‹ Les poètes de la SavoieChapitre 82 sur 89 · LE PROCES DES PERRUQUES · texte numérisé non relu

LE PROCES DES PERRUQUES

Jadis, Messieurs, on prisait fort Homère, Chantre fameux des héros et des rats ; Nos bons aïeux déploraient sa misère.

Rêvaient Ulysse errant sur Tonde amère, D'Hector, d'Achille exaltaient les combats ; On s'animait à son hymne guerrière.

Mais aujourd'hui l'on en juge autrement, Et son recueil, bien plus que centenaire. N'est qu'un trésor d'inutile agrément.

Vers le nouveau la tendance est entière ; Chacun se mêle et d'en dire et d'en faire; Le siècle est tel, tel est son engouement.

Auteurs du temps passé, votre cause est mauvaise;

Laissons-les, nous dit-on, sommeiller à leur aise; Quiconque est vieux est déjà mort; Les perruques ont toujours tort.

Jadis, en tas, devant toutes boutiques, Chez les Barbin , le^ Ribou , les Coignard , On admirait les beaux in-douze antiques Environnés des acheteurs classiques Qui recherchaient les chefs-d'œuvre d«; l'art.

C'eût été , lors , horrible sacrilège pe mépriser la docte antiquité.

Mais de nos jours, au sortir du collège. Tout jouvenceau, fier de sa liberté, Mieux que l'auteur de VAlmanach de Liège, Sait s'arroger le petit privilège De dénigrer tout, fors la nouveauté.

Auteurs du temps passé , votre cause est mauvaise ; Laissons- les, nous dit-on, sommeiller à leur aise; Quiconque est vieux est déjà mort; Les perruques ont toujours tort.

Nos devanciers en goût, comme en cuisine. Avaient jadis leur propre opinion ; Sans secouer le joug de la routine.

De cette heureuse et douce discipline Chacun, chacune harmonisait le ton.

Mais aujourd'hui l'étranger vous domine , Et rien chez nous ne peut paraître bon S'il n'est Anglais ou Germain d'origine. Qui de nos jours veut du nectar des Grecs? Il est trop vieux. Ce qu'un amateur goûte. C'est le Klolpstock, le Lessing, la choucroute. Et puis Schekspir, Byron et les biftecks.

Auteurs du temps passé, votre cause est mauvaise;

Laissons-les, nous dit-on, sommeiller à leur aise; Quiconque est vieux est déjà mort ; Les perruques ont toujours tort.

Jadis on vit la tragédie en larmes D'Œdipe-Roi, d'Ajax, d'Agamemnon, Sur le théâtre exprimer les alarmes; Pitié, terreur, tout avait de doux charmes. Tout respirait le parfum d'Hélicon.

Mais aujourd'hui Ton a changé de mode ; On ne fait plus que l'opéra bouffon , Le drame noir, le ballet, l'épisode Où par la forme est emporté le fond. Leur auteur vole aux gloires les plus belles , Aux rêves d'or, aux couronnes nouvelles : Un succès fou l'attend à Charenton.

Auteurs du temps passé, votre cause est mauvaise ; Laissons- les, nous dit -on, sommeiller à leur aise: Quiconque est vieux est déjà mort; Les perruques ont toujours tort.

Chez nos aïeux', la raison toute seule

Heureusement persuadait les cœurs:

Singeant sans fard une foule bégueule.

Et la broyant sous une même meule.

Plus d'un Ménandre esquissait temps et mœurs.

Mais aujourd'hui les plus niais Jocrisses

De maint Crispin et de maint Florimond

En grimaçant redisent les malices ,

Sans invoquer mons Phébus- Apollon ;

On aviht les tréteaux de Thalie,

Croyant de droit prouver que la folie

D'autorité vaut mieux que la raison.

Auteurs du temps passé , votre cause est mauvaise ; Laissons -les, nous dit -on, sommeiller à leur aise; Quiconque est vieux est déjà mort ; Les perruques ont toujours tort.

Jadis il fut une heureuse manie D'idolâtrer les Grecs et les Latins ; On leur trouvait le reflet du génie , Le sentiment, le style et l'harmonie; Ils nous guidaient à d'immortels destins.

Mais aujourd'hui, toutes muses coquettes, Abeilles d'or poursuivant maint frelon.

Pour diamants, pompons, bals et toilettes, Repoussent loin ces auteurs de renom :

On aime mieux s'occuper de bluettes , Et fredonner petites chansonnettes.

Et se borner au succès de salon.

Auteurs du temps passé , votre cause est mauvaise ; Laissons-les, nous dit-on, sommeiller à leur aise; Quiconque est vieux est déjà mort ; Les perruques ont toujours tort.

Pierre -Antoine Naz.

Page 1