STANCES ÉCRITES PAU DUCIS PEU DE JOURS AVANT SA MORT
0 bealasoliludo!
0 s(»ia l)eatitU(lof
(Saikt Bbbvabd.)
Heureuse solitude,
Seule béatitude,
Que votre charme est doux!
De tous les biens du inonde.
Dans ma grotte profonde.
Je ne veux plus que vous.
Qu'un vaste empire tombe Qu'est-ce, au loin, pour ma tombe Qu'un vain bruit qui se perd?
Et les rois qui s'assemblent.
Et leurs sceptres qui tremblent.
Que les jours du désert?
Mon Dieu, ta croix que j'aime, En mourant à moi-même.
Me fait vivre pour toi.
Ta force est ma puissance; Ta grâce, ma défense; Ta volonté, ma loi.
Déchu de rinnocence, Mais par la pénitence Encor cher à tes yeux:, Triomphant par ses armes.
Baptisé dans mes larmes , J'ai reconquis les cieux.
Souffrant, octogénaire, Le jour pour ma paupière N'est qu'un brouillard confus :
Dans Tombre de mon être Je cherche à reconnaître Ce qu'autrefois je fus.
0 mon Père! 0 mon guide!
Dans cette Thébaïde Toi qui fixas mes pas.
Voici ma dernière heure ; Fais, mon Dieu, que j'y meure Couvert de ton trépas.
Paul, ton premier ermite, Dans ton sein qu'il habite Exhala ses cent ans.
Je suis prêt; frappe, immole, Et qu'enfin je m'envole Au séjour des vivants.
Xavier de Maistre, frère cadet du comte Joseph de Maistre * , et l'auteur immortel du Voyage autour de ma chambre, naquit à Chambéry dans le mois d'octobre 1763. Joseph était entré dans la magistrature ; Xavier choisit la carrière militaire et fut fait officier dans l'infanterie de marine sarde. Lorsque la Savoie devint française, en i792, il quitta l'armée piémontaise et vécut durant quelques années sans domicile fixe et au gré des événements. En 1799, il partit
• Joseph de Maistre, en sa qualité d'aîné de la famille, avait seul le droit de porter le litre de (omle. Xavier ne porta lui -môme ce lifre que parce qu'il est d'usage en Hushie que tous les (Ils d'un comte sont iodislinclemenl appelés comtes.
pour Saint-Pétersbourg, où son frère devait aussi se rendre trois ans plus tard comme ambassadeur du roi de Sardaigne, et il prit du service le 5 janvier 1800 dans l'armée russe, avec le grade de capitaine qu'il avait déjà en Piémont. Xavier de Maistre obtint vite une position élevée dans la hiérarchie militaire, et il dut sans doute en grande partie son avancement rapide à l'influence de son frère, qui avait su se faire apprécier par ses qualités éminentes à la cour du czar. Promu au grade de major le 22 janvier 1802, Xavier fut nommé par l'empereur, le 4 avril 1805, membre honoraire du département de l'amirauté, et fut chargé de la direction du musée de ce département. Dans cet emploi, il obtint successivement les grades de lieutenant- colonel le 12 décembre 1807, et de colonel le 26 août 1809. Le 8 juillet 1810, il passa dans la suite de l'empereur, à l'état- major, division de l'administration du quartier - maître général, et quelques jours après il entra dans l'armée active et fut envoyé en Géorgie. Il accompagna le marquis Paulucci à Tiflis, assista du 30 septembre au 21 octobre aux opéra rations dirigées contre les peuplades insoumises du Kouban, et prit part à la poursuite du chef Schah Aali, dans l'expédition du Tabassaran. Pendant cette campagne il se distingua souvent
et surtout au siège delà forteresse Akhaltzich, où, dans une sortie faite par l'ennemi, il fut blessé au bras par un coup de feu tiré à bout portant. Le 8 décembre il rentra à Tiflis.
Dans le mois de janvier 48i2, Xavier de Maistre revint à Saint-Pétersbourg; il fut attaché, le 25 mars suivant, à la première armée, et transféré le 22 juin dans la troisième. Le 22 mars 1813 il fut agrégé au détachement du lieutenant général Walmoden qui faisait partie du corps d'armée du général Wittgenstein ; puis, le 7 août, il se rendit sous les murs de Dantzick, avec le grade de général -major qui lui avait été donné le 18 juillet précédent, en récompense des services qu'il avait rendus comme officier d'état-major. Enfin, à dater du i5 novembre 18i3, il compta effectivement dans l'armée russe qu'il quitta quelques années après.
Pendant son service militaire , Xavier de Maistre reçut successivement plusieurs marques de distinction, au nombre desquelles nous cit(^rons une épée d'honneur avec l'inscription « pour la bravoure » ; la médaille de la campagne de 1812 sur le ruban de Saint -André; Tordre de Sainte -Anne, de deuxième classe (commandeur) , avec les insignes en diamant; l'ordre de Saint- Wladimir, de troisième classe (commandeur).
Il n'abandonna plus sa patrie d'adoption oh il s'allia à la famille Zagriatski, l'une des plus considérables et des plus anciennes de Russie, et passa de longues années calme et heureux dans sa demeure du quai de la' Moïka , à Saint-Pétersbourg. Il vint cependant revoir son pays natal en 1825 et séjourna pendant quelques années en Italie à la mjme époque ; il visita une seule fois Paris, en 1839, et retourna à Saint-Pétersbourg où il mourut le 12 juin 1832, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. 11 ne laissa pas d'enfants, ayant eu la douleur do perdre un fils et une fille , nés de son mariagu avec M"« Zagriatski.
Si nous sommes entré dans quelques détails au sujet de la vie militaire de Xavier do Maistre, détails que nous croyons en majeure partie inédits, c'est que nous avons pensé que, tout ce qui concerne cet homme illustre étant au plus haut point intéressant, nous devions faire connaître les renseignements que nous possédions. Sous un autre point de vue, il n'est pas inutile de retracer la vie active de l'auteur du Voyage autour de ma chambre, car le récit de cette vie, presque entièrement consacrée aux choses de la guerre , explique la position exceptionnelle de Xavier de Maistre comme littérateur; le jeune capitaine fut écrivain de génie
sans faire profession d'écrire ; et plus tard , malgré ses succès littéraires, il ne cessa pas de poursuivre sa carrière militaire ; bien plus , lorsqu'il fut rentré dans la vie civile , il ne consentit jamais à reprendre la plume qui avait tracé longtemps auparavant des chefs - d'œuvre si admirés, ou, s'il la reprit, ce ne fut, pour ainsi dire , que clandestinement et à l'insu du monde lettré qui aurait accueilli avec joie toute nouvelle production d'un de ses écrivains les plus goûtés. La littérature, pour Xavier de Maistre, n'était qu'un passe-temps agréable," bien qu'on pût dire de lui qu'il était plutôt un grand écrivain s'amusant à faire la guerre qu'un grand capitaine s'amusant à écrire.
Au reste, avec son esprit méthodique et judicieux, semblable à celui de la majorité des Savoyards, l'auteur du Lépreux de la cité d'Aoste ne fut que conséquent à ses principes dans ce qu'on nous permettra de nommer sa conduite littéraire : dévoué à la dynastie de Savoie, il lui était resté fidèle ; militaire par métier, il était resté militaire ; écrivain par manière de distraction, il n'aspira jamais à la renommée et à la gloire, à tel point qu'il se montra toujours fort étonné du bruit qu'avaient fait ses œuvres.
Mais , à tout prendre , cette vie littéraire , marquée par ces hésitations et ce doute de soi^
78 XAVIER DE M.USTRE.
m^me, fut aussi la conséquence naturelle des circonstances qui accompagnèrent la publication du Voyage autour de ma chambre. La révélation du talent de Xavier de Maistre fut presque due au hasard. Le jeune officier avait, comme tout vrai militaire , l'humeur un peu aventureuse. Un jour, étant en garnison à Alexandrie, il eut un duel qui valut aux combattants des arrêts assez longs. Que faire en une chambre de garçon si ce n'est de songer? Xavier songea donc et écrivit sur des feuilles volantes ses impressions de voyage autour des quatre murs qui le retenaient prisonnier. L'espace était étroit, mais notre voyageur sut le transformer en un monde, monde imaginaire où il fit mainte découverte dont la plus précieuse fut celle de son génie. Hâtons -nous de dire toutefois que Xavier de Maistre eut bien garde de se proclamer lui-même; il fallut que son frère Joseph k fît connaître au monde en publiant les Mémoires du captif à l'insu de ce dernier.
Le Voyage parut en 1704 à Turin. Ce ne fut que dix- sept ans après que le Lépreux de la cité d'Aoste, étude admirable de sentiment, vint jeter un nouvel éclat sur le nom de l'écrivain déjà célèbre. Puis, suivirent le Voyage nocturne autour de ma chambre, la Jeune Sibérienne et les Prisonniers du Caucase.
Xavier de Maistre n'a pas seulement écrit en prose ; mais , ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, il a aussi composé beaucoup de pièces de poésie, que sa modestie lui fit tenir cachées. Il prétendait même ne pas savoir faire les vers, et il écrivait un jour à ce sujet:
« Dans l'impossibilité où je suis de comprendre cette faculté (du poète) et pour ne pas avouer cette supériorité chez les autres , je pense que les poètes ont quelque chose dans le poignet qui change la prose en vers à mesure qu'elle passe par là pour se rendre de la tête sur le papier; en sorte qu'un poète ne serait qu'une filière plus ou moins imparfaite. J'étais si persuadé de ce système consolant pour les prosateurs, que j'essayai un jour d'écrire des vers avec la main gauche , dans l'espoir d'y trouver cet heureux mécanisme , mais ma main gauche ne fut pas plus heureuse que la droite et je fus convaincu à jamais que je ne suis pas une filière à vers. J'avoue même que ce mauvais succès me laissa quelques doutes sur la vérité de mon système. »
Ainsi que le fait observer M. Sainte-Beuve, h qui nous empruntons cette citation ", Xavier
• Notice sur Xavier de Maistro, publiée en tôle des œuvres comphHes de cet écrivain, éditées par MM. Garnier frères, Paris, 1S63.
de Maistre se faisait petit non sans malice , comme on pourra s'en convaincre à la lecture de sa pièce de vers le Papillon, que nous reproduisons, et qui est la seule de ses compositions poétiques qui ait été publiée jusqu'à ce jour. Ses traductions des fables du poète russe Kriloff, dont deux, celles que nous avons transcrites, ont été insérées dans V Anthologie russe de M. Dupré de Saint- Maur, témoignent de la souplesse de son talent; l'Amitié des chiens surtout est remarquable par l'entrain et le naturel qui y régnent. Il a fait aussi des épigrammes spirituelles. M. Sainte-Beuve nous apprend qu'il possédait une ode manuscrite de l'auteur du Papillon, de 1817; le sujet de cette ode, dit l'illustre critique, était un regret de ne pouvoir atteindre au but sublime , et le sentiment exprimé de la lutte inégale avec le génie :
Et, glorieux encor d'un combat téméraire, Je garde dans mes vers quelques traits de lumière Du dieu qui m'a vaincu *.
Xavier de Maistre, à l'exemple de la Fontaine et de Ducis , s'était fait son épitaphe dont voici les premiers vers :
* Nous avons eu un instant l'espoir de publier cette p»èce dont M. Sainte -Beuve avait eu l'obligeance de nous promettre uqe copie; mîîlheureusemont elle n'a pu être retrouvée,
Ci gît SOUS cette pierre grise Xavier, qui de tout s'étonnait.
Demandant d'où venait la bise Et pourquoi Jupiter tonnait...
En ceci, l'auteur du Voyage autour de ma chambre eut la manie de beaucoup de grands hommes, celle de se dire ignorant de toutes choses. Nous ne voyons plus là de la modestie, mais plutôt de la vanité puérile ; il vaut mieux se taire que de chercher à faire croire aux autres ce que l'on sait bien qu'ils ne croiront jamais. Nous n'ignorons pas que les esprits d'élite qui se sont donné le plaisir de se traiter d'ignorants , ont été ceux dont les œuvres sont le plus empreintes d'une douce et naïve philosophie. Victor Hugo, avec ses idées extraordinaires et son style de fer, ne saurait demander d'où vient la lune et pourquoi tonne Jupiter. — Mais , quoi qu'il en soit, il n'est pas plus permis à un écrivain de se faire petit que de se grandir : la postérité seule a le droit de le juger; et : Xavier de Maistre , plus que tout autre , ne pouvait chercher à dissimuler son opinion sur ce jugement qu'il devait envisager comme entièrement favorable :
Mais à l'humanité, si parfait que l'on fut, p Toujours par quelque faible on paya le tribut.