CHANSON DE LA VIEILLE PILEUSE
d'après le TABLEAU d'anDHÉ CROCHEPIERRF
Tourne, fuseau.
Ma main est lente et mon œil ne voit guère, Pourtant s'enroule le cordeau.
Je file le lin le plus beau, Le plus solide en la matière.
Tourne, fuseau.
Tourne, fuseau.
Je m'étonnais, jadis, de la fileuse Tout le jour seule à l'écheveau.
Moi, j'avais un fier jouvenceau Qui me rendait la plus heureuse.
Tourne, fuseau.
Tourne, fuseau.
On me disait, au meilleur de mon iig"e, La plus active du hameau.
Je donnais le branle au berceau En vaquant aux soins du ménage.
Tourne, fuseau.
Toui'ne, fuseau.
Les tout petits, malins, me font la mine. Ils sont comme un printemps nouveau.
Mais l'hiver les prendra tantôt; ^
Où seras-tu, lors, ma « ménine ))?
Tourne, fuseau.
(Fleurs gasconnes.)
MICHEL CAMELAT
Michel Camélat, épicier à Arrens-en-Bigorre. est né dans cette ville le 26 janvier 1871. Elu majorai du Félibrige en mai 1902, il a collaboré à Reclams de Biarn e Gascougnc (Pau), au journal Protivenço, d'Avignon, à Mélusine et à diverses publications régionales. Il a publié successivement : Le Patois d'Arrens, notes de phonétique, Paris, Picard, 1891, in-8" ; Arniana patonhs de la Bigorro, l""» année, Tarbes, impr. de Lescamela, 1893, in-18: El pin piu dera me laguto (chansonsK ibid., 1895. in-4»; L'Elément étranger dans le patois d'Arrcns, Tarbes, Croharé, 1896, in-S»; Beline, poème gascon, Tarbes, impr. de Lescamela. 1899. in-8».
Camélat est un délicieux poète du terroir. II a donné toute sa mesure dans Beline, sorte de roman pastoral, en vers, où sont décrits, avec une délicatesse de touche et une pénétration psychologique surprenantes, les caractères et les mœurs de la Higorre. Beline, c'est l'histoire do « la petite montagnc^lc de la vallée d'Azun, sœur cadette de Mireille, l» magnarelledes plaines de la Crau » ; c'est aussi l'exaltation d'un des plus beaux sites de nos provinces du Sud-Ouest, tout à la fois un fidèle récit didactique et un touchant poème d'amour. C'est ea outre le premier essai lyrique de longue haleine tenté en Gascogne depuis Jasmin.
« Avant l'auteur do Beline, écrit M. Xavier do Cardaillac, la poésie romane du Sud-Ouest, à l'opposé de la poésie provençale, 80 confinait dans les petites pièces, dans les morceaux détachés. Avec une inspiration variée et un souffle soutenu, Camélat a conduit jusqu'au dernier vers le récit en trois rhauls des amours do ses bergers... Miquôu Camélat, à l'exemple du maître de Maillan(>. a vécu la vie des montagnards du pays des (laves, et il a pu, eu idéalisant ses souvenirs, écrire la plu» naïve et la plus sincère des bucoliques. L'écrivain s'est mêlé h SCS héros, tout enfant il parla leur idiome; depuis, pour mieux pénétrer leurs pensées, il s'est déshabitué do manier la langue française qu'il avait apprise au collège, cl il s'est cctnfiné exclu-
sivement dans l'usage do la langue romane qu'il balbutia dans son berceau. Tout eu restant lettré, il est redevenu paysan... » Camélat. ajouterons-nous avec le même commonlateur. écrivit ses premières œuvres en patois de la vallée d'Aziin. coloré et rude, mais particulier à ce petit pays. Pour être mieux compris de tous, il adopta ensuite le dialecte béarnais de la plaine de Pau. qui. avec ses finales adoucies, est aussi clair et plus gracieux que le roman gascon, et il réalisa un petit chef-d'œuvre d'harmonie et de grâce poétique. Du parler d'A/un il ne garda que les termes spéciaux à la vie des bergers de la montagui". tels des taches violentes de plein soleil dans un paysage d'aube ou de crépuscule.
Bibliographie. — Paul Mariéton. En Aquitaine ; Revue Félibréenne. t. XI, 1895. — Edm. Lefevre, Catalogne FcUbréen, etc. — A. Praviel et J.-R. de Brousse, L' Anthologie du Fèlibrige, Paris, Nouv. Libr. nation., 1909, in-18.
BELINE
FRAGMENT
Quand le vent du sud, ce loup qui dévore la neig-e, souffle chaud en avril, les oisillons se becquètent de caresses, des ouvriers laborieux s'occupent à vêtir la montagne et à fourrer l'arbuste. L'agneau boit au bord de l'étang, et le brouillard ne ramène pas le mauvais temps en rasant la terre; l'écho de moment en moment nous renvoie quelque sifûement, les amoureux sont d'accowi, et les ruisseaux murmurent.
BELINE
Que lou loup de la neu bouharréyé. en abriu Lous auserots que s'amigalhen.
De balens sartés que tribalhen
A besli la mountagne, à tapi l'arboulet :
Au can dou gourg que béu l'anésque, La brume bâche que nou pésque.
Lou reclam, d'ore en aute es rembie u siulet Lous amourous que non's peléven. Lous arriulets que goiu-gouléyen.
Comme ils sont beaux, ces jours pluvieux du printemps de l'année! La terre égoutte sa meilleure sève, la fleur de la luzule des champs s'épanouit; dans le pré purifié, le regain à racines blanches vient doubler la longue tige de foin ; brillants comme l'œil de la poule, les rayons du soleil à la Saint-Jean piquent d'aplomb ; alors le bétail n'est pas dispendieux, avec une poignée de sel il se contente de ses pâturages. L'estivandier paresseux s'esquive quand il le peut sous les ormes; le berger-chef roule en boules le beurre jaune et ses petits fromages, et il en garnit ses étagères. Mes amis, est-ce que je ne dis pas la vérité? Non loin d'ici, il y a de beaux coteaux herbeux qui sont déjà dépouillés de neige lorsque chez nous les premiers jours de mai projettent encore leurs flocons dans notre vallée profonde.
Moi, j'ai parcouru ce pays-là en pèlerin : la Lane moiin'ne, quel labour chaud et brun! Là, le froment dresse en mars ses tuyaux, et quand il n'est chez nous que gazon, il pousse là-bas ses grains laiteux.
Quins bets dies plouyius à la prime de l'an!
Loti sou bou chue la terre ploure,
Dou cabidet s'ourbech l'esloiire; Au hé lounh, qu'assegounde l'ardalh tout cu-blanc.
Clare. coum l'oelh de la garie
Ta desberia la praderie Sourelhade, a Sen-Yuaii. que hisséyes d'aploum.
Labels, la bèsli chic que goasle,
Dap sau souléte que s'arpasle.
L'cstibayre s'arbéye so pot débat l'oum;
Luu mayourau que boule eu boles
Lou boudé yauné. é de cusoles Que garnech la casére. E menléchi caddels ?
Eula d'aci que n'y-a de béres
El do peludcs arribères.
Qui, tcrrégnes ne souu cjuoan de May lous cadets.
Flislasscyan la bal prégoune.
Nous arrounséu do neu ardoune.
You la lane mourine cy batudo, rouiniu, Quiue laurade caute è nére Oun lou hourmcn en mars canérn !
Quoan tasquéye pcr noustc eue Icyt qu'cy aqiiiu.
GASCOGNE ET GUYENNE o35
Les pâtui'ages s y garnissent de bonne heure, la plu[)art des arbres fruitiers y mûrissent en juin. L'Adour farouche, qui aboya à travers les précipices, apaise sa fidie, la main de l'homme le conduit, etpour qu'il marche à travers les prés, on fait des saignées à ses bords. L'herbe longue et grasse est fécondée et s'agite au delà des haies. C'est par là qu'on achète nos veaux de lait; à peine dégrossis dans la montagne, en quelques mois leurs qualités s'y affinent. C'est là que les chevaux aux pieds de cerf et au souffle de tempête empruntent au sol herbeux le nerf et l'agilité. Sur ces coteaux le sarment file et tisse ses [)ampres : il grandit le long des pieux où ses rameaux sont attachés. Nous parlons des travaux des champs; pour que la A-igne prospère et que sa grappe se dore, il faut la biner et lu labourer avec trois paires de ces bœufs dont l'échiné nous rase le menton. Le cou tendu, cherches-tu des épingles, ami vigneron, quand tu déchausses deux pans de terre à chaque coup de bcche ? Retourne ton
Aquiu, la tasque qu'ey douribe,
La maye rute en yulh qii'arribc. De l'Adoii qui per pênes heroutyé layré
Que s'amatigue la houlie,
La ma de l'omi Tescoulie ; Ta que régué pous prats qu'eu sannèn lou glerè.
Grasse è lounguéte l'èrbe saute
Dera las sègues en susmaute.
Qu'an croumpat per aquiu lou neuris dou bacum
Drin escapiat dens la mountagne;
En chic de mes, de ley que gnagne Qu'ey aquiu que gahèn lous chibaus au pescum
La leslelat é lou bou nérbi,
Palmou de haylc è pé de cérbi.
Lou chermen sus las cosles qui hiéle è que tech,
E pous pachets s'entourseligue.
Tout en lous hèn la came-ligue.
Que parlam de tribalh. mes la bigne nou crech
E lous gaspilhs nou lou se dauren,
Se nou la caussen ne la lauren Dap très pas doun l'esquiau rasaré lou mentou,
Lou cot tenut, sérques esplingues,
Amie bregné, quoan desarringues Per lou méndré dus pams de terré? Lou coustou
coteau, de croix en pile, et à l'automne le moût coulera dans le pressoir. »
(Adaptation française de M. Xavier de Cardailhac.)
De crouts-en-pilles que s'aréye, Ta qu'à l'Abor lou yus chourréye.
PHILADELPIIE DE GERDES
Celle qu'cia pcnirrail dénommer justement la Mnse pyrénéenne, M'"« Claude Réqiiier, — naguère M"» Diiclos, — est née à Gerdes, en Bigorre, le 28 mars 1871. Elle a collaboré à diverses feuilles félibréennes et s'est fait connaître en donnant successivement, sous le pseudonyme de « Philadelphe », quatre recueils de vers gascons : Posas perdudos, Soiibenis, linpressions (Moments perdus, souvenirs, impressions), Avignon. J. Roumanille, 1892, in-12; Bru/nos d'aïUoiino (Brumes d'automne), ibid., chez le même éditeur. 1894. in-12: Cantos d'azur (Chansons d'a/.ur), ibid.. 1897. in-12; Cantos d'cisil (Chansons d'exil), sans indication de lieu et sans nom d'éditeur (Màcou, impr. Protat fr,), l!)02. petit in-18.
La poésie de Philadelphe de Gerdes, d'une grAce presque inimitable et d'un lyrisme ardent, est la plus pure, la plus souriante expression des vertus d'une race attachée au terroir. Aussi ce n'est point par complaisance qu'un critique a dit •' « Philadelphe est une femme... une enfant des montagnes de la Bigorre, une Sapho instinctive et rustique, ignorante des trésors de poésie et de sentiment que lui répartit la bonne fée de son berceau. Elle vit, inconsciente fleur des champs, au seuil de cette délicieuse vallée de Campan, la Tempe des Pyrénées. Comme la gentiane des sommets ouvre ses corolles aux purs effluves de la vie. son enfance et sa jeunesse se sont épanouies dans la solitude, loin de l'atmosphère troublante des cités, loin de nos passions, de nos haines, de nos angoisles. tout près du ciel, dans cet a/ur enivrant où se modulent les accords de l'universelle Harmonie... Ses vers sont l'écho des mélodies champêtres au sein desquelles elle a grandi. On y entend mugir le torrent, chanter la cascade, bruire le ruisseau qui serpente dans les verts pâturages où s'épandent les troupeaux, où se repose, sous le tremble et l'yeuse, la génisse à l'œil doux et rêveur... Philadelphe possède le sentiment profond de la communion des êtres et des choses ; elle peint comme l'oiseau chante, mue par un divin instinct'... »