‹ Les poètes de la SavoieChapitre 13 sur 89 · ACTE D'AMOUR · texte numérisé non relu

ACTE D'AMOUR

T'aimer, Seigneur, c'est le ciel, c'est la gloire! 0 Dieu d'amour, c'est bien tard y songer ; Fais que , ta grâce assurant ta victoire , Mon cœur enfin ne puisse plus changer.

Dans les écarts de ma longue jeunesse, Si j'outrageai mes serments et ta loi , Ah ! que du moins le soir de ma vieillesse Jusqu'au tombeau soit sans partage à toi.

Je t'aimerai , tant que de Philomèle Les doux accents n'auront point de rivaux; Que sous nos toits la paisible hirondelle De ses enfants suspendra les berceaux; Tant que Téclat des perles de l'aurore Brillantera les prés, les fleurs, les fruits; Que du soleil le feu qui nous dévore Sera suivi de la fraîcheur des nuits.

Je t'aimerai , tant que dans l'onde amère Les tiers torrents iront finir leur cours ; Tant que les soins de tendre et jeune mère D'un premier- né protégeront les jours.

Je t'aimerai , tant que de nos prairies Les verts gazons plairont à nos troupeaux ; Que les brebis, l'espoir des bergeries, Nous donneront leur toison, leurs agneaux.

Je t'aimerai, tant que l'Etna terrible De son brasier fera jaillir les feux; Que du mont Blanc la cime inaccessible, De ses glaciers éblouira nos yeux ; Tant qu'on verra, faible par sa nature, La chair tomber et retomber toujours.

Et d'un foyer la flamme libre et pure Monter au ciel, type des saints amours.

Je t'aimerai dans ce lieu de ténèbres, Où de mes jours tu prolonges le fil ; Je t'aimerai, lorsque des sons funèbres Proclameront la fin de mon exil; Je t'aimerai tous les jours de ma vie, Au temps prospère et dans l'adversité ; Soupir d'amour, soit, à mon agonie, Gage d'amour pendant I'Eternité !

Joseph -François Michaud naquit à Albens (Savoie), le 19 juin 1767 *. Il fit ses premières études à Bourg-en- Bresse, où il avait suivi son père qui s'y était fixé. En 1791 , il se rendit à Paris et se lança dans le journalisme antirévolutionnaire. Bien que naturellement plus porté à l'étude des lettres qu'à la politique , il subit malgré lui l'influence des événements ; à l'exem-

• Presque tous les biographes fonl nailn- J.-F. Micliaud à Bourg-en- Bresse. C'esl là une erreur aujourd'liui onlitremenl (It'nionlrée, grâce à Ta-'le de naissance de Mi' haud cjui a été retrouvé et publié dans les Bulletins de la Société Floriviontane d'Annecy, fasc. ii, de 1852. Cet acte est ainsi conçu : « Le i9 juin 1707 est né H a été baptisé Joseph -François Michaud, fils de sieur Louis-Marie Michaud et de demoiselle Marie- Anne Montagnat, marifs. —Parrain, sieur Joseph Michaud, et marraine, demoiselle Françoise Raud, de Chamhéry. Signé, Fontaine, curé d'AIbens. »

liO JOSEPH -FRANÇOIS MICHAUD.

pie de la majeure partie des littérateurs de cette époque, il absorba d'abord son talent dans les luttes journalières qu'engendrait la Révolution. Mais ses opinions royalistes, qu'il soutenait avec l'énergie de la jeunesse , le compromirent bientôt, et il fut forcé de s'éloigner de Paris, après le 10 août 1792, afin de ne pas exposer sa vie. Il laissa passer la Terreiir; puis, ayant repris la plume, il continua à combattre au nom des principes monarchiques dans la Quotidienne, journal qu'il avait fondé. Sa témérité le désigna de nouveau aux coups des révolutionnaires ; en 1795, il fut arrêté à Chartres, par ordre de Bourdon de l'Oise, et traduit devant une commission militaire qui le condamna à mort le 27 octobre de la même année. Sauvé de l'échafaud par Giguet, il reprit, avec une persévérance dangereuse, sa polémique royaliste dans la Quotidienne, ce qui lui valut d'être condamné à être déporté à la Guyanne le 18 fructidor 1797. Il échappa de nouveau à cette condamnation et chercha un refuge dans le Jura où il resta caché jusqu'au 18 brumaire.

Sous l'Empire, Michaud se rallia au gouvernement, suivant quelques-uns, ou, au dire de quelques autres, il ne fit que simuler un rapprochement qui le mettait à même de rendre des services au parti royaliste. Cette dernière

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opinion semble la plus vraisemblable , car, sous la république , Micliau.d avait déjà feint de louer les principes contre lesquels il luttait au risque de sa vie, et il avait écrit les vers suivants dans un poème intitulé V Immortalité de l'âme et publié vers 1794:

Oh ! si jamais des rois et de la tyrannie

Mon front républicain subit le joug impie,

La tomûe me rendra mes droits, ma liberté,

Et mon dernier asile est Timmortalité.

Oui, si le despotisme opprime enoor les hommes.

Rappelle- moi, grand Dieu, de la terre où nous sommes.

L'homme condamné à mort et ensuite à la déportation pour ses opinions royalistes n'a pu écrire ces vers sans calcul, sans arrière -pensée.

Quoi qu'il en soit, Michaud obtint quelques faveurs du gouvernement impérial, et fut nommé membre de la seconde classe de l'Institut en 1812. A la première Restauration, il accueillit le retour des Bourbons avec enthousiasme, fut nommé censeur général des journaux, lecteur du roi et officier de la Légion d'honneur. Après les Cent Jours, pendant lesquels il avait quitté Paris , il fut nommé député par le département de l'Ain qui le considérait comme un de ses enfants. Dans son journal la Quotidienne, dont il avait toujours la direction, il fit une opposition si vive au ministère Villèle ,

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qu'il tomba dans une disgrâce complète ; ce ne fut qu'après la chute de «ce ministère qu'il reprit ses titres et rentra dans les faveurs royales qu'il conserva jusqu'à la révolution de 1830.

Il mourut en 1839 à Passy, où il s'était retiré.

Quel qu'ait été le rule politique de Michaud, ce ne sont point ses œuvres de polémiste, ni ses revers, ni les faveurs dont il fut comblé, qui ont fait vivre son nom. Ce sont ses œuvres littéraires qui lui ont valu la réputation sérieuse qu'il a conservée jusqu'à nos jours. Bien que son Histoire des croisades ait prouvé qu'il était ! un excellent prosateur, il était poète avant tout, et on peut croire que , s'il eût vécu à une autre époque, il eût exclusivement consacré son talent à la poésie.

Presque toutes les compositions poétiques de Michaud ont été écrites sous l'impression des événements politiques auxquels il prit une part si active ; plusieurs de ses pièces appartiennent au genre satirique, dans lequel il excellait. Son poème sur la Déclaration des droits de l'homme, critique de la délibération prise par l'Assemblée constituante; sa satire sur Chénier et Louvet, intitulée Petite Dispute entre detix grands hommes, i792; son Immortalité de l'âme, 1794;. ses Derniers Adieux à Bonaparte victo-

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rimx, 1800, commencèrent sa réputation de poète qui fut définitivement assise après l'apparition du Printemps d'un proscrit, publié en i803* avec V Enlèvement de Proserpine , poème en trois chants, imité de Claudien.

Ce fut pendant son exil dans le Jura que Michaud conçut le Printemps d' un proscrit , qui passe ajuste titre pour un chef-d'œuvre. Ecrit dans le genre descriptif, ce poème renferme des tableaux tracés de main de maître, où la large facture du vers, le coloris poétique, les traits heureux, le disputent à un goût toujours pur, toujours élevé. V Enlèvement de Proserpine renferme aussi de grandes beautés et prouve la flexibilité du talent de son auteur.

* Ce poème a eu plusieurs éditions du vivant de l'auleur; celle de 1827 a été augmentée de quelques pii'ces nouvelles.

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