PARIS & L'ILE-DE-FRANCE
Il est loin, le temps où Ton railkiit Paris, et où Scarron pouvait écrire, avec quelque sincéiité, ce sonnet macaronique :
Un amas confus de maisons, Des crottes dans toutes les rues, Ponts, églises, palais, prisons, Boutiques bien ou mal pourvues,
Force gens noirs, blancs, roux, grisons,
Des prudes, des filles perdues,
Des meurtres et des trahisons,
Des gens de plumes aux mains crochues,
Maint poudré qui n'a point d'argent, Maint homme qui craint le sergent.
Maint fanfaron qui toujours tremble,
Pages, laquais, voleurs de nuit.
Carrosses^ chevaux, et grand bruit, C'est là Paris : que vous en semble?
Aujourdhui nous voyons autre chose dans Paris et dans cet admirable pays de l'Ile-de-France, dont la ceinture de collines boisées entoure la cité d'une tunique de fraîcheur. Il est peu de poètes qui s'attardent à décrire le centre de Paris, la houle des
boulevards, les cohues de la Bourse, les défilés des Champs- Elysées. Combien, en revanche, se prennent d'amour attendri pour ces paysages des faubourgs, populaciers ou déserts, ouvriers ou rustiques! Parcs tranquilles, rues jamais terminées, bouts de Seine où s'attardent les pêcheurs à la ligne, boucle de la Marne avec les bateaux plats, petits chemins muets, églises de banlieue, promenades du dimanche, anguilles de Suresnes, fritures de Nogent, canotiers et canotières, tout cela retient le cœur de quelques poètes. J'en sais qui vont, chaque après-midi, mener leur flânerie à Grenelle ou à Clignancourt ; je pourrais même en citer un qui s'aventure jusqu'aux arbres maigres du parc de Montsouris. Et les belles échappées sur la brumeuse capitale en travail ! Et le charme des premières pousses, si près du macadam, à deux pas des tramways et des usines ! Et l'admirable ciel, un ciel discret, changeant, capricieux comme la femme et fidèle aussi comme elle, puisqu'il ne dit jamais au soleil un adieu qui dure! En vérité tout cela est charmant, et je conçois que des poètes s'en soient épris.
Musset nous en avait déjà parlé, Gautier aussi (dans cette ironique pièce sur l'Italie) ; mais c'est surtout depuis vingt ans qu'on a chanté Paris, le Paris pittoresque, le Paris local, sans cosmopolitisme ni rastaquouères. Et, entre tous les poètes qui ont réhabilité leur ville aimée, qui l'ont poétisée à nouveau, qui l'ont comprise et qui l'ont fait comprendre, le plus connu de tous, et le meilleur, est encore M. François Coppée.
Personne, plus que Coppée, ne connaît et n'aime Paris. Non le Paris du higb-life, le Paris superficiel et mondain, plus brillant que Vienne et plus animé que Pétersbourg, mais qui n'est, somme toute, qu'un Pétersbourg ou qu'un Vienne embelli : ce Paris-là n'a rien — sauf le Bois et le Parc Monceau — qui puisse séduire un poète, surtout quand ce poète a écrit les Humbles. Humbles vies, quartiers pauvres, rues tranquilles, squares perdus, coins de fortifications, une illusion de campagne entre deux usines, quelques murs jaunes d'affiches, voilà ce qui séduit le poète. C'est ce Paris d'au delà les boulevards extérieurs, c'est ce Paris provincial qui lui a fait trouver, au cours des flâneries songeuses, les plus évocateurs et les plus pénétrants d'entre ses vers.
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Il n'a jamais perdu occasion quelconque de le décrire : partout, dans les liiliniih's^ danslcs Proiiwnitdes et iiilériciirs, dans le Cah'ur ronge, dans Olivier, dans les contes en prose, partout ce sont ces croquis de banlieue, vivante ou déserte, qui lui ont servi décadré toujours renouvelé, et intéressant à peindre par sa sécheresse même. Et c'est à l'entrée de cette banlieue, c'est dans un commencement de faubourg, derrière les Invalides, à côté des larges avenues sans houle, que le poète est allé abriter sa rêverie mirailleuse, mi-résignée, et se souvenir du temps où, n'étant pas encore académicien, il passait ses après-midi de soleil à « feuilleter les volumes de vers sur les quais ».
Connaissez-vous la rue Oudinot ? Le nom est célèbre, mais la rue ne l'est pas encore. A dire vrai, certains Parisiens de la Bourse et du quartier Bréda savent à peine où elle se cache. Elle n'a d'original que sa solitude, et d'attirant que son calme endormi. Le bruit des voitures ne la trouble guère. C'est à deux pas d'elle qu'habite Paul Bourget, un contemplatif et im mélancolique comme Coppée. Et nulle part la contemplation, nulle part la mélancolie ne saurait s'alanguir mieux à l'aise qu'entre ces murs silencieux, à côté de ces jardinets amaigris par les bâtisses.
On a souvent décrit la maison de Coppée. Tant de gens y viennent, et tous y sont si cordialement reçus ! C'est en bon camarade que le poète leur parle. Il se souvient qu'il a écrit les Intiinités avant que d'écrire les Humbles : aussi ne rougit-il pas de causer intimement avec les humbles que nous sommes. Il reçoit le dimanche matin. C'est ce jour-là que les jeunes écrivains viennent se réchauffer au contact de cette verve, en écoutant cette conversation pleine de saillies, et déconcertante à force d'imprévu. Que d'amitiés littéraires ont dû s'ébaucher dans les deux petits salons de la rue Oudinot, au miUeu des bibelots et des chinoiseries ! Toutes les écoles s'y coudoient, aucune ne s'y sent gênée : c'est peut-être le meilleur moyen pour qu'elles apprennent l'indulgence mutuelle.
Les autres jours, le poète est rarement visible. Sa sœur Annette veille sur lui. Elle éloigne les importuns, elle protège le travail, bien en danger quand la popularité est venue, et c'est elle qui
préside, par cette sollicitude de toutes les heures, à l'éclosion de l'œuvre en enfantement.
Il y a, dans l'œuvre de François Coppée, deux cents « coins de Paris», tous croqués sur le vif, vus finement ou profondément sentis.
Tantôt c'est la rue déserte, « qui donne sur les champs, » tantôt ce sont les « tristes banlieues » ; nous y voyons, à chaque pas
, . . Quelque ruelle où pousse le gazon Et dont un mur tournant est l'unique horizon.
Tantôt encore le poète nous mène sur les hauteurs, Buttes- Chaumont ou Moulin de la Galette :
Au loin, dans la lueur blcme du crépuscule, L'amphithéâtre noir des collines recule, Et, tout au fond du val profond et solennel, Paris pousse à mes pieds son soupir éternel. Le sombre azur du ciel s'épaissit. Je commence A distinguer des bruits dans ce murmure immense.
Il nous montre encore
Le sifflet douloureux des machines stridentes,
Ou encore le banc, — ce banc, devenu célèbre, où jasent une bonne et un militaire, deux paxs.
Ailleurs se sont les w enfants trouvées » qui se promènent ; c'est, tout près des Invalides, le gamin qui regarde passer un régiment; c'est encore, au Louvre, le musée de marine, ou bien les champs en friche, ou les « murs lépreux », ou les « chemins verts semés d'écaillés d'huîtres ». Je tourne la page, et Je rencontre une impression de fête populaire, avec cette écrasante tristesse du feu d'artifice éteint. Voici maintenant revenir, — car c'est bien la passion de notre poète, — les « champêtres et lointains quartiers ! » Ou bien c'est une vue d'hiver, par la glace, avec les toits et les balcons neigeux. L'ironie s'en mêlant, — et Dieu sait si François Coppée la prodigue, lui, Tapparent naïf, auquel on a eu la candeur de reprocher son Petit Epicier de Montroiige! — l'ironie s'en mêlant, dis -je, je vois apparaître les bals bourgeois, et les canotiers, et les calicots, et les con-
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cierges, et le Jardin des Plantes, où l'on regarde, tout près des « tourlourous »,
Tciulaiit la trompe avec ses airs de gros cspit^gle, L'cléphant engloutir de nombreux pains de seigle.
L'ironie croit, l'ironie cingle lorsqu'il s'agit des politiqueurs, des farceurs, des baladins en redingote ou des pitres en veston; à chaque fois qu'il en croise un, le poète vous le cloue au bout d'un vers d'âpre cruauté. Puis il s'attendrit à nouveau : qu'une marchande de journaux grelotte,, que des sourds-muets passent, et le voilà touché, et il nous le dit comme il le sent, et c'est délicieux de le sentir avec lui...
"Voyez quelle vérité, à la fois railleuse et attendrie, dans ces quelques vers. Le poète est sorti, désolé, navré de la vie, fatigué de lui-même, le cœur en pierre et la cervelle en plomb. Il regarde indifféremment ; il se sent seul par sa faute; il y songe, il souffre :
Mais sur les quais déserts, derrière Notre-Dame,
L'ouvrier promenait son enfant et sa femme.
Sur les trottoirs les plus paisibles du Marais,
Le petit monde, assis dehors, prenait le frais.
C'était un jour de fête et de boutiques closes.
Pleins de chapeaux de paille et de toilettes roses,
Sur la Seine fumaient les bateaux à vapeur.
Dans les squares publics, la bonne et le sapeur
Commençaient sur les bancs l'idylle habituelle.
Pas d'humble carrefour, pas de triste ruelle
Qui ne servit aux jeux d'enfants endimanchés!
Des mariés d'hier, l'un vers l'autre penchés.
Allaient, l'homme tout fier et la femme un peu pâle,
Ayant encore les fleurs d'oranger et le châle
De noce, et tous les deux très gênés dans leurs gants...
Ailleurs, encore, il nous dira, — et c'est par ce dizain qu'il s'est fait « poète du clocher » ;
C'est vrai, j'aime Paris d'une amitié malsaine ; J'ai partout le regret des vieux bords de la Seine. Devant la vaste mer, devant les pics neigeux, Je rêve d'un faubourg plein d'entance et de jeux,
D'un coteau tout pelé d'où ma Muse s'applique
A noter les tons fins d'un ciel mélancolique,
D'un bout de Bièvre, avec quelques champs oubliés
Où l'on tend une corde aux troncs des peupliers
Pour y faire sécher la toile et la flanelle,
Ou d'un coin pour pécher dans l'ile de Grenelle...
Il est Parisien comme Coppée, ce brave poète et cet excellent comédien, Truftîer, que Léon Valade apostrophait ainsi :
Si tu n'es pas bourré de prose Et de raison comme un greffier,
Tète d'un rayon bleu férue, C'est pour être né dans la ?ue De hi Lune, ô pâle Truffier !
Et voici comment Truffier nous parle de ce cachot adoré qui a des fils de télégraphes pour barreaux :
Par delà les toits obliques De Batignolles-Clichy, Le vol de mes bucoliques Jamais, hélas ! n'a franchi
Le lugubre mur d'enceinte Où croit, parmi les tessons,.
Cette herbe, couleur d'absinthe, Qu'on ne voit pas sans frissons...
M. Albert Mérat nous dit, d'autre fiiçon, les environs de la grande ville :
Tous les dimanches, prés d'ici, Vers Sèvres, vers Montmorency, Un vent de voj'age nous pousse, Le vent des luniineux matins Et des déjeuners incertains Par la campagne verte et douce.
Nous nous en irons les premiers \'ers les coteaux blancs de pommiers, Sans penser à rien, sans rien dire, Les yeux vaguement éblouis De nos beaux horizons bleuis Qui recommencent à sourire. ..
\'oici la ballade — encore inédite — que je reçois d'un autre Parisien, M. Henri Barban :
BALLADE DU PARISIEN' A Charles' F usicr qui puhliail iiii livre sur les « Poêles du clocher . »
D'aucuns ont accorde leur lyre
Pour chanter en rythmes divers
Leur clocher natal, et nous dire
Sous quels cieux, noirs, bleus, jaunes, verts,
Ils ont, rimant leurs premiers vers,
Adore quelque belle fille
Aux yeux candides ou pervers...
Je suis de Paris la grand'ville!
Tous, en proie au sacré délire.
Se mettant la tête à l'envers,
Nous envoient, pour qu'on les admire
Aux quatre coins de l'univers.
Des vers souvent forgés envers
Et contre tous. C'est par cent mille
Qu'il nous en vient tous les hivers...
Je suis de Paris la grand"ville !
Nous n'avons pas fini de lire Ceux que vous avez découverts !
Il en est de Gap et de Vire, De Carpentras et de Nevers.
Mais la médaille a son revers.
Et ce qui m'échauffe la bile C'est qu'il y en ait tant d'Anvers...
Je suis de Paris la grand'ville !