‹ Les poètes du terroir du 15e siècle au 20e siècle; textes choisis accompagnés de notices biographiques, d'une bibliographie et de cartes des anciens pays de FranceChapitre 189 sur 284 · LE RETOUR AUX GLYCINES · texte numérisé non relu

LE RETOUR AUX GLYCINES

Plein de remous, l'Adour allait dans le soir triste.

La cloche du collège a monté dans le soir

Et gravi le coteau pesant des Lazjiristcs.

Le Boudigau faisait dans le vent un bruit noir.

L'heure où notre àme soufFre et pleure est éternelle.

Il a pourtant suffi du passage d'une aile

(Chauve-souris qui va, heurtant la nuit d'été),

De cette cloche au fond de cette obscurité

Et des sifflets enfuis qui, par instants, s'élancent

Des trains fous emportés à travers le silence,

Pour que, se réveillant soudain, mon cœur flottant

Comprît qu'il n'étreignait qu'un atome du temps.

Qu'une heure de douleur n'est rien, dans la durée

Des mondes bleus épris d'une course azurée;

Qu'il valait mieux quitter pour un jour, simplement,

Cet orgueil de poêle et ces douleurs d'amant

Dont tour à tour mon cœur s'illumine et se voile.

Pour rêver, ébloui d'immortelles clartés,

Et, loin des bois troués de pas humains, compter

Les pas de Dieu marqués dans le ciel des étoiles.

Le silence se fit plus profond. Et je fus

Tout à coup, de nouveau, par les halliers confus,

Pareil au bois tout plein d'hésitations noires.

Alors, ô mon ;imi, j'ai béni ta mémoire.

L'eau près de moi brillait, et j'ai revu le puits

Dans la cour, près du puits les portes des trois granges,

La maison, le bureau qu'embaumaient des oranges,

Et le jardin de sable entre des rangs de buis.

Et je m'en suis allé vers l'ombre du village.

On devinait parfois des toits sous le feuillage.

Tous les chiens aboyaient au passage. J'allais.

J'ai passé la prairie aux osiers violets,

J'ai vu, sur le chemin, l'ombre du presbytère

Humblement s'allonger à mes pieds, sur la terre,

Et j'ai marché sur elle et je m'en suis venu.

Maintenant, je suis là. J'ai posé mon front nu

Sur la pierre. Le vent dans mes cheveux ondule.

Rien ne vit plus dans la maison. On n'entend pas

Le moindre bruit. Pasmèmeuncliien. Pas même un pas

De servante ou le balancier d'une pendule.

Dors-tu sans un remords dans ta nuit, au tombeau.'

Mon ami, qu'as-tu fait.' Ta maison était belle.

O souvenir! Il est cruel qii'on se rappelle.

En septembre, le soir, quand le ciel était beau,

Les étoiles pointaient aux grappes de la treille.

Cette maison n'est plus à ta maison pareille.

La pierre reste froide et me glace le front.

Mon ami, qu'as-tu fait? D'autres hommes viendront

Boire et rire à la place où rêvèrent nos âmes.

Qu'as-tu fait.' Qu'as-tu fait? La plus belle des femmes

Viendrait dorer ce seuil obscur de sa gaité,

Que son rire serait misérable, à côté

De la grande douleur qui t'accabla naguère.

Rien, ici, ne vit plus. Et jai froid sur la pierre.

L;i mort ne t'effraya jamais. 0 souvenir!

Tu disais : 11 faudra, puisque tout doit finir,

M'en aller sans fermer moi-même ma demeure.

Mais, avec moi, que rien de ces choses ne meure.

0 rêveur!

Quelle nuit! Rien n'y vit-il encor?

Non. Le bourg est baigné par la lune, et tout dort. Mais, là-bas, loin, le front dressé sur le ciel d'or. Un homme, en sifflotant, s'éloigne sur la route. Et moi je me souviens, hélas! et moi j'écoule L'ami, mort aujourd'hui, me parler de la mort.

[La Maison des Glycines.) ^

Page 1