PAUL FROMENT
Ce fut une destinée brièvement tragique que celle de ce « gril- Ion du Quercy », dont l'âme avait éprouvé prématurément les mille Aibralions de la terre et qui cadençait ses stances au pas rythmique de ses bœufs. Il était né, ainsi que tous les siens, sur le sol âpre et dur des cùles du Lot, au confin méridional du Causse, à la Muraque, commune de Floressac, canton do Puyl'Evèque, le 17 janvier 187."). D'une pauvre famille paysanne, il avait quitté l'école primaire pour se louer, comme valet de ferme, prés de Villencuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne). Il charmait les instants de son dur labeur en composant dos vers imprégnés d'un parfum tie terroir et illuminés par un rêve juvénile. Il a raconté comment l'inspiration lui venait en labourant. « Au bout de chaque sillon, disait-il, la strophe s'envole {fraguolo) ; à la (in du y'o»;7iai (de labour), je tiens mon poème. » L'amour, ou plutôt le pressentiment de l'amour, se mêlait à ses rimes lorsqu'il donnait à une feuille locale, Lou Ca'.el, les prémices de sa muse adolescente. La conscription le prit alors qu'il venait de recevoir aux Jeux [<"loranx une marguerite d'argent pour son manuscrit Flous de primo {Flcnvs de printemps). Il n'avait publié jusqu'alors qu'une mince plaquette, A trab'es liégos, rirnos d'un pitiou paysan (A travers les Sillons, rimes d'un petit paysan), Villeneuve-sur-Lot, imprim. Delborgé, 1895, in-8", tout son avoir poétique. Il partit pour Lyon et fut incorporé, le 16 nov^bre 1897, au 121o régiment de ligne. Le 15 juin de l'année suivante on retrouvait sons une passerelle, prés du grand pont Morand, son ceinturon et son fourreau d'épée-baïonaette. Le lendemain » des pécheurs arrêtaient à Vienne (Isère) le corps du malheureux soldat filant vers la mer. Crime ou mort volontaire? On a épilogue longuement sur cette fin mystérieuse. Aujourd'hui o:i peut le dire, — c'est du moins l'opinion des mieux renseignés, — Paul Froment, isolé et pauvre, angoissé par la médiocrité du sort, inquiet de l'avenir, se suicida. Ses amis Francis Maratuech, Victor Delbergé. d'autres encore, ramenèrent son corps au pays natal, et quelques années après firent édifier à l'infortuné poète un modeste monument à Peane (26 juillet 1903).
Quelqu'un l'a écrit ', « rien n'est touchant et tout ensemble douloureusement fier comme cette brève existence... Enfant du rêve et du devoir que la splendeur de la chimère ne détourna pas de sa tâche, et qui puisait sa beauté dans son labeur même, la main sur la charrue, les yeux pénétrés de la grâce des choses, il avait, dans notre monde grisé d'orgueil et de civilisation, l'âme d'un laboureur antique. Un nouveau recueil publié avant sa mort, Flous de primo (Fleurs de printemps) (Villeneuve-sur- Lot, impr. E. Chabrié, 1897, in-8°), était venu s'ajouter au livre de la première heure. Mince bagage, qui suffit à imposer son nom dans nos mémoires. Quelle moisson abondante vaudra jamais ce mince bouquet de fleurs des champs!... »
« La précision et l'originalité de l'image, l'imprévu du rapprochement, tels sont — observait naguère le regretté Francis Maratuech — les charmes principaux de ce talent alerte et primesautier. Froment fut un tendre, qui rougissait de paraître sentimental; tout en finesse et en nuances, sans mièvrerie ni brutalité. Avec cela, franchement moderne, parce qu'il avait l'ironie du moment : incisive et profonde, mais point corrosive, l'ironie innée et narquoise du paysan qui ne s'étonne pas, parce que de longs siècles de résignation et d'expériences, toujours les mêmes, lui ont appris que les saisons et les hommes ne s'améliorent guère sous leur apparente instabilité. »
Bibliographie. — Aristide Salères, Paul Froument, notice biogr., Villeneuve-sur-Lot, impr. Delbergé, 1903, in-S». — Ernest Lafont, Paul Froument, Réveil du Lot-et-Garonne. 25 juin 1903. — Francis Maratuech, Préface à Flous de primo, 1897. — A. Pmviel et J.-R. de Brousse, L'Anthologie du Félibrige, etc.,