PICARDIE
Vastes plaines, champs de luzernes et de colzas, tourbières épaisses et noires, telle nous apparaît la Picardie. Les ciels du Xord y commencent, avec leur monotone grisaille et leurs soleils pâles. Villages pauvres, lamentables masures, cabanes grossières. A l'Ouest, la Manche bat les falaises, s'enfonce dans les baies, creuse l'estuaire de la Somme. Au Midi, ce sont les torèts. Au Nord, c'est l'Artois qui commence. Et, par-dessus tout cela, le vague brouillard de l'azur pluvieux.
Je sais peu de poètes Picards.
J'ai bien eu en mains les Rimes aiiiiéuoises, de M. Léon Barat. Mais M. Barat n'est qu'un Picard d'adoption. Je le regrette, car j'eusse voulu vous parler dé ces Rimes , où j'ai trouvé un divertissement de gaillarde humeur. Tous ces petits croquis ont de l'allure et de l'entrain. Ce n'est point du grand art, certes ! mais c'est assurément de la gaieté, et c'est quelquefois de l'esprit.
A dire vrai, le véritable poète de la Picardie est encore AL Léon Duvauchel. M. Duvauchel a décrit les mœurs de sa province dans un roman : Le Toiirbicr, qui est du plus exact réalisme.
Mais il s'attache surtout à mettre en vers, — et en des vers solidement bâtis, — les paysages picards. Tantôt c'est Y œillet des dunes qu'il nous montre ; tantôt il décrit les plaines mélancoliques des bords de la Somme ; tantôt il s'adresse à un maître d'école du « pays », et toujours il le foit avec une sincère émotion.
M. Léon Duvauchel a chanté aussi les ormes, ces ormes des grands chemins, ces ormes du terroir natal. Voici les quatre premières strophes de la pièce. On y remarquera la netteté de l'expression et la fermeté du vers :
Les ormes sont les gardiens Des vieilles routes de France...
L'orage, acharné contre eux, Leur a fiiit bien des blessures !
Ils ont des bosses, des creux.
Des crevasses, des fissures.
Des broussailles, à leurs pieds, Embarrassent de verdure Ces géants estropiés Dont l'écorce tst encor dure.
S'agraflint sur les talus.
Ils demeurent à leur poste, Cherchant s'ils n'entendront plus Rouler les chaises de poste...
Je signale encore, parmi les poèmes de Léon Duvauchel, ceux sur les Genêts, sur les Bœufs, V Entrée en foret et les Moissonneurs belges. Tout cela est vu vrai et i\\i juste.
M. Ernest Prarond consacre à la Picardie quelques morceaux d'un style âpre, dur, bien en harmonie avec la pesante terre décrite. J'ai tenu à choisir celle des pièces où la couleur locale est la plus poussée. Je me suis décidé pour Les Tourbes :
Juin vient; les hommes et les femmes, Dans le marais où sont les bœufs, \'ont enfoncer de grandes lames Qui coupent le charbon tourbeux.
i.i:s poKVES nu clocher.
L'homme m.uchc nus-pieds, les manches Laissant le coude à découvert, Lt les femmes portent aux hanches Un pantalon de toile ouvert.
L'homme en bateau lève la sonde Que charge le détritus noir, Ht de l'eau, qui dort peu profonde, Trouble au louchet le clair miroir.
Les femmes étalent par files,
Sur le bord vert, les noirs carreaux,
Ou les échalaudent par piles
Qui sèchent pour les tombereaux.
Dieu rit à la sueur humaine Et la saison rit au travail:
Le soleil joyeux se promène En maître octroyant un long bail.
Aux pommiers la fleur rose et blanche
A des fruits noué le fardeau :
Les cerises criblent la branche,
Les fossés sont pleins de lis d'eau....
Et c'est la Vicardie croquée en six strophes.