudain on ne les voit plus telles, Ayans une chandelle esteincte de leur vent?

D'où vient que les saincts lieux telles fureurs augmentent ? D'où vient que tant d'espritz une seule tormentent ? Et que sortant les uns, le reste ne sort pas?

Dy, je te pry (Ronsard), toy qui sçais leurs natures : Ceulx qui faschent ainsi ces pauvres créatures Sont-ilz des plus haultains, des moiens, ou plus bas ?

Quand je vays par la rue, où tant de peuple abonde, De prestres, de prélatz, et de moines aussi, De banquiers, d'artisans, et n'y voyant, ainsi Qu'on voit dedans Paris, la femme vagabonde :

Pyrrhe, après le dégast de l'universelle onde, Ses pierres {di-je alors) ne sema point icy : Et semble proprement avoir ce peuple cy, Que Dieu n'y ait formé que la moitié du monde.

Car la dame Romaine en gravité marchant', Comme la conseillière, ou femme du marchand, Ne s'y pourmène point, et n'y voit on que celles,

Qui se sont de la Court l'honneste nom donné : Dont je crains quelquefois qu'en France retourné, Autant que j'en voiray ne me resemblent telles.

Ursin, quand j'oy nommer de ces vieux noms Romains, De ces beaux noms cogneus de l'Inde jusqu'au More, Non les grands seulement, mais les moindres encore, Voire ceulx-là qui ont les ampouiles aux mains :

Il me fasche d'ouir appeler ces villains De ces noms tant fameux que tout le monde honnorc : Et sans le nom Chrestien, le seul nom que j'adore, Voudrois que de telz noms on appelast noz Saincts.

Le mien sur tous me fasche, et me fasche un Guillaume, Et mil autres sotz noms communs en ce royaume, Voyant tant de faquins indignement jouir

De ces beaux noms de Rome, et de ceulx de la Grèce : Mais par sur tout (Ursin) il me fasche d'ouir Nommer une Thaïs du nom d'une Lucrèce.

Que dirons-nous (Melin) de ceste court Romaine, Où nous voions chacun divers chemin tenir, Et aux plus haults honneurs les moindres parvenir, Par vice, par vertu, par travail, et sans peine ?

L'un fait pour s'avancer une despence vaine, L'autre par ce moyen se voit grand devenir : L'un par sévérité se sçait entretenir, L'autre gaigne les cœurs par sa doulceur humaine :

L'un pour ne s'avancer se voit estre avancé, L'autre pour s'avancer se voit désavancé, Et ce qui nuit à l'un, à l'autre est profitable.

Qui dit que le sçavoir est le chemin d'honneur, Qui dit que l'ignorance attire le bon heur, Lequel des deux (Melin) est le plus véritable?

On ne fait de tout bois l'image de Mercure, Dit le proverbe vieil : mais nous voions icy De tout bois faire Pape, et Cardinaulx aussi, Et vestir en trois jours tout une autre figure.

Les princes et les rois viennent grands de nature, Aussi de leurs grandeurs n'ont-ils tant de souci, Comme ces Dieux nouveaux, qui n'ont que le sourci, Pour faire révérer leur grandeur, qui peu dure.

Paschal, j'ay veu celui qui n'aguères trainoit Toute Rome après lui, quand il se pourmenoit, Aveques trois valletz cheminer par la rue :

Et trainer après lui un long orgueil Romain Celuy, de qui le père a l'ampoulle en la main, Et l'aiguillon au poing se courbe à la charrue.

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Si la perte des tiens, si les pleurs de ta mère, Et si de tes parents les regrets quelquefois, Combien, cruel Amour, que sans amour tu sois, T'ont fait sentir le deuil de leur compleinte amère :

C'est or' qu'il faut monstrer ton flambeau sans lumière, C'est or' qu'il faut porter sans flesches ton carquois. C'est or' qu'il faut briser ton petit arc Turquois, Renouvelant le deuil de ta perte première.

Car ce n'est pas icy qu'il te fault regretter

Le père au bel Ascaigne : il te faut lamenter

Le bel Ascaigne mesme, Ascaigne, ô quel dommage !

Ascaigne, que Caraffe aymoit plus que ses yeux :

Ascaigne, qui passoit en beauté de visage

Le beau Couppier Troyen, qui verse à boire aux Dieux.

Si fruicts, raisins, et bledz, et autres telles choses, Ont leur tronc, et leur sep, et leur semence aussi, Et s'on voit au retour du printemps addoulci, Naistre de toutes partz violettes, et roses :

Ny fruicts, raisins, ny bledz, ny fleurettes descloses Sortiront (Viateur) du corps qui gist icy : Aulx, oignons, et porreaux, et ce qui fleure ainsi, Auront icy dessous leurs semences encloses.

Toy donc, qui de l'encens et du basme n'a point, Si du grand Jules tiers quelque regret te poingt, Parfume son tombeau de telle odeur choisie :

Puis que son corps, qui fut jadis égal aux Dieux, Se souloit paistre icy de telz metz précieux. Comme au ciel Jupiter se paist de l'ambroisie.

JOACHIM DU BELLAY

De voir mignon du Roy un courtisan honnesie, Voir un pauvre cadet l'ordre au col soustenir, Un petit compagnon aux estatz parvenir, Ce n'est chose (Morel) digne d'en faire feste.

Mais voir un estaffier, un enfant, une beste, Un forfant, un poltron Cardinal devenir, Et pour avoir bien sceu un singe entretenir Un Ganymède avoir le rouge sur la teste :

S'estre veu par les mains d'un soldat Espagnol Bien hault sur un eschelle avoir la corde au col Celuy, que par le nom de Sainct-Père Ion nomme

Un bélistre en trois jours aux princes s'égaUer, Et puis le voir de là en trois jours dévaller : Ces miracles (Morel) ne se font point, qu'à Rome.

Qui niera (Gillebert) s'il ne veult résister Au jugement commun, que le siège de Pierre Qu'on peult dire à bon droit un Paradis en terre, Aussi bien que le ciel, n'ait son grand Juppiter?

Les Grecs nous ont fait l'un sur Olympe habiter, Dont souvent dessus nous ses fouldres il desserre ; L'autre du Vatican délasche son tonnerre. Quand quelque Roy l'a fait contre lui despiter.

Du Juppiter céleste un Ganymède on vante, Le thusque Juppiter en a plus de cinquante : L'un de Nectar s'enyvre, et l'autre de bon vin.

De l'aigle l'un et l'autre a la défense prise. Mais l'un hait les tyrans, l'autre les favorise : Le mortel en cecy n'est semblable au divin.

Où que je tourne l'œil, soit vers le Capitolc, Vers les baings d'Antonin, ou Dioclétien, Et si quelqu' œuvre encor dure plus ancien De la porte Sainct Pol jusque à Ponte-Mole :

Je déteste à part-moy ce vieil Faucheur, qui vole, Et le Ciel, qui ce tout a réduit en un rien : Puis songeant que chacun peut répéter le sien, Je me blasme, et cognois que ma complainte est foie.

Aussi seroit celuy par trop audacieux.

Qui vouldroit accuser ou le Temps ou les Cieux,

Pour voir une médaille, ou colonne brisée.

Et qui sçait si les Cieux referont point leur tour, Puis que tant de Seigneurs nous voyons chacun jour Bastir sur la Rotonde, et sur le CoUisée ?

Je fuz jadis Hercule, or Pasquin je me nomme,

Pasquin fable du peuple, et qui fais toutefois

Le mesme office encor que j'ay fait autrefois,

Veu qu'ores par mes vers tant de monstres j'assomme.

Aussi mon vray mestier c'est de n'espargner homme. Mais les vices chanter d'une publique voix : Et si ne puis encor, quelque fort que je sois, Surmonter la fureur de cet Hydre de Rome.

J'ai porté sur mon col le grand Palais des Dieux, Pour soulager Atlas, qui sous le faiz des cieux Courboit las et recreu sa grande eschine large.

Ores au lieu du ciel, je porte sur mon doz

Un gros moyne Espagnol, qui me froisse les oz,

Et me poise trop plus que ma première charge.

JOACHIM DU BELLAY

Comme un, qui veult curer quelque Cloaque immunde, Sil n'a le nez armé d'une contresenteur, Estouffé bien souvent de la grand'puanteur Demeure eusevely dans l'ordure profonde :

Ainsi le bon Marcel ayant levé la bonde, Pour laisser escouler la fangeuse espesseur Des vices entassez, dont son prédécesseur Avoit six ans devan ^empoisonné le monde :

Se trouvant le pauvret de telle odeur surpris, Tomba mort au milieu de son œuvre entrepris, N'ayant pas à demy ceste ordure purgée.

Mais quiconques rendra tel ouvrage parfait.

Se pourra bien vanter d'avoir beaucoup plus fait,

Que celuy qui purgea les estables d'Augée.

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Quand mon Caraciol de leur prison desserre Mars, les ventz, et l'iiyver : une ardente fureur. Une fière tempeste, une tremblante horreur Ames, ondes, humeurs, ard, renverse, et resserre.

Quand il luy plait aussi de renfermer la guerre,

Et l'orage, et le froid : une amoureuse ardeur,

Une longue bonasse, une doulce tiédeur

Brusle, appaise, et résoult les cœurs, l'onde, et la lerre.

Ainsi la paix à Mars il oppose en un temps, Le beau temps à l'orage, à l'hyver le printemps, Comparant Paule quart avec Jules troisième.

Aussi ne furent onq' deux siècles plus divers.

Et ne se peult mieulx voir l'endroit par le revers,

Que mettant Jules tiers avec Paule quatrième.

Je n'ai jamais pensé que ceste voulte ronde Couvrist rien de constant : mais je veulx désormais, Je veulx (mon cher Morel) croire plus que jamais, Que dessous ce grand Tout rien ferme ne se fonde,

Puisque celuy qui fut de la terre et de l'onde Le tonnerre et l'effroy, las de porter le faiz, Veult d'un cloistre borner la grandeur de ses faicts, Et pour servir à Dieu abandonner le monde.

Mais quoy ? que dirons-nous de cet autre vieillard, Lequel ayant passé son aage plus gaillard Au service de Dieu, ores César imite ?

Je ne sçay qui des deux est le moins abusé : Mais je pense (Morel) qu'il est fort mal aisé, Que l'un soit bon guerrier, ny l'autre bon hermite.

Quand je voy ces Seigneurs, qui l'espée et la lance Ont laissé pour vestir ce sainct orgueil Romain, Et ceulx-là, qui ont pris le baston en la main, Sans avoir jamais fait preuve de leur vaillance :

Quand je les vois (Ursin) si chiches d'audience, Que souvent par quatre huiz on la mendie en vain Et quand je voy l'orgueil d'un Camérier hautain. Lequel feroit à Job perdre la patience :

n me souvient alors de ces lieux enchantez, Qui sont en Amadis, et Palmerin chantez, Desquelz l'entrée estoit si chèrement vendue.

Puis je dis : ô combien le Palais que je voy Me semble différent du Palais de mon Roy, Où l'on ne trouve point de chambre deffendue !

JOACHIM DU BELLAY

Avoir veu dévaller une triple Montagne, Apparoir une Biche, et disparoir soudain. Et dessus le tombeau d'un Empereur Romain Une vieille Caraffe eslever pour enseigne :

Ne voir qu'entrer soldardz, et sortir en campagne, Emprisonner seigneurs pour un crime incertain, Retourner forussiz, et le Napolitain Commander en son rang à l'orgueil de l'Espagne :

Force nouveaux seigneurs, dont les plus apparents

Sont de sa Saincteté les plus proches parents.

Et force Cardinaulx, qu'à grand peine Ion nomme ;

Force braves chevaulx, et force haults colletz, Et force favoriz, qui n'estoient que valletz : Voilà (mon cher Dagaut) des nouvelles de Rome.

O trois et quatre fois malheureuse la terre, Dont le prince ne voit que par les yeux d'autruy, N'entend que par ceulx-là, qui respondent pour luy, Aveugle, sourd, et mut, plus que n'est une pierre !

Tels sont ceulx-là (Seigneur) qu'aujourd'huy Ion resserre Oysifz dedans leur chambre, ainsi qu'en un estuy, Pour durer plus long temps, et ne sentir l'ennuy, Que sent leur pauvre peuple accablé de la guerre.

Ils se paissent enfans de trompes et canons. De fifres, de tabours, d'enseignes, gomphanons, Et de voir leur province aux ennemis en proye.

Tel estoit cestui-là, qui du hault d'une tour, Regardant undoyer la flamme tout autour, Pour se donner plaisir chantoit le feu de Troye,

O que tu es heureux, si tu cognois ton heur, D'estre eschappé des mains de ceste gent cruelle, Qui soubz un faulx semblant d'amitié mutuelle, Nous desrobbe le bien, et la vie, et l'honneur !

Ou tu es (mon Dagaut) la secrettc ranqueur.

Le soing qui comme un' hydre en nous se renouvelle,

L'avarice, l'envie, et la haine immortelle

Du chétif courtisan n'empoisonnent le cœur.

La moindre oisiveté n'y engendre le vice.

Le serviteur n'y perd son temps et son service,

Et n'y mesdit on point de cil qui est absent :

La justice y a lieu, la foy n'en est banie,

Là ne sçait-on que c'est de prendre à compagnie,

A change, à censé, à stoc, et à trente pour cent.

Fuions (Dilliers) fuions ceste cruelle terre, Fuions ce bord avare, et ce peuple inhumain, Que des Dieux irritez la vengeresse main Ne nous accable encor' soubs un mesme tonnerre.

Mars est désenchainé, le temple de la guerre Est ouvert à ce coup : le grand prestre Romain Veult fouldroyer là bas l'hérétique Germain, Et l'Espagnol marran, ennemis de sainct Pierre.

On ne voit que soldatz, enseignes, gonphanons, On n'oit que tabourins, trompettes, et canons, On ne voit que chevaux courans parmy la plaine

On n'oit plus raisonner que de sang, et de feu. Maintenant on voira, si jamais on l'a veu, Comment se sauvera la nacelle Romaine.

JOACHIM DU BELLAY

Celuy vrayement cstoit et sage, et bien appris, Qui cognoissant du feu la semence divine Estre des Animans la première origine De substance de feu dit estre noz espritz.

Le corps est le tison de ceste ardeur espris, Lequel, d'autant qu'il est de matière plus fine, Fait un feu plus luisant, et rend l'esprit plus digne De monstrer ce qui est en soy-mesme compris.

Ce feu donques céleste, humble de sa naissance,

S'eslève peu-à-peu au lieu de son essence.

Tant qu'il soit parvenu au poinct de sa grandeur :

Adonc' il diminue, et sa force lassée, Per faulte d'aliment en cendres abbaissée. Sent faillir tout à coup sa languissante ardeur.

Quand je voy ces Messieurs, desquelz l'autorité Se voit ores icy commander en son rang. D'un front audacieux cheminer flanc à flanc, Il me semble de voir quelque divinité.

Mais les voyant pallir lorsque sa Saincteté Crache dans un bassin, et d'un visage blanc Cautement espier s'il y a point de sang, Puis d'un petit soubriz feindre une seureté :

O combien (di-je alors) la grandeur que je voy, Est misérable au pris de la grandeur d'un Roy ! Malheureux qui si cher achète tel honneur.

Vrayment le fer meurtrier, et le rocher aussi Pendent bien sur le chef de ces Seigneurs icy, Puis que d'un vieil filet dépend tout leur bonheur.

Brusquet à son retour vous racontera (Sire) De ces rouges prélatz la pompeuse apparence, Leurs mules, leurs habitz, leur long^ue révérence, Qui se peult beaucoup mieubc représenter que dire.

Il vous racontera, s'il les sçait bien descrire, Les mœurs de ceste court, et quelle différence Se voit de ces grandeurs à la grandeur de France, Et mille autres bons poincts, qui sont dignes de rire.

Il vous peindra la forme, et l'habit du sainct Père, Qui, comme Juppiter, tout le monde tempère Aveques un clin d'œil : sa faconde et sa grâce,

L'honnesteté des siens, leur grandeur et largesse, Les présentz qu'on luy feit, et de quelle caresse Tout ce qui se dit vostre à Rome l'on embx-asse.

Voicy le Carnaval, menons chacun la sienne. Allons baller en masque, allons nous pourmener, Allons voir Marc Antoine ou Zany bouffonner, Avec son Magnifique à la Vénitienne :

Voyons courir le pal à la mode ancienne, Et voyons par le nez le sot bufle mener : Voyons le fier taureau d'armes environner. Et voyons au combat l'adresse Italienne :

Voyons d'oeufs parfumez un orage gresler.

Et la fusée ardent' siffler menu par l'aer.

Sus donc despeschons nous, voicy la pardonnance

Il nous fauldra demain visiter les saincts lieux, Là nous ferons l'amour, mais ce sera des yeux, Car passer plus avant c'est contre l'ordonnance.

JOACHIM DU BELLAY

Se fascher tout le jour d'une fascheuse chasse, Voir un brave taureau se faire un large tour, Estonné de se voir tant d'hommes alentour, Et cinquante picquiers affronter son audace :

Le voir en s'élançant venir la teste basse, Fuïr et retourner d'un plus brave retour, Puis le voir à la fin pris dans quelque destour, Percé de mille coups ensanglanter la place :

Voir courir aux flambeaux, mais sans se rencontrer, Donner trois coups d'espée, en armes se monstrer. Et tout autour du camp un rempart de Thudesques :

Dresser un grand apprest, faire attendre long temps, Puis donner à la fin un maigre passetemps : Voilà tout le plaisir des festes Romanesques.

Cependant qu'au Palais de procez tu devises, D'advocats, procureurs, présidents, conseillers, D'ordonnances, d'arretz, de nouveaux officiers, De juges corrompuz, et de telles surprises :

Nous devisons icy de quelques villes prises. De nouvelles de banque, et de nouveaux courriers, De nouveaux Cardinaux, de mules, d'estaffiers, De chappes, de rochetz, de masses, et valises :

Et ores (Sibilet) que je t'escr)"- ceci,

Nous parlons de taureaux, et de buffles aussi,

De masques, de banquetz, et de telles despences :

Demain nous parlerons d'aller aux stations, De motu-proprio, de réformations, D'ordonnances, de briefz, de bulles, et dispenses.

Nous ne sommes faschez que la trefvc se fasse : Car bien que nous soyons de la France bien loing, Si est chascun de nous à soy-mesme tesmoing, Combien la France doit de la guerre estre lasse.

Mais nous sommes faschez que l'Espagnole audace, Qui plus que le François de repoz a besoing, Se vante avoir la guerre et la paix en son poing, Et que de respirer nous luy donnons espace.

n nous fasche d'ouir nos pauvres alliez

Se plaindre à tous propoz qu'on les ait oubliez,

Et qu'on donne au privé l'utilité commune.

Mais ce qui plus nous fasche, est que les estrangers Disent plus que jamais, que nous sommes légers. Et que nous ne sçavons cognoistre la Fortune.

Le Roy (disent icy ces baniz de Florence) Du sceptre d'Italie est frustré désormais, Et son heureuse main cet heur n'aura jamais De reprendre aux cheveux la fortune de France.

Le Pape mal content n'aura plus de fiance En tous ces beaux desseings trop légèrement faictz, Et l'exemple Sienois rendra par ceste paix Suspecte aux estrangers la Françoise alliance.

L'Empereur affoibly ses forces reprendra, L'Empire héréditaire à ce coup il rendra. Et paisible à ce coup il rendra l'Angleterre.

Voilà que disent ceulx, qui discourent du Roy : Que leur respondrons-nous ? Vineus, mande le moy. Toy, qui sçais discourir et de paix et de guerre.

JOA cm M D U BELL A Y

Dedans le ventre obscur, où jadis fut encloz Tout cela qui depuis a remply ce grand vide, L'air, la terre, et le feu, et l'élément liquide, Et tout cela qu'Atlas soustient dessus son doz,

Les semences du Tout estoient encor' en gros, Le chault avec le sec, le froid avec l'humide, Et l'accord, qui depuis leur imposa la bride, N'avoit encor' ouvert la porte du Caos :

Car la guerre en avoit la serrure brouillée.

Et la clef en estoit pour l'aage si rouillée,

Qu'en vain pour en sortir, combattoit ce grand corps,

Sans la Trefve (Seigneur) de la paix messagère, Çui trouva le secret, et d'une main légère La paix avec l'amour en fit sortir dehors.

Tu sois la bien venue, ô bienheureuse trefve ! Trefve, que le Chrestien ne pcult assez chanter, Puis que seule tu as la vertu d'enchanter De noz travaulx passez la souvenance grève.

Tu dois durer cinq ans : et que l'envie en crève Car si le ciel bening te permet enfanter Ce qu'on attend de toy, tu te pourras vanter D'avoir fait une paix, qui ne sera si brève.

Mais si le favory, en ce commun repoz Doit avoir désormais le temps plus à propoz D'accuser l'innocent, pour luy ravir sa terre :

Si le fruict de la paix du peuple tant requis A l'avare advocat est seulement acquis, Trefve, va t'en en paix, et retourne la guei*re.

Icy de mille fards la traison se desguise, Icy mille forfaitz pullulent à foison, Icy ne se punit l'homicide ou poison.

Et la richesse icy par usure est acquise :

Icy les grands maisons viennent de bastardise,

Icy ne se croid rien sans humaine raison,

Icy la volupté est tous jours de saison.

Et d'autant plus y plaist, que moins elle est permise.

Pense le demourant. Si est-ce toutefois

Qu'on garde encor' icy quelque forme des loix,

Et n'en est point du tout la justice bannie :

Icy le grand seigneur n'achète l'action, Et pour priver autruy de sa possession N'arme son mauvais droit de force et tyrannie.

Ce n'est pas de mon gré (Carie) que ma navire Erre en la mer Tyrrhène : un vent impétueux La chasse maulgré moy par ces flots tortueux, Ne voiant plus le pol, qui sa faveur t'inspire.

Je ne voy que rochers, et si rien se peult dire Pire que des rochers le hurt audacieux : Et le phare jadis favorable à mes yeux De mon cours égaré ma lanterne retire.

Mais si je puis un jour me sauver des dangers Que je fuy vagabond par ces flots estrangers, Et voir de l'Océan les campagnes humides

J'arresteray ma nef au rivage Gaulois, Consacrant ma despouille au Neptune François, A Glauque, à Mélicerte, et aux sœurs Néréides.

JOACHIM DU BELLAY

Je voy (Dilliers) je voy seréner la tempeste, Je voy le vieil Proté son troupeau renfermer, Je voy le verd Triton s'égaier sur la mer, Et voy l'Astre jumeau flamboier sur ma teste :

Jà le vent favorable à mon retour s'appreste, Jà vers le front du port je commence à ramer, Et voy jà tant d'amis^ que je ne les puis nommer, Tendant les bras vers moy, sur le bord faire feste.

Je voy mon grand Ronsard, je le cognois d'ici, Je voy mon cher Morel, et mon Dorât aussi, Je voy mon Delahaie, et mon Paschal encore :

Et voy un peu plus loing (si je ne suis déçeu) Mon divin Mauléon, duquel, sans l'avoir veu, La grâce, le sçavoir, et la vertu j'adore.

Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse,

Qu'il n'estoit rien plus doulx que voir encor' un jour

Fumer sa cheminée, et après long séjour

Se retrouver au sein de sa terre nourrice.

Je me resjouissois d'estre eschappé au vice, Aux Circes d'Italie, aux Sirènes d'amour, Et d'avoir rapporté en France à mon retour L'honneur que l'on s'acquiert d'un fidèle service.

Las, mais après l'ennuy de si longue saison. Mille souciz mordans je trouve en ma maison, Qui me rongent le cœur sans espoir d'allégence.

Adieu donques (Dorât) je suis encor' Romain,

Si l'arc que les neuf sœurs te misrent en la main

Tu ne me preste icy, pour faire ma vangence.

Morel, dont le sçavoir sur tout autre je prise, Si quelqu'un de ceulx-là, que le Prince Lorrain Guida dernièrement au rivage Romain, Soit en bien, soit en mal, de Rome te devise :

Dy, qu'il ne sçait que c'est du siège de l'Eglise, N'y aiant esprouvé que la guerre, et la faim, Que Rome n'est plus Rome, et que celuy en vain Présume d'en juger, qui bien ne l'a comprise.

Celuy qui par la rue a veu publiquement

La courtisanne en coche, ou qui pompeusement

L'a peu voir à cheval en accoustrement d'homme

Superbe se monstrer ; celuy qui de plein jour Aux Cardinaulx en cappe a veu faire l'amour, C'est celui seul (Morel) qui peult juger de Rome.

Vin eus, je ne viz onc si plaisante province, Hostes si gracieux, ny peuple si humain, Que ton petit Urbin, digne que soubs sa main Le tienne un si gentil et si vertueux Prince.

Quant à Testât du Pape, il fallut que j'apprinse A prendre en patience et la soif et la faim : C'est pitié, comme là le peuple est inhumain, Comme tout y est cher, et comme Ion y pinse,

Mais tout cela n'est rien au pris du Ferrarois, Car je ne vouldrois pas pour le bien de deux roys, Passer encor' un coup par si pénible enfer.

Bref, je ne sçay (Vineus) qu'en conclure à la fin, Fors, qu'en comparaison de ton petit Urbin, Le peuple de Ferrare est un peuple de fer.

Il fait bon voir (Magny) ces Colons magnifiques, Leur superbe Arcenal, leurs vaisseaux, leur abbord, Leur sainct Marc, leur Palais, leur Realté, leur port. Leurs clianges, leurs profitz, leur banque, et leurs trafiques :

Il fait bon voir le bec de leurs chapprons antiques, Leurs robbes à grand' manche, et leurs bonnetz sans bord, Leur parler tout grossier, leur gravité, leur port, Et leurs sages advis aux affaires publiques.

Il fait bon voir de tout leur Sénat balloter. Il fait bon voir partout leurs gondoUes flotter, Leurs femmes, leurs festins, leur vivre solitère :

Mais ce que Ion en doit le meilleur estimer,

C'est quand ces vieux coquz vont espouser la mer,

Dont ils sont les maris, et le Turc l'adultère.

Celuy qui d'amitié a violé la loy, Cerchant de son amy la mort et vitupère, Celuy qui en procez a ruiné son frère, Ou le bien d'un mineur a converty à soy :

Celuy qui a traM sa patrie et son Roy, Celuy qui comme Œdipe a fait mourir son père, Celuy qui comme Oreste a fait mourir sa mère, Celuy qui a nié son baptesme et sa foy :

Marseille, il ne fault point que pour la pénitence D'une si malheureuse abominable offense, Son estomac plombé martelant nuict et jour,

Il voise errant nudz pieds ne six ne sept années : Que les Grysons sans plus il passe à ses journées, J'entens, s'il veult que Dieu luy doibve de retour.

POÈTES DE LA Pl.ÉIADE.

La terre y est fertile, ample les édifices, Les poelles bigarrez, et les chambres de bois, La police immuable, immuable les loix, Et le peuple ennemy de forfaitz et de vices.

Ils boivent nuict et jour en Bretons et Suysses, Us sont gras et refaits, et mangent plus que trois : Voilà les compagnons et correcteurs des Roys, Que le bon Rabelais a surnommez Saulcisses.

Us n'ont jamais changé leurs habitz et façons,

Ils hurlent comme chiens leurs barbares chansons,

Ils comptent à leur mode, et de tout se font croire :

Ils ont force beaux lacz et force sources d'eau, Force prez, force bois. J'ay du reste (Belleau) Perdu le souvenir, tant ils me firent boire.

Je les ay veuz (Bizet) et si bien m'en souvient, J'ay veu dessus leur front la repentance peinte. Comme on voit ces espritz qui là-bas font leur pleinte, Ayant passé le lac d'où plus on ne revient.

Un croire de léger les folz y entretient Soubz un prétexte faulx de liberté contrainte : Les coulpables fuitifz y demeurent par crainte, Les plus fins et rusez honte les y retient.

Au demeurant (Bizet) l'avarice et l'envie. Et tout cela qui plus tormente nostre vie, Domine en ce lieu là plus qu'en tout autre lieu.

Je ne viz onques tant l'un l'autre contre-dire, Je ne viz onques tant l'un de l'autre mesdire : Vray est, que, comme icy, Ion n'y jure point Dieu.

JOA CHIM D U BELL A Y

Scève, je me trouvay comme le fils d'Anchise Entrant dans l'Elysée, et sortant des enfers, Quand après tant de monts de neiges tous couvers Je viz ce beau Lyon, Lyon que tant je prise.

Son estroicte longueur, que la Sône divise, Nourrit mil artisans, et peuples tous divers : Et n'en déplaise à Londre, à Venise, et Anvers, Car Lyon n'est pas moindre en faict de marchandise,

Je m'estonnay d'y voir passer tant de courriers.

D'y voir tant de banquiers, d'imprimeurs, d'armuriers,

Plus dru que Ion ne voit les fleurs par les prairies.

Mais je m'estonnay plus de la force des pontz, Dessus lesquelz on passe, allant delà les montz, Tant de belles maisons, et tant de métairies.

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