‹ Les poètes du clocherChapitre 7 sur 56 · NORMANDIE · texte numérisé non relu

NORMANDIE

Terre verdoyante^ terre variée surtout, tranchée par les rivières, découpée en falaises, bosselée de collines, fleurie de pommiers, fraîche sous les pluies et gaie sous le soleil, la Normandie a eu, depuis Olivier Basselin, bien des poètes qui l'ont chantée. Xous en oublierons volontairement quelques-uns : il ne faut pas que la Normandie dévore toutes les autres provinces. Mais enfin cette glèbe est si riche, ce sol a vu lever tant de talents, tant d'écrivains l'ont célébré de piquante ou de belle manière, que nous devons nous v arrêter longuement.

Nous allons voir tout défiler : — les maisons normandes, la cuisme normande, les moineaux normands, la flore de Normandie ; ajoutez-y les marins granvillais, les fermes du pays de Caux, les amoureux du Val-de-^'ire, — et des pommiers partout!

Cela dit, après avoir rappelé le nom de ce précurseur qui fut Olivier BasseHn, commençons par le poète normand et ?wrmandissime, Gustave Le Vavasseur.

Je n'ai vu que deux fois Gustave Le Vavasseur. Petit, mais vif, les yeux fins, la figure caustique, avec un accent du terroir qui

sent la malice normande, c'est bien l'humoriste et c'est bien le Français. Sa conversation pétille d'allusions vite éteintes, de rapides plaisanteries, de sarcasmes brûlant sec. 11 a beaucoup vu, et retenu plus encore; il fut Tarni de Baudelaire, et M. de Banville a dit de lui : « C'est le premier de nous tous »; la foule ne lui rend pas justice, et il n'en est pas plus lier pour cela : il continue son œuvre toute gauloise, franche de sève, claire de couleur, sapide et bonne comme les gaietés cordiales. Ajoutez qu'il sait tout, ce diable d'homme ! Il possède, plus et mieux que personne, son archéologie, son histoire', son épigraphie, sa bibliographie normandes; pas un comice agricole où il ne lise un toast en vers ; pas une lête lettrée où il n'y aille de son impromptu ; pas une solennité^ soit dans l'Eure, soit dans l'Orne, soit encore dans le Calvados, où Gustave Le Vavasseur n'ait sa place et son rôle... Et les brochurettes de naître, et les plaquettes de s'accumuler! Les unes n'ont qu'un intérêt d'occasion ; d'autres, plus sérieuses, prêchent éloquemment les cultes éternels; il en est où ce railleur s'élève jusqu'à la plus sévère des gravités. Complexe, abondante, spontanée, gonflée de science, de sincérité et de verve, telle est cette œuvre, dont le temps épargnera bien des morceaux, et que les contemporains n'apprécient pas encore à sa valeur exacte.

Lisez donc le sonnet sur La Terre :

Laboureur, n'est-ce pas qu'elle est belle^ la terre, Qu'elle est plaisante à l'œil, qu'elle est douce à la main, Et qu'après un orage il monte de son sein Une odeur enivrante, ardente et salutaire ?

Si tu souris au blé que ta charrue enterre, Ce n'est pas seulement pour le souci du pain ; Tu prends un grand plaisir à voir germer le grain, Par admiration pour le fécond mystère.

L'argile est un habit que nous revêtirons ; Nous sortons de la terre et nous y rentrerons ; Mais nul n'a, moins que toi, frayeur du cimetière.

Nul ne sait mieux que toi l'histoire de la mort Et tu surprends parfois, sous la glèbe qui dort, Le principe éternel qui veille en la matière.

Gustave Le Vavasseur a consacré aux masures, aux baraques du pays natal, une pièce dont je vous vais transcrire six ou sept strophes. Elle est d'un rythme chantant et d'une délicate observation :

Dans les vieilles maisons de bois Qu'on voit au milieu des herbages Habitent les entants des sages ; Les cœurs sont sains, les esprits droits Dans les vieilles maisons de bois.

Aux faites des maisons de bois On voit pousser les graminées ; L'iris, frangeant les cheminées, D'astres bleus constelle les toits De nos \ieilles maisons de bois.

Autour de nos maisons de bois Les verts pommiers bordent la route, On entend la vache qui broute.

Et son souffle effleure parfois Le seuil de nos maisons de bois.

Dans nos vieilles maisons de bois Le beurre est d'or, le cidre est d'ambre; Juin rit aux éclats, mais Novembre Me semble aussi gai quand je bois Dans nos vieilles maisons de bois.

Dans les vieilles maisons de bois N'habitent pas les seuls ancêtres :

Par la porte et par les fenêtres L'amour se glisse en tapinois Dans les vieilles maisons de bois.

Dans les vieilles maisons de bois Les quenouilles sont délaissées, Mais les aiguilles empressées Piquent encor de jolis doigts Dans nos vieilles maisons de bois.

Dans les vieilles maisons de bois On soigne son corps et son àme, Et sur le pain que l'on entame On fait le signe de la croix Dans les vieilles maiscns de bois...

Et voyez l'heureux homme que ce Le Vavasseur! Non seulement il improvise des vers savoureux; non seulement il aura laissé une œuvre alerte, franche et bonne, — mais encore il a un élève, et un de ces élèves qui font rire de joie les moustaches de leurs maîtres.

Paul Harel est aubergiste. . . Oui , monsieur, aubergiste d'Échauffour, dans l'Orne, pas bien loin d'Argentan, et en plein pavs de collines normandes.

L'auberge existe; elle est dûment achalandée, — et l'aubergiste fait des livres. Il leur trouve des titres comme ceux-ci, qui sont d'un artiste : Sons les Poinniiers, ou bien encore : Gousses, d'ail et Fleurs de serpolet. Et j(,' vous réponds que sa poésie est d'une gaillarde venue ! Lisez cette fantaisie, cette grasse et plantureuse fantaisie qui s'appelle : Un Toast. ]e suis sûr qu'elle vous séduira par son humour, en vous faisant venir l'eau à la bouche par sa débauche de pittoresque culinaire. C'est un festin de Gamache qui s'apprêtera sous vos yeux, en des distiques religieux et solennels :

Au centre du foyer, le pot-au-feu normand Sommeillait comme un juste et ronflait en dormant ; L'osmazôme quittait tout doucement la moéle; Les rognons affolés frétillaient sur la poêle; Palpitants, crépitants et crevant sur le gril, Les boudins sifflaient mieux que merles en avril ; Les tripes sanglotaient tout bas dans leurs terrines; Des parfums nourrissants montaient dans les narines, Le ajigot se vautrait sur des oignons confits. Les poulets écrasaient leurs lits de salsifis. Et les doux ris de veau, couchés dans leurs coquilles, Semblaient, en mijotant, caresser les morilles...

Cette poésie-là, toute gaie et tout avenante qu'elle est, fera le désespoir des dyspepsiques. Allez donc lire, devant un président de société de tempérance, les « Vaux-de-vire » d'Olivier Bàsselin ! Notre homme vous recevra de belle façon. . . J'ai peur que M. Paul Harel n'ait contre lui, d'ici demain, tous les malades de l'estomac et les dégoûtés de la vie. Or, les dégoûtés et les malades sont légion. Je plains M. Paul Harel.

Eh bien! non, je ne le plains pas... 11 a pour lui les heureux ; mais il a aussi les humbles, les simples, les doux.

C'est lui qui a écrit Sous la Côlc. Et quelle tendresse dans ces strophes !

C'est comme un nid fait dans les herbes. Du seuil de la vieille maison, A travers des arbres superbes, On voit miroiter Thorizon.

Du logis, que le chaume couvre, Sous la côte, à l'abri du vent.

Tous les matins, la porte s'ouvre En face du soleil levant.

Les premiers rayons qui paraissent Disent bonjour à la maison.

Et, de leurs lèvres d'or, caressent Les marguerites du gazon.

Petit herbage, étroit domaine, Enclos béni du Dieu vivant, La créature s'y promène Sous la côte, à Tabri du vent.

Dans le sùn de cette chaumière Et sous ces feuillages épais, La vie entre avec la lumière.

Avec l'ombre descend la paix.

O destin que tout bas j'envie !

Doucement, au fond de ce nid, Reposent, au soir de la vie, Deux cœurs qu'un tendre amour unit.

L'homme et la femme ont le même âge, Pas chancelants et blancs cheveux, — Mais ce serait vraiment dommage Qu'ils ne fussent pas aussi vieux.

Ils portent le poids et le nombre Des jours passés avec fierté :

Pas un de ces jours n'a mis d'ombre Au ciel de leur fidélité.

Qu'importe la date lointaine !

Les serments ne vieillissent pas.

Les vieux ont fait leur cinquantaine, Et, fidèles jusqu'au trépas.

Devant les petits de leur race.

En défiant le démenti, Ont regardé l'autel en face, Comme gens qui n'ont point menti !

Puis, revenus dans leur demeure, Sous la côte, à l'abri du vent.

Ils attendent la dernière heure En face du soleil levant.

Et vers la Fortune qui passe Ils regardent les gens courir.

En sachant ce qu'il faut d'espace Pour aimer, prier et mourir.

Après Paul Harel, Germain-Lacour. L'ami près de l'ami.

M. J. Germain-Lacour avait débuté, il y a quatre ans environ, par un petit volume un peu maigrichon. Il nous est revenu avec Les Clairières, et il n'a pas eu lieu de s'en plaindre ; Paris a adopté ce provincial volontaire, qui, retiré dans son pays d'Argentan, ayant la veine rare et la production réfléchie, nous donne, de temps à autre, quelque caprice aimable ou quelque joU tableau de genre. Les vers de M. Germain-Lacour ont l'allure aisée, et pourtant ils sentent le travail. Il y a un aphorisme littéraire qu'on n'ose plus citer (il y est question de « vers faciles ») et qui dit à merveille ce que je délaie en ce moment.

Nous aurions beaucoup à prendre dans le recueil de M. Germain-Lacour. Il se faut borner... (Ici c'est un vers de Boileau qui me fait tapage dans la tête!). Je me borne donc, et citerai seulement l'amusante odelette que notre poète dédie aux oiseaux de son pays, à ces effrontés pillards que sont les moineaux normands :

On a trop vanté les pinsons, Les merles diseurs de chansons, Princes et marquis des buissons;

Changeons de mode.

Au tour des hôtes des créneaux !

Je veux au peuple des moineaux, Grands parleurs et grands friponneaux.

Chanter une ode.

Ce ne sont point des délicats; Ils n'ont pas de certificats D'artistes, ni l'or des ducats

Sur leur plumage, Ces bohèmes n'ont pas souci De leur costume un peu roussi ; Car leur costume est pauvre ainsi

Que leur ramage.

Mais, au temps jadis, ils ont lu.

Dans un vieux livre vermoulu, Dont les maximes leur ont plu,

(C'est Epictète) Qu'il ne faut s'attacher à rien, Que posséder est un lien.

Sages oiseaux ! sages est bien

Leur épithète.

N'ayant rien, ils s'arrogent tout.

C'est pour eux qu'on récolte en août.

Du propriétaire partout

Antagonistes, Ils partent toujours de ce point Que la propriété n'est point :

Tous ces gueux en mauvais pourpoint

Sont communistes.

Il faut bien vivre, n'est-ce pas?

Ne pas manger, c'est le trépas !

Moineau, ce sont tes seuls repas

Ceux que tu voles !

Fais donc comme à Sparte, autrefois, Faisait l'enfant d'après les lois...

Sparte t'excuse, tu le vois,

Voleur qui voles.

Moi je t'aime quoique voleur; J'aime ton instinct querelleur, Ton pépiement de piailleur

Le long des haies.

Il est triste, ton cri, c'est vrai; Mais sa tristesse est à mon gré Quand ont fui de mon cœur navré

Les notes graies.

Le jour où les oiseaux frileux, En quête de cieux toujours bleus, Quittent nos pays nébuleux

A grands coups d'ailes, Toi, sans redouter le courroux Du froid, tu restes avec nous, Et ne suis pas dans leurs vols fous

Les hirondelles.

Reste, ennemi du jardinier ; Suis ton penchant de braconnier; Établis au fond du grenier

Ton réfectoire.

On n'a pour toi que du mépris...

Mais de toi je me suis épris, Humble petit oisillon gris

A gorge noire.

M. Alexandre Piédagnel est Normand, lui aussi. Il a souvent crayonné des paysages ou des types de son terroir. Je lui emprunte un sonnet, — tout gras de couleur locale, — sur La Saint -Clair :

L'odorant serpolet couvre les hautes dunes Où campent, pour un jour, marchands et bateleurs; Les tonneaux sont en perce, et, dans les moques brunes, Le cidre coule à flots, riant aux beaux parleurs.

Crevettes et dos-poings, figues, poires et prunes, •

Sous les tentes montrant d'alléchantes couleurs. Des festins apportés combleront les lacunes. Et feront oublier maints propos querelleurs!

Les paniers vont s'ouvrir. On boit, on crie, on chante; La jeunesse, à l'envi, se bouscule et plaisante, Pendant que les gigots rissolent en plein air.

Quel vacarme joyeux! Héros du champ de foire, Les Normands, altérés, de trinquer se font gloire. Sur la plage, à vingt pas, gronde la vaste mer.

Cette « vaste mer grondante », AL Louis Lecacheur, qui est artisan dans un petit village du Cotentin, nous l'a plusieurs fois dépemte. Il entend, toute la journée, sa lamentation se briser contre les quais de Cherbourg et les roches de la côte. Oh !

IhcureuK homme, qui peut mener ainsi sa^corvée et son rêve, en chantant comme le savetier de Lafontainc, mais en chantant des vers qu'il fait lui-même, et qui n'en ont qu'une plus enviable saveur !

J"ai des tendresses pour un sonnet de Léon Valade, qui s'appelle : Paysage normand. Tous les vers de Valade ont la justesse des tons et la transparence des mots. Ceux-ci m'ont semblé particulièrement cristallins :

Dans l'enclos frais et vert d'une ferme normande Que des murs de gazon bornent de tous côtés. Par un double rideau de hêtres abrités, J'imagine la vie apaisée et gourmande.

La place pour le rêve y serait assez grande, Car un bout de prairie aux aspects veloutés Sous le branchage las des lourds pommiers voûtés, C'est l'étroit horizon que le bonheur demande.

Et si l'instinct d'une àme inquiète voulait

Un contraste à ce calme, à ces flots de bon lait,

Au tapis d'herbe molle où dort la sieste à l'aise,

Il suffirait, les soirs où vient le vent de mer, D'entendre, sans la voir, sous la sombre falaise, Rugir la majesté de l'océan amer.

Soit dans ses deux recueils de vers, soit dans ses Contes de la Mer et des Grèves, Charles Canivet évoque ou décrit le Cotentin. Il le fait avec plus de 'finesse que de souffle, plus de déHcatesse que de grandeur. Sa poésie est tempérée, alerte, bonhomme^ bien normande, en un mot, et bien française. Et l'amour du pays natal y chante à chaque page.

Il chante également dans les vers de M. Ernest AmeUne, dans ceux de M. Jules Sionville. M. Sionville a célébré Jeanne d'Arc, Corneille, Villequier, Le Havre, Étretat, la pomme, tous les héros, tous les paysages, toutes les gloires de sa province.

Je m'en voudrais d'oublier un jeune poète rouennais, M. Edmond Perrée, qui adresse une belle ode A la Normandie.

C'est également la Normandie, — le « val de Vire » , celui d'Olivier Basselin, — que nous décrit M. Victor Patard dans

Ju Pays des Pommiers. Il s'y donne avec ferveur, avec le souci et l'émotion de la sincérité.

M, Achille Paysant a trouvé, pour chanter son village, une idée bien originale, une antithèse morale et pittoresque qui a son prix :

Les gens de mon village ont un double clocher, Religieux beffroi, profane cheminée.

L'un compte au moins mille ans, l'autre à peine une année; Mais là-haut, dans l'azur, ils semblent se chercher.

Il s'agit, on l'a compris déjà, de l'égHse et de l'usine. Tous deux s'aidant l'un l'autre,

Chaque heure de l'usine à l'église est sonnée ; L'ouvrier pense à Dieu sans perdre sa journée...

Aussi notre poète embrasse t-il d'un double amour L'église où l'on travaille et l'usine où l'on prie.

Les vers qu'on va lire sont de M. Charles Frémine. C'est le cantique obligatoire, l'hymne aux pommiers normands :

Quand les récoltes sont rentrées

Et que l'hiver est revenu,

Des arbres, en files serrées,

Se déroulent sur le sol nu ;

Ils n'ont pas le port droit des ormes.

Ni des chênes les hauts cimiers;

Ils sont trapus, noirs et difformes ;

Pourtant qu'ils sont beaux, nos pommiers!

Leurs rangs épais couvrent la plaine.

Et la vallée, et les plateaux; En droite ligne et d'une haleine Ils escaladent les coteaux ; Tout leur est bon, le pré, la lande; Mais, s'il faut du sable aux palmiers, Il faut de la terre normande A la racine des pommiers !

Quand mai sur leur tête arrondie Pose une couronne de fleurs, Les filles de la Normandie N'ont pas plus de fraîches couleurs :

)8 LKS POÈTES Dl' CLOCHER.

Leurs floraisons roses et blanches Sont la gloire de nos fermiers :

Heureux qui peut voir, sous leurs branches, Crouler la neige des pommiers !

Les matinales tourterelles Chantent dans leurs rameaux touffus, Et les geais y font des querelles Aux piverts logés dans leurs fiàts; Les grives s'y montrent très dignes Et tendres comme des ramier? ; Elles se grisent dans les vignes, Mais font leurs nids dans les pommiers.

Leurs fleurs, leurs oiseaux, leurs ramures, Ont enchanté mes premiers jours, Et j"ai, plus tard, sous leurs ramures, Mené mes premières amours.

Que l'on y porte aussi ma bière; Et mon corps, sans draps ni sommiers.

Dans un coin du vieux cimetière, Dormira bien sous les pommiers.

Le irère de M. Ch. Frémine, Aristide, nous a donné une Légende de Normandie. Il ressuscite les héros, depuis Guillaume Longue-Epée jusqu'à Robert Guiscard; il nous conte les légendes de Château-Gaillard, à' Ariette, de Gisèle ;\\ nous parle du Mont- Saint-Michel et des lies de la Manche. Tout cela est un peu touffu, mais bien local et bien coloré.

La Normandie nous a donné encore un autre poète, — et un poète sur lequel il convient d insister, — M. Auguste Dorchain.

Élève de Sully-Prudhomme et de François Coppée, M. Auguste Dorchain, pour admirer également Leconte de Lisle et Banville, n'en garde pas moins sa personnalité. Ses vers « sentent l'huile » : on y devine le long et patient travail, les veillées exquises et laborieuses, les songeries préoccupées, tout ce qui enfante le bonheur à la fois et le tourment de l'artiste. Je ne crois pas lui faire injure en disant que son talent, tout spontané et sincère qu'il demeure, n'en témoigne pas moins d'un persistant effort de volonté. Dans tous ces morceaux, — très courts pour la plupart, — ce qui domine, à côté du sentiment et parfois de

la pensée, c'est la grâce contenue, l'émotion endiguée, ou, si vous l'aimez mieux, tenue en laisse. Chose rare chez un poète, et surtout chez un poète jeune ! Au lieu de s'abandonner à la fougueuse inspiration, c'est lui qui la dompte. ISon qu'il lui impose des caprices burlesques et cruels, des chinoiseries ou des bouffonneries de langage et de rythme, comme ont essayé de faire, pour la suprême condamnation de leur école, quelques parnassiens : il veut, au contraire, la forcer d'obéir à un mot d'ordre réglé et ferme, l'enfermer dans un moule simple, dans une robe montante, qui ne laisse admirer que le sourire du visage et l'aisance de la démarche,

M. Dorchain est né à Elbeuf. C'est dans quelqu'un de ces paysages calmes et moelleux, sur les bords de la Seine paresseuse, qu'il a, sans doute, trouvé le thème de son Envoi de Fleurs :

Chère malade, afin que dans ton lit coquet

Doucement tu souries, J'ai cueilli pour ta chambre un rustique bouquet

De bru3'crcs fleuries.

Respire-le longtemps : il n'a pas la fadeur

D'un parfum délétère, Mais la vivifiante et robuste senteur

Des bois et de la terre.

Il n'est pas de ces fleurs que fane sans pitié

La première froidure :

Pareil à notre grave et tranquille amitié,

Il réconforte, il dure.

Et pourquoi, même après un artiste parfait, ne vous citerai-je pas cette humble fille, — une servante! — qui nous a donné VAloiieite aux Blés? Rose Harel a écrit quelques naïves strophes sur son village. En voici les deux 'premières ; c'est simple et candide comme une romance de Boiëldieu :

S'il me plaît d'invoquer, pendant mes rêveries, Mes premiers jours passés, mes songes de vingt ans, Je dis à mon esprit : « Retournez dans les champs, Dans les grands bois touffus, dans les vertes prairies Où, jeune, j'aimais tant à m'égarcr, le soir, Quand mon cœur débordait ei de sève et d'espoir! »

.JO LES POi-TES DU CLOCHER.

Je lui dis : « Retournez vers ma pauvre chaumière,

\'ers l'église rustique où je priais si bien;

\'ers l'humble champ des morts, dont un coin sera mien

Lorsque j'aurai fini ma pénible carrière,

Pour y dormir en paix mon éternel sommeil

Sous un tertre ignoré, couvert d'herbe, au soleil. »

J'ai souligne une gaucherie; mais, en vérité, tout cela n'est-il pas ému et humain? La pauvre fille avait trouvé la note juste, et les impeccables poètes ne font pas mieux.

l'aurais encore à citer plusieurs « bardes >■> locaux. M.Wilfrid Challemel s'est fait le poète de la Ferté-Macé ; M. Eugène Cordier a célébré sa bonne ville de Laigle ; M. \'ictor Lemarchand décrit sa vieille cité, Falaise, et la décrit en amoureux qui a le mot juste.

Dans Autour du sanctuaire, M. l'abbé Salmon a glorifié son clocher normand.

M. Etienne Dupont, lui, s'est fait le poète des « mathurins » lyriques, des marins et des pêcheurs, grands buveurs devant l'Éternel et fiers braves devant les lames. Tantôt il chante la « Granvillaise » ; tantôt il se lamente avec la « douce joHe », la promise dont le fiancé est parti sur la nié; tantôt il nous montre \e vieux, V ancien de la marine, qui reste là, à rêvasser près du port; tantôt il s'extasie devant les petites pêcheuses de crevettes, ou encore les « marmailles » qui s'essaient déjà aux jeux périlleux... Ici je cite. Le poète nous a dit les amusements à^s gosses sur le quai :

Puis, un beau jour, cales embête De nager rien que dans le port ; La marmaille se met en tète D'aller plus loin, et dame! on sort.

L'avant-port n'était qu'une mare Sentant toujours le renfermé ; Embarque ! allons ! largue l'amarre !

Au large ! le canot armé !

Hors du vieux musoir on débouque.

Il faut remonter le courant.

Alors, à la poigne, ça souque.

Mais le canot a triple rang.

Et lorsque, au bout de la jetée, Je les vois passer, fièrement, Sans craindre la mer agitée, Sans souci du chavirement,

Dans ces gosses remplis d'audace Je reconnais bien, en effet, Les fils de cette forte race Qui donna Jean-Bart et Courbet!

Ailleurs nous voyons des « bordées » de marins, ou de pauvres petits priant Notre-Dame, ou encore des intérieurs de cabaret et des soutes de navires, et, à la fin du volume, ce sont les belles strophes où notre poète exalte Surcouf^ ses folies et ses victoires.

Il s'agit, certes, d'une œuvre originale au premier chef, et vivante comme peu d'autres. Et quelle couleur locale ! Rien qu'à mettre bout à bout toutes ces expressions de gabiers, je vous épouvanterais !

Voici bien des poètes normands, n'est-ce pas ? Et pourtant j'ai beau faire, me raisonner et me prêcher, calculer les pages prises, rogner mes projets, remettre mes notes en carton , je ne puis pas ne vous point citer les strophes de M. Paul Labbé. Et vous ne m'en maudirez pas :

Les vergers paraissaient des corbeilles de fruits, Tant le calme des jours et la tiédeur des nuits Avaient multiplié les pommes rougissantes ; Le doux soleil d'automne, en montant lentement, Lear prodiguait encor, du haut du firmament, Ses caresses resplendissantes.

Le soleil leur jetait des rayons empourprés Comme si tous ces fruits ne fussent point dorés. Ni ces feuillages verts, ni ces grappes vermeilles ; Pourtant le jour béni, si longtemps souhaité, Le jour était venu de la maturité :

Les vergers semblaient des corbeilles.

De toutes parts, sous l'œil vigilant des fermiers,

Les garçons de quinze ans grimpaient dans les pommiers

Afin de secouer chaque branche alourdie,

Ht, SOUS l'cFort viril des petits paysans, S'amoncelaient sans fin les plus riches présents De ton écrin, ù Normandie!

Pas un souflle de brise aux feuilles des buissons... Le ciel était rempli de langoureux frissons, Les mouches d'or volaient dans l'ombre des charmilles; C'était un de ces jours, aux voluptés enclins, Où l'on voit s'envoler au-dessus des moulins Les bonnets blancs des jeunes filles.

La haie était fleurie et je m'arrêtai là

Pour crayonner des vers, — je ne fliis que cela.

La rime était rebelle et le sujet stérile...

Quand soudain, de l'endroit même où j'étais assis,

J'aperçus, au travers des frênes éclaircis,

Tout un commencement d'idylle...

Ainsi que le corbeau de la fable, perché Sur un arbre, un garçon à l'air effarouché Distraitement gaulait les pommes éloignées ; — A genoux sur le sol, dans un blond demi-jour, Une fille au teint frais, aux yeux brillants d'amour. Les cueillait à pleines poignées.

De loin en loin, sans trop d'embarras, au hasard. Ils échangeaient un mot, un sourire, un regard ; — Les mots en disaient moins, pourtant, que le sourire ! Si dans ce coin propice aux ouvrages galants Les aveux furent doux et les regards brûlants, Point n'est besoin de vous le dire.

Quand l'arbre, dépouillé de sa couronne d'or. Eut relevé la tête et repris son essor, Le jeune gars glissa du faîte jusqu'à terre; Il vit la belle fille et son regard clément. Et, le cerveau troublé sans doute à ce moment, S'approcha d'elle avec mystère...

Tous deux ayant au cœur le même enivrement, Il lui prit les deux mains lentement, lentement... L'enfant aux yeux d'azur, devenant moins farouche Se pencha, plus jolie en sa douce pâleur, Et le bel amoureux, comme on cueille une fleur, Lui prit un baiser sur la bouche.

Alors, sans qu'on le vît, au revers du fossé. Apparut, tel qu'un dieu vengeur et courroucé, Le maître du verger, bientôt un centenaire. Il s'approcha des deux enfants, transis de peur, Et, dans l'air imprégné d'une tiède vapeur,

Sa voix gronda comme un tonnerre...

« Voici donc ce que font les rudes travailleurs ! » Dit-il, « Mais je suis là, quand on me croit ailleurs; Je puis juger de quoi mes hommes sont capables. Ah! vous chômez ainsi de la bonne façon, Ma belle jeune fille et mon joli garçon !

Mais j'ai la main sur les coupables.

« Ah ! voici ce qu'on fait à la barbe des vieux. Sans songer qu'autrefois, en un passé joyeux, Ils aimaient, eux aussi, de toute leur tendresse ! Eh bien, je sens par vous mes vieux ans rajeunis. Et moi, qui ne peux pas punir, je vous bénis, Car je songe à l'ancienne ivresse,

« Donc, aimez-vous, mes chers enfants, aimez-vous bien, Puisqu'hélas ! en dehors de l'amour il n'est rien Qui rouvre vers le soir nos yeux prêts à se clore. Aimez-vous et surtout, ô vous les bienheureux. Songez que l'amour est un fruit plus savoureux Quand on le cueille dés l'aurore ! »

Le radieux vieillard, avec un air très doux, Les fit se rapprocher et dit : « Embrassez-vous, » Heureux de terminer ainsi les représailles. — Ce tendre baiser, comme aux temps patriarcaux, Des vallons d'alentour troubla seul les échos. Et ce furent leurs fiançailles.

Et maintenant, adieu la Normandie ! Nous entrons dans l'Ilede-France, nous allons à Paris... Et sois le bienvenu, mon ruisseau de la rue du Bac !

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