A L'AUTEUR DE LA COUPE DE L'EXIL
Mais il restait des cœurs sensibles à tes peines!
Il en restait encore attachés à tes pas!...
Innocente victime ! enfin tombent tes chaînes.
Ton esprit fut bien grand, tes forces plus qu'humaines,
Pour plaindre et pour aimer ceux qui ne t'aimaient pas!...
Car j'ai lu dans tes vers de sublimes louanges! Poète, de la tombe au jour ressuscité!
J'ai compté tes douleurs , pesé tes maux étranges ; Et, sous des ailes d'or, j'ai vu des pieds d'archanges Te frayer un chemin vers l'immortalité.
Mon âme a palpité d'une pensée amère , Alors qu'elle entendit tes sanglots si touchants. Exilé! je t'ai vu demander, comme Homère, Au monde une patrie, à l'Europe une mère!... Et nul écho d'en -bas ne redisait tes chants.
Je t'ai vu soupirer un cri de funérailles , Un hymne qui déchire et mon âme et mon cœur; Et le dernier adieu sorti de tes entrailles, .\vec le désespoir au sein de nos murailles, Vint chercher une larme à l'ojil pur de ta sœur.
Je t'ai vu, quand la terre était sourde à ta plainte ; Lorsque l'homme tombé s'écriait : Dieu s'en va!... Implorer, à genoux au pied de la croix sainte, Une heure de repos, libre de toute étreinte, Une heure!... pour rester soûl avec Jéhova!...
Je t'ai vu, morne et sombre, en face de Tabîme, Rêver un vol de flamme, et mesurer les cieux; Te pencher sur le gouffre, abandonner la cime; Et, dans ta chute immense, être enfin la victime De ton essor audacieux.
Je t'ai vu, toujours fier, renaissant des ténèbres, Secouer ton linceul au soleil radieux : Silence!... le passé veut ses voiles funèbres. Tu fis comme la foudre ; Elle remonte aux cieux.
Et toujours plus grandi par ta chute infinie, Ta tête dans l'espace a dépassé les airs!... C'est à nous d'expier ta cruelle agonie, D'effacer à jamais trois ans de calomnie. Et d'éteindre les maux que ton cœur a soufferts!...
A nous!... qui, sans pitié, de nos honteux blasphèmes, Avons brisé tes flancs et mutilé ton cœur ! A nous!... que sur nos fronts croulent tes anathèmes! Car il en reste encor, de ces sanglants baptêmes. Pour te venger du déshonneur!...
Car, pendant ton exil, qui, d'une main sincère.
T'a présenté l'obole et le pain du proscrit?...
Qui t'a dit : Prends courage! ami, je suis ton frère!...
Pour alléger tes fers quel être tutélaire
T'a crié : Me voilà!... Personne n'a rien dit!...
Et toi, silencieux, regardant ta patrie, Eden qu'en vain ta voix en tremblant appela. Berceau de ton bonheur où tu reçus la vie. Tu te dis : Pour jamais dois -tu m'être ravie?... Je cherche le bonheur!... le bonheur était là!...
Poète! dans mon sein ta coupe s'est vidée.
J'ai bu jusqu'à la lie à l'urne de tes pleurs ;
J'ai partagé le deuil de ton âme obsédée ;
Et mon âme dès lors se sentit possédée
D'amour pour tes vertus, d'eflfroi pour tes malheurs.
Alors que défiant la tempête fatale.
Ton luth retentit dans les airs.
Devant ta marche triomphale, J'ai vu l'Océan , par rafale , Se retirer à tes concerts.
J'ai compris que la vague était bien moins amère , Qu'un proscrit rentrait aux foyers.
Qu'un prince avait le cœur d'un père.
Et que le simoun populaire Caressait de nouveaux lauriers!...
Va! tu peux être heureux, en brisant de ta foudre Tout ce que l'injustice avait pétri de fiel. La haine attend de toi que tu daignes l'absoudre, Au nom de la terre et du ciel !
Sois heureux!... l'avenir saura ta renommée. Aujourd'hui, c'est à toi de pardonner l'affront; Et le prince et le peuple ensemble te diront Qu'une plume en tes mains peut valoir une armée!...
Cliambéry, 14 janvier IHU.
Eugène Dessaix.
518 EDOUARD PIAGET.