ARTOIS
De tout temps l'Artois eut une vie littéraire. C'est ainsi que, — à la fin du dernier siècle, et à l'instant précis où allaient éclater les premiers rugissements de la Révolution, — à la fin du dernier siècle, dis-je, se réunissait, près d'Arras, cette Société des Rosati, dont une intelligente initiative nous a conservé les œuvres. Il y avait là Robespierre, il y avait là le futur « organisateur de la victoire », Carnet. Et rien n'est curieux à feuilleter comme ces pages légères, sur lesquelles le plus formidable des drames allait plaquer ses taches de sang.
Aujourd'hui l'Artois a un poète, et c'est M. Jules Breton.
On connaît M. Jules Breton comme peintre : c'est l'un des plus grands de notre génération, et celui, peut-être, qui s'entend le mieux à éterniser les attitudes, à spiritualiser le vrai, à mettre une âme au bout de ses pinceaux. Mais le peintre a fait tort au poète, et c'est une injustice commise.
Je ne dis pas que le poète vaille le peintre ; il a sûrement moins de maîtrise, moins de géniale et calme fécondité, moins d'art aussi, et moins d'originalité suprême. Et pourtant, que de beautés dans les vers de Jules Breton ! Je viens de les relire
56 LES POi-TES DL- CLOCHEK.
encore. j\u rc\\.\ Jcûitiic ; j ai relu surtout les pièces détachées, et il faut que je vous fasse, en quelque mesure, partager mon admiration.
Je ne parlerai pas de Jentmc : cette idylle a eu ses critiques, elle a conquis son public, elle ne fait que poursuivre son succès. J'aime mieux vous citer quelques autres vers de M. Jules Breton. \'ous y retrouverez le magistral artiste qu'il est, l'amoureux des pavsannes et des champs, du ciel libre et du plein air.
\'oici 1 Aurore :
La glèbe, à son réveil, verte et toute mouillée. Autour du bourg, couvert d'une épaisse feuillée, Où les toits assoupis fument tranquillement. Dans la plaine, aux replis soyeux que rien ne cerne, Parmi les lins d'azur, l'œillette et la luzerne. Berce les jeunes blés pleins de frissonnement...
Je note^ au passage, un vers cristallin :
Une eau paisible dort son doux sommeil sans rides.. .
\'ous lirez le Retour des champs : c'est de savoureux et mâle réalisme, ^'ous vous arrêterez devant le Beau soir d'hiver; le Rosier vous fera sourire, — et quelle douceur vous trouverez, avec moi, dans cette impression d'automne !
La moisson est finie et comble les greniers.
Les champs sont nus, les bois sont roux, et les sorbiers
Vibrent dans le brouillard comme des braises vives ;
Vers le rouge corail de leurs grappes, les grives.
Poussant de faibles cris, arrivent par essaims,
Tandis que les moineaux, toujours prompts aux larcins,
Reviennent marauder dans les cours, où s'allie
La pâleur de la paille à la mélancolie
Que verse un blanc soleil dans l'azur pâle et doux,
— Et des deuils oubliés se réveillent en nous.
Un effet d'hiver, maintenant. Et vous allez voir comme il est bien d'un peintre !
La neige ! — Le pa3's en est tout recouvert — Déroule, mer sans fin, sa nappe froide et vierge. Et, du fond des remous à l'horizon désert, Par des vibrations d'azur tendre et d'or vert. Dans l'éblouissement, la pleine lune émerge.
A l'Occident s'endort le radieux soleil,
Dans l'espace allumant les derniers ieux qu'il darde
A travers les vapeurs de son divin sommeil.
Et la lune tressaille à son baiser vermeil,
Et, la flice rougie et ronde, le regarde...
Et la neige scintille, et sa blancheur de lis Se teinte sous le flux enflammé qui l'arrose. L'ombre de ses replis a des pâleurs d'iris, Et, comme si neigeaient tous les avrils fleuris. Sourit la plaine immense ineft'ablemcnt rose.
M. Jules Breton a son atelier dans le village de Courrières. Il nous le dit lui-même en des vers d'une sobriété grave :
Lorsqu'à travers la brume, ô plaine de Courriérc, L'ombre monte au clocher dans l'or bruni du soir, Qjae s'inclinent tes blés comme pour la prière, Et que ton marais fume, immobile encensoir ;
Quand reviennent, des bords fleuris de la rivière. Portant le linge frais qu'a blanchi le lavoir, Tes filles, le front ceint d'un nimbe de lumière. Je n'imagine rien de plus charmant à voir.
D'autres courent bien loin pour trouver des merveilles : Laissons-les s'agiter; dans leurs fiévreuses veilles, Ils ne sentiraient pas ta tranquille beauté.
Tu suffis à mon cœur, toi qui vis mes grands-pères. Lorsqu'ils passaient joyeux, en leurs heures prospères. Sur ces mêmes chemins, aux mômes soirs d'été.
Ailleurs, c'est tout le pays d'Artois qu'il décrit .
J'aime mon vieil Artois aux plaines infinies,
Champs perdus dans l'espace, où s'opposent, mêlés.
Poèmes de fraîcheur et fauves harmonies,
Les lins bleus, — lacs de fleurs, —aux verdures brunies,
L'œillette, — blanche écume, — à l'océan des blés.
1 l'î Pni' Tr<; DU CLOCHER.
Je vous signale encore de pittoresques stances sur les Jla/x Jliiniiiiiix, des vers poignants sur les Deux Croix^ et ce fier cantique d'amour à VAloiicUc,
Qui jette jusqu'au ciel sa chaude ritournelle 1-t l'ivresse sans fin d'un chant exaspéré.
Aimez beaucoup Jules Breton : c'est l'un des derniers artistes sincères de ce temps, et celui qui sait le mieux, dans la précision des contours et le vague des ciels, éterniser la noblesse des poses.
lit surtout aimez ce pa3-s d'Artois, et remerciez-le de nous avoir donné, à la fin d'un siècle de micrographies naturalistes, la ferveur ample, l'éloquente largeur, l'admirable simplicité d'un art pareil. Prendre le vrai et le marier au beau , c'est là un triomphe que bien peu remportent, et qu'il faut admirer quand, une lois par aventure, on le rencontre sur sa route.
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