‹ Les poètes de la PléiadeChapitre 8 sur 48 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Vivons (Gordes), vivons, vivons, et pour le bruit Des vieillards ne laissons à faire bonne chère : Vivons, puis que la vie est si courte et si chère, Et que mesmes les Rois n'en ont que l'usufruit.

Le jour s'esteint au soir, et au matin reluit, Et les saisons refont leur course coustumière : Mais quand l'homme a perdu ceste doulce lumière, La mort luy fait dormir une éternelle nuict,

Donq imiterons-nous le vivre d'une beste ?

Non, mais devers le ciel le vans tous jours la teste,

Gousterons quelque fois la doulceur du plaisir.

Celuy vrayement est fol, qui changeant l'asseurance Du bien qui est présent en douteuse espérance, Veult tousjours contredire à son propre désir.

Maraud, qui n'est maraud que de nom seulement, Qui dit que tu es sage, il dit la vérité : Mais qui dit que le soing d'éviter pauvreté Te ronge le cerveau, ta face le desment.

Celuy vrayement est riche et vit heureusement. Qui s'esloignant de l'une et l'autre extrémité. Prescrit à ses désirs un terme limité : Car la vraye richesse est le contentement.

Sus donc (mon cher Maraud) pendant que nostre maistre, Que pour le bien publiq la nature a fait naistre. Se tormente l'esprit des affaires d'autruy,

Va devant à la vigne apprester la salade : Que sçait-on qui demain sera mort, ou malade? Celuy vit seulement, lequel vit aujourd'huy.

Montigné (car tu es aux procez usité), Si quelqu'un de ces Dieux, qui ont plus de puissance, Nous promit de tous biens paisible jouissance, Nous obligeant par Styx toute sa déité.

Il s'est mal envers nous de promesse acquitté, Et devant Juppiter en devons faire instance : Mais si Ion ne peult faire aux Parques résistance, Qui jugent par arrest de la fatalité,

Nous n'en appellerons, attendu que ne sommes Plus privilégiez, que sont les autres hommes Condemnez, comme nous, en pareille action :

Mais si Tennuy vouloit sur nostre fantaisie, Par vertu du malheur faire quelque saisie. Nous nous opposerions à l'exécution.

Baïf, qui, comme moy, prouves l'adversité. Il n'est pas tousjours bon de combatre l'orage, Il fault caler la voile, et de peur du naufrage, Céder à la fureur de Neptune irrité.

Mais il ne fault aussi par crainte et vilité S'abandonner en proye ; il faut prendre courage, Il fault feindre souvent l'espoir par le visage. Et fault faire vertu de la nécessité.

Donques sans nous ronger le coeur d'un trop grand soing. Mais de nostre vertu nous aidant au besoing, Combatons le malheur. Quant à moy, je proteste

Que je veulx désormais Fortune despiter, Et que s'elle entreprend le me faire quitter. Je le tiendray (Baïf) et fust-ce de ma reste.

JOACHIM DU BELLAY

Cependant que tu suis le lièvre par la plaine, Le sanglier par les bois, et le milan par l'aer, Et que voiant le sacre, ou l'espervier voler, Tu t'exerces le corps d'une plaisante peine,

Nous autres malheureux suivons la court Romaine, Où, comme de ton temps, nous n'oyons plus parler De rire, de saulter, de danser, et balier. Mais de sang, et de feu, et de guerre inhumaine.

Pendant, tout le plaisir de ton Gorde, et de moy,

C'est de te regreter, et de parler de toy.

De lire quelque autheur, ou quelque vers escrire.

Au reste (mon Dagaut) nous n'esprouvons icy Que peine, que travail, que regret, et soucy, Et rien, que le Breton, ne nous peult faire rire.

Le Breton est sçavant, et sçait fort bien cscrirc En François, et Thuscan, en Grec, et en Romain. Il est en son parler plaisant et fort humain, n est bon compaignon, et dit le mot pour rire.

Il a bon jugement, et sçait fort bien eslire Le blanc d'avec le noir : il est bon escrivain, Et pour bien compasser une lettre à la main, Il y est excellent autant qu'on sçauroit dire :

Mais il est paresseux, et craint tant son mestier, Que s'il devoit jeusner, ce croy-je, un mois entier, Il ne travailleroit seulement un quart d'heure.

Bref il est si poltron, pour bien le deviser,

Que depuis quatre mois, qu'en ma chambre il demeure,

Son umbre seulement me fait poltronuiser.

Tu ne me vois jamais (Pierre) que tu ne die Que j'estudie trop, que je face l'amour, Et que d'avoir tous jours ces livres à l'entour, Rend les yeux esblouis, et la teste estourdie.

Mais tu ne l'entends pas : car ceste maladie Ne me vient du trop lire, ou du trop long séjour, Ains de voir le bureau, qui se tient chacun jour : C'est, Pierre mon amy, le livre où j'estudie.

Ne m'en parle donc plus, autant que tu as cher De me donner plaisir, et de ne me fascher : Mais bien en ce pendant que d'une main habile

Tu me laves la barbe, et me tonds les cheveulx, Pour me d'esennuyer, conte moy si tu veulx Des nouvelles du Pape, et du bruit de la ville.

Seigneur, ne pensez pas d'ouïr chanter icy Les louanges du Roy, ny la gloire de Guyse, Ny celle que se sont les Chastillons acquise, Ny ce Temple sacré au grand Montmorancy.

N'y pensez voir encor' le sévère sourcy De madame Sagesse, ou la brave entreprise, Qui au Ciel, aux Démons, aux Estoilles s'est prise, La Fortune, la mort, et la Justice aussi :

De l'or encore moins, de luy je ne suis digne : Mais bien d'un petit chat j'ay fait un petit hymne. Lequel je vous envoyé : autre présent je n'ay.

Prenez le donc, Seigneur, et m'excusez de grâce, Si pour le bal ayant la musique trop basse, Je sonne un passepied, ou quelque branle gay,

JOACHIM DU BELLAY

Qui est amy du cœur est amy de la bourse, Ce dira quelque honneste et hardi demandeur, Qui de l'argent d'autruy libéral despendeur Luy mesme à l'hospital s'en va toute la course.

Mais songe là-dessus, qu'il n'est si vive source, Qu'on ne puisse espuiser, ny si riche presteur, Qui ne puisse à la fin devenir emprunteur, Ayant affaire à gens qui n'ont point de resource.

Gordes, si tu veuls vivre heureusement Romain, Sois large de faveur, mais garde que ta main Ne soit à tout venans trop largement ouverte.

Par l'un on pcult gaigner mesmes son ennemy. Par l'autre bien souvent on perd un bon amy. Et quand on perd l'argent, c'est une double perte.

Ce rude Calabrois, tout vice, quel qu'il soit, Chatouille à son amy, sans espargner personne. Et faisant rire ceulx, que mesme il espoinçonne, Se joue autour du cœur de cil qui le reçoit.

Si donc quelque subtil en mes vers apperçoit Que je morde en riant, pourtant nul ne me donne Le nom de feint amy vers ceulx que j'aiguillonne : Car qui m'estime tel, lourdement se déçoit.

La Satyre (Dilliers) est un publiq exemple.

Où, comme en un miroir, l'homme sage contemple

Tout ce qui est en luy, ou de laid, ou de beau.

Nul ne me lise donc : ou qui me vouldra lire, Ne se fasche s'il voit, par manière de rire. Quelque chose du sien protrait en ce tableau. 61 =====

Quel est celuy qui veult faire croire de soy Qu'il est fidèle amy, mais quand le temps se change, Du costé des plus forts soudainement se range, Et du costé de ceulx qui ont le mieux de quoy?

Quel est celuy qui dit qu'il gouverne le Roy? J'entends quand il se voit en un païs estrange, Et bien loin de la Court : quel homme est-ce, Lestrange? Lestrange, entre nous deux, je te pry dy le raoy.

Dy moy, quel est celuy qui si bien se déguise,

Qu'il semble homme de guerre entre les gens d'église,

Et entre gens de guerre aux prestres est pareil ?

Je ne sçay pas son nom : mais quiconqu' il puisse estre, Il n'est fidèle amy, ny mignon de son maistre, Ny vaillant chevalier, ni homme de conseil.

Nature est aux bastards volontiers favorable, Et souvent les bastards sont les plus généreux, Pour estre au jeu d'amour l'homme plus vigoreux, D'autant que le plaisir luy est plus aggréable.

Le donteur de Méduse, Hercule l'indontable. Le vainqueur Indien, et les Jumeaux heureux, Et tous ces Dieux bastards jadis si valeureux, Ce problème (Bizet) font plus que véritable.

Et combien voyons nous aujourd'huy de bastards, Soit en l'art d'Apollon, soit en celuy de Mars, Exceller ceux qui sont de race légitime?

Bref tousjours ces bastards sont de gentil esprit : Mais ce bastard (Bizet) que Ion nous a descrit Est cause que je fais des autres moins d'estime.

JOACHIM DU BELLAY

Tu ne crains la fureur de la plume animée, Pensant que je n'ay rien à dire contre toy, Sinon ce que ta rage a vomy contre moy, Grinssant comme un mastin la dent envenimée.

Tu crois que je n'en sçay que par la renommée, Et que quand j'auray dict que tu n'as point de foy, Que tu es aff routeur, que tu es traistre au Roy, Que j'auray contre toy ma force consommée.

Tu penses que je n'ay rien de quoy me vanner. Sinon que tu n'es fait que pour boire et mander ; Mais j'ay bien quelque chose encores plus mordante,

Et quoy ? l'amour d'Oirphée ? et que tu ne sceus onq Que c'est de croire en Dieu ? non ; quel vice est-ce donc ? C'est, pour le faire court, que tu es un pédante.

Ne t'esmerveille point que chacun il mesprise. Qu'il dédaigne un chacun, qu'il n'estime que soy, Qu'aux ouvrages d'autruy il veuille donner loy, Et comme un Aristarq' luy mesme s'auctorise.

Paschal, c'est un pédant' : et quoy qu'il se desguisc, Sera tousjours pédant'. Un pédant' et un roy Ne te semblent ilz pas avoir je ne sçay quoy De semblable, et que l'un à l'autre symbohse ?

Les subjects du pédant' ce sont ses escoliers, Ses classes, ses estats, ses régents officiers, Son collège (Paschal) est comme sa province.

Et c'est pourquoy jadis le Syracusien,

Aiant perdu le nom de roy Sicihen,

Voulut estre pédant', ne pouvant estre prince.

Magny, je ne puis voir un prodigue d'honneur, Qui trouve tout bien fait, qui de tout s'esmerveille, Qui mes faultes approuve, et me flatte l'oreille, Comme si j'estois prince, ou quelque grand seigneur.

Mais je me fasche aussi d'un fascheux repreneur, Qui du bon et mauvéïis fait censure pareille, Qui se list voluntiers, et semble qu'il sommeille En lisant les chansons de quelque autre sonneur.

Cestui-là me déçoit d'une faulse louange.

Et gardant qu'aux bons vers les mauvais je ne change,

Fait qu'en me plaisant trop à chacun je desplais :

Cestui-cy me dégouste, et ne pouvant rien faire Qui luy plaise, il me fait également desplaire Tout ce qu'il fait luy mesme, et tout ce que je fais.

Je hay du Florentin l'usurière avarice.

Je hay du fol Sienois le sens mal éirresté, Je hay du Genevois la rare vérité, Et du Vénitien la trop caute malice :

Je hay le Ferrarois pour je ne sçay quel vice, Je hay tous les Lombards pour l'infidélité. Le fier Napolitain pour sa grand' vanité, Et le poltron Romain pour son peu d'exercice :

Je hay l'Anglois mutin, et le brave Escossois, Le traistre Bourguignon, et l'indiscret François, Le superbe Espaignol, et l'yvrongne Thudesque ;

Bref, je hay quelque vice en chaque nation. Je hay moymesme encor' mon imperfection, Mais je hay par sur tout un sçavoir pédantesque.

JOACHIM DU BELLAY

Pourquoy me gronde-tu, vieux mastin affamé, Comme si Dubellay n'avoit point de défense? Pourquoi m'offenses-tu, qui ne t'ay fait offense, Sinon de t'avoir trop quelquefois estimé?

Çui t'a, chien envieux, sur moy tant animé, Sur moy, qui suis absent ? Croy-tu que ma vengeance Ne puisse bien d'icy darder jusques en France Un traict, plus que le tien, de rage envenimé ?

Je pardonne à ton nom, pour ne souiller mon livre : D'un nom, qui par mes vers n'a mérité de vivre : Tu n'auras, malheureux, tant de faveur de moy :

Mais si plus longuement ta fureur persévère.

Je t'envoiray d'icy un foet, une Mégère,

Vn serpent, un cordeau, pour me vanger de toy.

Si Pirithois ne fust aux enfers descendu, L'amitié de Thésé' seroit ensevelie, Et Nise par sa mort n'eust la sienne ennoblie, S'il n'eust veu sur le champ Eurial' estendu :

De Pylade le nom ne seroit entendu Sans la fureur d'Oreste, et la foy de Pythie Ne fust par tant d'escripts en lumière sortie. Si Damon ne se fust en sa place rendu :

Et je n'eusse esprouvé la tienne si muable.

Si fortune vers moy n'eust esté variable.

Que puis- je faire donc, pour me vanger de toy ?

Le mal que je te veulx, c'est qu'un jour je te puisse Faire en pareil endroit, mais par meilleure office, Recognoistre ta faulte, et voir quelle est ma foy.

Ce Brave qui se croit, pour un jacque de maille, Estre un second Roland, ce dissimulateur, Qui superbe aux amis, aux ennemis flateur, Contrefait l'habile homme et ne dit rien qui vaille,

Belleau, ne le croy pas : et quoy qu'il se travaille De se feindre hardy d'un visage menteur, N'ajouste point de foy à son parler vanteur, Car oncq homme vaillant je n'ay veu de sa taille.

n ne parle jamais que des faveurs qu'il a, Il desdaigne son maistre, et courtise ceulx là Qui ne font cas de luy : il brusle d'avarice :

Il fait du bon Chrestien, et n'a ny foy ni loy : Il fait de l'amoureux, mais c'est, comme je croy, Pour couvrir le soupçon de quelque plus grand vice*

Encores que Ion eust heureusement compris Et la doctrine Grecque, et la Romaine ensemble, Si est-ce (Gohory) qu'icy, comme il me semble, On peuit apprendre encor', tant soit-on bien appris.

Non pour trouver icy de plus doctes escrits Que ceulx que le François soigneusement assemble, Mais pour l'air plus subtil, qui doucement nous amble Ce qui est plus terrestre et lourd en noz esprits.

Je ne sçay quel Démon de sa flamme divine

Le moins parfait de nous purge, esprouve, et affine,

Lime le jugement, et le rend plus subtil.

Mais qui trop y demeure, il envoyé en fumée

De l'esprit trop purgé la force consumée,

Et pour l'esmoudre trop, luy fait perdre le fil.

JOACHIM DU BELLAY

Gordes, j'ay en horreur un vieillard vicieux, Qui l'aveugle appétit de la jeunesse imite, Et jà froid par les ans, de soymesme s'incite A vivre délicat en repoz ocieux.

Mais je ne crains rien tant qu'un jeune ambicîeux, Qui pour se faire grand contrefait de l'hermite, Et voilant sa traison d'un masque d'hypocrite, Couve soubs beau semblant un coeur malicieux.

Il n'est rien (ce dit-on en proverbe vulgaire)

Si sale qu'un vieux bouq, ni si prompt à mal faire

Comme est un jeune loup, et pour le dire mieux,

Quand bien au naturel de tous deux je regarde, Comme un fangeux pourceau l'un desplaist à mes yeux, Comme d'un fin renard de l'autre je me garde.

Tu dis que Dubellay tient réputation Et que de ses amis il ne tient plus de compte : Si ne suis-je. Seigneur, Prince, Marquis, ou Conte, Et n'ay changé d'estat ny de condition.

Jusqu'icy je ne sçay que c'est d'ambition,

Et pour ne me voir grand ne rougis point de honte :

Aussi ma qualité ne baisse ny ne monte.

Car je ne suis subject qu'à ma complexion.

Je ne sçay comme il fault entretenir son maistre, Comme il fault courtiser, et moins quel il fault estrc Pour vivre entre les grands, comme on vit aujourd'huy.

J'honnore tout le monde, et ne fasche personne : Qui me donne un salut, quatre je lui en donne : Qui ne fait cas de moy, je ne fais cas de luy.

Gordes, que Dubellay ayme plus que ses yeux, Voy comme la nature, ciinsi que du visage, Nous a fait différents de meurs et de courage, Et ce qui plédst à l'un, à l'autre est odieux.

Tu dis : je ne puis voir un sot audacieux. Qui un moindre que luy brave à son avantage, Qui s'escoute parler, qui farde son langage, Et fait croire de luy, qu'il est mignon des Dieux.

Je suis tout au contraire, et ma raison est telle : Celuy, dont la douleur courtoisement m'appelle, Me fait oultre mon gré courtisan devenir :

Mais de tel entretien le brave me dispense : Car n'estant obligé vers luy de récompense. Je le laisse tout seul luy mesme entretenir.

Cent fois plus qu'à louer on se plaist à mesdire : Pource qu'en mesdisant on dit la vérité, Et louant, la faveur, ou bien l'auctorité Contre ce qu'on en croit fait bien souvent escrire.

Qu'il soit vray prins-tu oncq tel plaisir d'ouir lire Les louanges d'un prince, ou de quelque cité, Qu'ouir un Marc Antoine à mordre exercité. Dire cent mille mots qui font mourir de rire ?

S'il est donques permis, sans offense d'aucun, Des meurs de nostre tems deviser en commun, Quiconque me lira, m'estime fol, ou sage :

Mais je croy qu'aujourd'huy tel pour sage est tenu. Qui ne seroit rien moins que pour tel recogneu, Qui lui auroit osté le masque du visage,

JOACHIM DU BELLAY

Je ne descouvre icy les mystères sacrez

Des saincts prestres Romains, je ne veulx rien escrire

Que la vierge honteuse ait vergongne de lire :

Je veulx toucher sans plus aux vices moins secretz.

Mais tu diras que mal je nomme ces regretz, Veu que le plus souvent j'use de mots pour rire : Et je dy que la mer ne bruit tousjours son ire, Et que tousjours Phoebus ne sajette les Grecz.

Si tu rencontre donc icy quelque risée. Ne baptise pourtant de plainte desguisée Les vers que je souspire au bord Ausonien.

La plainte que je fais (Dilliers) est véritable : Si je ry, c'est ainsi qu'on se rid à la table : Car je ry, comme on dit, d'un riz Sardonien.

Je ne te conteray de Boulongne, et Venise, De Padoue, et Ferrare, et de Milan encor'. De Naples, de Florence, et lesquelles sont or' Meilleures pour la guerre, ou pour la marchandise ;

Je te raconteray du siège de l'Eglise,

Qui fait d'oysiveté son plus riche trésor.

Et qui dessous l'orgueil de trois couronnes d'or

Couvre l'ombltion, la haine, et la feintise :

Je te diray qu'icy le bonheur, et malheur,

Le vice, la vertu, le plaisir, la douleur,

La science honorable, et l'ignorance abonde.

Bref je diray qu'icy, comme en ce vieil Caos,

Se trouve (Pelletier) confusément enclos

Tout ce qu'on void de bien, et de mal en ce monde.

Je n'escris point d'amour, n'estant point amoureux, Je n'escris de beauté, n'aiant belle maistresse, Je n'escris de douceur, n'esprouvant que rudesse, Je n'escris de plaisir, me trouvant douloureux ;

Je n'escris de bon heur, me trouvant malheureux, Je n'escris de faveur, ne voyant ma Princesse, Je n'escris de trésors, n'ayant point de richesse, Je n'escris de santé, me sentant langoureux :

Je n'escris de la court, estant loing de mon Prince, Je n'escris de la France, en estrange province, Je n'escris de l'honneur, n'en voiant point icy ;

Je n'escris d'amitié, ne trouvant que feintise, Je n'escris de vertu, n'en trouvant point aussi. Je n'escris de sçavoir, entre les gens d'Eglise.

Si je monte au Palais, je n'y trouve qu'orgueil, Que vice desguisé, qu'une cérimonie, Qu'un bruit de tabourins, qu'une estrange armonie, Et de rouges habits un superbe appareil :

Si je descens en banque, un amas et recueil De nouvelles je treuve, une usure infinie, De riches Florentins une troppe banie, Et de pauvres Sienois un lamentable dueil :

Si je vais plus avant, quelque part où j'arrive, Je treuve de Vénus la grand' bande lascive Dressant de tous costez mil appas amoureux :

Si je passe plus oultre, et de la Rome neufve

Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve

Que de vieux monuments un grand monceau pierreux,

JOACHIM DU BELLAY

Il fait bon voir (Paschal) uu conclave serré, Et l'une chambre à l'autre également voisine D'antichambre servir, de salle, et de cuisine, En un petit recoing de dix pieds en carré :

n fait bon voir autour le palais emmuré, Et briguer là dedans ceste troppe divine, L'un par ambition, l'autre par bonne mine, Et par despit de l'un, estre l'autre adoré :

Il fait bon voir dehors toute la ville en armes, Crier, le Pape est fait, donner de faux alarmes. Saccager un palais : mais plus que tout cela

Fait bon voir, qui de l'un, qui de l'autre se vante. Qui met pour cestui-cy, qui met pour cestui-là. Et pour moins d'un escu dix Cardinaux en vente.

Veuls-tu sçavoir (Duthier) quelle chose c'est Rome? Rome est de tout le monde un publique eschaiault, Une scène, un théâtre, auquel rien ne défault, De ce qui peult tomber es actions de l'homme.

Icy se void le jeu de la Fortune, et comme Sa main nous fait tourner ores bas, ores haut : Icy chacun se monstre, et ne peult, tant soit caut, Faire que tel qu'il est, le peuple ne le nomme.

Icy du faulx et vray la messagère court, Icy les courtisans font l'amour et la court, Icy l'ambition, et la finesse abonde :

Icy la liberté fait l'humble audacieux,

Icy l'oisiveté rend le bon vicieux,

Icy le vil faquin discourt des faicts du monde.

Ne pense (Robertet) que ceste Rome cy Soit ceste Rome là, qui te souloit tant plaire. On n'y fait plus crédit, comme l'on souloit faite, On n'y fait plus l'amour, comme on souloit aussi.

La paix, et le bon temps ne régnent plus icy, La musique, et le bal sont contraints de s'y taire. L'air y est corrompu, Mars y est ordinaire, Ordinaire la faim, la peine et le soucy.

L'artisan desbauché y ferme sa boutique,

L'ocieux advocat y laisse sa pratique.

Et le pauvre marchand y porte le bissac :

On ne voit que soldartz, et morrions en teste, On n'oit que tabourins, et semblable tempeste, Et Rome tous les jours n'attend qu'un autre sac,

Nous ne faisons la court aux filles de Mémoire, Comme vous, qui vivez libres de passion : Si vous ne sçavez donc nostre occupation, Ces dix vers ensuivans vous la feront notoire :

Suivre son Cardinal au Pape, au consistoire, En capelle, en visite, en congrégation, Et pour l'honneur d'un prince, ou d'une nation, De quelque ambassadeur accompagner la gloire.

Estre en son rang de garde auprès de son seigneur, Et faire aux survenans l'accoustumé honneur. Parler du bruit qui court, faire de l'habile homme :

Se pourmener en housse, aller voir d'huis en huis La Marthe, ou la Victoire, et s'engager aux Juifz : Voilà, mes compagnons, les passetemps de Rome.

jOACHIM du BELLAY

Flatter an créditeur pour son terme alon^er,

Courtiser un banquier, donner bonne espérance,

Ne suivre en son parler la liberté de France,

Et pour respondre un mot, un quart d'heure y songer

Ne gaster sa santé par trop boire et manger, Ne faire sans propos une folle despence. Ne dire à tous venans tout cela que Ion pense, Et d'un maigre discours gouverner l'estranger :

Cognoistre les humeurs, cognoistre qui demande, Et d'autant que Ion a la liberté plus grande, D'autant plus se garder que Ion ne soit repris :

Vivre aveques chacun, de chacun faire compte : Voilà, mon cher Morel (dont je rougis de honte) Tout le bien qu'en trois ans à Rome j'ay appris.

Marcher d'un grave pas, et d'un grave sourci, Et d'un grave soubriz à chacun faire feste, Balancer tous ses mots, respondre de la teste, Avec un Messer 7Jon, ou bien un Messer si :

Entremêler souvent un petit E cosi, Et d'un Son Servitor contrefaire l'honneste. Et comme si Ion eust sa part en la conqueste, Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :

Seigneuriser chacun d'un baisement de main, Et suivant la façon du courtisan Romain, Cacher sa pauvreté d'une brave apparence

Voilà de ceste court la plus grande vertu,

Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vestu.

Sans barbe et sans argent on s'en retourne en France.

D'où vient cela (Mauny) que tant plus on s'efforce D'eschapper hors d'icy, plus le Démon du lieu (Et que seroit-ce donq si ce n'est quelque Dieu?) Nous y tient attachez par une doiilce force ?

Seroit-ce point d'amour ceste alléchante amorse, Ou quelque autre venin, dont après avoir beu Nous sentons noz esprits nous laisser peu à peu, Comme un corps qui se perd sous une neuve escorse?

J'ay voulu mille fois de ce lieu m'estranger. Mais je sens mes cheveux en feuilles se changer, Mes bras en longs rameaux, et mes pieds en racine.

Bref, je ne suis plus rien qu'un vieil tronc animé, Qui se pleint de se voir à ce bord transformé. Comme le Myrte Anglois au rivage d'Alcine.

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