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L'ENFANT ET LE CURÉ

Près (lu foyer où la flamme a relui , Un vieux curé, fermant son bréviaire, Dit à l'enfant pensif auprès de lui :

« Tu pars demain... je le tiens de ta mère... En ce vallon rien ne plaît à tes yeux , Du jour, Joseph , où tu vis Téquipage D'un parvenu s'arrêter en ces lieux.

Crois ton curé, le parti le plus sage, C'est, mon enfant, de rester au village. »

— « S'il s'enrichit, ce grand de l'autre jour. Simple berger qui voulut de la ville.

Pourquoi pas moi? dit Joseph à son tour. »

— « Ami , tu crois le succès si facile ! Que de bergers, jaloux d'un meilleur sort. N'ont rencontré sur un lointain rivage Que l'insuccès, la misère et la mort?... Crois ton curé, le parti le plus sage. C'est, mon enfant, de rester au village.

« Sous le soleil , quand reverdit pour toi Un petit champ autour d'une chaumine.

Reste au village où l'on garde la foi , Fuis les cités où le vice domine :

A l'étranger, que de fils des vallons Ont écouté ce perfide langage :

Pour s'enrichir tous les moyens sont bons... Crois ton curé, le parti le plus sage, C'est, mon enfant, de rester au village. »

JACQUES -HENRI CALLIES. 209

— « Le parvenu, dit Tenfant soucieux.

Ne va-t-il plus le dimanche à la messe? »

— « Sur ce point -là, vois -tu... fermons les yeux; Mais de ce grand sache au moins la tristesse ; Sache, ô mon fils, que, malgré tout son or. Gronde en son cœur, comme un brûlant orage , L'âpre désir d'augmenter son trésor.

Crois ton curé, le parti le plus sage. C'est, mon enfant, de rester au village.

« Puis, mon ami, songe que ton départ Achèverait les vieux ans de ta mère :

Déjà la mort était dans son regard Quand elle vint pleurer au presbytère ; Fais -la mourir... et puis, compte sur Dieu! » Lors, de ses pleurs inondant son visage. Pour les cacher se penchant sur le feu:

— « Oui! dit Joseph, le parti le plus sage. C'est, je le vois, de rester au village. »

AUGDSTE DE JUGE

Auguste de Juge de Pieuillet, né à Serrières (Savoie) le 6 janvier 1797, commença son cours de droit à Grenoble et le termina à Turin, où il fut reçu docteur le 24 janvier 1816.

Ayant choisi la carrière de la magistrature, il fut nommé, en premier lieu, avocat fiscal à Albertville le 6 février 1827; puis il fut successivement juge -mage à Bonneville (1833) et à Annecy (1837). Le 2 août 1839, il obtint le titre et le grade de sénateur au Sénat de Savoie, où il siégea un an plus tard comme membre effectif.

Après vingt années de service dans cette dernière qualité, il fut retraité le 12 avril 1860, avec le titre de président honoraire de la Cour

d'appel de Savoie, et mourut en son château de Pieuillet, près de Rumilly, te 22 janvier 1862.

En dehors de ses charges dans la magistrature, A. de Juge fut nommé réformateur des études en Faucigny, pendant son séjour à Bonneville, et proviseur des études à Chambéry en 1851. Il entra en 1841 à l'Académie de Savoie, dont il a été toujours l'un des membres les plus actifs ; il fut admis au nombre des membres correspondants de l'Institut national de Genève et de la Société d'éducation de Lyon, et fut nommé officier de l'ordre des Saints- Maurice et Lazare.

Fidèle aux traditions du corps illustre auquel il avait l'honneur d'appartenir, A. de Juge cultiva avec succès les lettres et surtout la poésie. Déjà, en 1824, il avait publié une pièce de vers intitulée Chambéry en 1824, dans laquelle il avait fait preuve d'un vrai talent poétique; c'était un essai écrit avec une verve railleuse unie à une grande finesse d'esprit. A peu près à la même époque, une circonstance heureuse mit le jeune magistrat- poète en rapport avec l'auteur illustre des Méditations , qui était venu chercher des inspirations au milieu des fraîches vallées de la Savoie et sur les bords de nos lacs riants.

Souvent le chantre d' El vire et le modeste

poète savoyen se rencontrèrent dans leurs promenades solitaires, où tous deux puisaient de nobles pensées dans le spectacle grandiose de la nature alpestre. Il s'établit alors entre les deux poètes une espèce d'intimité, qui se développa sous l'influence de goûts et d'aspirations identiques.

A. de Juge ne put que profiter de cette heureuse amitié que bien des hommes eussent enviée avec raison; son talent acquit plus de solidité par l'assurance que lui donnèrent les encouragements du génie sous la protection duquel le hasard l'avait placé : « Vous vous jugez trop modestement vous-même, écrivait en i825 M. de Lamartine à A. de Juge, en vous comparant à l'oiseau de vos déserts, dont les chants ne se font entendre qu'aux lieux de sa naissance; une belle nature n'est-elle pas la seule école de poésie? Vous montrez assez, parle peu de vers que j'ai vus de vous, combien vous avez profité de ces grands spectacles et combien vous êtes digne d'être admiré vousmême de ceux à qui vous consacrez une trop précoce admiration. »

L'approbation d'un pareil maître pouvaitelle ne pas exciter au plus haut degré l'ardeur du disciple? Aussi ne faut-il point s'étonner si, un an après , M. de Lamartine constatait en ces

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termes les progrès du jeune poète , dans une lettre qu'il lui écrivait de Florence : « J'ai trouvé, sans aucun compliment, que votre talent avait beaucoup mûri depuis un an. Tout le monde vous envierait ce morceau sur le Lac; il me paraît que ce dernier est décidément inspirateur : Vignet, vous et moi, nous en avons reçu les plus heureuses influences. »

Il s'agissait de la pièce sur le lac de Genève , pièce que nous reproduisons , et qui , composée en 1824, venait d'être retouchée par A. de Juge.

Pendant quelques années, A. de Juge ne livra à la publicité que des pièces détachées; mais, en 1854, il fit paraître un recueil intitulé Inspirations religieuses * , travail sérieux , qui accusait une vocation poétique bien déterminée. Plus tard, lorsqu'il fut fixé à Chambéry, il choisit définitivement le genre de la fable qu'il n'abandonna plus et avec raison , car c'est dans ce genre que son talent se développa dans toute sa force et brilla de tout son éclat.

Le Fabuliste des Alpes, recueil assez volumineux qui parut en 1853**, obtint im légitime succès et reçut l'approbation de plusieurs écri-

* Paris, A. Cherbuliez et C«.

" Paris, Clarey, libraire-éditeur.

vains illustres. On nous saura gré de reproduire textuellement les appréciations de deux juges éminents, dont l'autorité est incontestable ; bien que flatteuses pour l'œuvre de A. de Juge , on peut affirmer qu'elles furent étrangères à tout sentiment de camaraderie.

« J'ai lu avec beaucoup d'intérêt le recueil de fables que vous avez eu la bonté de m' envoyer, écrivit Théophile Gautier à un éditeur, au sujet du Fabuliste des Alpes; il y a des vers bien tournés, de l'esprit et du sentiment, de quoi faire une réputation dans un siècle moins occupé que le nôtre de chemins de fer et d'agiotage. »

M. Viennet, dans une lettre adressée à A. de Juge lui-même, formula son opinion en ces termes :

« La lecture de votre livre a été pour moi une distraction fort agréable. Vous avez joint le charme d'un style élégant aux conseils de la raison la plus saine, et saisi avec bonheur la plupart des ridicules de nos jours. Je vous nommerais bien des coqs démocrates qui se font nommer excellences , et bien des singes qui ont imprudemment joué avec des allumettes. Mais il paraît que vous en avez en Piémont comme en France, et je souhaite que vous puissiez les corriger avant qu'on les punisse. Il y a une

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bonne leçon de morale dans votre Mendiante, et un sentiment exquis dans VEnfant et l'Hirondelle. J'ai remarqué bien d'autres fables dans votre recueil; mais les suffrages du public vous les ont déjà signalées.

« Permettez - moi de vous dire cependant que vous abusez un peu trop des petits vers, et qu'une plus grande sobriété n'aurait pas nui à votre poésie. Pardonnez cette légère critique à ma franchise; je ne l'aurais point risquée, si vos fables ne m'avaient inspiré une grande estime pour leur auteur, et le désir de les rendre de plus en plus dignes du succès qu'elles doivent avoir". »

A cette appréciation fine et spirituelle nous n'avons rien à ajouter, si ce n'est, comme dernier éloge, que le Fabuliste des Alpes a été adopté, par décision souveraine, à l'école de Saint -Denis.

Outre ses poésies, A. de Juge a publié quelques discours prononcés devant le Sénat de Savoie ou l'Académie de Chambéry, ainsi que cinq rapports sur les concours de poésie fondés dans cette dernière ville par M. Guy.

Il a laissé en manuscrits : !<> un volume de

• Ces lettres nous ont été communiquées par M. de Juge fils.

Fables nouvelles; 2° Fleurs des Alpes ; 5° un Jeune Avocat, comédie composée en 1S22; A^ Mélanges; 5« le Mois des fleurs, ou Marie et la Jeune Fille; 6° Naissance du prince de Piémont; 1^ Rabâcheries poétiques.

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