‹ Les poètes de la SavoieChapitre 1 sur 89 · JULES PHILIPPE · texte numérisé non relu

JULES PHILIPPE

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La publication d'un recueil de vers paraîtra peut-être, à quelques hommes de notre époque, une entreprise au moins téméraire. La poésie, depuis de longues années , a tellement perdu de son prestige, qu'un poète, pour bien des gens, n'est qu'un être inutile qu'ils écoutent quelquefois par complaisance, mais dont l'effort les fait sourire. Ces censeurs importants croient avoir fait preuve de bon goût et acte de haute critique, lorsqu'ils ont laissé tomber dédaigneusement de leurs lèvres la qualification de poète, à l'adresse d'un écrivain qui cherche à réveiller

les grandes pensées par l'expression du sentiment poétique.

Cette transformation subie par le goût littéraire et qui s'est manifestée depuis tantôt vingt ans, alors que les Lamartine, les Victor Hugo et d'autres génies avaient déjà brillé d'un vif éclat, peut être attribuée, ce nous semble , à deux causes principales. D'abord, aux événements politiques qui ont pesé sur la France dans les temps modernes; en second lieu, et surtout, à la direction imprimée à l'esprit public.

Les grandes agitations , on le sait , sont loin d'être favorables aux études littéraires ; lorsque le canon gronde dans les cités ou môme sur des plages lointaines, l'esprit poétique, fût-il le plus parfait, est mal venu à vouloir chanter le calme, le bonheur, la liberté. Cependant il ne serait pas exact de dire que les grandes commotions qui ébranlent parfois les peuples anéantissent tout sentiment poétique. Si, en temps de trouble, le poète est forcé d'écrire l'épée au poing, il peut encore exprimer de grandes et nobles pensées qui auront leur écho

dans les cœurs patriotiques ; il devra abandonner, il est vrai, le terrain le plus propre à inspirer sa muse au point de vue de l'art pur; mais il lui reste à décrire, dans un langage élevé, les hauts faits des armées du droit et de la justice.

L'ennemi principal de la poésie se trouve dans l'appétit matériel que l'on a réussi à surexciter au sein des masses.

La révolution de 1848, faite d'abord sous d'heureux auspices, fut bientôt atteinte d'une maladie terrible dont la crise lui devint si funeste dans les journées de Juin, et qui détourna définitivement l'esprit public des idées méditatives pour le jeter dans le gouffre où se débattent pelé -mêle les passions grossières; la poésie reçut à cette époque un coup terrible. Ce fut en vain qu'un grand poète, auquel nous avons été heureux de dédier ce recueil, essaya de résister au courant fangeux qui entraînait hommes et choses; la lutte de l'esprit contre le corps ne fut pas de longue durée, et avec l'honnête homme politique tomba, osons le dire,

rhonnôte idée littéraire. On avait fait appel au ventre , et le ventre avait répondu , ainsi que lo disait énergiquement un homme politique. Or, lorsque le ventre parle, le cœur se tait.

Dès lors, si le mal a changé de nature, il n'eu existe pas moins. Où ont tendu jusqu'à ce jour les efforts des masses, si ce n'est à la prompte satisfaction des appétits matériels? La bouche du fusil ou du canon n'aboie plus la faim sur la place publique , mais la soif de l'or, de l'or qui conduit à toutes les jouissances physiques ,^ n'a- 1- elle pas amplement remplacé le cri du ventre? L'idée est à la spéculation; l'argent seul domine et parle en maître; la base de la morale , aux yeux de la masse , est la pièce de monnaie. C'est à qui arrivera le plus tôt au but tant désiré : à la richesse ; les fortunes se font et se défont en un jour; la Bourse est devenue le temple favori, et la corbeille des agents de change est le sanctuaire où trône la divinité moderne. Il nous en coûte de l'avouer, mais la folie du jour a gagné jusqu'à certains littérateurs qui, par profession, auraient dû être les der-

INTRODUCTION. i\

niers à se laisser entraîner dans le vil tourbillon du gain.

Après avoir distribué aux hommes tous les biens de la terre , Dieu , selon la légende allemande, en vit un qui songeait à l'écart, un poète ; — il lui dit : « Pau\Te rêveur oublié , je n'ai plus rien à te donner, mais je t'accorde le droit de mépriser ce que j'ai donné aux autres. » Aujourd'hui , beaucoup des privilégiés delà muse ont abdiqué ce droit, et nous avons pu voir des écrivains de mérite se faire photographes ou confiseurs pour mieux attraper la fortune. Au milieu de ce mercantilisme, le cœur et la poésie sont devenus ce qu'ils ont pu.

Il y aurait toutefois injustice à ne pas reconnaître qu'il se produit actuellement une certaine réaction morale qui tend à paralyser l'action délétère du souffle matérialiste, dont l'atmosphère intellectuelle est infectée. Un retour vers des doctrines plus saines se manifeste sur tous les points de la France, au nom de la décentralisation littéraire; quelques esprits d'élite, outrés do se voir ontraînor par la mo-

tropole vers le gouffre au fond duquel s'agitent tous les vices du jour, essayent de lutter contre la tendance fatale , et le point de départ de leur lutte est de vouloir rendre à la poésie le haut rang dont on Ta fait déchoir.

C'est que, en effet, la poésie est appelée à exercer une action civilisatrice des plus puissantes; par le langage élevé que lui impose le choix des sujets qu'elle doit traiter, elle jouit du privilège de ranimer dans le cœur de l'homme les nobles passions que Dieu y déposa ; donnant à l'expression de l'idée une tournure gracieuse ou grande, et harmonieuse toujours, ce qui l'a fait nommer la langue des dieux, elle arrive au cœur aussi bien par les yeux que par les oreilles, et produit ce trouble divin qui ne laisse plus de place aux mauvaises passions; l'homme, sous son influence, s'abandonne tout entier aux rêves heureux qui effacent momentanément les tristes réalités d'ici -bas. La poésie est une partie de la religion du cœur; elle enseigne à l'humanité l'amour du beau et du bon ; elle combat avec avantage les faiblesses sociales.

C'est donc une heureuse tentative que celle que nous venons de signaler, et nous estimons que tout homme soucieux du triomphe de la vérité et du bien doit donner son appui à l'œuvre régénératrice. Tel est le motif qui nous a engagé à publier une édition nouvelle et entièrement refondue de ce recueil, qui a paru pour la première fois en 1849, sous le titre de la Savoie 'poétique.

Afin de présenter de l'intérêt, un recueil de ce genre , pour ce qui concerne la Savoie , ne peut contenir que des citations de nos poètes postérieurs au siècle passé, puisque ce n'est qu'à dater du commencement du siècle actuel (^ue la Savoie a pris un rang distingué dans la poésie française. Il ne nous paraît pas inutile, toutefois , de jeter un coup d'œil rapide sur les époques antérieures , et de mettre sous les veux

des lecteurs un historique succinct de la poésie ancienne dans nos contrées.

Nous aurions voulu, tout d'abord, pouvoir citer quelques œuvres de trouvères savoyards, car l'étude des poètes de la première époque du moyen âge présente un grand intérêt, non- seulement au point de vue littéraire, mais encore au point de vue historique. Le rôle des trouvères fut plus important qu'on ne se l'imagine communément : née après la chute de l'empire que Charlemagne avait essayé de constituer sur les ruines faites par les grandes invasions des barbares, la poésie épique française s'établit au milieu d'une société nouvelle, qui formait un premier point intermédiaire entre l'ancien régime d'esclavage et l'état de liberté moderne*. Alors apparurent les poètes ambulants qui allèrent conter dans tous les châteaux, dans toutes les cours féodales , les hauts faits des chevaliers ou les grandes épopées nationales; ces poètes furent le seul lien qui unit les différentes po-

* Histoire de la langue française, par M. Litlrë.

INTRODUCTIOX. i5

pulations entre elles , en réveillant le patriotisme dans tous les cœurs, en groupant les esprits dans une idée commune de nationalité , à cette époque où la société française n'était pas encore sortie de l'état de confusion dans lequel l'avait jetée le démembrement de l'empire.

La poésie des trouvères français, bien qu'elle renfermât des œuvres d'un grand mérite, et qui furent appréciées même par les peuples voisins , ne se transmit pas sans interruption aux générations postérieures; d'autres idées vinrent préoccuper les esprits, et les chants héroïques , qui avaient charmé la société féodale de la première époque, disparurent ou restèrent enfouis, pendant des siècles, dans les archives des familles nobles ou des municipalités. Ce n'a été que dans l'époque moderne que les érudits français ont découvert et remis au jour les œuvres des anciens temps ; c'est ainsi que nous avons pu apprécier le mérite des poésies du roi de Navarre et du châtelain de Coucy, et des poèmes héroïques de Raoul de Cambrai et de tant d'antres.

i6 INTRODUCTION.

La Savoie , il n*y a pas à en douter, a eu ses trouvères aussi bien que toutes les provinces françaises, et les châteaux des seigneurs savoyards ont retenti des chants et des récits dans lesquels les poètes célébraient les exploits des descendants d'Humbert - aux - Blanches - Mains, et excitaient le patriotisme de cette noblesse remarquable qui peupla nos vallées. Malheureusement, nous n'avons encore retrouvé aucune des œuvres de nos vieux poètes. Ceci n'a rien qui doive étonner, si l'on se remet en mémoire les bouleversements politiques dont notre contrée a été le théâtre depuis la constitution des états de Savoie; nos archives, pillées par les peuples voisins qui nous ont envahis si souvent , ont vu disparaître de leurs rayons la plus grande partie de nos titres historiques et littéraires. Aussi, ne pouvons-nous retrouver des traces certaines de nos poètes que vers la fin du xv« siècle. A dater de cette époque , l'imprimerie vint donner \m élan tout nouveau aux études littéraires dans nos cités, et un assez grand nombre de lettrés savoyards

publièrent des travaux poétiques, non- seulement en français, mais aussi en latin, cette dernière langue étant alors en grand honneur chez les hommes de quelque savoir.

Cependant, nos principaux versificateurs de cette époque n'acquirent pas leur réputation en Savoie même; ils durent rechercher en France ou en Italie un peu de cette renommée qu'il est si difficile d'obtenir sans passer par les épreuves des grands centres, épreuves suivies de plus d'un mécompte et qui ont découragé ou frappé de mort plus d'un génie.

Le premier poète savoyard dont les œuvres aient été remarquées fut André de la Vigne , qui occupa un rang assez distingué parmi les lettrés français dans les dernières années du xv^ siècle. Son origine savoyarde a été contestée par quelques biographes , mais la plupart l'ont regardé comme un de nos compatriotes. D'abord secrétaire du duc de Savoie , André de la Vigne devint ensuite orateur du roi Charles VIII. Il accompagna ce prince dans son expédition de Naples en 1494 et 1495 , et fut chargé de la rédaction du

Journal. Son principal ouvrage est intitulé : le Vergier d* honneur, de V entreprise et voyage de Napîes ; auquel est compris comment le roy Charles, huitième de ce nom , à hanyère déployée , passa et repassa , de journée en journée, depuis Lyon jusqu'à Naples. 1 Ensemble plusieurs autres choses, Paris, sans date, in-fol. gothique. Cet ouvrage, dont la première édition est très- rare, a été réimprimé plusieurs fois en tout ou en parties détachées avec des additions d'autres auteurs et particulièrement d'Octavien Saint -Gelais.

André de la Vigne a aussi publié les ouvrages suivants :

^0 Ballades de Bruyt Commun sur les alliances des roy s , des princes et provinces , avec le tremblement de Venise , petit in - 4» gothique , de quatre feuillets, sans date ni indication de lieu ;

2o Libelle des cinq villes d'Italie contre Venise ( Rome , Naples , Florence , Gtnes et Milan ) , Lyon, sans date, in-4o;

30 Atteinte portas de Gênes ; ballades relatives aux guerres de Louis XII ;

4** Epitaphes y en rondeaux , de la reine ( Anne de Bretagne) , in-8<>.

Malgré son talent, malgré ses places à la cour, André de la Vigne ne vécut pas dans l'aisance, et souvent il se plaignit dans ses vers de manquer de tout ce qui est le plus nécessaire à la vie. Il formula ses doléances dans la pièce suivante qu'il adressa à Charles VIII :

Secoures-moi, ou l'hôpital m'aboye, Commandement où je ne desdis point.

Haut et du col, si m'a faict ce train suivre, A Chambéry pour chanter contrepoint.

Royal servant me fit l'œuvre poursuivre ; En ce faict cy ne pris par quelque voye ; Secoures- moi, ou l'hôpital m'aboye.

Si André de la Vigne traîna péniblement son existence de poète en France , plus heureux que lui, François Miossingien*, d'Annecy, se fit admirer à peu près à la môme époque en Italie par ses poésies latines , et récolta de toutes parts éloges et honneurs. Son premier essai fut une

• Quclqu(»8 auteurs onl ('irit Miossingen ou cworc Miozingen.

traduction des Elégies de J.-B. Mantouan contre les plaisirs fous et impudiques de Vamour, imprimée à Aimecy en i556. Il est à supposer que ce fut cette traduction qui accrédita Miossingien auprèis des lettrés italiens. On sait que Jean -Baptiste Spagnoli, surnommé le if arKouan^ jouit de son temps de la réputation d'un poète de premier ordre , réputation qu'il mérita bien , si l'on admet qu'on doive mesurer le talent d'un auteur au nombre d' œuvres qu'il produit; sous ce rapport, Spagnoli n'eut rien à envier à ses rivaux, car il composa, outre divers ouvrages en prose, plus de cinquante -cinq mille vers. Quoi qu'il en soit, Frédéric II, premier duc de Mantoue, se prit d'une violente admiration pour son poète national, et, en 1550, il fit élever sur la principale place de sa capitale la statue de J.-B. Mantouan à côté de celle de Virgile*. Il fit plus, pour récompenser Miossingien , dont la traduction était précédée des plus grands éloges à l'adresse de J.-B. Spagnoli, il érigea aussi une statue au

* I.-B. Manlouan mourut on 1516.

poète annécien, qui ne dut pas se gonfler de peu d'orgueil en se voyant placer, pour ainsi dire, sur le même piédestal que l'auteur de V Enéide.

Miossingien, dans ses œuvres originales, adopta le genre de celui dont il avait traduit les vers et qu'il avait choisi pour maître ; il publia :

i» Elegiœ contra amorem el de naturâ amoris Carmen Juvénile, Paris et Anvers , 1576 ;

^2^ Contra poetas impudice loquentes Carmen, Rome, 1587.

Dans le milieu du xvi© siècle , un autre poète savoyard, Marc -Claude de Buttet, brilla d'un certain éclat au milieu des beaux esprits qui trônaient dans la capitale de la France.

Né à Chambéry, d'une famille qui a fourni plusieurs hommes distingués, Marc -Claude de Buttet se rendit à Paris pour achever ses études. Là, après s'être appliqué sérieusement aux lettres grecques et latines , il se lança dans l'arène littéraire où des novateurs essayaient de diriger le mouvement intellectuel , se lia avec Ronsard , du Bellav, Daurat et lours éinulos, rt réussit à

se faire protéger par le cardinal de Chàtillon. Cédant à la manie qui atteignit presque tous les littérateurs de son époque, Buttet visa, non plus heureusement que ses confrères , à introduire de nouveaux mots dans la langue française, et il prétendit môme à l'honneur d'avoir écrit le premier en français des vers saphiques mesurés, projet bizarre, dit C.-M. Pillet *, que Baïf avait déjà tenté avant lui et avec aussi peu de succès.

Il a publié :

lo Apologie pour la Savoie, contre Barthélèmi Aneau, de Bourges, Lyon, Benoît, 1554, in-S^;

2» Ode sur la paix (de Vervins), Paris, Buon,i559;

3o Epithalame pour les nopces de Philibert - Emmanuel de Savoye et de Marguerite de France, Paris, R. Estienne, 1559, in-4o. Cette pièce est composée de plus de six cents vers héroïques ;

40 VAmalthée, Paris, 1560, revue et réimprimée à Lyon en 1572 et en 1575 ;

• Biographie universelle dr Miohaud.

5® Le Premier Livre des vers de Marc -Claude de Buttet, Savoysien, auquel a esté ajousté le second, ensemble rAmalthée, Paris, Fézandal, 1561 , in -8°, et Paris , de Marnef , 1588 ;

6» Chant sur la convalescence d'Emmanuel- Philibert; sur la venue de la duchesse de Nemours, Cliambéry, 1563, in-4o;

7° Le Tombeau de Marguerite de Savoy e, 1575 ;

8° Eloge d'Emmanuel - Philibert de Pingon, Turin, 1582.

Il a laissé en manuscrit : Job, poème héroïque; la Maison ruinée; Eloijes en vers des plus illustres personnages de Savoie et mie Ode à Marguerite de France *.

De tous ces ouvrages, aujourd'hui fort rares , celui qui contribua le plus à établir la réputation de Buttet fut VAmalthée, récit d'amour tout à fait dans le goût de l'époque, et composé de cent vingt- huit sonnets où il n'est question que de l'amour désespéré de l'auteur pour son objet aimé, qu'il avait appelé du nom

• Vt»ir l'ouvrage déjA cilé ol l.i liibliothcqne frauçnisc de Goujcl.

d'Amalthée. Qu'il nous soit permis de citer l'analyse qui en a été publiée dans le Courrier des Alpes, journal de Chambéry*:

« Claude de Buttet n'était pas homme à se rendre amoureux d'une simple grisette , et sous ce nom pastoral d'Amalthée est cachée ime belle demoiselle de la cour, qu'il vit à Blois pour son malheur. C'était la fille imique du comte d'Entremons. Il dit à ses amis du Bellay et Dusaultels qu'il riait en les entendant parler de l'amour, car il croyait que c'était par feinte qu'ils chantaient dans leurs vers leurs trop insensibles maîtresses ; mais le dieu l'a frappé d'un de ses traits , il invoque la mort comme un remède à ses maux, et sa seule consolation est d'exhaler ses plaintes poétiques. Il s'ennuie en Savoie , car mon soleil, dit- il, est en France, et ici :

A mes soucis obscurs ne vient point faire jour...

Feroient bien mes larmes

Un autre Styx, Cocyte et Phlégéton.

* Courrier des Alpex, mx^, n" 89. Arl. signé Reynaod,

« Ce qui le rend surtout épris de sa nymphe cruelle, c'est son bel œil vair, bien préférable à l'œil noir, puis :

La rose vive embellie en son sang Vint honorer le fruit de sa charnure , Le plus fin or jaunit sa chevelure.

Son cou blanchit de Tivoire plus blanc... Il n'y a rien, en la chaste et honneste. Du pié gentil jusqu'à sa belle teste.

Qui ne soit rare, admirable et divin.

« La querelle des classiques et des romantiques a fait oublier celle de la prééminence des brunes et des blondes; je me garderai bien de vouloir la ressusciter en critiquant ce portrait d'Amalthée : je trouve tout naturel que de Buttet, qui n'était pas brun, ait aime sérieusement une belle aux cheveux d'or; mais il est plus coupable lorsqu'il dit des injures aux yeux noirs :

Loue ritale au bel œil gros et noir Plaisir nuisant d'une âme trop lassive; Moi, plus constant, il faut que je décrive Le bel œil vair qu'à mon gré j'ai pu voir.

« Suit la description dont je vous fais grâce , pour vous citer quelques sonnets en entier :

Dix et neuf ans j'avois heureusement Gardant toujours mon innocence entière, Et le poil d'or de ma barbe première Su mon menton se montrait seulement.

Alors qu'amour trop cauteleusement.

En me flattant d'une douce manière, Me fit ton serf, mesme avec la prière Me promettoit un brave tretemenl.

Mais je n'ai eu que peine à ton service

Que mal, qu'ennui, et sans faire un seul vice.

Pour tout guerdon, je n'emporte que blâme.

Avec la mort que j'atten brefvement

Voilà le bien , voilà l'avancement

Que j'ai gagné pour vous servir, madame.

« Il n'est personne qui ne sache par cœur le fameux sonnet de la Belle Matineuse de Maleville , poète né en 1597. Le grave et docte Ménage l'a jugé digne d'une dissertation particulière, où il en examine les beautés dans les plus grands détails. Plusieurs poètes étaient entrés en lice pour écrire un sonnet sur le même sujet ; mais le ce-

lèbre Voiture fut vaincu par Maleville, comme tous les autres immortels. On disait alors d'eux qu'avec beaucoup (T amour -propre ils ne faisaient que des sots nets. De Buttet, si je ne me trompe, a exprimé dans les vers suivants la même pensée que Maleville, et celui-ci doit être considéré seulement comme un copiste, bien supérieur à l'original :

Jà le matin, que l'orient redore , D'ardant vermeil et de perles s'ornoit.

Et bravement tout en roses tournoit Le char serein de l'indienne aurore.

Las! le souci qui sans fin me dévore Un seul espoir de paix ne me donnoit ; L'aube à grand tort plutôt me ramenoit Mille tourmens et mille mors encore.

Quand derrier moi, au bout d'un gai préau. Ma nymphe émeut un orient nouveau Qui éclaira mes nocturnes angoisses.

Pardonnes moi, ô vous, célestes dieux.

Luire la vie de corps, de front et d'yeux. Plus belle encor' que ne sont vos déesses.

« Le sonnet suivant de VAmalthée est plein (lo grâce par sa simplicité :

Toujours ne sera d'or ton poil qui s'entrelace ,

Ni de perles avec ton blanc ordre de dens,

Ni deux beaux astres clairs tes yeux doux regardans.

Ni de roses et de lis le vif teint de ta face.

Beauté, comme une fleur, tantôt naît, tantôt passe;

L'une peu d'heures dure et l'autre bien peu d'ans ,

Et ne se renouvelle ainsi que les serpens

A qui nature plus, ce semble, a fait de grâce.

« Marc -Claude de Buttet excellait dans le genre grotesque , et il a tracé dans son Amalthèe divers portraits où l'on reconnaît le crayon d'un poétique Calot. Il n'ignorait pas que l'excès de laideur, c'est le beau en poésie lorsqu'on veut peindre ce qui ne l'est pas. Peut-être aussi a-t-il voulu introduire quelque diversité dans un poème où , dans trois cent vingt et un sonnets , il ne parlait guère que d'amour et de sa belle. Il dit en s'adressant à lui-même :

Sot éborgné de cerveau et de teste Qui serois bon pour tôt épouvanter Un vol d'oiseaux , quand il va se jeter Trop importun sur la semée en qucste....

Or çà, Cyclope, en contemplant ton estre , Plus je te voi , plus je te treuve beau : Le ciel te fit d'un bastiment nouveau.

Mais à grand tort il rompit ta fenestre.

Silène ainsi sur l'ane mal adextre

S'alloit penchant : toi , gros comme un tonneau ,

Tu vas levant ton enviné museau

Et vois en l'air les arondelles naistre.

Ton luminaire est dans ton chef couvé ,

Tu as le groin tout de bave lavé.

Tu as trois nez, et n'as dent qui entame.

Quand tu discours, ta grande joue s'abbat, Ta peau hérisse un moustache de chat, 0 l'Adonis, délices de madame.

« Vous devez bien penser que c'était en pure perte qu'une femme se serait rendue amoureuse de Claude de Buttet ; il veut être fidèle à son ingrate, et repousse ainsi d'une manière peu galante une dame de la cour qui se vantait d'être son Amalthée :

Mais cuides-tu, vieille, que ton langage, Ton dos recreu, ni que ta sèche main , Pour moi soient forts? tu me flattes en vain, Mon cœur navré sent bien une aulre image.

Te souvient -il, quand le roi fut à Chartres, Que tu me vis si belle en or et martres : De toi, dis-tu, mon cœur étoit jà point.

J'ai la mémoire encore plus lointaine :

Je me souvien d'Andromaque et d'Heleinc,

D*Hecube non , je ne m'en souvien point.

Pour ne t' avoir qu'un jour ou deux hantée Encor pour rire, et voir tout sec rider. Ton front plâtré, hideux à regarder, Vieille... à mon gré édentée.

Te faisant croire estre mon Amalthée, Tu fais la nymphe, et pour me mignarder ; Mais de quel trait! ma foi! viens œillarder Qui des glaçons plutôt seroit tentée.

Soleil des morts, éclipse de nature.

Oh! laisse moi : larve, je t'en conjure. Ne me suis plus : je vomirais mon cœur.

Un froid hiver jà sur mes membres tombe ,

tu me donnerois la tombe

Quoi ! seulement en te voyant je meurs.

« On remarque, intercallés avec art dans V Amalthée, plusieurs sonnets à la louange de

Pelletier*, Lambert, du Bellay, Ronsard ou ses autres amis ; ils interrompent agréablement l'uniformité de ces chants par une tournure très - heureuse et toujours variée:

La Savoie au dos fort et l'invincible France Pour Martigue et Seissel , jà mors , se débattoient Et de leurs yeux de grands fleuves flottoient , S'arrachant les cheveux et pleurant leur défense.

La Savoie avança qu'elle estoit leur naissance Et la France répond : Pour moi ils combattoient. L'une dit : Je les fis ; l'autre : Miens ils étoient , S'obstinant à grans cris en avoir jouissance.

Le ciel, qui les ouit, interrompit leur ire.

Mais non pas leur douleur, et haut tonnant va dire.

Paix là, ils sont à moi : deux dieux je les ai faits.

La Savoie à jamais sera dite leur mère ;

La France, qui les eut, leur nourrice plus chère;

A l'immortalité je donne leurs beaux faits.

<( Claude de Buttet, à ce qu'il paraît, avait reconnu le vide des choses de cette terre. En

' Pelletier, pendant longtemps, a été considérd comme Savoyard, et c'est pourquoi nous l'avions fait figurer au nombre de nos poètes dans la première édition de ce recueil. Mais, dès lors, Joseph Dcssaix a prouvé d'une manière irrëfutahlf que cet écrivain »Mait originaire du Mans.

terminant son Amalthée, il invoque Dieu à son secours ; c'est cette beauté souveraine , dont la créature est une faible image, qu'il jure d'adorer à l'avenir, et il finit en s'écriant :

0 sage tems de toute chose maître!

Avec tes pas, tu donnes à connoître A l'ignorant où réside le bien.

•Heureux qui tout à la vertu s'épreuve! Car à la fin tout bien cherché je treuve Que ce qui plaît en ce monde n'est rien. »

Buttet , outre ses poèmes , a composé quelques vers dans le genre épigrammatique , parmi lesquels nous citerons les suivants , qu'il adressa à C. Lambert, un de ses amis de Chambéry :

Bref, mon Lambert, l'or tout domine.

Maintenant l'or est adoré ; Chacun veut Tor, chacun le prise.

Voici un vrai siècle doré.

Son épitaphe, qu'il composa lui -môn^e, résume sa vie tout employée à soupirer d'amour, et, n'était le sentiment de présomption qui les dépare, ces vers seraient irréprochables pour leur époque :

INTRODUCTION. 5o

Ci dedans est l'amant qui sacra sa jeunesse Aux neufs sœurs, et aima une demi -déesse; Bien digne d'être aimé d'un amour aussi fort, Par ses vers il la fit ici bas immortelle, Décrivant ses beautés; toutefois la cruelle Ah ! trop ingratement lui a donné la mort.

Un autre poète savoyard , Claude Mermet , se fit connaître dans la dernière moitié du xvi® siècle, et ce qui augmente son mérite, c'est qu'il réussit à obtenir une certaine réputation sans aller chercher un appui auprès des beaux esprits de Paris, comme l'avait fait Buttet.

Claude Mermet*, né vers i550 à Saint-Rambert , dans le Bugey, qui faisait encore partie de la Savoie, était notaire en 1585 : il habitait alors Lyon où il s'était sans doute fixé , ainsi que le fait observer la Biographie universelle de Michaud, afin de pouvoir surveiller l'impression de ses ouvrages. Etant revenu en Savoie, il fut nommé secrétaire ducal et ensuite châtelain de sa ville natale. Il mourut après 1601. Ses ouvrages sont les suivants :

* El non MnrmM . ainsi quo !"n '^«rit Grill"!.

i^ La Boutique des usuriers, avec le recouvrement et abondance des bleds et vins, en vers, Paris , 1575, in -80;

2o La Pratique de Vorthographe française, avec la manière de tenir livre de raison, coucher cédules et lettres missives, en vers, Lyon, 1585, in -16;

30 La Tragédie de Sophonisbe, où se verra le désastre qui lui est advenu pour avoir été promise à un mari et épousée par un autre, etc., Lyon, Léonard Odet, 1585, m-8». Le duc de la Vallière, dans sa Bibliothèque du théâtre français, tome m, page 244, indique cette pièce très- rare comme une traduction de Trissino;

40 Le Temps passé de Claude Mermet, de Sainct- Rambert en Sauoye, œuvre poétique senlentieuse et moralle , pour donner profitable récréation à toutes gens qui aiment la vertu, Lyon, Fr. Arnoullet, 1585, petit in-8». Il existe plusieurs éditions de ce recueil rare et curieux, dont la dernière est de 1601 et qui fut publiée avec des corrections de l'auteur*.

* Voir, pour plus «le détails, Branel, Manuel du libraire.

Les Annales poétiques contiennent plusieurs poésies de Claude Mermet, qui sont remarquables, dit la Biographie universelle^ par le naturel, la simplicité et une certaine tournure épigrammatique. Voici un de ses quatrains :

Les amis de l'heure présente Ont le naturel du melon , Il en faut essayer cinquante Avant d'en rencontrer un bon.

L'épigramme suivante est d'un goût plus contestable :

Tu dis que tu es gentilhomme Par la faveur du parchemin , Si un rat se trouve en chemin Tu seras puis simplement homme.

A la même époque , Claude Guichard , concitoyen de C. Mermet et connu surtout par ses ouvrages historiques , publia quelques essais poétiques, entre autres V Alphabet moral, dédié au Dauphin , qui devint le roi Louis XIII.

Il y a lieu de croire que cet ouvrage est le nn'^'mc^ qui pnrut onsnito sous c(^ titro : La fleur

de la poésie morale de ce temps , consacrée à la fleur des roys , le roy des fleurs de lys , Lyon , 1614, in-S® * .

Guichard composa aussi en vers des Eloges des comtes et ducs de Savoie, qui sont restés manuscrits.

Pour en finir avec le xvi« siècle , nous citerons deux poètes annéciens , Laurent Marescot , chanoine de la cathédrale d'Annecy, et Claude Nouvellet, docteur de Sorbonne. Le premier publia à Paris, en 4584, plusieurs poésies latines, et le second, que son esprit satirique entraînait vers la forme facétieuse , composa :

i^ Le Braquemart, poème en cent sonnets ;

2® Odes sur les funérailles du chevalier de Voyer, Paris, 1571 ;

3° Les Divinailles, en style burlesque, Lyon, 1571 *•.

* Voir Biogr. univ., au nom Guichard.

** Voir Grillel, Dict. hist., tome i, p. 284.

Au commencement du xyii® siècle , le goût des lettres et des sciences était universellement répandu en Savoie , et nous ne croyons pas que l'on puisse trouver dans notre histoire une autre époque où le progrès intellectuel ait été si marqué. Cela tint à plusieurs causes , dont la principale fut l'émigration des jeunes hommes qui se destinaient à l'état ecclésiastique , à la magistrature, à la médecine et aux autres professions libérales. Déjà, dans la dernière moitié du siècle précédent, nos prêtres, nos jurisconsultes et nos médecins allaient faire leurs études soit en France , soit en Italie , et cette coutume se perpétua pendant longtemps; presque tous nos docteurs en théologie sortaient de la Sorbonne, et un grand nombre d'avocats et de médecins prenaient leurs grades dans les universités italiennes. On conçoit quelle influence heureuse exercèrent sur le pays toutes ces jeunes intelli-

gences , excitées par les exemples qu'elles avaient eus sous les yeux dans les centres où la science, la littérature, l'éloquence, étaient en grand honneur ; l'ardeur au travail régnait chez ces hommes encore tout éblouis des fêtes de l'intelligence auxquelles ils venaient d'assister, et ils employaient tous leurs efforts à faire partager à leurs compatriotes le noble enthousiasme qui les animait. Les pièces d'éloquence , les oraisons funèbres , les panégyriques , occupaient la place principale dans notre littérature de ce temps; le clergé surtout se faisait remarquer par ses tendances littéraires; il n'était pas un chanoine des chapitres de la Savoie qui ne s'essayât à l'éloquence religieuse, et quelques-uns avec des succès constatés même à Paris et dans les principales villes de France.

Une circonstance heureuse vint donner un élan plus vif encore à l'étude des belles -lettres en Savoie , au commencement du xvii® siècle ; ce fut la rencontre de François de Sales et d'Antoine Favre, à Annecy. Ces deux génies possédaient à un égal degré l'amour de la science et

des lettres ; le premier, homme d'un esprit élevé et porté à la méditation, au cœur fait pour aimer, cherchait dans les harmonies de la nature l'inspiration naïve qui lui a dicté des pensées si touchantes et si belles de simplicité; le second, esprit judicieux, profond, passionné pour la règle, traitait de main de maître les grandes questions sociales , réglementait le droit public ; la science était son domaine. Ces deux hommes se complétaient ainsi l'un l'autre, et de leur union naquit un centre d'action qui étendit son influence sur toutes les branches des connaissances humaines dans notre pays. Il ne faut donc pas s'étonner si le programme de l'Académie Florimontane , qu'ils fondèrent de concert en 1607, se trouva étendu, et si, pour être admis dans le sein de l'illustre compagnie, le règlement exigea que l'on fût habile en tous genres, et bien près de V encyclopédie \

L'Académie Florimontane, comme on doit le penser, ne put qu'imprimer une nouvelle force

• Voir, pour de plus amples détails, les Gloires de la Savoie, p. 9.

au mouvement littéraire qui s'était déjà largement manifesté en Savoie ; l'exemple donné par révoque et par le premier magistrat d'Annecy dut porter rapidement ses fruits.

Parmi les membres de l'Académie on compte quelques lettrés qui, malgré leur caractère grave , ne dédaignèrent pas de versifier, entre autres Claude Nouvellet , dont nous avons déjà parlé, et qui vivait encore à cette époque;

Del Bène, évoque d'Alby et auparavant abbé

d'Hautecombe, à qui Ronsard dédia son Art poétique ; Louis de Sales , frère de François , militaire distingué et poète dans ses heures de loisir. François de Sales, lui-même, s'essaya dans le vers, et son ami, son coopérateur littéraire, se fit aussi poète pour se reposer des études sérieuses qui occupaient la majeure partie de son temps.

« Ce fut non -seulement en protégeant les lettres, mais en les cultivant, dit M. Avet *, que Favre se montra digne de leur ouvrir un asile

* Eloge du président Favre , ChambCry, 1824.

eii Savoie. Ne s'y livrant qu'avec mesure, ne trahissant ni ses devoirs ni sa destinée, il fut loin de croire que d'aussi nobles délassements pussent déroger à la dignité d'un magistrat. Leibnitz , le grand Newton et plus tard d' Aguesseau n'ont point dédaigné le commerce des Muses. Ils goûtèrent dans leur sein cette volupté chaste qui épure le cœur et orne la raison. De tout temps les philosophes les plus austères ont rendu hommage à cet art divin, qui embellit la pensée par l'harmonie. Favre, qui savait allier les sciences de goût avec celles de raisonnement, ne vit dans la poésie que la plus sublime expression que l'homme puisse donner aux vérités éternelles; sa muse fut éminemment grave et religieuse : elle s'éleva munie jusqu'à la tragédie. Le premier fruit de ses délassements poétiques fut une pièce intitulée : Les Gordiens et les Maximins, ou VAmbilion, premiers et derniers essais de poésie d'Antoine Favre*. Le sujet est en-

• Celle pièce très- rare forme une brochur»^ de 200 p. iri-i". Elle porte pour liire : Les Gordiens et les Maximins, ou fAmbiiUm, œuvre lragii|ne. Premiers et derniers essais de poésie d'Anloine Favre; Cliambéry, chez Claude Pomard , 1389.

tièreraent pris dans le passage de l'histoire romaine qui retrace la lutte ambitieuse des deux Gordiens contre Jules Maximin, et la catastrophe qui, sous les murs d'Aquilée, termina les jours de cet odieux empereur.

« Cette tragédie, qui tient à l'enfance do l'art, n*est à la vérité que de l'histoire dialoguée. Il est aisé de s'apercevoir qu'aucune espèce d'unité n'a pu être respectée. Le premier et le quatrième acte se passent en Afrique , le second et le troisième en Germanie ; au commencement du cinquième acte, la scène s'ouvre en Germanie , et , à la fin du même acte , on est subitement emporté aux portes d'Aquilée. Favre n'a point fait ime infidélité complète à la jurisprudence, car il a eu soin de mettre en scène les célèbres jurisconsultes Ulpien et Modeslin : le premier, comme confident de Gordien; le second, comme précepteur du jeune Maxime. A travers toutes ces invraisemblances et toutes ces imperfections, qui sont du siècle encore plus que de l'auteur, la tragédie de Favre offre quelques beautés réelles dont on doit lui tenir

compte : il a de la dignité dans les sentiments , de rélévation dans les idées. On aperçoit dans quelques scènes un essai de ce dialogue serré , interrompu , si propre à exprimer les passions fortes et dont Corneille, plus d'un demi -siècle après, a tracé le modèle. En général, le style de Favre est nerveux : quoiqu'un grand nombre d'expressions aient vieilli, il est tel passage qu'on peut lire avec intérêt :

« Gordien, repoussant avec force l'idée d'une révolte contre Maximin, répond ainsi aux sophismes de l'insurrection :

Comment irai -je donc m'arracher à mon prince?

Armer seul contre lui sa paisible province ?

Le Peuple ou le Sénat peut- il faire pour moi

Que je ne sois parjure en parjurant ma foi?

La Foi , fille des dieux , doit être inviolable ;

Nos folles passions ne la rendent muable.

Par la seule raison il la faut mesurer,

Et la raison ne peut ses règles altérer.

Comment, Antoine, donc, voudrions -nous entreprendre

De combattre celui que nous devons défendre,

Qui nous tient l'arme en main? Ne te souvient- il point

Des discours que j'ai faits tant de fois sur ce point.

Débattant au Sénat si d'Iléliogabale L'on devait réprimer la luxure brutale?

Je disais, et ma voix fut du Sénat suivie. Qu'au Peuple il n'appartient Je maîtriser la vie De celui que des dieux le vouloir tout -puissant Va, de leurs fortes mains, sur nos chefs bénissant.

Maximin n'est -il pas empereur légitime?

N'avons -nous eu l'honneur de ses guerres heureuses?

N'avons -nous embrassé

Le bien et le profit qu'il nous a pourchassé ? Pourquoi voudrions -nous l'avoir pour adversaire?

Faut -il que sa fureur nous rende furieux? Que sa déloyauté nous rende ambitieux?

Nous avons vu que Favre , en publiant les Gordiens et les Maximins , avait déclaré qu'il ne donnerait plus cours à sa verve poétique. Il ne tint pas promesse , et la cause de sa nouvelle infidélité à la jurisprudence semble se trouver dans sa liaison avec l'auteur de VAstrée, Honoré

d'Urfé, qui habitait la Savoie à cette époque. Il publia, en 1602, des Entreliens spirituels, dans lesquels, ainsi que le dit M. Sayous *, il mit la dévotion en sonnets amoureux.

Les Entretiens contiennent trois centuries de sonnets : la première est consacrée à V Amour divin et à la Pénitence; la seconde, au Saint- Sacrement, et la troisième, au Mystère du Saint- Rosaire. L'auteur, en commençant, annonce qu'en l'âge d'aimer il méprisait l'amour ; à quarante-cinq ans il veut chanter ce sujet, si riche et plantureux ; mais il veut le chanter à sa façon :

Je change maintenant et d'ùge et de désir : Je veux chanter d'amour, l'amour soit mon plaisir. Pourvu qu'à toi, mon Dieu, tout mon amour s'adresse. Hé! n'est-ce la raison qu'il t'offre tous ses vœux. Puisque c'est par toi seul qu'aimer même je veux ? Ta gloire soit mon but , ta grâce ma maîtresse.

Cette entrée en matière indique suffisamment le but des Entretiens qui , à tout prendre', vfJent mieux que leurs devanciers. On y ren-

* Histoire de la liUerafure française à l'étranger^ tom. i.

contre quelques élans remarquables, et, malgré le sentimentalisme outré qui y domine, on y trouve des traits heureux, tel que celui-ci, qu'un grand poète tragique français devait immortaliser longtemps après :

Pleurez, mes yeux, pleurez, mais avec tant de grâce Qu'enfin tous mes péchés s'abîment en vos eaux...

Les Entretiens sont suivis de quatrains moraux à la manière de l'époque, parmi lesquels nous citerons les suivants :

Quand tu voudras compter au vray ton aage, Ne me dy point j'ay soixante ans et plus, Tu compterais les ans que tu n'as plus ; Compte tes jours dès quand tu seras sage.

Si tu fais mal, ton plaisir est d'une Iicure, Mais le regret t'en demeure à jamais ; Si tu fais bien te prenant tu t'y plais ; La peine passe et le plaisir demeure.

Antoine Favre n'était pas né poète ; il n'avait ni l'originalité de Buttet, ni l'entrain de Mermet, et les quelques traits saillants que l'on rencontre dans ses vers ne suffisent pas à la

postérité pour lui assigner '^ne place distinguée parmi ceux qui ont tenu la lyre saroyenne. Mais nous ne devions pas laisser dans l'oubli les délassements poétiques de l'illustre président, parce que, historien impartial, notre devoir était de constater l'influence directe qu'il a exercée sur le progrès littéraire dans notre pays en prenant part lui-même au mouvement et en donnant le premier l'exemple, lui, le jurisconsulte grave et savant, qui élaborait le Code fahrien. Nous devons lui savoir gré du sacrifice qu'il dut s'imposer en abandonnant ainsi par intervalle le champ de ses études favorites , pour payer son tribut aux lettres et les encourager. Dans le reste du xvii® siècle , nous ne rencontrons plus que deux noms de poètes savoyards dont les œuvres soient arrivées jusqu'à nous : Jean Frisât , de Moûtiers , et Philibert- Albert Bally, d'Alby. Le premier publia des poésies latines sur différents sujets, entre autres la description de la vallée de l'Isère : harœ fluminis convivium, seu vallis Tarentasiœ descriplio, Chambérv, 1600; et une histoire de la Maison

de Savoie : Domus Sabaudiœ Carmen, duobus mem" bris divisum, prtore comitum , posleriore ducum, in-8o, Paris, 1627; Lyon, 1630*. P. -A. Bally, conseiller d'Etat du duc de Savoie Victor- Amédée I*', et ensuite évoque d'Aoste , fut un littérateur distingué et l'un des promoteurs et des premiers membres de l'Académie littéraire fondée à Turin en 1678 par Jeanne -Baptiste de Savoie -Nemours, régente de Savoie. Il a publié le Poète mêlé, recueil de poésies sacrées et profanes , en latin et en français , imprimé à Annecy en 1669.

A dater de la fin du xvn« siècle , le mouvement littéraire, qui s'était produit en Savoie sous l'influence de l'auteur de V Introduction à la vie dévote et d'Antoine Favre, se ralentit sensiblement, et, au commencement du siècle suivant, les grands événements politiques qui agitèrent l'Europe , et dont notre pays eut tout le premier à souffrir, rejetèrent au second rang les hommes de lettres : l'épée avait remplacé la

• Giillct. Dict. hisl., tome m, p. 448.

plume. Sous les règnes de Victor -Amédée II, Charles - Emmanuel III, Victor- Amédée III et Charles - Emmanuel IV, qui occupèrent tout le xviiie siècle, la Savoie fut sans cesse foulée par les armées étrangères ; Français et Espagnols , les premiers surtout, occupèrent le sol savoyard pendant de longues années , et à plusieurs reprises, à titre de conquérants. On comprend que dans ces temps de troubles les études littéraires ne se trouvèrent pas sur un terrain qui leur fût favorable.

Cependant, si par la force des choses il se manifesta à cette époque en Savoie une grande pénurie de littérateurs et même d'hommes de sciences , il est intéressant de constater que le goût littéraire ne s'y perdit jamais. Chacune de nos villes possédait un noyau d'hommes érudits qui , malgré le mousquet et le canon , ces deux instruments aveugles de la barbarie , tenaient à honneur d'être instruits des progrès accomplis dans les sciences et les lettres; on produisait peu, il est vrai, mais l'instruction était fort répandue, et il n'était pas le plus petit bourgeois

qui n'eût sa bibliothèque composée des chefsd'œuvre de la littérature française. Lorsque la Révolution eut incorporé la Savoie à la France , la France dut reconnaître que la Savoie n'était qu'un membre retrouvé de la même famille.

Ici, nous nous arrêterons dans l'analyse succincte que nous avons essayé de tracer des productions de nos poètes. Nous allons céder la place à ces derniers , afin qu'ils plaident euxmêmes leur cause. Qu'il nous soit permis , toutefois, de supplier la critique de ne pas leur être trop sévère ; nous n'exagérons rien et nous n'entendons pas ne lui présenter que des hommes de génie : mais la poésie est un art si difficile, qu'on peut espérer l'indulgence quand, à côté des incorrections et des fautes même , se rencontrent l'inspiration véritable et quelques-uns des accents divins qui vont à l'àme.

Au reste , en réunissant dans ce volume des fragments des œuvres de nos poètes, nous avons eu surtout pour but de contribuer à répandre au milieu de la jeunesse savoyenne les connaissances qu'il n'est permis à personne de ne pas

^.. INTRODUCTION. Si

avoir, celles qui ont rapport à l'histoire littéraire de son pays : avant d'apprendre à connaître les autres, il faut se connaître soi-même. C'est donc sous l'égide des jeunes générations que nous plaçons notre modeste travail ; c'est à elles que nous le recommandons, avec l'espérance que leurs généreuses aspirations les engageront à l'accueillir comme une preuve nouvelle de dévouement à la patrie commune.

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Jean- François Ducis naquit à Versailles le !23 août 1733, d'un père originaire de Hauteluce, dans la vallée de Beaufort (Savoie), où sa famille xiste encore. Après avoir fait ses premières (Hudes au collège de Versailles, il vécut quel- ([ues années hésitant sur le choix d'un état, car il se sentait peu de goût pour le commerce de faïence et de verrerie qu'exerçait son père. Son intelligence élevée, la conscience peut-être qu'il avait déjà de sa valeur, le poussaient vers d'autres voies. 11 chercha donc un métier qui l'éloignàt le moins possible de ses goûts, et il réussit à obtenir la place de secrétaire du maréchal de Belle-Isle, dont il reçut peu de temps après une pension de deux mille livres.

A dater du jour où il fut en possession d cette fortune qui lui assurait l'indépendance, il donna un libre cours à son penchant pour la littérature. Rien jusqu'alors n'avait fait entrevoir chez lui le signe du génie poétique qui devait rendre son nom si éclatant, et lui-même, en s'adonnant à l'étude des lettres, ne fit que suivre ses goûts naturels; si l'avenir lui apparut favorable dans ce moment, Ducis n'osa certainement pas pousser l'espérance jusqu'au point de penser qu'un jour il figurerait parmi les grands poètes de la France.

Ses auteurs favoris étaient Dante et Shakespeare; ce dernier surtout excitait au plus haut point son admiration, et il conçut l'idée de transporter sur la scène française les chefsd'œuvre du grand poète anglais, que Voltaire avait appelé «un barbare bourré de génie.» A cette étude, il gagna de voir l'horizon s'élargir devant lui ; son esprit , naturellement préparé à recevoir et prompt à saisir, comme par ime espèce d'intuition, les sublimes inspirations poétiques, s'identifia avec son modèle dont il s'appropria souvent le génie.

Elles sont rares, les intelligences qui, de leurs propres forces , prennent leur essor vers les régions élevées ; à l'esprit comme à la matière , il faut un point d'appui pour produire son

mouvement; le plus difficile est de trouver ce point d'appui, et bien des talents disparaissent ignorés parce qu'ils n'ont pu le rencontrer. Ducis, en étudiant Shakespeare, avait trouvé la voie tracée pour son esprit; il sut le comprendre et en profiter. Hamlet, qu'il fit représenter en 1769, obtint un succès immense; dans cette pièce, le talent du jeune poète apparut du premier coup dans toute sa grandeur aux yeux de ses contemporains étonnés, qui lui décernèrent unanimement la palme du triomphe. Hamlet renferme de grandes beautés étrangères au modèle 't dont il faut chercher la source plutôt dans les propres inspirations de son auteur que dans Shakespeare ; le cinquième et dernier acte surtout égale , s'il ne surpasse pas , tout ce qui a été fait dans ce genre.

Six ans après Hamlet, Ducis fit jouer Roméo et Juliette qui n'eut pas un moindre succès ; puis, il composa Œdipe chez Admète, dont la réussite le plaça définitivement au nombre des grands poètes tragiques. Dans cette dernière œuvre, Ducis abandonna momentanément son maître; déjà, pour écrire Roméo et Juliette, il avait mêlé des souvenirs de Dante à des réminiscences de Shakespeare; mais son Œdipe s'écarta complètement de la voie de ses devanciers pour se rapprocher d'Euripide et de Sophocle.

r)6 JEAN -FRANÇOIS DUCIS.

Ce fut à cette époque (1775) que Monsieur, comte de Provence (Louis XVIII), nomma Ducis son secrétaire et le conduisit à Turin à la cour du roi Victor- Amédée III. La même année, il publia un petit poème sur le mariage du prince de Piémont, Charles -Emmanuel, avec Marie- Clotilde de France ; cette pièce ne se trouve pas dans les éditions des œuvres complètes de notre* poète; mais le lecteur en rencontrera deux fragments dans les citations qui suivent cette notice.

Le 4 mars 4779, Ducis fut choisi par l'Académie française pour occuper le fauteuil de Voltaire. Pendant longtemps la docte compagnie avait hésité sur le choix du successeur à donner au patriarche de Ferney ; la lutte avait été vive; il n'était pas facile, en effet, de remplacer un homme comme Voltaire. Aussi Ducis eut-il l'heureuse inspiration de commencer son discours de réception par cette phrase qui fît taire les opposants : « Il est des hommes auxquels on succède, mais qu'on ne remplace pas. Leurs titres sont un héritage qui peut appartenir à tout le monde ; leurs talents , qui ont étonné l'univers, ne sont qu'à eux. C'est à la suite des siècles seule à remplir le vide immense qu'ils ont laissé. »

De 1779 à 1795, Ducis fit représenter quatre

tragédies : Le Roi Lear en 1785, Macbeth en 1784, Jean Sans -Terre en 1791 et Othello en 1792. Le Roi Lear et Othello obtinrent un grand succès ; Macbeth, pour réussir, dut subir quelques coupures et être interprétée par Talma ; quant à Jean Sans- Terre, il ne se releva point d'un premier échec.

Pendant les mauvaises années de la Révolution, Ducis cessa d'écrire des tragédies, et ce ne fut qu'en 1795 qu'il donna une nouvelle œuvre au théâtre français, Abu far ou la Famille arabe, qu'il dédia à son ami Florian, et dont le succès fut complet. Deux ans après il fit jouer Œdipe à Colonne et ensuite Fœdor et Vladimir ou la Famille de Sibérie. Cette dernière tragédie ne put trouver grâce auprès du public , qui la siffla sans ménagement pour l'âge et les talents de l'auteur. Là se termina la carrière dramatique de notre poète. Outre ses tragédies, il a composé un assez grand nombre de poésies qui n'ont fait qu'ajouter à sa réputation, et qui reflètent ses impressions intimes.

Ducis s'était retiré à Versailles pour fuir la cour de l'empereur, dont les avances réitérées ne purent le gagner. Veuf d'une première femme, il se remaria à l'âge de soixante -dix ans et ne quitta plus sa ville natale, même après la chute de Napoléon I«f; il habitait un petit

logis au troisième étage, dans la rue de Satori, où il mourut le 30 mars 1817, âgé de quatrevingt-quatre ans.

Bien que vigoureusement organisé au physique et fortement trempé au moral, Ducis se distinguait par une grande bonté d'àme et de caractère; il s'était donné lui-même le titre de bonhomme, que la postérité lui a conservé ; Napoléon l'appelait toujours le papa Ducis; sa douceur, sa charité , lui avaient attiré les sympathies de tous les hommes de lettres ses contemporains , qui lui firent frapper une médaille avec un de ses vers pour légende :

L'accord d'un beau génie et d'un beau caractère.

Son amitié pour Thomas, l'auteur de la Pétréide, peut être citée comme un modèle de constance et de dévouement.

Voici l'épitaphe qu'il s'était faite, en 18i5, alors qu'il écrivait à Bernardin de Saint -Pierre : « Je ne vis plus, j'assiste à la vie » :

Jean -François supporta la vie avec douceur, Ne fut rien, resta lui; ce fut là tout son rôle. Chantant encor l'amour et l'amitié sa sœur, Il mourut frère ermite et poète du saule.

Quant à nous , ses compatriotes , nous avons un dernier hommage à rendre aM poète du saule; nous devons lui payer un juste tribut de recon-

naissance pour le souvenir qu'il garda de son pays d'origine, durant sa vie entière. A cet égard, il ne ressembla point à quelques-uns des nôtres qui, une fois arrivés à l'apogée de leur gloire, renièrent presque leur patrie et rougirent de s'appeler Savoyards, de ce nom qu'on a essayé d'abaisser, mais dont l'histoire a fait le sjTionyme de loyauté et de courage. Ducis aimait à parler de la Savoie , et dans plusieurs de ses poésies il a chanté ses chères montagnes et ses vallées bien-aimées, où il se reportait si souvent par la pensée.

Né à Versailles, il eût pu aisément cacher son origine , comme tenta de le faire Berthollet et d'autres que nous pourrions citer; mais la franchise, la loyauté natives , l'en empêchèrent : Ducis resta Savoyard de cœur et d'esprit.

60 JEAN -FRANÇOIS DUClS.

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