LB TRENTE ET UN DÉCEMBRE
Cuncta stricte discussarus.
(Paosi DO Dies irœ.)
Une fois encor, que de rêves Vont s'achever dans le néant !
Chaque flot du temps sur nos grèves Vient nous prendre pour TOcéan.
Chocs de glaives et chants de lyres Inspirés par tous les délires.
Gloire, carnage, volupté, Demain, comme un bruit dans l'espace Fait par l'essaim d'oiseaux qui passe , S'éteindront dans l'éternité.
Mais une grande voix comme la voix des ondes, Remplit l'éther immense où gravitent les mondes :
« Je suis l'Ancien des jours ; Dans mon sein, reviens -tu, ma défaillante année, Du rameau des vertus joyeuse et couronnée.
Le long de ton parcours?
« Quand ma main, te prenant dans l'éternel silence. Te plaça sur les temps pour tenir la balance
Parmi mes univers.
Je marquai les confins où seraient tes domaines Par delà l'Océan et les îles humaines ,
Et les globes divers.
« Comme fleurs k ton front je ceignis mes aurores; Je le parai de jours, d'jistres, de météores.
Joyaux errants du ciel ; Je te sacrai du sang qui teignit le Calvaire, Et t'imposai les mains, comme en un sanctuaire,
Aux élus de Pautel *.
« Et je te dis : Va- t'en, fille des saints messages, Aux errantes tribus, dans les cités des sages,
A tous les horizons!
Partout répands ma paix ainsi qu'une rosée; Et la terre partout riche et fertilisée
Donnera ses moissons ;
« Moissons pures d'ivraie et de stériles herbes. Où les vertus seront le froment , don des gerbes
Pour les greniers d'en haut.
Tu mûriras pour moi les hommes et les choses , Les palmiers à Cadès, à Jéricho les roses,
La fête et le fléau.
« Chantez, flots de la mer, et vous, pôles du monde. Aigles, fils du soleil, et toi, reptile immonde.
Chantez, chantez mon nom!
Chantez, glaives guerriers, lyre et sainte tiare, Et vous aussi, haillons des lèpres de Lazare,
Pourpre de Salomon!
« Et tu m'apporteras recueillis dans tes urnes Les hymnes de la joie et les chants taciturnes.
• Dans l'ère cl;réiienne, on dit l'année du Seigneur... comme on dit le prêtre du Seigneur.
Le crime ou la vertu.
— Maintenant, viens passer devant mon œil suprême ! Pour toi voici Tamour ou voici l'anatlième ;
Dis, que m'apportes- tu? »
t( Seigneur, j'achève ma carrière Courue au signe de ta main, Et tombe en touchant la barrière Qui marque le bout du chemin.
Ah! laissez -moi cqmme l'aïeule Qui, pour le trépas, se recueille.
Chercher de tardifs repentirs! Seigneur, j'ai passé sans ta crainte, Et je ne porte pas l'empreinte De ta Vierge et de tes martyrs.
« L'arbre éternel de tes doctrines
A fléchi comme un vain roseau ;
Et tes saints tombés en ruines
Sont morts dans mes déserts sans eau.
Cherche au couchant, cherche h l'aurore,
Seigneur, le croyant qui t'adore
Et se prosterne à Bethléem !
De ceux qui composaient ta race
Je ne retrouve pas la trace
Aux sentiers de Jérusalerii.
« Les croyants sont à Babylone Où l'enfer a dressé sas dieux ; Là, chaque crime a sa colonne Qui va te braver jusqu'aux cienx.
Le chu'ur impur des faux prophètes A chant»3 Baal dans tes fêtes
Et dérobé tes vases d'or ; Ils ont détruit tes sacrifices.
L'orgie a bu dans tes calices Pris par Kabuchodonosor.
« Ils ont mené les populaces.
Hurlant leurs hymnes criminels.
Danser autour des grandes places Où le veau d'or a ses autels ; Et, dans ces rondes unanimes, Les tyrans guident les victimes. Et leur disent : Dansez toujours!
Nos dieux veulent qu'on les implore; Dansez de l'aurore à l'aurore I Et nos dieux ne seront pas sourds.
« Au soleil des vallons tranquilles Les oliviers n'ont pas fleuris ; Si j'ai vu des arbres fertiles.
Le sang humain les a nourris.
Les peuples sortis de leur rêve Se sont réveillés dans le glaive, Dans les coursiers et dans les chars ; Et le sang, vaste comme l'onde, Baigne les colonnes du monde, Comme un flot baigne des remparts.
« La haine, du puits de l'abîme,
Montée en sombres tourbillons.
Ronge les Césars sur la cime
l^i le pâtre dans les sillons.
Le meurtre triomphant dans l'ombre
Fait, sur des cadavres sans nombre,
Eclater son rire assassin ; D'un sang germain la terre fume ; J'ai vu, chaque soir, dans la brume Passer l'image de Caïn !
« Ah! puissiez -vous. Seigneur, vous à qui rien n'échappe ^ Dans les clos dévastés découvrir une grappe,
Et dans l'ivraie un froment pur ;
A côté du crime superbe ,
Trouver quelque vertu sous l'herbe
Qui dérobait son front obscur !
« Et peut-être le Ciel, aux dix justes propice , Sauverait mon destin du sombre précipice
Où s'engloutit l'iniquité ;
Mais! ma dernière heure est usée... x
— Et déjà l'aïeule est pesée
Dans les poids de l'éternité.
J. Ogier.