‹ Les poètes de la SavoieChapitre 71 sur 89 · ÉPITRE SUR LA POÉSIE FRAGMENTS · texte numérisé non relu

ÉPITRE SUR LA POÉSIE FRAGMENTS

Et nous, et nous, enfants de la noble Savoie,

Dans les fastes sacrés que sa main nous déploie ,

N'avons -nous pas, mêlés à nos nombreux guerriers,

A nos savants profonds, Torgueil de la patrie,

iN'avons-nous pas aussi des fils de l'harmonie ,

Des poètes couverts de fleurs et de lauriers?

Je ne veux point, sortant de ma tâche première,

Parler de ces beaux noms que le monde révère :

Favre, le créateur et Poracle des lois.

Magistrat , philosophe et poète à la fois ;

De Sales, le grand saint. Tardent missionnaire,

L'éloquent orateur des peuples et des rois ;

Vaugelas, qui forma la langue de Molière;

Saint-Réal, dont le style énergique, précis.

Est cependant toujours brillant de coloris ; *

Berthollet, qui créa la moderne chimie;

De Maistre, le profond et sublime génie,

Qui, d'un souffle de feu, redoutable dragon.

Mit en cendres l'erreur et sa philosophie ,

Qui terrassa Voltaire et foudroya Bacon,

Et qui, dans les trésors de sa vaste science,

Oracle des esprits, gardien de l'avenir,

Offre au monde, tremblant sur un abîme immense,

Les vrais appuis qui, seuls, puissent le soutenir;

286 JOSEPH -GABRIEL ROLLIER.

Je sortirais, Léon, du sujet que je traite, Nos poètes, ici, seuls ont droit à mes vers. Quelle place d'honneur je dois à ce poète Qui, dégageant son art des caprices divers. Seules lois en vigueur en ces temps d'ignorance. Sut le sortir enfin des langes de l'enfance! C'est lui qui , le premier, fit connaître à la France Des vers alexandrins rimes et mesurés.

Que Marot et Ronsard ont plus tard admirés! Il voulut que toujours la rime masculine Précédât et suivît sa sœur la féminine ; Que, dociles toujours aux pensers de l'auteur. On les vît tour à tour délasser le lecteur. Buttet, ce nom porté par la main de l'histoire A l'œil reconnaissant de la postérité.

Doit briller au fronton du temple de mémoire. Orné du sceau divin de l'immortalité.

Si je pouvais, Léon, compter toutes nos Ijrres,

Si je pouvais ici dire combien d'accords

Sont nés jusqu'à ce jour de leurs brûlants délires;

Si cette tâche enfin n'excédait mes efforts ,

Ton cœur serait ravi que nos belles campagnes

Inspirent tant de verve à nos bardes féconds,

Et*que chez nous aussi l'air pur de nos montagnes

Souffle le feu sacré dans nos obscurs vallons.

Tu verrais, étonné, que ses célestes flammes

Dès nos plus anciens temps ont embrasé leurs âmes.

Eclairé leurs esprits de leurs divins rayons.

Mais dans ce grand concert, dans ces flots d'harmonie Qui font autour de nous comme un hymne sans fin. Mon oreille et mou cœur distinguent iin génie, Dont la France jalouse a fixé le destin ;

JOSEPH- GABRIEL ROLLIER. 287

Ducis, en qui toujours on admire et révère « L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère; » Ducis ! qui ne connaît et n'a relu vingt fois Son Roi Léard, Hnmlet, Œdipe chez Admet e, Son œuvre à' Abu far surtout, la plus parfaite! Qui jamais mieux que lui trara les saintes lois De l'austère vertu, ses douceurs et ses charmes? Qui n'a pas avec lui versé de tendres larmes Quand il peint V Amitié, ce suprême bonheur. Délices de l'esprit et doux charmes du cœur? Modèle très-souvent de goût et d'élégance, Aucun ne le surpasse en force, en éloquence. Eh bien! quoique emporté par un destin jalouv Bien loin de son vallon , sur la terre étrangère , Ducis est Savoisien , la Savoie en est fière ; Ducis nous appartient, ce poète est à nous.

Dans ce concert, Léon, il est une autre lyre

Qui fait bondir les cœurs d'espérance et d'amour.

On croirait, à sa voix, à son tendre sourire,

Ce barde descendu du céleste séjour.

Vois, cher Léon, comment ses doigts font avec grâce

Vibrer sa lyre d'or des Inspirations.

Vois, écoute comment, loin d'un monde qui passe.

Sa voix monte, s'élève au travers de l'espace.

Et porte au ciel nos cœurs et leurs affections.

Lis quelquefois, Léon, lis ces t')uchantes pages

Où de Juge a si bien, sous de vives images,

Dépeint les longs remords après les courts plaisirs.

Et les poignants regrets et les cruels désirs

Qui tourmentent nos jours sur nos terrestres plages.

Et cet autre poète aux yeux baignés de pleurs ',

Qui, d'un p.as ciiancelant , s'ax.inrc ccMiiine une; ombre,

288 JOSEPH-GABRIEL ROLLIER.

Tirant sans nul eiTort de son luth grave et socnbre Ses chants de mort, de deuil et d'ainères douleurs; Que t'en dirai -je ici? L»';on, comment pourrais -je Te montrer quelque trait de son hardi pinceau? Cette Coupe d'exil, dis -moi, comment saurais- je Te peindre noblement ce qu'elle offre de beau , De grand, d'harmonieux, de noble, de sublime? De l'implacable sort malheureuse victime, Avec quelle éloquence et quel ardent amour Il pleure les erreurs de sa vive jeunesse, Les écarts échappés à l'humaine faiblesse Durant son long exil et la chaleur du jour! c Je n'ai plus, disait-il, ni famille, ni mère; La misère est ma sœur, et le malheur, mon père; J'ai les bois pour abri sous un ciel inhumain. Et pour lit de repos, les pierres du chemin. » Que ne m'a- 1- il, au jour de son heure dernière. Ce malheureux Veyrat, cédé quelque lambeau Des cordes de sa lyre, ou son riche pinceau ! Ces vers que je t'écris, ces vers, vile poussière. T'auraient de son talent fait un digne tableau.

Notre Savoie a donc ses immortels poètes

Dont la postérité gardera les écrits.

Mais voulons -nous comme eux que nos vers aient du prix,

De la nature en tout soyons les interprètes.

Ah ! n'oublions jamais ces leçons, ces avis

D'un censeur bien connu , sage autant qu'agréable :

« Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable...»

J.-G. ROLLlER.

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